II. — Le projet de Miintzer est celui même de Behaim
La question qui se pose devant nous maintenant est celle de l'origine du projet que nous venons d'esquisser. D'où vient-il ? Son auteur est-il celui qui le proposa au roi Joâo ? Ou est-ce celui pour lequel on le proposa ?
Il semble que sur ce point il ne puisse y avoir aucun doute. Nous avons vu, en effet, que l'idée qu'on pouvait aller aux extrémités orientales de l'Asie en traversant l'espace maritime s'étendant à l'occident des îles portugaises date, chez Behaim, de 1486, au moins, puisqu'à celte époque il s'associait à l'entreprise de Dulmo et d'Eslreito dans des conditions qui laissent clairement voir qu'il s'agissait de cela. Il est non moins certain qu'il continuait à croire à l'excellence de cette idée, puisque la particularité caractéristique de son globe est de montrer qu'une entreprise de ce genre ne soulevait aucune difficulté insurmontable.
En ce qui concerne Miintzer, comme rien n'indique qu'il avait tourné ses idées vers les découvertes maritimes avant d'être entré en relations avec Behaim, et comme sa lettre au roi de Portugal est écrite dans l'intérêt de ce
dernier, qui, lui, méditait depuis longtemps l'exécution d'un projet semblable à celui que recommande cette lettre, on doit voir là une preuve, difficilement contestable, que ce projet était celui même que Behaim avait voulu mettre à exécution en 1486 et dont son globe démontrait la possibilité, sinon la facilité.
On a dit, cependant, que Miinlzer — comme Behaim — devait avoir vu la lettre attribuée à Toscanelli. Cet astronome, qui avait à Nuremberg un savant ami, Regiomontanus, doit lui avoir communiqué, suppose-t-on, une copie de cette lettre, ainsi que de la carte qui l'accompagnait, et Miintzer aurait eu, de cette manière, Toccasion de voir ces pièces et de s'emparer de l'idée qu'elles exposaient (54).
Remarquons, à ce propos, que dans les suppositions que Ton hasarde pour expliquer les ressemblances extraordinaires que présentent les trois thèses de Colomb, de Behaim et de Miintzer avec celle attribuée à Toscanelli, on n'hésite pas à croire que la lettre donnée comme venant de ce dernier était connue de bien des gens qui n'avaient aucun titre à la connaître, tandis que ceux auxquels elle était destinée et pour qui elle aurait été écrite, n'en ont aucune connaissance. La supposition que le projet de Miintzer et de Behaim pouvait prendre sa source dans une lettre de Toscanelli est, d'ailleurs, tout à fait invraisemblable. C'est à la Cour de Portugal que Miintzer et Behaim s'adressent. Et que proposent-ils? Exactement ce que Toscanelli aurait proposé à cette même Cour quelques années auparavant. Si les deux savants allemands avaient voulu reprendre un projet déjà soumis aux Portugais peu de temps auparavant et alors écarté, ils n'au-
(54) Ni'io poJemos deixar de supûr que Miinlzer viu em A^iremberç/ una copia da carta de Toscanelli escripla por este philosopha ilaliano ao sen aniigo e correspondante allemâo Monte Regio. (Ravensteix, it/ar(j/n de Bohemia, p. 2.)
raient pas manqué de dire que la possibilité de faire ce qu'ils recommandaient avait été démontrée par un savant comme Toscanelli; parce que cela aurait donné plus de valeur à leur proposition. Mais non, ils parlent comme si l'initiative de ce qu'ils suggéraient de faire leur appartenait, et en font ressortir les avantages, comme si personne n'avait déjà tenu le même langage aux Portugais!
Dans de telles conditions, le plagiat était impossible et nous restons en présence de toutes les raisons qui indiquent que Beliaim était l'auteur du système dont son globe est l'expression. Ce Nurembergeois n^avaitpas, il est vrai, la science qu'on lui a longtemps supposée; ses études premières et la profession qu'il avait d'abord exercée, ne l'avaient pas préparé aux recherches d'ordre scientifique; mais il avait, incontestablement, le goût des études géographiques et cosmographiques, et son commerce même paraît avoir développé ce goût chez lui. Il vivait, en outre, dans un milieu où les navigations lointaines et les découvertes de terres nouvelles étaient un objet de prédilection; ses relations le mettaient en rapport avec des gens qui, en ces matières, avaient des connaissances pratiques très étendues, et il avait pris personnellement part à l'un des plus importants voyages de découverte du règne de Joào II.
