‹ Histoire critique de la grande enterprise de Christophe Colomb, comment il aurait conçu et formé son projet, sa présentation a différentes cours, son acceptation finale, sa mise a exécution, - son véritable caractèreChapitre 95 sur 127 · II. — Rapports possibles avec Colomb · texte numérisé non relu

II. — Rapports possibles avec Colomb

Quoi qu'il en soit des antécédents de Behaim, il est certain qu'en 1484 ou le trouve établi en Portugal et entretenant des relations, soit avec le roi lui-même, soit avec ceux qui s'occupaient des entreprises maritimes que ce prince favorisait. Il fit partie de l'un des importants voyages aux côtes d'Afrique qui eurent lieu de 1485 à 148() — celui d'Affonso d'Aveyro probablement (27) — et fut armé chevalier par le roi à son retour (28). C'est à cette époque qu'il paraît s'être occupé de l'entreprise de Dulmo et d'Estreito. Il était alors déjà fixé à Fayal, où il devait épouser la fille d'un Flamand, capitaine donataire de cette île (29).

Behaim tenta-t-il plus tard de reprendre d'une autre

(27) On ne sait pas au juste si c'est de l'expédition d'Aveyro ou de la seconde de Diogo Gam dont Behaim aurait fait partie. Dans les légendes de son globe où il parle de son voyage, il ne nomme personne ; mais dans la Chronique de Nuremberg, imprimée dans cette ville en même temps que le globe se faisait et dont l'auteur, Hartmann Schcdel, était son ami, Diogo Cam est nommé. Ce serait alors à la deuxième expédition de ce navigateur que Behaim l'aurait accompagne. Mais il y a à cela des objections assez sérieuses qui ont amené plusieurs critiques, Major le premier, puis Codine etRavenstein ensuite, à penser que c'est avec d'Aveyro que Behaim fit son voyage. Le général Wauwermans a aussi exprimé cette opinion. (£e prince Henry, pp. 96. 97.)

(28) D'après une pièce ancienne où la cérémonie est décrite, elle aurait eu lieu le 18 février 1485 ; mais il y a là évidemment une erreur de date car en février 1485 Behaim devait être avec Diogo Cam ou avec Aveyro à la côte d'Afrique. Voyez cette pièce dans Murr, p. 118.

(29) Behaim le nomme dans une des légendes à son globe ; c'était Jobst de Huerter de Moerkirchen. Les Portugais l'appellent Joz d'Utra. L'historien des îles portugaises, Cordeiro, qui mentionne ce mariage dit que Behaim eut deux fils (Historio InsuUna, Liv. VIII, ch. IV, Vol. II, p. 282, Édit.). ce qui paraît être une erreur. Comme nous voyons par un document publié par Murr (appendice n" VIII) que Martin Behaim III naquit en 1489, le mariage doit être placé au commencement de cette année ou à la fin de celle antérieure.

manière le projet de passage aux Indes par Touest qu'il avait voulu mettre à exécution avec Estreito ? Aucun document ne le dit, mais cela est assez probable, car il est certain qu'il ne renonça pas à ce projet, dont nous allons le voir s'occuper sérieusement à Nuremberg, où il retourna en 1490. Il y était appelé par des affaires de succession et y resta deux ans, pendant lesquels il dirigea la construction du globe fameux qui a fait sa réputation, globe dont la particularité caractéristique est de montrer une extension considérable vers l'est du monde connu et une réduction corrélative de l'espace maritime s'étendant à Fouest, d'où l'inévitable conclusion que le passage au Cathay, en prenant par l'Occident, était praticable.

C'est vraisemblablement dans la seconde partie de l'année 1493 que Behaim repartit pour le Portugal où il ne resta pas longtemps, car Tannée suivante on le trouve dans le Brabant où le roi Joâo l'aurait chargé d'une mission dont on ne connaît pas bien le caractère. Rappelé par le roi en 1494, il paraît être retourné à Fayal et il n'est plus guère question de lui. Il mourut à Lisbonne en 1507 dans des circonslances qui ne sont pas bien connues, mais d'où l'on peut inférer qu'il était alors malheureux et sans ressources (30).

