XII. — Considérations finales ;les vues de la critique
Le nom de l'auteur ou des auteurs de cette correspondance importe peu à la critique. Nous sommes convaincu quant à nous, qu'elle n'a pas été fabriquée de toutes pièces. Un faux de ce genre est le produit des circonstances, et ceux qui en ont conçu l'idée ont dû connaître quelque particularité, ou quelque document, qui en a suggéré la pensée et qui leur a facilité la tâche. Autrement, pourquoi le choix de cet astronome florentin qui était si peu connu dans la Péninsule Ibérique, que Las Casas le confond avec Marco Polo et que tous les auteurs espagnols
et portugais du temps semblent l'ignorer complètement !
Il est donc vraisemblable que celui qui a composé celte correspondance eut connaissance de quelque écrit de Toscanelliqui donnait lieu de croire que ce savant s'intéressait à la route de l'Inde et qui lui fournit ainsi Toccasion de se servir de son nom, ce qui pourrait être le cas, si nous nous en rapportons au témoignage du Florentin Voglienti, qui assure que Toscanelli conseilla aux Portugais la route de l'est pour aller aux Indes, témoignage incohérent, d'ailleurs et peu digne de foi (180). Cependant, si le fait est exact, il n'y aurait rien de surprenant à ce que Barthélémy, qui vécut longtemps en Portugal et qui fréquentait particulièrement les gens de mer, pour lesquels il faisait des cartes, en ait eu connaissance et en ait tiré parti (181).
Mais, quelles que soient les données ou les faits qui ont fourni le cadre et l'étiquette sous lesquels ces pièces existent aujourd'hui, il est certain qu'elles sont l'expression même des idées de Colomb, dont nous connaissons exactement la source. Ce fait capital, qui est inconciliable avec l'existence de lettres venant réellement de Toscanelli où se trouveraient toutes ces idées, et que confirme cet autre fait, non moins important, que l'expédition de Colomb n'a pas été organisée pour aller aux Indes, — ce qui supprime l'objet même de la correspondance, — est une preuve de la supercherie à laquelle il est difficile d'opposer quelque objection valable.
Dans ces conditions, le nom de l'auteur ou des auteurs de cette fraude n'a qu'un intérêt de curiosité. Ce qu'il im-
(180) Voyez la Ir» Étude, 2" partie, ch. II, § 8.
(181) M. Shippley a fait une suggestion analogue au Congrès des Américanistes de New-York, de 1902, qui n'a pas été suffisamment remarquée et sur laquelle nous appelons l'attention de nos lecteurs. Elle est appuyée sur d'excellentes raisons et, bien que nous ne soyons pas en tous points d'accord avec l'auteur, nous croyons que dans ses lignes générales son hypothèse est fondée. (A'of es on the so called second letler of Toscanelli... In International Congress of Americanists, New-York, 1902.)
porte de connaître, c'est si les documents qui sont considérés depuis si longtemps comme authentiques et comme ayant provoqué ou déterminé l'expédition qui a eu pour résultat le plus grand fait de I histoire moderne, sont réellement sortis de la plume de celui auquel on attribue le mérite d'avoir été Tinitiateur de la découverte de l'Amérique, ou si, comme nous l'avons dit ailleurs, ils ont été fabriqués pour montrer, par le témoignage d'un savant autorisé, que la découverte du Nouveau Monde n'était pas due, comme on le disait ouvertement alors, à des indications positives fournies par un pilote resté inconnu, mais à une tentative pour passer aux Indes par une roule nouvelle dont l'existence était déduite de considérations théoriques.
