I. — Projet de découverte à l'ouest, de Dulmo et d'Estreito
On a vu, dans une autre partie de ces Etudes, comment, d'après la tradition colombienne, telle qu'elle est exposée par le fils du Découvreur et par Las Casas, qui écrivaient l'un et l'autre sur les notes mêmes de Colomb, celui-ci était arrivé à concevoir et à formuler son dessein de passer aux Indes par Touest ; mais on a également vu que Colomb n*a pas compris dans ses Libros de memorias toutes les indications recueillies par lui et qu'il n'a rien dit, notamment, de celles qu'il devait au pilote anonyme, qui tiennent, cependant, une grande place dans ses plans de découverte. Nous allons montrer, maintenant, qu'il y eut à l'époque une tentative d'exploration dans les régions lointaines de l'ouest, que Colomb a à peine mentionnée, bien qu'elle eût un caractère particulier qui ne pouvait manquer de le frapper, et qui dut exercer une influence considérable sur la formation de ses idées relativement à la proximité des Indes et à la possibilité de les atteindre en prenant par l'ouest. Il s'agit de l'expédition de l'Açoréen Fernam Dulmo.
Cette expédition, ou plutôt ce projet d'expédition, car il ne semble pas qu'elle ait eu lieu, a plus d'importance que les auteurs qui l'ont mentionnée ne lui en accordent.
Yioswu. Nouvelles Études. II 27
C'est la première entreprise sérieusement conçue et préparée pour aller à la découverte à l'ouest, avant celle de Colomb, et ses organisateurs doivent être considérés comme les précurseurs immédiats du grand Génois.
Fernand Colomb et Las Casas, qui nomment Dulmo à propos du voyage de Pedro de Velasco, de Galice, et qui écrivent, l'un et l'autre, qu'ils vont parler de son entreprise, n'en disent pas un mot. Cela est d'autant plus singulier que l'un d'eux, le fils de Colomb, motive son intention de « raconter fidèlement ci-après » l'histoire de ce Portugais, par cette raison qu'on en a tiré des conséquences exagérées (1). Nous pouvons heureusement suppléer au silence extraordinaire que gardent les deux premiers biographes de Colomb relativement à ce personnage.
Dulmo, sur la nationalité duquel il y a quelques doutes (2), était capitaine donataire de l'une des capitaineries
(1)« Une terre... qu'un certain Fcrnaldolmos tenta de découvrir de la ma- « nière que je raconterai fidèlement ci-après, comme je l'ai trouvée dans les « écrits de mon père^ afin que l'on sache comment d'une petite chose cer- « tains hommes viennent à faire le fondement d'une plus grande» (Historié, ch. IX, fol. 22 verso).
Immédiatement après s'être exprimé ainsi, F. Colomb entreprend de répéter ce que Oviedo a dit du pilote inconnu qui aurait renseigné son père sur la route des Indes. Il semblerait, d'après cela, que c'est l'aventure de Dulmo qui aurait donné lieu à celle du pilote, mais Fernand dit expressément que c'est celle de Vincente Dias qui est la source de l'histoire. Dans le texte correspondant de Las Casas, on lit après la mention de la terre que voulait découvrir Dulmo : « comme il sera dit ci-après» (Las Casas, Hisloria, Vol. I, p. 101), mais on ne trouve rien de plus à ce sujet.
(2) Le P. Cordeiro, qui cite la partie manuscrite de l'ouvrage de Fructuoso, dit qu'il était Flamand ou Français (Historia insnlana, Liv. VI, ch. II, sq.) et d'Avezac, qui penche pour cette dernière opinion, croit que son véritable nom était Ferdinand de l'Orme. (Iles d'Afrique, 3» partie, p. 83.) Drummond pense, comme Fructuoso, qu'il était Flamand, parce qu'il s'établit avec d'autres Flamands au lieu appelé Quatro-Ribeiras {Annaes da ilha, Terceira, t. I, p. 11), et nous savons, par un autre document, qu'il devait cette concession au duc de Viseu. Las Casas désigne le personnage sous le nom de Hernan Dolinos. (Historia, Liv. I, ch. XIII.)
