XI. — Rôle de Luis Colon dans cette affaire
Il nous reste à dire quelques mots sur la participation de Luis Colon à la supercherie que tant de signes dévoilent. Evidemment, ce n'est pas lui qui l'a commise ; mais il semble bien que ce soit lui qui ait fait connaître les pièces suspectes et qui les ait utilisées.
A moins de supposer qu'elles viennent de quelque personnage étranger à la famille de Colomb, ce qui serait in-
(176) La plupart des critiques ont jug^é qu'il n'y avait aucune bonne raison de croire que Tauteurdu fau.\ pouvait être Barthélémy, et, parmi ceu.v qui admettent avec nous la réalité de la supercherie, M. Marcel a fait remarquer que les raisons qui chargent Barthélémy chargent également Colomb. « Tous « les arguments mis en avant contre Barthélémy peuvent aussi bien être « employés contre son frère, avec bien plus de vraisemblance encore, car il « était seul en jeu et p3u devait importer à Barthélémy que la découverte « de son frère fût ou non le résultat d'études antérieures, puisqu'elle était « faite et qu'on en tirait parti. » {Journal des Américanistes, tome IV, n" 2, 1903.)
compréhensible, il est certain qu'à l'époque où Las Casas revisait son Histoire des Indes et y inlroduisait les renseignements ou les documents nouveaux qui lui arrivaient, époque à laquelle nous croyons avoir montré qu'il dut recevoir communication des pièces données comme venant de Toscanelli, ainsi que « d'autres écrits de l'amiral qui « découvrit ces Indes », Don Luis Colon seul était en position de faire une telle communication. Il n'était pas seulement, alors, l'unique détenteur des papiers de la famille, il s'était érigé en défenseur de la mémoire de son grand-père et s'occupait de publications qui le concernaient. En 1554 il se proposait de faire imprimer le Journal de bord de son premier voyage (177), fait auquel nous devons, peut-être, la perte de ce précieux document, car ce petil-fils du grand Génois était un déséquilibré (178). Vers la même époque, il obtint aussi de l'empereur Charles-Quint l'autorisation de faire saisir, pour les détruire, des écrits du temps, où l'on parlait de Colomb d'une manière qui lui paraissait injurieuse (179). Enfin, nous savons que
(177) Voyez sur ce point les Sources de la I'" de ces youvelles Eludes, n" 2, Journal de bord.
(178) Don Luis en usait très librement avec les papiers de son grand-père. A la demande de la comtesse de Lemos, il en fit copier un pour le livrer au Portugal (LoiiLis, Scritti... Illuslrazione al docnmento I, p. xi), et nous savons qu"il a eu entrâtes mains le Testament de Colomb de 1498, dont le texte a disparu depuis. Harrisse a constaté, d'après le Mémorial delPleylo{n° 1014), qu'en 1566 la chapelle de Santa-Ana du Monastère de las Cuevas, où se trouvaient les papiers de Colomb, appartenait encore à Don Luis, i Christophe Colomb Vol. II, p. 256.) La condamnation de Luis Colon à la déportation, en 1565 ne le priva pas de ses biens dont il continua à avoir la disposition.
(179) Nuncibay, qui rapporte ce fait, dit qu'à cette époque la mémoire de Colomb était l'objet de bien des attaques injustes et que l'empereur Charles- Quint, qui se convainquit du fait, rendit une ordonnance autorisant l'amiral D, Luis Colon, petit-fils de Christophe, à faire saisir tous les écrits qui parlaient [mal] du vaillant amiral et à les brûler : una provision dirigida al Almiranle D.LuisColon sunieto,paraque haya licencia de recojer todos aquellos tratadillos que hahlaban del valeroso Almiranle, y los quemase. (Genealogia de la casa de Portugal, par D. Francisco Medi.na Nuncibay. Manus-
c'est par ses soins que fat publiée à Venise une version italienne du livre de son oncle Fernand, dont il avait hérité, où se trouvent les lettres attribuées à Toscanelli, que Las Casas, qui avait le manuscrit original de cet ouvrage, ne connut pas.
Il semble que toutes ces raisons désignent Luis Colon comme étant le personnage qui donna à Las Casas les renseignements relatifs à Toscanelli, avec le texte espagnol de la lettre de 1474 qu'il a publiée, ainsi que la carte qu'il dit avoir possédée, et que c'est le même Don Luis qui fit insérer ce qu'on lit aujourd'hui, louchant Toscanelli, dans l'édition italienne de l'ouvrage de son oncle, ouvrage dont le texte original a peut-être disparu afin qu'on ne vît pas que rien de tout cela ne s'y trouvait.
Bien que rien n'indique de qui Don Luis tenait ces pièces, on peut hasarder la supposition que c'est dans les papiers de Barthélémy qu'il les trouva. Si les pièces sont fausses, comme tout l'indique, il faut bien qu'elles aient été faites par quelqu'un, et, comme nous avons vu qu'il y a de nombreuses raisons qui ne permettent pas démettre ce faux à la charge de Colomb, ou à celle de son fils Fernand, tandis qu'il y en a un certain nombre qui incriminent particulièrement Barthélémy, la supposition que c'est dans les papiers de ce dernier que Don Luis a puisé, n'a rien qui soit contraire à la logique des choses. Dans cette manière de voir, rien ne s'oppose à croire que tout au moins la conception de ces pièces date de l'époque même de l'arrivée de Barthélémy en Espagne. A cette époque, on disait tout haut que les découvertes de son frère lui avaient été indiquées et il est possible qu'on ait pensé, dès ce moment,
ci'it de la Bibliothèque cl j l'Acadcmie d'Histoire de Madrid. )Ges écrits n'existent plus, mais puisqu'on les jugeait préjudiciables à la mémoire de Colomb, il est évident que l'histoire du pilote anonyme devait y figurer, comme elle, figure chez presque tous les historiens du temps.
à réagir contre ces bruits en invoquant, sans le produire, le témoignage de quelque savant qui fût de nature à les faire taire. Les pièces seraient alors restées dans les papiers de la famille jusqu'au moment où Luis Colon les en aurait tirées pour les communiquer à Las Casas et à l'éditeur italien des Historié. Ce n'est là, d'ailleurs, qu'une hypothèse qui n'affecte en rien le cours des choses, car, au fond, la date de la composition de ces pièces importe peu à la critique.
En effet, qu'elles aient été écrites au lendemain du retour de Colomb de sa découverte, ou seulement au milieu du XVI' siècle, comme cela peut être le cas, elles n'ont eu, à l'origine, aucune influence sur l'opinion. Avant leur publication, on continuait à voir dans l'entreprise de Colomb une expédition qui avait eu pour objet des découvertes nouvelles, et, en Espagne, aussi bien qu'en Portugal, l'intervention de ToscaneJli dans cette affaire et son nom même restèrent inconnus à tous les auteurs du xvr siècle. Ce n'est que de nos jours que l'objet pour lequel les pièces furent fabriquées, si elles sont apocryphes, ou divulguées, si elles sont vraies, produisit l'effet qu'on en attendait.