Pour ces raisons, nous estimons que Behaim était capable d'avoir des idées personnelles sur les grandes questions de géographie que les découvertes des Portugais avaient posées. A cette époque les sources du savoir, en matière de cosmographie générale, n'étaient pas très nombreuses. Les auteurs anciens, Aristote notamment, Strabon , Pline, Ptolémée, celui-ci surtout, et des compendiums, comme Vlmago Mundi de d'Ailly ou le traité de Sacrobosco, et quelques relations de voyages commes celles do Marco Polo et de Mandeville, faisaient presque tout le bagage nécessaire à l'acquisition des données essentielles de l'ordre cosmique, tel qu'on le comprenait alors. A la
rigueur V Imago Miindi seul, que Schedel cile comme ayant été mis à contribution par Behaim pour établir son globe, aurait suffi à cela ; comme, à peu de chose près, il a suffi à Colomb pour formuler son propre système. On peut dire sans exagération de l'un et de l'autre, que c'est parce qu'ils n'étaient que des cosmographes amateurs, pour employer une expression bien juste de Sprengel, qu'ils ont pu ériger en théorie scientifique un système géographique aussi erroné que celui dont ils se sont fait les interprètes.
En ce qui concerne Behaim, particulièrement, il n'y a aucune raison de penser qu'il ait dû à d'autres sources qu'à celles indiquées par lui-même et par Schedel les idées cosmographiques dont son globe est l'expression, et on peut avancer sans aucune témérité que le projet de Mûntzer n'est autre que le sien ; que la lettre de ce médecin au roi de Portugal a été dictée par lui, et que tous les arguments qu'on y trouve viennent de lui (55).
III. — La découverte de Colomb na pu qu'encourager Behaim dans ses projets.
On peut se demander comment il se fait que Behaim qui avait des relations sûres en Portugal, où il se trouvait encore en 1490 et en 1491, ait attendu son retour en Allemagne pour faire faire des ouvertures au roi Joào, et ait choisi pour cela le moment même où Colomb revenait triomphant de son premier voyage.
(55) M. Ravenstein pense de même: « There can be no doubt that this lelter loas ivritten a.t Ihe suggestion of Behaim and ils contents inspired by him. (Martin Behaim, p. 34, col 1.) Quelques années auparavant Peragallo avait exprimé la même opinion. La lettre de Mijntzer, écrit-il, mostrano evidentemente l'inspirazione di Behaim. {Disqiiisizioni Colombine, n"' 1 et 3, p. 88.) Plus loin il dit : il dottore scrivevasuUa riga di Martino Behaim. [Ibid.^ p. 94.)
Pour écarter cette objection, on a supposé qu'à la date où Mûntzer écrivait au roi de Portugal, la nouvelle de la découverte de Colomb n'était pas connue à Nuremberg. C'est une supposition fort invraisemblable. Les îles trouvées par Colomb ne figurent pas, il est vrai, sur le globe, et la Chronique ne mentionne pas le grand navigateur ; mais ceci s'explique pour le globe, qui devait être terminé, lorsqu'on connut en Allemagne le retour de Colomb. Quanta la Chronique, la mention: « Achevée d'imprimer le 12 juillet 1493 » ne doit s'entendre que des dernières feuilles, et comme la fabrication de ce livre monumental prit beaucoup de temps^ il est à croire que la partie de l'ouvrage où la mention de la découverte de Colomb devait trouver naturellement sa place était déjà livrée à l'impression lorsque l'on sut la grande nouvelle (56).
Nous avons vu à un chapitre précédent que cette nouvelle était connue en Italie dès le mois d'avril. Comment l'aurait-on ignorée à Nuremberg deux mois plus tard? (57).
Il semble même qu'on devait la connaître avant qu'elle ne parvînt en Italie, car Nuremberg entretenait des relations de commerce importantes avec les Flamands dont il y avait un grand nombre dans les îles portugaises. Par leur entremise tout au moins, ou peut-être aussi par la version latine de la lettre de Colomb, imprimée à Rome sûrement
(56) Au feuillet GGXG de la Chronique, le siège de Grenade et sa reddition, le 2 janvier 1492, sont mentionnés. C'est là qu'on aurait parlé du voyage de Colomb, s'il avait été connu au moment où cette feuille était livréeà l'impression.