C'est ce point que s'était proposé d'établir l'auteur de ces lignes, dans l'ouvrage qui a soulevé la longue et ardente polémique résumée dans quelques-unes des pages précédentes, et dont les différents côtés ont été placés sous les yeux de nos lecteurs. Ceux d'entre eux qui ont bien voulu nous suivre dans nos efforts pour faire la lumière sur ce point important de l'histoire colombienne sont maintenant en position de juger par eux-mêmes de la valeur des motifs que l'on a de croire à l'authenticité des pièces attribuées àToscanelli, et de la solidité des raisons qui nous font les tenir pour apocryphes. Ils peuvent voir s'il est exact de dire de ces raisons « qu'elles ne forment qu'une série d'hypothèses (182) », qui « s'évanouissent les unes après les autres (183) » ; s'il est vrai que tout ce qu'on avance à cet égard n'est qu'un « ingénieux édifice
(l!S2) La plus décisive des preuves de l'authenticité du projet deToscanelli,
écrit M. Altolaguirre, est « la série d'hypothèses que M. Vignaud formule
« pour démontrer qu"il y a là une supercherie ». (Cristobal Colon... p. 176.)
(183) « Toutes les raisons de douter ne s'évanouissent-elles pas ainsi les
« unes après les autres? » (Gallois, La lettre de Toscanelli à Christophe Co-
omb. Annales de géographie, 15 nov. 1902.)
« de suppositions qu'on veut substituer à des faits très piaule sibles (184) », et si l'on est autorisé à écrire que « la vé- « rite de la correspondance de Toscanelli est iiistorique- « ment certifiée (185) ».
Ils examineront ensuite si, contrairement à ces assertions téméraires, on n'est pas fondé à dire que les seuls témoignages de Fernand Colomb et de Las Casas, dépourvus, comme ils le sont, de toute confirmation directe ou indirecte, ne sauraient être considérés comme une preuve de l'existence d'une correspondance, invraisemblable en elle-même, et que nous savons maintenant n'avoir contribué en rien au dessein de Colomb (186).
(1S4) «Toutes les possibilités que fait passer devant nos yeux cet intéres- « sant volume n"ont pas ébranlé en moi la conviction que nous sommes en « présence d'un ingénieux édifice d'hypothèses qu'on veut substituer à des « faits très plausibles. » (H. Wagner, La lettre et la carte de 2'oscanelli... Ans den Gottingischen gelehrten Anzeigen, 3902, n" 2, p. 116.)
(185) « La vérité de la correspondance de Toscanelli avec Colomb est his- « toriquement certifiée, et toute tentative pour soustraire Colomb à l'influence « du savant florentin demeure vaine. » (Sophus Rugid, Die Echlheit des Toscanelli-Briefes... Berlin, 1902, p. jll.)
(186) Parmi les critiques qui ont toute qualité pour se prononcer en pareille matière, deuv ont fait la réserve suivante : « On ne nous administre « pas, dit l'un, une preuve décisive, indiscutable. Notre conviction en est « entamée et nous arrivons, sinon à partager toutes les idées de^LVignaud, « à accepter du moins la plus grande partie de sa thèse. » (G. Marcel, Toscanelli et Chr. Colomb. La Géographie, Paris, 15 avril 1902.) Le second s'exprime dans le même sens : « This array of négative évidence is formidable if net convincing. Il certainly reveals miich that is in a high degree perplexing... (Bourne, in American historial Revieiv, January, 1903, p. 344.)
Un autre bon juge, l'éminent historien de la littérature espagnole, se prononce très nettement dans le même sens que nous ; AU évidence external, internai, direct, circiimstantial, scientifîc and lingiiistie, combine io show that the famous Toscanelli letter is a cliimsi/ fabrication. {F uz^^iAvaicE Kelly, The Coliimbiis forgeries. The Morning Post. London, oct. 17, 19(Jl.)
D'autres critiques, plus osés ou mieux afl'ranchis de l'influence de la tradition colombienne, ont considéré la question comme jugée. Parlant de notre premier ouvrage, le président de la Société de géographie normande a écrit que nous avions» résolu dans oc livre fortement documenté l'une des questions « les plus intéressantes de l'histoire de la découverte du Nouveau Monde ». (G. Gravier, La lettre et la carie de Toscanelli. Rouen, 1902, 4°, p. 22.)