Il résulte de cet exposé que très probablement Behaim se rendit en Portugal entre les années 1480 et 1482, mais qu'il ne s'y établit déiinitivement qu'en 1484, et qu'à cette époque il était en rapports avec les mêmes cosmographes auxquels le roi Joâo II renvoya le projet de Colomb. Dans ces conditions, il est possible, tout au moins, que les deux

(30) D'après une inscription funéraire d'une église de Nuremberg, ce serait en 1306 qu'il mourut ; mais il paraît certain maintenant que la date véritable est celle de 1507. ^'Voycz Humboldt, Examen critique, 'Vol. I, pp. 271-273.) Sur l'état de misère où Behaim parait être tombé, voyez Ravenstein, op. cit., pp. 51-52.

hommes se soient connus et qu'ils aient eu l'occasion d'échanger leurs idées sur les explorations maritimes dont la mer occidentale pouvait être l'objet et que tous les deux avaient alors en vue. Nous n'avons aucune preuve du fait ; mais ce que dit Herrera autorise la supposition. Herrera rapporte, en effet, que Behaim était l'ami de Colomb et qu'ils avaient les mêmes vues (31) ; il ne dit pas, malheureusement, comment il sait cela, mais c'était un historien judicieux qui prenait la peine de se renseigner aux sources mêmes, quand cela était possible, et il est permis de croire qu'il avait ses raisons pour s'avancer sur ce point comme il l'a fait (32). On peut mettre en doute le fait, mais il n'est pas invraisemblable. C'est donc avec raison que Humboldt a dit que « des rapports personnels « entre Behaim et Colomb sont assez probables, quoique « rien ne les prouve (33)» ; c'est aussi, en somme, l'opinion de Gallois et de Ravenstein (34). Remarquons bien, d'ailleurs, que ce qu'il importe de savoir c'est, non pas si Behaim et Colomb ont eu des relations personnelles, mais si les idées de l'un ont été connues de l'autre ; ce qui a

(31) Parlant des opinions de Colomb sur la facilite de naviguer en peu de temps d'Orient en Occident, Herrera dit que celte manière de voir lui fut confirmée par Martin de Bohême qui était son ami et grand cosmographe: esta opinion le confirma Martin de Bohemia...su amigo... gran cosmographo, {Hisloria gênerai.... Djc. I, Liv. I, oh. II.) Herrera parle comme si la priorité de l'idée appartenait à Colomb ; mais il ne connaissait pas ce que nous savons aujourd'hui et s'en rapportait à ce qu'on lit dans Las Casas sur l'origine de la théorie de Colomb.

(32) Humboldt, qui le premier a parlé de Behaim dans un esprit critique, fait remarquer que tout ce que Herrera dit ne vient pas des auteurs que nous connaissons, mais qu'il a aussi puisé « à d'autres sources manuscrites que nous ne connaissons pas ». (Examen critique, Vol. I, p. 265.)

(33) Examen Critique, Vol. I, p. 272. Plus loin Humboldt dit qu'il est assez naturel que ceux qu'on avait l'habitude de consulter sur les questions de cosmographie aient mis Colomb en rapports avec Behaim, (Ibid., p. 273.)

(34) It is quite possible that Columbus and Behaim met during the former's résidence in Portugal. (Martin Behaim, p. 32, col. 2.) « Il n'y a rien là de surprenant ni d'impossible. > (Gallois, Les Géographes allemands, p. 27.)

LE PROJET DE PASSAGE AUX IiNDES DE BEHAIM 437

pu se faire par l'intermédiaire de Barthélémy Colomb, qui demeura en Portugal plus longtemps que son frère et qui n'est pas resté étranger à la formation de son système cosmographique. Les paragraphes suivants montreront, en tous cas, qu'il y a bien des raisons de croire que Colomb a connu le dessein de Behaim (35).

III. — Priorité des idées de Behaim sur celles de Colomb relativement à la possibilité de passer aux Indes par 1 ouest.

Les faits rapportés au chapitre précédent ne permettent pas de douter que Behaim croyait que le passage aux Indes par l'ouest était praticable, et on sait que Colomb a soutenu cette thèse. Mais est-ce à Behaim ou à Colomb qu'appartient la priorité de l'idée ? Serait-ce le Génois qui l'aurait suggérée au Nurembergeois, s'il eut des rapports directs ou indirects avec lui, ou sont-ce les projets et les propos de l'auteur du globe qui seraient parvenus à la connaissance du futur découvreur de l'Amérique et qui l'auraient mis sur cette voie ?