(57) Harrisse s'est demandé si la guerre qui existait à cette époque entre la France et l'AUemagae, guerre qui ne fut terminée qu'en mai 1493, n'aurait pas interrompu les communications entre la péninsule hispanique et l'Allemagne. (The Discovery of America, p. 398.) Mais le professeur Graucrt constate que, malgré la guerre, les communications entre Nuremberg et le Portugal se continuèrent et que les parents et amis de Behaim, restés en Portugal et aux Açores, ont pu lui faire connaître la grande nouvelle. (Die Entdeckiing... pp. 220-221.)
avant le mois de juillet 1493, on devait connaître à Nuremberg le retour de Colomb. Il est donc vraisemblable que Behaim et Mûnlzer savaient que l'entreprenant Génois avait découvert de nouvelles îles, au loin, dans la direction de l'ouest, quand la lettre du 14 juillet 1493 fut écrite. Mais savaient-ils aussi que Colomb prétendait avoir été jusqu'aux Indes et, ce qui est plus important, croyaientils qu'il y avait été ?
Bien que la lettre de Colomb par laquelle le monde apprit sa découverte, ne mentionne les Indes qu'incidemment et ne laisse pas voir clairement, ce qu'il avança plus tard, que les Indes avaient été son objectif, on peut admettre que si Behaim et Miintzer ont connu sa découverte, ils ont aussi connu le caractère particulier et extraordinaire qu'il attribuait à son entreprise. Il n'en est pas de même de l'autre point.
Nous avons vu à un chapitre précédent que si la prétention de Colomb d'avoir été jusqu'aux Indes, et même de s'être approché de Cathay, avait trouvé quelque créance à l'origine, elle n'avait pas tardé à être complètement écartée, par les Rois Catholiques eux-mêmes, ainsi que par la Cour de Rome, et que Colomb seul gardait ses illusions à cet égard. Tout ce que l'on admettait, après avoir pris connaissance de ses propres relations, c'est que les îles découvertes par lui se trouvaient sur la route des Indes, ou, comme ie disent quelques documents, non sans complaisance, dans les parages des Indes.
Moins que personne, Behaim pouvait considérer les choses autrement. Il connaissait aussi bien que Colomb tout ce qu'on disait en Portugal de l'existence à l'ouest de certaines îles inconnues ; il avait étudié la question puisqu'il s'était associé à une entreprise qui avait eu pour objet la découverte de la principale de ces îles, et la lettre de Colomb en main, il pouvait voir que c'était précisément une ou plusieurs de celles-là, et non les îles des Indes qu'il
avait découvertes. Les assertix)ns de Colomb, en admettant qu'elles lui fassent connues, n'étaient donc pas de nature à le détourner d'un dessein formé depuis longtemps, car il était justifié à croire que l'heureuse entreprise de 1492 n'avait pas résolu le problème du passage d'Europe en Asie par l'ouest (58). Il semble donc que la découverte faite par Colomb de nouvelles îles sur la route conduisant aux Indes, loin de le détourner de son idée devait, au contraire, l'encourager à y persister. En effet, cette découverte fournissait un argument de plus en faveur de sa thèse, en montrant que la plus grande partie de la distance qui, selon lui, séparait les extrémités occidentales du monde de la fin de l'Asie, pouvait être franchie sans difficulté en une trentaine de jours, ce qui autorisait à dire que ce qu'il restait à faire pour atteindre la région de Cathay et obtenir les grands résultats que cette entreprise donnerait, était relativement facile. On voit qu'en se plaçant au point de vue où Behaim devait se placer, ainsi que Mûntzer, qu'il avait gagné à sa cause, la découverte de Colomb ne pouvait être considérée comme faisant obstacle au dessein qu'ils recommandaient au roi Joâo II et qu'il est possible que ce soit cette découverte même qui ait fourni l'occasion de revenir sur ce dessein.
IV. — Le globe de Nuremberg parait avoir été fait pour montrer que le projet de Behaim d'aUer au Cathay par l'ouest était réalisable.
Ce que nous savons de la participation de Behaim au projet avorté deDulmo et d'Estreito,le système géographique dont son globe est l'expression, ses rapports avec
(58) Le professeur Grauert remarque avec raison que ce problème qui fait l'objet de la lettre de Muntzer devait occuper pour longtemps encore les navigateurs et, qu'en fait, il ne fut résolu que par la découverte de Magellan en 1520. {Op. cit., p. 321.)
Mûntzer, le fait mentionné par celui-ci que l'Empereur Maximilien engageait le roi Joâo de Portugal à tenter le passage jusqu'à Gathay, le titre d'envoyé de ce monarque qu'il donne au cosmograplie nurembergeois et sa suggestion que c'est à lui qu'on devait confier l'entreprise, sont autant de raisons qui autorisent à dire que, depuis sa coopération au projet d'Eslreito, en 1486, Beliaim n'avait pas cessé de penser à aller aux Indes par l'ouest et que pendant son séjour à Nuremberg il chercha à intéresser à ce projet des érudits de cette ville savante, ainsi que Maximilien lui-même, qui était apparenté au roi de Portugal (59).