Les Historié l'appellent Fcrnaldolmos (ch.IX). Il fut certainement l'un des
de Terceire.Les motifs qu'il avait pour entreprendre cette expédition ne sont pas connus^ mais il était très convaincu de la valeur de son projet, car il déploya beaucoup d'énergie et de persistance pour le faire réussir. Au commencement de l'année 1486, il s'adressa à la couronne pour avoir les autorisations nécessaires, et le 3 mars il obtint des lettres patentes lui faisant donation « d'une Grande île, des « îles ou terre ferme, par delà nos côtes, que l'on présume « être l'île des Sept Cités (3) » qu'il pourrait découvrir à ses frais. Il est à remarquer qu'il n'est pas dit dans cet acte que les îles ou terre qu'on devait aller chercher se trouvaient à Touest ; peut-être que Dulmo voulait cacher la direction qu'il se proposait de prendre ; mais le fait que l'expédition était destinée à faire route vers l'ouest est établi par le point de départ, Terceire, qu'indiquent les lettres patentes, et par la mention de l'île des Sept Cités. Le Portugal, d'ailleurs, n'accordait pas de privilège de découverte pour la région de la Guinée et du Sud.
L'expédition, comme on l'a dit, devait faire voile de Terceire. Des circonstances, restées inconnues, mirent obstacle au projet qui, cependant, ne fut pas abandonné, car le 12 juillet suivant Dulmo s'associa à un riche Madéréen nommé Joam Affonso do Estreito, pour tenter l'aventure en commun, et douze jours plus tard il sollicita et obtint du roi la ratification de cet arrangement (4). Le texte de ce
premiers colons de Terceire. Dans les actes on lui donne la qualité de chevalier de la Maison du Roi.
(3) Huma grande ylha ou ylhas ou terra firme, per costa, que se présume seer a ylha das Sete Citades. (Lettres patentes du 3 mars 1486.) Nous traduisons per Costa, par l'expression de « par delà nos côtes >, parce qu'il n'est pas possible de rendre autrement en français ces deux mots qui ont pour objet de donner une indication générale.
L'île des Sept Cités, appelée aussi Antilia, dont il est question ici, était l'une de ces îles fantastiques que l'on plaçait, au Moyen Age, dans les parties inexplorées de l'Atlantique. Elle figure dans cinq ou six portulans du XV* siècle à quelques degrés à l'ouest des Açores. Voir vol. II, p. 177.
(4) Lettres patentes du 24 juillet 1486. Nous ne savons rien de cet Estreito
document nous a été conservé, et nous y voyons qu'il s'agissait d'une expédition de long cours ayant presque les proportions que Colomb donna à la sienne. Elle ne devait être composée, toutefois, que de deux caravelles, dont l'une était placée plus spécialement sous les ordres de Dulmo, et l'autre sous ceux d'Estreito. Il était stipulé qu'on prendrait des vivres pour six mois et qu'on embarquerait un personnage dont il est dit seulement qu'il était Allemand, mais qui avait certainement une grande importance, puisqu'on lui laissait le choix de la caravelle sur laquelle il suivrait l'expédition. Pendant quarante jours ce devait être la caravelle de Dulmo qui aurait la direction ; l'autre ne ferait que suivre. Dulmo estimait, sans doute, que ces quarante jours suffiraient pour conduire l'expédition à Tile ou aux terres qu'il avait en vue. C'était autant ou plus qu'il n'en fallait pour atteindre les Antilles et même le continent américain (5). Si, après ces quarante jours de navigation, on n'avait pas fait les découvertes sur lesquelles on comptait, la direction de l'expédition passait à la caravelle d'Estreito, et toutes les terres qui seraient découvertes pendant cette seconde partie de l'expédition appartiendraient au dit Estreito seul (6).
si ce n'est qu'il fut le bailleur de fonds de l'entreprise, qui prit, dès qu'il y fut associé, de plus vastes proportions. Il y a lieu de croire, comme on le verra ci-après, qu'il était conseillé par Behaim. Bien qu'originaire de Madère, il habitait Fayal.
(5) C'est trente-six jours après avoir quitté la Gomera que Colomb atteignit l'île de Guanahani.
(6) Parle contrat d'association de Dulmo avec Estreito, en date du 12 juillet 1486, il était convenu que co dernier aurait la moitié de toutes les îles et terres à découvrir, et c'est dans ces conditions que fut obtenue la confirmation du roi le 24 juillet. Mais dix jours plus tard, le 4 août, le roi fait donation à Estreito seul de toutes les îles et terres qui seraient découvertes pendant la période durant laquelle il devait avoir la direction de l'entreprise. Ceci indique qu'un nouvel arrangement était intervenu entre les deux associés.