Pour ceux qui s'en tiennent à la tradition colombienne, la question ne comporte qu'une réponse : c'est à Colomb que cette priorité appartient, parce qu'il devait l'idée àToscanelli, qui l'avait formulée dès l'année 1474, et parce qu'il l'avait soumise au roi de Portugal avant qu'il ne fût question de l'entreprise de Dulmo et d'Estreito, à la-

(35) Dans cette rapide esquisse de la vie de Behaim, nous avons passé entièrementsous silence la thèse que des panégyristes du cosmographe Nurembergeois, plus enthousiastes que renseigaés, ont soutenue, qu'il avait précédé Colomb, dans la découverte de l'Amérique, et Magellan, dans celle du détroit de ce nom. Ces singularités qui pendant un temps fixèrent l'attention de quelques érudits naïfs, sont tombées aujourd'hui dans l'oubli. Dès le commencement de ce siècle Murr avait montré qu'elles n'avaient aucune consistance et M. Ravenstein a refait la démonstration d'une manière pércmptoire. Nous avons jugé inutile de nous arrêter sur ce point.

quelle Beliaim devait prendre part. Remarquons bien que les faits, ainsi avancés, ne reposent que sur des assertions dénuées de toute preuve. L'authenticité des pièces attribuées à Toscanelli n'est pas établie ; et nous ne savons que par des documents provenant uniquement de source colombienne, documents que rien ne confirme et qui sont tous postérieurs à la grande découverte de Colomb, que celui-ci avait proposé au roi Joâo de lui montrer comment on pouvait aller aux Indes par l'ouest, tandis que nous avons des preuves documentaires authentiques, antérieures à celles-là, que Behaim avait conçu ce dessein, et qu'il avait donné une démonstration graphique de la possibilité de le mettre à exécution.

En présence du globe de Nuremberg qui fournit cette preuve, on ne voit pas comment on pourrait soutenir que c'est Colomb qui a suggéré à Behaim l'idée fondamentale du système géographique dont ce globe est l'expression. Assurément, il est plus facile de dire que la source de cette idée vient, pour l'un comme pour l'autre, de Toscanelli. Mais comment trancher un problème de cette importance sur le seul témoignage de documents dont il y a tant de raisons de contester l'authenticité ! Comment mettre ces pièces suspectes sur la même ligne que le globe, et leur donner une valeur égale I Nous n'avons, de ces pièces, que des copies dont personne ne prétend avoir vu les originaux, et qui diffèrent étrangement par leurs variantes ; tandis que nous possédons le globe môme où Behaim a traduit ses idées. Il n'y a aucune preuve que ces idées lui ont été suggérées par Toscanelli, ce qui est, d'ailleurs, contraire à toute vraisemblance, ainsi qu'on le verra plus loin, mais il est certain que le globe témoigne d'une façon incontestable qu'en 1492 un cosmographe qui avait habité Lisbonne en même temps que Colomb, qui s'occupait comme lui de voyages de découverte à l'Occident et qui avait été probablement en rapports avec lui, montrait

qu'on pouvait aller aux Indes en prenant par l'ouest, alors que les documents les plus anciens que nous ayons où Colomb ait exprimé la môme idée sont ; la lettre prologue à son Journal, qui ne date que de son retour et qu'il y a bien des raisons, d'ailleurs, de croire antidatée, et sa lettre de 1498.

Les biographes modernes de Behaim, tout en admettant la possibilité qu'il ait eu des rapports personnels avec Colomb, ne sont pas disposés à admettre qu'il ait été influencé par lui. Ravenstein, auquel ses remarquables travaux sur Behaim donnent à cet égard une grande autorité, écarte nettement cette supposition, mais il importe de noter que son scepticisme est motivé, moins par le fait que Colomb et Behaim eurent peu l'occasion de se communiquer leurs idées, que sur la supposition qu'en 1484 celles de Colomb étaient déjà formées (36). C'est tenir pour acquis ce dont il n'y a aucune preuve. L'assertion que les idées de Behaim sur la possibilité d'atteindre le Levant, en prenant par le Ponant, sont antérieures à celles de Colomb, découle rigoureusement du fait qu'il est impossible de prouver que le découvreur de l'Amérique se proposait, originairement, d'aller aux Indes, alors qu'on peut prouver que ce n'est pas pour faire cela qu'il contracta avec les Rois Catholiques.

