CHAPITRE CINQUIEME
SOMMAIRE DES FAITS RELATIFS AUX DEUX LEGENDES COLOMBIENNES QUI FONT l'oBJET DE CETTE ETUDE
I. — Faits qui montrent que l'entreprise de 1492 n'avait pour objet que la découverte d'îles et terres nouvelles.
Le fait que le projet de Colomb lui fut suggéré par la connaissance des papiers de Perestrello, qui n'était ni cosmographe ni navigateur, et qui ne pouvait avoir recueilli que des indications sur l'existence d'îles ou terres nouvelles.
Le fait qu'il fut confirmé dans son dessein par des renseignements venant de pilotes et gens de mer, qui ne lui parlèrent que d'îles et terres nouvelles à découvrir à l'ouest.
L'accusation portée contre le roi Joâo II, d'avoir envoyé secrètement une expédition pour s'assurer de l'exactitude des assertions de Colomb, ce qui se comprend s'il avait parlé d'îles dont il connaissait ou croyait connaître la situation, mais non s'il s'était agi d'un projet de passage aux Indes à travers l'Atlantique.
Le soin qu'il prit, après cela, de ne pas tout dire en exposant ses plans, de crainte qu'on ne les lui dérobât, ce qui était impossible, si son objet était réellement la découverte du Levant par le Ponant.
Le témoignage de Maldonado, le seul que nous ayons d'un membre de la commission à laquelle le projet de
Colomb fut soumis, qui dit qu'il s'agissait de découvertes nouvelles.
Les conférences de Colomb avec les gens de mer de Palos, après qu il eût été congédié la première fois, conférences qui ne pouvaient avoir pour objet la possibilité de passer aux Indes, et à la suite desquelles il fut décidé que le P. Ferez ferait une démarche auprès de la Reine pour reprendre les négociations.
Le succès de cette démarche, qui s'explique, si le P. Perez a pu donner l'assurance que des marins compétents et dévoués à la couronne, croyaient à l'existence des terres que Colomb proposait de découvrir, mais qui reste incompréhensible, si, comme le veut la tradition colombienne, il n'a parlé que du passage aux Indes par l'ouest, question à laquelle ni lui ni la reine n'entendaient rien.
Le discours de Santangel à la Reine qui achève de la convaincre, discours où il est censé faire valoir nombre de considérations à l'appui du projet, dont pas une seule ne se rapporte au passage aux Indes, qui en aurait été l'objet principal, sinon unique.
Le fait décisif que les capitulations, intervenues entre les souverains et Colomb, n'ont d'autre objet que la découverte de nouvelles îles ou terres et ne font pas l'allusion la plus éloignée à un passage possible aux Indes.
Le fait que, dans les ordonnances rendues pour faciliter à Colomb l'organisation de son expédition, rien n'indique qu'elle avait les Indes pour destination. Le fait que les souverains le laissent libre de porter ses recherches où il voudrait, excepté dans la région des possessions portugaises qui se trouvaient en Afrique, ce qui montre qu'ils ne savaient pas qu'il devaitse diriger droit sur l'Asie.
Le fait que, parmi les nombreux témoins appelés à déposer dans les procès dits de Colomb, relativement à l'origine et à l'organisation de l'expédition de 1492, pas un n'a dit qu'il avait été question d'aller aux Indes Orienta-
les, alors que tous parlent comme s'il était bien connu que l'objet en vue était la recherche des îles mêmes qui furent découvertes, qu'on désigna ensuite sous le nom des Indes, que Colomb leur avait donné.
Les témoignages donnés en cour de justice par des gens qui avaient été les compagnons de Colomb ou qui s'étaient entretenus avec eux, où Ton trouve de nombreux détails sur les péripéties du voyage, notamment sur les difficultés créées par la longueur de la route et par l'insuccès des recherches, mais où il n'est rien dit de l'intention qu'on aurait eue de pousser jusqu'aux côtes de l'Asie Orientale.
Le récit des auteurs portugais, dont l'un fut Ruy de Pina, témoin oculaire de l'entrevue de Colomb avec le roi Joào, en mars 1493, où il est dit que l'expédition revenait de la découverte d'Antilia et de Cipangu.
La déposition d'Agron et celle de Cabezudo qui causèrent, l'un, avec les gens de Pinzon, l'autre, avec ceux de Colomb, au moment de leur retour et qui n'apprirent d'eux ni qu'ils revenaient des Indes ni qu'il avait été question d'y aller.
La lettre de Colomb à Santangel, où il lui échappe de dire qu'avant lui on ne connaissait que par conjecture les îles qu'il avait découvertes, ce qui ne peut s'entendre que d'Antilia et autres îles à l'existence desquelles on croyait alors, mais sur lesquelles on n'avait que de vagues indications.
L'absence dans tous les documents officiels, antérieurs au retour de l'expédition, de l'expression des Indes, qui ne figure dans les pièces qu'à dater de ce moment.
Les Bulles de démarcation du pape, rendues immédiatement après le retour de Colomb, et où il n'est question que de la découverte de nouvelles îles.
La lettre de la reine, du 5 septembre 1493, à Colomb, lui demandant de nouveaux renseignements et lui recommandant le secret sur sa découverte. Si c'étaient les contrées du
Grand Khan et les îles de rarchipel des Indes qu'il avait atteintes, quel secret y avait-il à garder à cet égard ?
Le fait que les grands chroniqueurs espagnols du temps : Oviedo, Gomara, Garibay, Mariana et autres ne disent pas un mot du projet de passer aux Indes attribué à Colomb, et disent, au contraire, qu'il ne s'agissait que de découvertes nouvelles.