M. Harrisse suppose que Behaim avait tenté de faire agréer son projet au roi Joao avant de se rendre à Nuremberg, c'est-à-dire, remarquons-le, avant le départ de Colomb, et que c'est Tinsuccès de cette tentative qui le détermina à solliciter le concours de Maximilien auprès de son cousin (60). Cela est tout à fait vraisemblable. Si Behaim n'avait pas eu le dessein de reprendre le projet d'Estreito, et s'il avait pu obtenir en Portugal les moyens de le mettre à exécution, on ne le verrait pas faire en Allemagne les démarches dont témoigne la lettre de Miinlzer.
Ces démarches, dont on constate ainsi les traces, suggèrent une autre observation qui n'est pas sans importance. C'est que selon toute apparence le fameux globe n'a pas été construit uniquement pour être agréable aux gens de Nuremberg, mais aussi et surtout, pour montrer que la traversée de l'Atlantique jusqu'aux Indes et au Cathay, dont Behaim ambitionnait d'être chargé, était réalisable. La partie de ce globe donnant cette démonstration, celle
(59)Maximilien était le fils de l'Empereur Frederick III et d'Eleonor de Portugal, fille du roi Edouard, dont le fils Affonso V futle père de Joâo II. Celui-ci était doncle cousin de Maximilien.
(60) The Discovery of North America, pp. 395-396.
OÙ l'on voit l'espace maritime' s'étendant à l'ouest réduit à 130 degrés, est en effet la seule qui soit originale, la seule qui fût alors nouvelle, et qui devait attirer particulièrement l'attention des savants, habitués jusque-là à donner au Monde connu et à l'espace maritime resté inconnu, les dimensions que leur attribuait Ptolémée. A moins de remonter jusqu'au temps de Marin de Tyr, personne n'avait fait cela avant Behaim, ou, du moins, personne ne l'avait fait comme lui.
Il existe bien deux documents qui peuvent être considérés comme antérieurs au globe de Nuremberg et qui donnent une si grande extension à TAsie dans la direction de l'est, que l'espace maritime s'étendant à l'ouest doit nécessairement être réduit à peu près comme le fait Behaim. L'un est le globe de Laon, l'autre la carte d'Henricus Martellus. Le globe porte la date de 1493 ; mais à en juger par certains de ses contours il serait d'une époque antérieure et il aurait été postdaté (61). L'autre ne porte pas de date, mais on y trouve une légende mentionnant l'année 1489, ce qui prouve qu'elle ne peut être antérieure à cette date, mais non qu'elle n'est pas d'une époque plus récente (62). Ce globe et cette carte sont, en tous cas, d'une
(61) Ce globe, qui parait avoir fait partie d'une liorloge astronomique, est en cuivre doré et ne mesure que 17 centimètres de diamètre. Au mont Niger, découvert par Diego Gâm en 1485, il y a une légende portant la date de 1493. Mais comme les contours de l'Afrique Occidentale et Australe semblent se rapporter à une époque plus ancienne, M. Ravenstein suppose qu'il a été postdaté pour le rajeunir. Sa particularité caractéristique est de donner au monde connu un développement de 250 degrés, à partir des Canaries, ce qui ne laisse à l'espace maritime intermédiaire qu'une étendue de 110 degrés. Voyez ce que dit à ce sujet Rave>'stein, op. cit., pp. 57 et 64.
(62) La date de 1489 est celle acceptée par Ravenstein {op. cit., pp. 64 et 66); Nordenskiold, Periplus,p. 141, et Beazley, Prince Henry, p. XV, et 322, préfèrent la date de 1492. Cette carte n'est pas graduée et ne porte aucune échelle. On détermine approximativement cette échelle en prenant pour base l'axe longitudinal de la Méditerranée, qui forme un peu moins du quart de la carte entière. Son développement de l'ouest à l'est serait, d'après Her-
date incertaine, et ce sont les seuls documents authentiques de ce genre que l'on puisse considérer comme ayant traduit graphiquement, avant Behaim, Tidée qu'il a si bien exprimée par son globe. Mais il faut noter qu'ils n'étaient connus que d'un très petit nombre de personnes, puisque par sa nature même le globe était unique et que la carte n'a été publiée que de nos jours.
En ce qui concerne Toscanelli, dont Behaim et Mûntzer se seraient aussi inspirés, il faut dire que si réellement il a exposé un plan de navigation transatlantique semblable à celui des deux Nurembergeois, les pièces où se trouve cet exposé sont restées si complètement inconnues à tous les auteurs du temps, qu'il est impossible de leur attribuer aucune influence sur la formation des idées que Ton se faisait au xv» siècle relativement à l'étendue des terres connues et des mers encore inexplorées.