Il semble donc qu'on ne puisse contester à Behaim la

(36) In liS-'t, thc earliest date when Ihe two men coiild hâve met, the mind of Columhus on the siibject of his proposed voyage of discovery had been fnlly made iip. (Ravenstein, Martin Behaim, p. 33.) Remarquons d'ailleurs que Ravcnsteiri ne met pas en doute que Behaim avait les mêmes idées que Colomb sur le peu d'étendue de la mer Océane et sur la facilité de la fran- .chir: Thouffh Behaim may never hâve held personal intercourse lolt h Columbiis, or influenced his cosmoyraphical théories, there can he no doubt that he shared the erroneous viewsheldby the siiccesful Genoese as to the narrowness of the Océan sea and the facility with lohich it migh he crossed. (Loc. cit., p. 3i, co. 1 .)

priorité de cette idée. Si Colomb l'a eue avant lui, il ne l'a pas exprimée avant son arrivée à Palos en 1493. Il n'est guère possible aussi de mettre en doute que Colomb ait su ce que Behaim pensait à cet égard. En admettant qu'il ne Tait jamais vu, ou qu'il n'ait échangé avec lui aucune communication directe, il a certainement connu le projet de Dulmo, puisqu'il le mentionne, ce qui, en somme, revient à peu près au même. Son frère, d'ailleurs, qui ne pouvait ignorer les projets et les idées de Behaim, a du l'en entretenir.

Les faits ainsi présentés, rapprochés de ce que nous avons dit précédemment de l'impression que la lecture de Marco Polo et les assurances de Pinzon paraissent avoir faite sur Colomb, montrent que, bien qu'il n'eût à l'origine d'autre objet que de découvrir de nouvelles terres, ses idées avaient déjà été tournées vers PExtrème-Orient, et son esprit était préparé à voir dans les îles qu'il découvrait bien au delà de la distance à laquelle il croyait les trouver, des terres voisines, tout au moins de l'Asie Orientale. Dans ces conditions, il n'est pas surprenant qu'un homme, ayant son imagination ardente et impressionnable, ait cru si facilement qu'il était arrivé jusqu'aux Indes, et qu'il se soit mis ensuite de bonne foi à la recherche de raisons théoriques pouvant justifier sa manière de voir.

II va de soi que, pour ceux qui acceptent, sans les contrôler, les assertions de Colomb, répétées par ses deux premiers biographes, que son intention avait toujours été d'aller aux Indes, notre manière de voir est inacceptable. Du moment qu'il est admis, a priori, et malgré toutes les indications contraires, que dès l'époque où Colomb entretenait le roi Joào II de ses propositions, c'est-à-dire vers 1483, ses idées étaient formées sur l'existence d'une nouvelle route conduisant aux Indes, celles de Behaim, sur le même sujet, qui se laissent apercevoir pour la première fois dans sa participation à l'expédition projetée par

Dulmo et Estreito, en 1486, ne peuvent avoir la priorité, et l'on doit, dès lors, regarder comme impossible qu'elles aient eu aucune inûuence sur Colomb. Mais outre qu'il n'est pas permis de supposer cette condition préalable, on verra dans les paragraphes suivants qu'il y a d'autres raisons pour écarter cette solution que celles qui ont été données.

IV. — Le projet de Behaim de passage aux Indes par l'Orient viendrait- il de ToscaneUi ?

Si nous avons de bonnes raisons de croire que Behaim a formulé et raisonné avant Colomb l'idée de la possibilité du passage aux Indes en naviguant à l'ouest, on peut se demander quelle est chez lui-même, la source de celte idée. La plupart des critiques pensent qu'il l'a empruntée à ToscaneUi. Dans cette manière de voir, le globe de Nuremberg ne serait, pour l'hémisphère occidental tout au moins, qu'une sorte de duplicata de la carte perdue que l'astronome florentin aurait envoyée au roi Afl'onso en 1474 et quelques années plus tard à Colomb. D'Avezac, un des premiers — sinon le premier — hasarda cette assertion (37), que bien d'autres ont reprise depuis (38) et qui est encore assez généralement soutenue. Quelques-uns croient que Behaim (39) connut la carte même de Tosca-

(37) ... « Le globe de Behaim que nous regardons comme une copie ou « une l'éminiscence de lacartede ToscaneUi. »(//es d' Afrique, ISiS, 2" partie, p. 25.) Voyez aussi Congrès Géographique d'Anvers de IS7J, Vol. II, p. 3.