Les actes portent aussi que le départ devait avoir lieu au mois de mars 1487 ; mais il est certain qu'il n'en fut pas ainsi, puisque nous avons un document qui montre qu'en juin de cette même année Dulmo était encore dans sa concession de Praia (7). L'expédition mit-elle à la voile plus tard? Rien ne l'indique et il est probable que,comme tant d'autres projets de ce genre, celui-ci échoua au moment de la mise à exécution. Il est certain, en tous cas, que le projet, s'il reçut un commencement d'exécution, n'eut aucun résultat (8).
II.— L'objet de Dulmo était la recherche de l'île des Sept Cités.
Il est singulier que l'importance de ce projet d'expédition ait échappé à la plupart de ceux qui en ont parlé (9), L'indication de l'île des Sept Cités, comme étant le but que ses organisateurs se proposaient d'atteindre, lui aura donné
(7) C'est une lettre du gouverrveur des îles de Terceire au capitaine de la ville de Praia, datée du 18 juin 1487, disant que, si Dulmo quittait sa capitainerie, il perdrait ses droits sur les terres qui lui avaient été concédées. {Archivo dos Açores, t. 12, p. 388,)
(8) Cela semble établi par une remarque de Colomb qui, à propos du voyage de Pedro de Velasco, parle des terres que Dulmo voulait découvrir. (Las Casas. Historia, t. 1, p. 101, et F. Colomb, Historié, fol. 22.) Le général de Brito Rebello s'est cependant demandé si l'expédition n'avait pas eu lieu et si, comme tant d'autres, elle n'aurait pas échoué. (Arc/iiro do Açores, Vol. IV, 1883, pp. 446-447.)
(9) Il faut toutefois excepter M.Payne, qui s'est demandé si on ne pouvait pas considérer l'entreprise de Dulmo et d'Estreito comme ayant eu pour objet la réalisation du programme tracé dans la lettre de Toscanelli à Martins, mais qui écarte cette idée. Pour M. Payne, il n'y a d'autre rapport entre les deux projets que la croyance commune à l'existence de l'île Antiliaou des Sept C'dcs.{IIislory of the new World called America, Vo\. I, Oxford, 1890, p. lOt).) Ailleurs M. Payne émet l'opinion que les organisateurs de cette expédition devaient avoir en vue la traversée de l'Atlantique jusqu'aux côtes d'Asie. (The âge of discovery, dans The Cambrige modem historyt Vol. I,p. 20.)
une apparence chimérique qui a fait négliger les particularités par lesquelles elle se recommande à l'attention. Une expédition préparée de longue main comme celle-là, pour laquelle on avait prévu une durée de six mois et qui avait pour programme de faire route pendant quarante jours d'abord dans une même direction, ne pouvait manquer, à moins de faire naufrage, de rencontrer quelque île ou terre américaine (10). Il est curieux de noter à ce propos que Dulmo faisait approuver son projet par Joào II très peu de temps après que Colomb eût soumis à ce monarque celui qu'il avait formé, qui, au fond, avait le même caractère, car, si Dulmo voulait aller à l'île des Sept Cités qui n'existait pas, mais qu'il supposait être très loin à l'ouest, Estreito avait certainement en vue d'autres îles ou terres, également éloignées des côtes européennes, ce qui nous reporte aux lieux mêmes que Colomb et ses compagnons découvrirent quelques années plus tard.
Il faut remarquer, en effet, qu'il y a une différence essentielle entre l'objet de Dulmo et celui d'Estreito. Le premier, comme on l'a vu, ne se proposait de découvrir que l'île des Sept Cités; c'était l'objet formellement indiqué de son entreprise, qu'il pensait pouvoir mener à bonne fin en quarante jours. Les textes officiels ne peuvent laisser aucun doute à cet égard (11).
On s'est demandé cependant si l'expression de terre ferme, dans le privilège accordé à Dulmo, ne se rapportait
(10) M. Errera a fait remarquer avec raison que cette expédition était conçue sur un tel plan que, si elle avait eu lieu, l'Amérique aurait été probablement découverte cinq ans avant Colomb. (L'Epoca délie Grandi Scoperte, pp. 332-333, note.)