Le silence sur ce point d'Oviedo, notamment, qui assista à la réception de Colomb à Barcelone en 1493, qui avait des relations personnelles avec nombre de gens ayant pris part à la découverte, qui vivait dans un milieu où on ne pouvait rien ignorer à cet égard, et qui parle des Antilles comme étant les seules terres cherchées.
Le fait que Colomb, quand il rappelle aux souverains les sacrifices qu'il a faits et les services qu'il a rendus, ne fait aucune mention de la découverte de la route des Indes par l'ouest, qui serait le plus grand de ces services.
II. — Faits qui montrent que les pièces attribuées à Toscanelli, qui feraient croire que le dessein de Colomb était d'aller aux Indes, ne peuvent être authentiques.
Rappelons que les pièces attribuées à Toscanelli et qui prouveraient que le projet de Colomb était d'aller aux Indes par l'ouest sont : 1° une lettre et une carte adressées, en 1474 , au chanoine portugais, Martins, pour montrer au roi Afîonso V que la route des Indes par l'ouest est préférable à celle par l'est ; et 2^ une lettre, sans date, transmettant à Colomb une copie des deux précédentes pièces. La carte est perdue ; mais les deux lettres existent. Elles nous sont connues par une version espagnole, recueillie vers 1552 par Las Casas, par une version italienne imprimée en 1571 dans les Historié de Fernand Colomb, et, en ce qui concerne la première, qui est la pièce essentielle, par un texte latin transcrit sur un feuillet d'un livre que Colomb a
annoté : le Pie II de laColombine. Ces trois versions diffèrent entre elles ; ce ne sont pas des traductions d'un texte unique, et les variantes sont assez considérables.
L'authenticité de cette double correspondance est contestée pour les raisons suivantes :
Elle est inconnue de tous les auteurs du temps. On n'en a trouvé aucune trace dans les archives portugaises et dans les papiers de Toscanelli. Les contemporains et amis du célèbre astronome ne la connaissent pas.
Le chanoine Martins, confident du roi Affonso V, auquel les principales pièces auraient été adressées, n'a pu être identifié. Aucun personnage de ce nom et de cette qualité ne figure dans les documents portugais.
Seuls Fernand Colomb et Las Casas connaissent cette correspondance qui est produite un demi-siècle après la mort de Colomb, sans indication de provenance. Ils ne disent ni Tun ni l'autre qu'ils en ont vu le texte original.
Elle ne devait pas leur venir, comme on pourrait le supposer, des papiers de Colomb, car ils Tauraient dit, ce qu'ils ne manquent pas de faire, quand ils empruntent à celte source quelque document important, et alors les versions qu'ils en donnent seraient identiques, ce qui n'est pas le cas.
Elle ne leur venait pas non plus du texte latin de laColombine, car dans ce cas, leurs deux versions, qui en diffèrent singulièrement, y seraient conformes, puisqu'ils disent l'un et l'autre que la correspondance a eu lieu en latin.
Les variantes nombreuses que présentent les trois versions de la lettre à Martins prouvent qu'elles ne viennent pas d'un texte authentique. De telles variantes s'expliquent dans un document ancien, maintes fois copié par différentes personnes et à différentes époques ; elles ne se comprennent pas dans une pièce de date récente qui aurait été transmise directement par son auteur au destina-
iOO CIKQUIÈME ÉTUDE
taire et qui serait toujours restée en la possession de ce dernier.
Colomb, qui aimait à citer les savants dont il s'était inspiré, n'a jamais ni nommé ni fait aucune allusion à Toscanelli.
La supposition qu'il a pu vouloir cacher ce qu'il devait à Toscanelli est détruite par le fait qu'il indique les sources de ses informations et que, vérifications faites, elles sont exactes.
C'est après son mariage que Colomb aurait correspondu avec Toscanelli. Ce savant avait alors quatre-vingts ou quatre-vingt-un ans, et il aurait copié de sa main une carte et une lettre pour les envoyer à un homme qu'il ne connaissait pas.
La fameuse lettre de 1474 n'est ni d'un lettré ni d'un savant. La langue en est mauvaise, la composition incohérente, l'argumentation puérile, et le fond sans valeur. Il est difficile d'admettre qu'un homme habitué aux spéculations des sciences exactes ait écrit une pareille pièce.
La seconde lettre ne se concilie pas avec la première, qu'elle répète sans raison, et son analyse montre qu'elle a éié écrite de Rome, où Toscanelli n'habitait pas, et qu'elle était destinée à un Portugais.
Ces pièces ne sont pas l'expression des connaissances géographiques du temps. Elles sont basées sur la mesure du monde de Marin de Tyr,dont l'erreur avait été démontrée depuis longtemps, et supposent chez Toscanelli l'ignorance de cette rectification, alors que mieux que personne il devait la connaître.
Il y est question d'une carte marine graduée, alors qu'en 1474 les cartes de ce genre n'étaient pas en usage.
On y parle de la Chine, d'après des indications obtenues personnellement d'un envoyé du Grand Khan de Cathay, alors qu'il y avait plus d'un siècle que la Chine ne portait plus ce nom et n'était plus gouvernée par un grand Khan.
Elles supposent qu'en 1474 les Portugais allaient déjà aux Indes par Test et pensaient à y aller par l'ouest.
Enfin elles sont en tous points l'expression des idées de Colomb sur la route des Indes par l'ouest, que nous savons ne pas avoir été empruntées à cette source et qu'il n'a formulées qu'après sa découverte.
ViGNAUD. Nouvelles Études. Il ' 26
LE PROJET DE BEHAIU ET CELIT DE IHMTZER