(38) Notamment Peschell, Vivien de Saint-Martin, Uzielli, Hermann Wagner, Sophus Ruge, G. Kretschmer.

(39; Ruge dit que Behaim faisait partie du conseil supérieur qui dirigeait les explorations maritimes des Portugais et que cette situation lui valait d'avoir à sa disposition tous les rapports, documents, cartes relatifs aux affaires maritimes, documents parmi lesquels il dut certainement prendre connaissance de la carte marine et des explications de ToscaneUi relativement au voyage par l'ouest. {Coliimbiis, p. "8, Ed. 1902.)

nelli, thèse à laquelle Ruge donna sa haute sanction, et que Ravenstein ne repousse pas (40).

Il est de fait que ce »lobe fameux traduit si exactement le système géographique de l'auteur de la lettre de 1474, relativement aux distances séparant les deux extrémités du monde alors connu, ainsi qu'aux îles qu'on devait trouver dans l'espace maritime s'étendant à l'ouest, ce qui constitue les éléments essentiels de ce système, que la plupart des géographes modernes auteurs d'essais de reconstruction de la carte qui aurait accompagné cette lettre, ont pris ce globe pour base de leur travail.

Le fait que l'authenticité des pièces données comme venant de Toscanelli est mise en doute affaiblit singulièrement cette supposition et lui enlève une grande partie, sinon tout ce qu'elle a de vraisemblable. Si ces pièces sont authentiques, comment s'expliquer que Behaim ait été seul à les connaître et à les utiliser ? En sa qualité de cosmographe et de noble étranger, il avait, il est vrai, des relations avec la Cour, ainsi qu'avec ceux qui s'occupaient de la préparation des voyages de découverte que les Portugais faisaient alors, et si Toscanelli a réellement envoyé au roi Affonso une carte et une lettre montrant la facilité de passer aux Indes par l'ouest, il est possible que par ses relations Behaim ait pu en obtenir communication. Mais cette supposition a des conséquences qu'il faut prendre en considération. Si, à la demande du roi, Toscanelli a entrepris de lui démontrer par l'envoi d'une lettre et

(40) Ravenstein regarde cet empruntcommc tout à fait possible — f//a7e/30Ssible — car des copies de la lettre et de la carte de Toscanelli ont pu être envoyées par lui à son ami Regiomontanus à Nuremberg. iMarlin Behaim, ch. XIX, p. 66.) Ravenstein avait déjà dit cola dans son Martim de Bohemia, p. 42. La thèse que Behaim avait copié la carte de Toscanelli a aussi été soutenue par Peragallo; mais dans son système c'est Colomb qui aurait communiqué la carte de Toscanelli à B^lmini. (Disquisizioni Colombine, n»' 2 et 3, 1894, p. 94.)

d'une carte qu^il y avait plus d'avantage à se rendre aux Indes en prenant par l'ouest, qu'en prenant la route du cap de Bonne-Espérance, comment se fait-il que ni le roi Joâo II, qui était si grandement intéressé à cette question, ni les cosmographes auxquels les propositions de Colomb furent renvoyées, ne connurent un fait de cette importance ? Peut-on admettre que des pièces qui avaient un caractère officiel, qui devaient faire partie des archives royales, soient restées inconnues à ceux mêmes qui par leur situation et par leur fonction avaient le plus grand intérêt à les connaître, alors que Behaim, qui était un étranger et qui n'avait pas les responsabilités incombant aux premiers, les aurait vues et étudiées ? Cela est tout à fait invraisemblable. Si, enfin, l'on objectait que Tignorance de ces pièces par les cosmographes du roi n'est qu'une supposition, il faudrait faire remarquer que cette supposition est justifiée par le silence de tous les auteurs portugais qui ont parlé de Colomb. Si les conseillers de Joâo II connaissaient la correspondance attribuée à Toscanelli, Ruy de Pina, Resende et Barros la connaissaient aussi et, dans ce cas, ils l'auraient mentionnée en parlant de Colomb, dont ils considèrent le projet comme ayant eu pour objet la découverte d'Anlilia et de Cypangu.