(11) Dès les premières lignes de la concession originale faite à Dulmo, le 3 mars 1486, le roi précise, comme on l'a vu, qu'il s'agit de la découverte de l'île, des îles ou terres que l'on croit être l'île des Sept Cités {que se présuma seer a ylha das Septe Cidades). Dans le préambule de l'acte d'association entre Dulmo et Estreito le notaire dit que c'est l'île des Sept Cités que le premier se propose de découvrir avec l'autorisation du roi
pas à l'Asie, et si, dès lors, l'expédition que projetait ce Portugais n'avait pas le même objet que celui attribué généralement à Colomb (12). Examiné de près, le texte des lettres patentes accordées à Dulmo n'autorise guère cette supposition. On y voit, en efifet, que, par cette expression de terre ferme, on n'entend indiquer que l'île des Sept Cîités. C'est cette île que Dulmo veut découvrir et, comme on ignore ce qu'elle est en réalité, on la désigne comme étant soit une grande île, soit un groupe d'îles, soit même une terre continentale ; les trois expressions s'appliquent à la même terre mystérieuse qu'il s'agit de découvrir, terre dont on ne connaissait pas la situation, mais qu'on ne plaçait pas cependant vers les limites orientales de l'Asie et qu'on ne supposait même pas être à une distance extraordinairement grande des Açores et de Madère, puisque à diverses reprises de petites expéditions d'une courte durée étaient parties de ces îles pour aller à sa découverte, ce qui suppose qu'on avait l'espoir de la trouver sans s'aventurer à une distance trop considérable.
Ces expéditions ayant échoué, Dulmo supposa, tout naturellement, que l'île si vainement cherchée jusqu'alors devait se trouver plus éloignée qu'on ne l'avait cru, et c'est pourquoi il voulut organiser son entreprise de manière à pouvoir poursuivre son exploration pendant quarante jours. Il n'y a rien là qui indique qu'il plaçait cette île
(12) M. Altolaguirre, qui a posé la question et qui la résout par l'affirmative, croit que le projet de Dulmo était le même que celui de Toscanelli, dont il aurait eu connaissance, avec cette différence toutefois que la route que s'était tracée Dulmo était de partir de Terceire pour se diriger à l'ouest en obliquant un peu vers le sud de manière à rencontrer Antilia, puis à continuer dans la direction du sud-ouest jusqu'au nord de Cypangu d'abord et ensuite jusqu'àla province de Gathay. {Christobal Co/on... Madrid, 1903,4°, page 403.) C'est arranger facilement les choses, mais d'après quels documents ?
dans l'autre hémisphère et qu'il voulait aller la chercher jusque dans le voisinage des côtes de l'Asie (13).
III. — Un Allemand qu'on suppose être Behaim est associé à l'entreprise qui prend un autre caractère.
Il n'en est pas de même d'Estreito ; celui-ci, évidemment, pensait à autre chose qu'à l'île des Sept Cités. Les conditions de son association avec Dulmo montrent cela très clairement. On y prévoit la découverte d'îles ou de terres peuplées ou non peuplées, mais pas celle de l'île mystérieuse, qui n'est même pas nommée dans les parties dispositives de l'acte (14). Estreito fait tous les frais de l'entreprise, mais il s'en réserve la direction pendant la plus grande partie du temps. Dulmo ne la conduira que pendant quarante jours, sur les six mois qu'elle doit durer. A l'expiration de ces quarante jours il s'effacera complètement et n'aura plus qu'à obéira Estreito, qui dirigera l'entreprise comme il l'entendra et où il voudra, pendant
(13) Le capitaine Duro a cependant écrit que pour Dulmo « il s'agissait de « trouver non seulement l'île des Sept Cités, mais encore la terre ferme qui « pouvait exister à l'ouest ». [Pinzon, etc., Madrid, 1892, p. 15-16. )M.Altolaguirre, qui s'est évidemment inspiré de cette manière de voir, affirme qu'il est certain que Dulmo « se proposait d'aller à la terre ferme, ou, ce qui est la « même chose, d'effectuer la navigation transatlantique ^.(Chrislobal Colon, p. 407.) Les textes cités ci-dessus des privilèges accordés à Dulmo n'autorisent aucune assertion de ce genre. On n'arrive à considérer l'expression de terre ferme, qui est employée, comme désignant l'Asie, qu'en démembrant arbitrairement la phrase où elle se trouve.