V. — L'idée de la proximité das Indes semble n'avoir été suggérée à Behaim que par 1' « Imago Mundi ».
Les considérations qui viennent d'être exposées montrent combien il est difficile de soutenir que la thèse de Behaim sur la proximité des Indes et de la Chine, lui a été suggérée par les pièces attribuées à Toscanelli, ou par quelque autre carte ou globe qui aurait existé de son temps. Mais nous avons aujourd'hui une autre raison d'écarter cette manière de voir, c'est le fait que toutes les sources auxquelles Behaim et Mûntzer puisèrent, l'un pour établir son globe, l'autre pour rédiger sa lettre au roi Joâo, nous sont parfaitement connues. Avant la découverte de la note de Schedel sur le globe, ci-dessus mentionné, nos renseigne-
mann Wagner [op. cit., p. 235) celui que Marin de Tyr donne au monde, soit 225 degrés; Ravenstein (op. cit , p. 64), ne compte pour la même étendue que 196 degrés sur le parallèle moyen correspondant au 36« degré.
ments étaient incomplets à cet égard. Par les légendes mêmes du globe nous connaissons bien les noms d'un certain nombre d'auteurs qui ont été mis à contribution pour sa confection ; mais dans aucun de ces auteurs, excepté chez Ptolémée, on ne trouve rien relativement au peu d'étendue de l'Océan occidental, ainsi qu'à l'extension considérable attribuée à l'Asie Orientale ; et la critique que le grand géographe a faite de ce système, dû à Marin de Tyr, est si bien justifiée, qu'il est difficile de croire que Behaim aurait fait de cette particularité le trait caractéristique de son globe, s'il n'avait eu de bonnes raisons pour cela.
La note de Schedel nous fait connaître d'où viennent ces raisons en révélant que Vlmago Miindi était au nombre des ouvrages auxquels Behaim eut recours, et cette précieuse information est confirmée par Mûntzer qui, lui aussi, nomme le cardinal d'Ailly et constate sa grande autorité en ces matières. Il n'y a donc pas à chercher ailleurs que dans Vlmago Mundi la source des idées cosmographiques de Behaim. Ce n'est ni Toscanelli,dont l'intervention dans cette question, si elle a eu lieu, est restée inconnue à tout le xv" siècle, ni d'anciens cartographes, dont nous n'avons aucune carte authentique, ni même Marco Polo, qui furent les inspirateurs de Behaim. L'auteur qui lui fournit les éléments essentiels de son système, c'est le cardinal d'AîlIy. C'est dans son Imago Mundi, livre où l'on retrouve tous les raisonnements que Mûntzer et Colomb ont fait valoir, et que nous savons de source certaine avoir été dans ses mains, ainsi que dans les leurs, qu'il puisa la conviction, malgré les objections de Ptolémée, que la théorie dont Marin de Tyr s'était fait l'interprète était fondée et pouvait subir l'épreuve de l'expérience.
Il est possible que Behaim ait cru que Marco Polo avait poussé ses pérégrinations au delà des régions dont l'existence était connue des anciens, bien que rien dans sa
relation n'autorise une pareille interprétation, et que cela ait été pour lui un motif de plus de s'en rapporter à Marin de Tyr ; mais V Imago Mundi n'en est pas moins la source fondamendale de sa croyance à la proximité des côtes orientales d'Asie, et s'il a existé quelques documents cartographiques qui ont contribué à lui faciliter la représentation de son hémisphère occidental, ce seraient peut-être ceux que le savant cardinal ajouta à son livre, cartes dont l'une est aujourd'hui perdue (63).
Quoi qu'il en soit, le mérite reste à Behaim d'avoir le premier posé d'une façon nette et suggestive le problème de la possibilité de passer des extrémités de l'Europe à celles de l'Asie Orientale et de l'avoir présenté sous une forme qui donnait à croire que sa solution ne pouvait soulever aucune difficulté sérieuse. Quel que soit, d'ailleurs, l'objet pour lequel le globe fut construit, les faits relevés ci-dessus ne permettent pas de douter qu'il fut utilisé par Behaim pour soutenir la thèse qu'il avait à cœur et que c'est par les arguments, auxquels il a ainsi donné une forme séduisante, par sa simplicité, qu'il a gagné à sa cause Mûntzer, Schedei aussi probablement, et très certainement le Roi des Romains.