Il y a une autre et plus sérieuse raison d'écarter cette supposition. Nous sommes parfaitement renseigné sur les sources auxquelles Behaim et ses collaborateurs ont puisé pour établir le globe de Nuremberg. Plusieurs légendes du globe même sont très explicites à cet égard. L'une nomme les trois principaux auteurs auxquels on a eu recours: Ptolémée, Marc Paul et Mandeville (41). Une autre

(41) « Cette figure du globe représente toute la grandeur de la terre, tant « en longitude qu'en latitude, mesurée géométriquement d'après ce que Pto- « lémce dit dans son livre intitulé Cosmo(/rapftia Pio/emae/, et ensuite d'après « le chevalier Marc Paul, qui, de Venise, a voyagé dans l'Orient, l'an 1250,

ajoute à ces noms ceux de PJine et de Slrabon (42). Une troisième légende nomme Isidore [de Séville] Aristote et les Spécula de Vincent de Beauvais (43).

Ni là, ni ailleurs, Toscanelli n'est nommé. Behaim aurait donc passé sous silence le nom de celui auquel il devait le plus ! A la rigueur cela serait possible, car les plagiats de ce genre ne sont pas rares, et au xv° siècle ils étaient très communs. Mais tel n'est pas le cas ici. Nous avons, en effet, un autre et très précieux témoignage sur l'origine des renseignements que donne le globe. C'est celui de Hartmann Schedel l'auteur de la fameuse Chronique de Nuremberg, qui s'imprimait dans cette ville au moment où Behaim y terminait son globe. Schedel était un savant laborieux, qui écrivit de sa main le manuscrit entier de sa volumineuse chronique et qui avait une bibliothèque im-

« ainsi que d'après ce que le respectable docteur chevalier Jeaa de Mande- « ville a dit en 1322. » (Légende au-dessus de la ligne équinoxiale. En français dans MuRR, p. 14. En anglais et en allemand dans Rave.xstein, p. 71, col. 2.)

(42) « Le tout pris avec beaucoup de soin dans les livres de Ptolémée, de « Pline, de Strabon et de Marc Paul. » (Légende au bas du globe près du pôle antarctique. En français et en allemand dans Mcur, Hixt. Dip. de M. Behaim, pp. 13 et 132. En anglais et en allemand dans Ravenstei-v, op. cil , p. 71, col 1.)

(43) Légende sur Gypangu(Mup.R, p. 40;Ravexstein, p. 86, col. 2). Celui que Behaim appelle Isidore était évêque de Séville au vu" siècle. Il est l'autei'" d'un ouvrage considérable sur les origines et les étymologies, qui jouissait au Moyen Age d'une grande réputation. Les Spécula de Vincent de Beauvais — savant dominicain français du xiii" siècle — forment une encyclopédie très curieuse divisée en plusieurs parties différentes. L'une d'elles a été traduite en français sous le litre de Miroir hislorial. Il y a une édition de l'ouvrage entier publiée à Strasbourg en 1473.

Dans sa légende sur le comnerce des épices (Murr, p. 33; R.wenstein, pp. 89-90). Behaim cite une autre source d'information, qui viendrait d'un voyageur italien qu'il nomme Bartholome Florentini ; mais il ne reste rien de ce voyageur, dont l'existence même est mise en doute par Uzielli et par Hugues, qui croient qu'il s'agit de Gonti, ce qui semble douteux tout au moins, car le Bartholome de Behaim était Florentin, tandis que Conti était Vénitien. Voyez sur ce point Humboldt, Examen Critique, Vol. 1, p. 259- 260, note ; Uzielli, Vita,, p. 163, et RA.VEysTEi:<, Martin Behaim, p. 69, c. 2.

portante, chose rare à cette époque (44), à laquelle il n'est pas douteux que Behaim, dont il était l'ami, dut avoir souvent recours (45). Or, Schedel a laissé une note manuscrite qui complète les indications données dans les légendes du globe sur les auteurs qui fournirent les matériaux utilisés pour établir ce monument géographique (40).