(14) ... « Fernam Dulmo, n'étant pas en état d'équiper la dite Armada et « de faire face aux dépenses nécessaires... cède à Joham Afonso (Estreito)... « la moitié de toute île ou îles ou terre ferme, peuplées et à peupler qu'il « trouverait et découvrirait avec la dite Armada, avec tous les privilèges « stipulés dans la lettre de concession.» (Lettre de Joao II du 25 juillet confirmant l'arrangement fait entre Dulmo et Estreito. Algans Documentas, p. 39.)
les quatre mois et vingt jours qui resteraient encore à courir jusqu'à la fin de leur engagement (15).
Ces particularités, si explicites par elles-mêmes, deviennent encore plus significatives par la remarque suivante :
On a vu qu'aux termes de l'arrangement de Dulmo avec Estreito, un chevalier allemand, auquel on témoignait de la considération, devait faire partie de l'expédition. C'est l'opinion de tous les auteurs qui se sont occupés de cette question que cet Allemand, dont le nom n'est pas donné, n'était autre que le cosmographe Martin Behaim, et tout indique que cette supposition est fondée. Behaim, qui s'était établi en Portugal depuis deux ans environ, passait pour être un savant cosmographe. Il avait pris part à l'un des importants voyages de découverte faits à cette époque sur
(15)... «Et à partir du jour où tous les deux partiront de ladite île de Ter- « ceire, le dit Fernam Dulmo fera route par où il voudra pendant les qua- « rante premiers jours qui saivront, et le dit Joham Afonso suivra avec la «• caravelle dont il sera capitaine la route et le chemin que le dit Fernam « Dulmo fera et suivra son fanal suivant les instructions que ledit Fernam « Dulmo lui donnera par écrit. Et dès que les dits quarante jours seront « passés, le dit Fernam Dulmo ne dressera plus de fanal et n'ordonnera plus « de faire route vers aucune direction, mais au contraire fera et suivra son « chemin et sa route par où le dit Joham voudra, sans aucune contradiction, « avec sa caravelle et son équipage, et suivra le fanal du dit Joham Afonso « et accomplira en tout ses instructions et jusqu'à ce que lui, Joham Afonso, « retourne au Portugal »... (Même document, même page.)
Les termes dans lesquels le roi approuve cet arrangement sont encore plus précis.
« Attendu qu'il (Estreito) équipe et arme les dites caravelles pour six mois, « et que, une fois écoulés les quarante jours pendant lesquels il est obligé « de suivre et d'accompagner le dit Fernam Dulmo, il espère employer tout « le reste du temps jusqu'à l'expiration des six mois à découvrir les dites « îles et terres, [il nous prie] de daigner lui accorder et de lui octroyer et « de lui faire donation et grâce par notre lettre de toutes les îles et terres « qu'après l'expiration des dits quarante jours il trouverait et découvrirait, « ainsi et de la même manière que par notre dite lettre nous l'avons accordé « et donné à Fernam Dulmo ». (Lettres royales du 4 août 1486. AlgunsDociimentos, p. 63.) L'acte se termine par la concession demandée avec cette condition que les découvertes proposées doivent être faites dans les deux ans.
les côtes d'Afrique, celui d'Affonso d'Aveyro, probablement, et venait d'être armé chevalier par le roi Joào II qui le tenait en grande estime. Il résidait à Fayal, île voisine de celle de Terceire, où l'expédition s'organisait, et allait s'y marier. On disait qu'il avait conseillé au roi d'entreprendre la découverte de quelque île et, d'après une tradition recueillie par Fructuoso, il assurait à Fayal même qu'il connaissait l'existence d'une belle terre située à l'ouest des Açores (16).
Il semble donc qu'on ait eu raison d'identifier le chevalier allemand auquel Estreito assurait une place marquante dans son expédition avec l'auteur du fameux globe de Nuremberg (17), et il est permis d'induire de là que c'est à son intention que fut rédigée la singulière clause du contrat d'association des deux explorateurs, qui assu-
(16) CoRDEiRO, Historia InsnUna, Liv, IX, ch. VIII, voir ci-après, note 19.
