I. — Martin Behaim
Il y a peu de cosmographes dont la personnalité et la valeur aient été plus discutées que celles de l'auteur du globe de Nuremberg; cependant, malgré les nombreux travaux dont il a été Tobjet, nous sommes encore mal renseignés sur plusieurs particularités importantes de sa vie. Nous en savons assez, néanmoins, pour être assuré qu'il n'était par le grand cosmographe que pendant longtemps on l'a cru être, qu'il ne joua pas en Portugal le rôle important qu'on lui a attribué et qu'il ne fût pas le seul auteur du globe fameux qui a fait sa réputation.
Né à Nuremberg en 1459 (20), bien que noble, il fut destiné dès sa jeunesse au commerce et ne reçut aucune instruction universitaire. Il ne paraît pas même avoir bien su le latin (21). On a dit qu'entre l'âge de douze et de seize ans,
(20) Murr, l'un des premiers biographes de Behaim, croyait qu'il était né en 1430, parce qu'il le confondait avec son père, qui s'appelait Martin comme lui. Mais il résulte des recherches des érudits modernes que Martin Behaim père se maria en 1458 et que son second tils naquit en 1460. Notre Behaim qui était laîné, n'a donc pu naître qu'en 1459. (Ghillany et Ravbnstbin, ilfartin de Bohemia, p. 7.)
(21) GvtiTHER, Martin Beftatm, p. 5. Ravenstein concède qu'il avait : a fair acquaintance of Latin. {Martin Behaim, p. 7, col. 2.)
il étudia avec le célèbre Regiomontanus,qmlui aurait enseigné à se servir des instruments d'astronomie nautique et de mathématique à l'usage des navigateurs, que ce savant avait inventés ou perfectionnés (22). Le fait a été contesté ; mais, comme il est établi que Regiomontanus habita Nuremberg de 1471 à 1475 et comme Behaim se disait son élève (23), il n'y a rien d'invraisemblable à ce qu'il ait réellement appris de ce savant l'usage d'instruments qui pouvaient être pour lui l'objet d'un commerce fructueux, à une époque où l'on s'occupait beaucoup de navigation lointaine. En 1476, ses parents le placent dans une maison de commerce à Malines. En 1478 ou 1479 il passe à Anvers. Cette même année et l'année suivante, il voyage pour les intérêts de sa maison de commerce.
En 1479, on le trouve encore à Anvers ; il est probable qu'il entra alors en relation avec quelques-uns de ces Flamands qui, à cette époque, habitaient les Açores en assez grand nombre, et que ce soit eux qui l'engagèrent à aller en Portugal. Gomme de 1480 à 1482 on le perd de vue, on suppose, non sans quelque raison, que c'est dans cet intervalle qu'il se rendit dans ce pays pour la première fois (24). Il y alla sans doute dans un but commercial et
(22) JohannesMiJUer, appelé ordinairement Regiomontanus, naquit à Nuremberg en 1436, Sur les instruments d'astronomie nautique qi^l inventa, voyez HuMBOLDT, Examen critique, Vo\. I, p. 274, et Gunti*;r, op. cit., pp. 20 et sq.
(23) Martin de Boemia natural daquellas partes, o quai se gloreava ser discipulo de Joanne de Monte Regio. (Barros, Da Asia, De. I, Liv. IV, ch. Il, Vol. I, p. 282 ) Gunther, qui accepte cette assertion de Behaim, fait remarquer que la maison de son père était voisine de celle qu'habitait Regiomontanus (op. cit., p. 18.) Dans son Ere des Découvertes (Das Zeitalter der Entdeckungen, p. 34), il dit que la tradition locale et une foule de raisons confirment le fait.Ravenstein en doute fortement et fait remarquer qu'en tous cas Behaim profita fort peu de ces leçons. (Martin Behaim, p. S,c. I,et p. 13, c. 2.)
(24) « Vraisemblablement Bshaim se rendit pour la première fois à Lisbonne en 1481 ou 14H2. » (Gu.nther, op. cit., p. 11) Ruge, dans son article sur le livre de Gunther {Peterman's Mittheiluagen. 1890, Lit. n» 60) accepte cette manière de voir, que Ravenstein ne paraît pas disposé à partager. Selon
il faut croire qu'il s'en trouva bien, car il ne revint à Nuremberg et à Anvers que pour liquider ses affaires et retourner dans le pays qui devait être désormais le sien. Il y était en 1484 et déjà en position d'appeler sur lui l'attention, car c'est à cette époque qu'il aurait fait partie de la junte de mathématiciens instituée par le roi Joào II pour chercher les moyens de déterminer en haute mer la latitude et la longitude, quand l'étoile polaire ne pouvait plus être observée. Cette assertion vient de Barros, et, bien que ni Ruy de Pina, ni Resende, ni Pacheco ne nomment Behaim, il n'y a aucune raison de mettre en doute qu'il a pu être associé, dans une certaine mesure, aux savants que l'on nomme comme ayant fait partie de cette junte célèbre (25). Il y a lieu de croire, cependant, que son rôle y a été exagéré et que son concours s'est borné à donner des renseignements sur les instruments de marine perfectionnés par Regiomontanus et sur la manière de s'en servir (26).
lui la date la plus reculée à laquelle on puisse faire remonter la première arrivée de Bchaim en Portugal est celle de juin 1484. (Voyez l'ouvrage portugais, p. 11, et le grand ouvrage anglais, p. 10.)
(25) Il est douteux que cette junte ait jamais existé, avec les caractères .que lui donnent les auteurs portugais. Il est certain, toutefois, que le roi Joâo soumettait à des cosmographes instruits et compétents en ces matières, les questions qui se rapportaient aux voyages de découvertes que les Portugais entreprenaient alors. Barros fait une grande part à Behaim dans les travaux de cette junte. D'accord avec les savants qui la composaient, il aurait dressé les tables de déclinaison du soleil qui servirent depuis aux navigateurs portugais.
(26) Voyez ce que disent à ce sujet Ravenstein dans son grand ouvrage sur Behaim (pp. 13 et sq), et Gunther (ojo. ci7., pp. 18 et sq). Ce dernier semble disposé à accorder à la junte une certaine importance et estime que Behaim y rendit des services appréciables. Il croit que c'est lui qui fit connaître aux Portugais les éphémérides de Regiomontanus. Cependant, elles étaient alors imprimées depuis dix ans. Peut-être, en se servant d'elles, a-t-il contribué à la construction de tables de déclinaison du soleil. Voyez sur ce .point Gallois, Géographes allemands, pp. 31-33.
ViGNAUD. Nouvelles Études. II 28