D'après cette noie, où Schedel parle comme s'il avait été lui-même l'un des collaborateurs de Behaim (47), les auteurs mis à contribution auraient été, outre Ptoiémée, Strabon, Aristote, Pline, Marco Polo et Mandeville, déjà nommés, Pomponius Mêla, Diodore de Sicile, Hérodote, Denys TAfricain et Pierre d'Ailly(48). Ici encore, pas un

(44) Nous devons ces renseignements à une étude du professeur Staubcr,qui a essayé de reconstituer le catalogue de la Bibliothèque de Schedel dont une grande partie se trouve aujourd'hui à Munich. {Die Schedelsche Bibliothek, dans les Studien und Darstellungen... Fribourg-en-Brisgau, 1908, 8».)

(45) C'est une judicieuse supposition du professeur Grauert, qui a consacré deux articles intéressants au mémoire ci-dessus mentionné de Stauber.

(46) De Gloho sperico (sic) Terre, Note manuscrite de la main de Schedel découverte par le D"' Stauber. Voyez les Sources n° 11.

(47) La phrase suivante de la note Schedel: «notre travail n'échappera pas à la malignité des interprètes »(nos<rum laborem maligniis interpres non fugiel) et le fait que cette note est de la main de Schedel ont fait dire à Stauber que l'auteur de la chronique de Nuremberg a eu lui-même part à la préparation du globe (Die Schedelsche Bibliothek, p. 61). Mais le professeur Grauert a fait remarquer que cette phrase, ainsi qu'une grande partie de la note de Schedel, était empruntée littéralement à un passage de YHistoria, Rerum de Pie II {Exkurs zu den Aufzeichnnng, p. 258) ce qui semble enlever à cette phrase la signification qu'elle paraît avoir. Le professeur Grauert reconnaît, cependant, qu'une autre expression de la note, celle de profecimus (nous avons profité), favorise l'interprétation du professeur Stauber, Remarquons à ce sujet qu'il ne faut pas attacher une trop grande importance à ce que nous appellerions aujourd'hui des plagiats. Dans les ouvrages du moyen âge, on trouve fréquemment des phrases et des passages entiers, voire même des chapitres, empruntés sans façon par celui qui écrit à d'autres auteurs. Est-ce que Schedel, en s'approprient la phrase de VHistoria, Rerum, n'en acceptait pas les termes et le sens !

(48) "Voyez aux P. Justificatives le texte de la note De Globo. Le professeur Grauert note que la Bibliothèque de Schedel contenait tous les ouvrages cités comme ayant servi à la confection du globe, excepté l'/magroil/uTidi de d'Ailly

mot de Toscanelli. Schedel ne pouvait avoir aucune raison d'omettre le nom de ce savant de la liste de ceux auxquels il reconnaît que les auteurs du globe eurent recours. Il semble au contraire qu'il avait intérêt à le faire connaître. Une pareille omission dans un document de ce genre et dans lés légendes du globe, doit être considérée comme une preuve décisive que l'astronome de Florence ne fut pour rien dans la formation de l'idée, que Behaim a si nettement exposée dans son globe, et dont on trouve la première expression, chez lui, dans sa parlicipalion au projet d'expédition de Dulmo et d'Estreito.

Cependant comme il existe un autre projet de passage aux Indes par l'ouest, formulé à la même époque, à Nuremberg même, et semblable, en substance, à celui attribué à Toscanelli, on peut se demander si Behaim n'aurait pas connu par cette voie les idées de l'astronome florentm. Voyons donc en quoi consistait le projet du D' Jérôme Miintzer, dont il s'agit ici, comment il a pris naissance et comment il se lie à celui de Behaim.

ce qui est à remarquer, parce que c"est le seul de tous ces ouvrages où l'opinion sur le pou d'étendue de l'espace maritime inconnu soit avancée. Le volume appartenait donc à Behaim ! On serait tenté de se demander si ce ne serait pas l'exemplaire même que Colomb et son frère ont annoté, exemplaire que nous savons, par Fernand Colomb, avoir appartenu à Barthélémy, qui le tenait peut-être de Behaim et qui dut le rapporter avec lui lorsqu'il vint rejoindre son frère en 1493.

Page 1