(17) Varnhagen est, croyons-nous, le premier qui ait reconnu Behaim dans le personnage allemand mentionné par les documents relatifs à l'expédition de Dulmo. {La verdadera Guanahani de Colon, Santiago, 1864,8°, p. 107.) Les auteurs suivants ont exprimé la même opinion: Peschel, Zeitalter der Entd. ,IS99, p. 485; E doCanto, Os Corte Reaes, dans les Archiva dos Açores, Vol. IV, 1883;Duro, Pinzon, 1892, p. 18, et note 3, p. 225,Sousa Viterbo, Trabalhos Nauticos dos Porlugaezes, Lisbonne, 1898, Vol. I, p. 94 ; E. Ravenstein, Martins de Bohemia, Lisbonne, sans date (1900?), 8», p. 55 ; Altolaguirre, Cristobal Colon... 1898, p. 406.
Si cet Allemand et Behaim ne font pas qu'un, il y avait alors à Fayal en même temps que lui un autre Allemand de distinction qui, comme lui, s'occupait de cosmographie et de découvertes maritimes et qui, comme lui, croyait à l'existence d'une grande île à l'ouest des Açores. Voyez ci-après la note. Il y a cependant une objection à cette manière de voir qu'il faut mentionner. C'est que si on s'en rapporte à ce que dit Behaim lui-même dans les légendes de son globe, relativement à son voyage aux côtes d'Afrique, il n'a pu se trouver en Portugal à la date du 12 juillet 1486 pour s'associer à l'expédition que d'Estreito projetait. Mais on verra au chapitre suivant qu'il est impossible de prendre à la lettre tout ce que Behaim dit de son voyage et qu'on ne saurait croire, sans le mettre en contradiction avec lui-même et avec des faits bien avérés, qu'il ait accompagné Diogo Cam, comme il le dit. Si réellement il a pris part à l'expédition dont il parle c'est de celle d'Aveiro qu'il s'agit, qui eut lieu de 1484 à 1485.
rait à Estreito la direction de l'entreprise après quarante jours de navigation. Si cette supposition est fondée, il est clair que Behaim était l'inspirateur de Estreito, et que c'est pour mettre à exécution quelque projet de découverte qu'il avait conçu, que ce dernier s'engagea dans l'affaire de Dulmo.
Dans ces conditions, les choses se seraient passées de la manière suivante, si Texpédition avait eu lieu. Dulmo en aurait d'abord pris la direction et l'aurait conduite d'après les données qu'il croyait avoir sur la situation de l'île des Sept Cités, objet de ses recherches. S'il trouvait cette île ou d'autres, sa découverte profitait à son associé comme à lui-même. Mais il n'avait pour cela qu'un délai de quarante jours ; à l'expiration de ce terme, il devenait pour ainsi dire étranger à l'expédition, qui passait alors sous le commandement d'Estreito, ou plutôt de Behaim, lequel agissait à sa guise et pour son propre compte, sans que Dulmo eût rien à y voir. Une deuxième recherche aurait alors commencé, sous la direction nominale d'Estreito, mais, évidemment, d'après les données que possédait Behaim.
IV. — La participation de Behaim à l'entreprise de Dulmo indique qu'elle avait aussi en vue le passage aux Indes par l'Occident.
Si ces inductions sont fondées, une question intéressante se pose. Quelle découverte Estreito, guidé par Behaim, avait-il en vue? Se proposait-il simplement de chercher de nouvelles îles qui pouvaient exister dans l'Atlantique, notamment celle dont on disait que Behaim avait connaissance, ou, d'accord avec le cosmographe nurembergeois, avait-il l'ambition plus haute de conduire ses navires jusqu'aux côtes orientales de l'Asie, dans l'espoir de faire, dans cette région, des découvertes plus grandes que celles
qu'avaient eues en vue les autres aventuriers qui, à celte époque, se lançaient dans de pareilles entreprises? Si le chevalier allemand n'était pas Behaim, il n'y aurait pas lieu de se poser cette dernière question, et il faudrait s'en tenir à la première. On considérerait alors que, comme tant d'autres, Estreito n'avait que le dessein de découvrir l'une ou quelques-unes des îles que l'on croyait exister dans les parties éloignées de l'Atlantique.