Le concours de ce prince lui était surtout nécessaire à cause de sa parenté avec le roi Joâo. En 1492 Maximilien n'était encore qu'archiduc d'Autriche et roi des Romains, mais il était déjà célèbre et comptait parmi les souverains les plus influents de l'Europe. Behaim fut-il en relations personnelles avec lui ? C'est assez probable, car en 1491 Maximilien tint une diète à Nuremberg, où Behaim devait alors se trouver. A cette époque, il est vrai, le globe n'était pas construit ; mais nous savons que son auteur avait fait une carte qui servit aux dessinateurs pour trans-
(63) Voyez sur ces cartes les sources de la première de ces nouvelles Études, 2" partie, n° 16.
crire sur le globe la nomenclature et les légendes qu'il porte, et ce document, ou quelque autre semblable, a pu être communiqué au souverain. Une œuvre aussi considérable que le globe, qui n'est pas une simple transcription de légendes et de coordonnées géographiques, mais qui est aussi l'expression d'un système cosmographique nouveau, — ou tout au moins fort peu connu, puisqu'on ne lui trouve aucun modèle antérieur authentique, — ne s'improvise pas. Behaim devait y avoir pensé depuis longtemps et il est on ne peut plus probable que lorsqu'il arriva à Nuremberg il en apportait avec lui tous les matériaux qui n'avaient plus qu'à être mis en œuvre. Il ne semble pas douteux non plus que ce soient les discours qu'il devait tenir sur ses voyages, sur ses conceptions et sur les nouvelles découvertes des Portugais, qui suggérèrent aux gens de Nuremberg l'idée de faire construire un globe où toutes ces choses extraordinaires seraient représentées.
Que ce soit par Behaim lui-même ou autrement que Maximilien connut son dessein, il est certain qu'il l'encouragea, puisque nous voyons par la lettre de Monetarius qu'il écrivit à ce sujet à son cousin et même qu'il chargea notre cosmographe de quelque mission auprès de lui; c'est du moins ce qu'il est permis d'inférer de la phrase de la lettre en question où Behaim est désigné comme étant le « député de notre roi Maximilien » (G4). Celte recommandation ne paraît pas d'ailleurs avoir été une simple affaire de complaisance, car le professeur Grauert qui s'est arrêté à ce point, fait remarquer que l'Allemagne avait un intérêt politique à aider au développement de la puissance portugaise en Asie, pour servir de contrepoids à celle de l'Es-
(64) M. do Ganto infère de celte phrase que Behaim porta lui-même à Joâo II la lettre de Maximilien et celle de Mïmtzer (note 9 à son édition de -cette lettre). M. Grauert partage celte manière de voir. {Die Entdecknnrj eines Verslorhcner, p. 323.)
pagne, au moment où les Rois Catholiques se rapprochaient de la France et où les découvertes de Colomb allaient augmenter leur influence (65).
Il est certain, en tous cas, qu'au moment où Behaim repartait pour le Portugal, un savant allemand, qui parlait tant en son nom qu'en celui de son souverain, insistait auprès du roi Joâo II pour qu'il entreprît la découverte de la route occidentale des Indes et désignait l'auteur du globe de Nuremberg comme étant particulièrement propre à mener à bonne fin un si grand dessein. Voyons ce qu'il est advenu d'une si chaude et si haute recommandation.
VI. — Le voyage de Miintzer en Portugal. Avortement du projet de Behaim.
Comme on vient de le voir, il est probable que Behaim fut lui-même le porteur de la lettre de Mùntzer au roi de Portugal, et peut-être emporta-t-il aussi celle de Maximilien. Il paraît avoir quitté Nuremberg pour retourner dans son pays d'adoption dans le mois de juillet 1493. Toujours est-il qu'il arriva en Portugal au cours de cette même année : le renseignement vient de lui (66). Il n'y resta pas longtemps, car avant la fin de l'année le roi l'aurait envoyé en Flandre où il n'arriva qu'après avoir été pris par des pirates qui le conduisirent en Angleterre d'où il parvint à passer en Brabant. Il y était en mars 1494, date à laquelle il dut repartir immédiatement pour le Portugal. Nous ignorons quand il y arriva ; mais nous savons qu'il
(63) Voir ce que dit à ce sujet l'auteur de l'article précité, pp. 323-325. (63) Lettre de Behaim datée du Brabant, 11 mars 1494. (Munn, n" I V, p. 121 Ravenstein, Appendice, n» X, p. 113.)
y vit Mûntzer, puisqu'il en parle dans la lettre même qui donne tous ces renseignements (67).