Mais, si l'on doit reconnaître Behaim dans ce compagnon d'Estreito — et il ne semble pas possible de faire autrement — on est en droit de se demander si les deux explorateurs n'avaient pas conçu l'idée de passer aux Indes en prenant par l'ouest, et on peut avancer qu'il y a des raisons de croire que tel était réellement leur dessein. Nous verrons plus loin, en effet, que Behaim avait formé le projet d'un voyage de ce genre, qu'il fit faire des démarches pour que le roi Joào II lui en confiât la direction, et qu'il croyait que les côtes orientales de l'Asie étaient si rapprochées de celles d'Europe et d'Afrique qu'il n'y avait aucune difficulté à traverser l'espace maritime qui les séparait.
Ces faits sont établis par deux documents du temps : le globe que Behaim lui-même fit construire à Nuremberg en 1492, où l'on voit que la distance à franchir pour atteindre l'Asie n'était que de 130 degrés, et une lettre qu'un savant de cette ville, Mûntzer (18), écrivait, à la même époque, au roi de Portugal pour l'engager à charger Behaim lui-même de conduire une expédition aux Indes par la voie de l'ouest. Il est donc clair que le chevalier allemand, compagnon d'Estreito, était l'auteur du fameux globe, et que le but qu'Estreito et lui se proposaient, en s'engageant
(18) Sur ce savant et la lettre dont il est ici question, voyez ci-après,
ch. m.
dans l'expédition de Dulmo, était de s'efforcer de gagner les Indes ou les côtes d'Asie, tout en cherchant aussi, peutêtre, l'île des Sept Cités, si elle se trouvait dans les parages qu'on devait traverser.
Le fait, rapporté par Fructuoso, que Behaim prétendait connaître l'existence d'une île ou terre située au delà des Açores, confirme cette conclusion. Bien que ce qu'on nous dise à cet égard ait un caractère chimérique (19), on peut admettre sans difficulté que Behaim, qui s'occupait de cosmographie et de navigation, et qui vivait dans un milieu où les questions de ce genre étaient fréquemment agitées, a pu se former une opinion sur l'existence et la situation d'une île nouvelle, sans voir là une objection à notre supposition que sa participation à l'entreprise projetée par Dulmo indique une intention de chercher aussi à aller jusqu'aux Indes, au contraire.
Remarquons, d'ailleurs, que, lors même que le compagnon d'Estreito ne serait pas Behaim, le fait subsiste néanmoins que ce compagnon nourrissait un projet qui semble avoir eu un objet bien plus important que la simple découverte d'une île dont l'existence était douteuse.
Remarquons encore que cette expédition se préparait au moment où Colomb quittait le Portugal pour deman-
(19) Le P. Cordeiro, qui emprunte ses renseignements à Fructoso, dit que Behaim était tellement versé dans la connaissance des astres, qu'il prédisait bien des choses qui arrivaient réellement et que cela le faisait passer auprès des ignorants pour un nécromancien. Il cite plusieurs de ces prétendues prophéties, dont l'une était « qu'il voyait, au sud-ouest de Fayal, où il se trou- « vait, une planète dominant sur une province où les habitants se servaient « de vases d'or et d'argent, vases dont on verrait, à Fayal même et avant « longtemps, des embarcations chargées. Et au bout de peu de temps, — « ajoute Cordeiro — on vit à Fayal des navires qui venaient du Pérou, alors « découvert, et qui étaient chargés d"or, d'argent et de pierreries.» {Historia insulana... Lisbonne, 1836, Liv. IX, cli. VIII, n° 42.) Si c'est cette terre qu'Estreito et Behaim avaient en vue, la remarque de Cordeiro est une autre indication que l'expédition n'eut aucune suite.
dep aux Rois Catholiques les moyens de mettre à exécution le grand dessein d'exploration vers Touest qu'il avait formé.
Ce fait important, qui n'est pas nouveau, mais qui n'a jamais été mis en lumière comme il convient qu'il le soit, doit être étudié avec soin. Y a-t-il une corrélation quelconque entre ces deux entreprises ? Existe-t-il un lien caché entre le projet qu'Estreito et Behaim voulaient mettre à exécution et celui que Colomb assure avoir toujours eu? Ces deux projets ont-ils une source commune, ouTun est-il dérivé de l'autre ?
C'est ce qu'il faut examiner avec attention. Rappelons d'abord ce que nous savons de la vie de ce cosmographe allemand, qui voulait conduire les deux navires de Dulmo et d'Estreito à une destination mystérieuse que l'on croit être les extrémités orientales de l'Asie, montrons ce qu'il fit après Tavortement de cette entreprise et voyons s'il a pu exister des relations entre lui et Colomb.