Celui-ci, en effet, avait quitté Nuremberg le 2 août 1494. Chassé de celte ville par la peste qui y avait éclaté, il parlit pour le Portugal, où il arriva en novembre, après avoir passé par Genève, Lyon, Perpignan, Barcelone, Valence, Alicante et Grenade (68). Le 16 novembre il est à Evora où se trouvait alors le roi et y reste dix jours. Un lettré sicilien, Castaldo Quila, précepteur du prince Jorge, fils naturel du roi, le présente à ce monarque, qui lui fait un accueil particulièrement flatteur et qui le reçoit quatre fois à sa table. Nous ignorons ce qui se passa à ces audiences intimes, mais comme Mûntzer lui-même dit que le roi l'entretint principalement de cosmographie (69), il est à croire que la lettre du 14 juillet de Tannée précédente, qull lui avait écrite pour recommander le voyage à Cathay par Touest, fut tout au moins mentionnée dans leurs entretiens. Miintzer, cependant, ne dit pas un mot du projet dont traitait cette lettre, d'où il est permis d'inférer que le roi avait refusé de le prendre en considération ce qui n'est pas fait pour nous surprendre.
Joâo II, bien qu'il ne fût pas cosmographe de profession, était trop bien renseigné sur toutes les questions touchant aux nouvelles découvertes qui Tintéressaient beaucoup, et trop bien conseillé sur ces matières par les savants qui étudiaient et préparaient ses entreprises maritimes, pour croire à la réalisation d'un projet qui n'avait d'autres fondements que l'assertion dénuée de toutes preuves que le
(67) C'est la lettre du 11 mars. Une phrase du P S. de cette lettre semble indiquer qu'elle a été écrite avant l'arrivée de Miintzer en Portugal ; mais il y a là évidemment une erreur, car Behaim dit positivement dans ce P. S , que le D"^ Hieronymus parlera de lui à sa famille. Il y a tout lieu de cro re que c'est Mûntzer lui-même qui emporta cette lettre.
(68) Ilinerarium, dans Kunstman, pp. 8-10.
(69) Op. cit., p. 11.
monde connu mesurait 45 degrés de plus que lui avait donnés Ptolémée. Le grand géographe alexandrin était alors une autorité devant laquelle tout le monde s'inclinait et, à certains égards, elle était justifiée. En ce qui concerne les dimensions de la terre habitable, il avait substitué à des mesures purement arbitraires, résultant de simples aperçus théoriques, des mesures réelles empruntées à des itinéraires de commerce qui, sans doute, étaient plus souvent erronées qu'exactes, mais qui, néanmoins, donnaient à ses déterminations une base expérimentale qu'on ne pouvait écarter qu'à la condition d'en produire de plus justes, ce qui n'était pas le cas pour le projet de Behaim, qui était basé sur des données empruntées à Marin de Tyr, que les critiques de Ptolémée avaient ruinées.
Ce projet, tel qu'il est exposé dans la lettre de Miintzer et tel que le montre le globe de Nuremberg, prend tout simplement pour acquis que l'espace maritime séparant le Portugal deCathay ne mesurait que 130 degrés, et supprime ainsi toute la difficulté de l'entreprise. Aucun cosmographe instruit ne pouvait prendre au sérieux une proposition aussi extraordinaire, à l'appui de laquelle on ne produisait que l'argument d'Aristote, tiré de la présence des éléphants dans l'Inde aussi bien qu'en Afrique, et le fait que des épaves venant de l'ouest étaient rejetées sur les côtes des îles portugaises. Il n'y a donc pas à s'étonner que le roi Joâo, aussi bien avant d'avoir reçu la lettre de Miintzer qu'après, ait refusé de s'engager dans une entreprise aussi chimérique, et que Miintzer lui-même qui vraisemblablement n'avait aucune compétence spéciale en pareille matière, se soit abstenu d'y revenir dans son Itinerarium.
En quittant Evora, notre voyageur passa à Lisbonne où il logea dans la maison de Jodocus van Hurter, capitaine des îles Fayal et Pico, et beau-père de Behaim. Il reçut là une large hospitalité qu'il constate avec reconnaissance
ViGNAUD Nouvelles Éludes. II 30
en faisant l'éloge de la femme de Hurter « épouse sage, « noble et expérimentée en tout (70)». Mûntzer parle aussi de la mère de Jodocus, mais ne dit rien du tout de Beliaim, qu'il doit cependant avoir vu, puisque celui-ci le chargea d'une lettre pour sa famille. Miintzer quitta Lisbonne le 2 décembre et passa en Espagne où, en janvier 1495, il vit les Rois Catholiques, à Madrid. Eu mars, il était en France et rentra à Nuremberg le 15 avril. Son voyage fait, en partie à cheval, en partie par eau, avait duré huit mois et demi. Il mourut le 27 avril 1508. On a de lui, outre sa lettre du ISjuillet 1493, une relation de son voyage, //îmerariiim, etc., et un mémoire sur les découvertes des Portugais en Afrique : De inventione africœ publié par Kunstmann.
Pour ce qui est de Behaim, sa carrière de cosmographe semble s'être terminée avec la tentative infructueuse que Mûntzer et Maximilien firent en faveur de son projet, dont il n'est plus question dans la suite. Lui-même disparait complètement et on ne le retrouve qu'au moment de sa mort, dans un hôpital à Lisbonne. On ignore les circonstances qui le conduisirent à cette triste fin. Tout ce qu'on sait, c'est que des bruits préjudiciables à son honneur lui avaient aliéné sa famille allemande (71). Sa famille portugaise s'était-elle également éloignée de lui ? L'isolement dans lequel il mourut donne lieu de croire, sans qu'on puisse affirmer le fait, qu'il avait quelque chose à se reprocher (72). Ce n'était pas, en tous cas, un homme véridique : ce qu'il raconta à Schedel de ses découvertes ou de ses voyages en Afrique montre cela clairement, et ce
(70) ILinerariam, fol. ^67, dans Kunstmann, p. 13.
(71) Lettre de son frère Wolf (Ravenstbi.n, p. 11); lettre du Sénateur Behaim au premier (Murr, n° 8, p. 125); autre lettre de Wolf (RAVENsrEi.N, p. 42.)
(72) Voyez ce que disent à cet égard : Rave.nsteix, pp. 11, 42, 51, et Gun- THER, p. 46, et note 139. Ce dernier se montre 1res indulgent pour Behaim.
qu'il a écrit des missions que le roi Joào II lui aurait confiées est aussi très contestable.
Sa réputation comme cosmographe est posthume. A Nuremberg, cependant, il paraît avoir été considéré comme ayant en cette matière des connaissances spéciales, qu'on attribuait sans doute aux voyages qu'il disait avoir faits ; rien n'indique qu'en Portugal on ait eu cette opinion de lui. Ce sont les auteurs modernes qui en ont fait un savant, et c'est cette circonstance, heureuse pour lui, que son globe, seul entre toutes les pièces de ce genre, a résisté aux injures du temps, qui a fait sa renommée. La critique moderne a remis les choses à leur place.
Behaim n'en est pas moins l'auteur d'un projet d'exploration qui n'aurait laissé rien à faire à Colomb, s'il avait pu être exécuté en 148G. En 1494, le dessein qu'il nourrissait n'avait plus aucun objet, puisque à son insu, le problème qui le préoccupait était résolu par la découverte d'un continent qui barrait la route des Indes. Ce projet a néanmoins des rapports si étroits et, si singuliers, avec celui que Colomb a formulé après son retour et qu'il assure ne devoir qu'à lui-même, qu'il importe de l'examiner de plus près, pour voir quelles conclusions cet examen peut suggérer à la critique.
VII. — Le plan de Colomb pour passer du Ponant au Levant est identique à celui de Behaim-Mùntzar.
M. Harrisse est le premier, croyons-nous, qui ait appelé l'attention sur les ressemblances extraordinaires qui existent entre le projet de Mûntzer, que nous savons venir de Behaim, et la thèse de Colomb sur le même sujet (73). Ces ressemblances sont, en effet, très étroites, et la décou-
(73) Discovery of America, pp. 396, 397.
verte de la note de Schedel sur le globe de Nuremberg, que M. Harrisse ne connaissait pas, montre qu'elles sont encore plus profondes qu'on ne les avait d'abord supposées.
Il ne s'agit pas ici d'un enchaînement d'idées auxquelles pouvaient conduire des spéculations sur le même sujet ; mais de rapports qui s'étendent, de la conception même des deux thèses et des sources auxquelles elles remontent, aux considérations sur lesquelles elles reposent et aux raisons avancées pour les faire valoir.
C'est la même idée qui a donné naissance aux deux entreprises de 1486 et de 1492 : celle de l'existence d'îles inconnues dans les parties lointaines de la mer Océane, îles parmi lesquelles il y en avait une qui occupait toutes les imaginations, parce que l'on croyait l'avoir aperçue à différentes reprises, et qui, cependant, avait échappé à toutes les recherches : l'île Antilia ou des Sept Cités. Le fait que c'est principalement la recherche de cette île qui fut l'objet originel de l'expédition projetée par Dulmo, à laquelle Behaim s'associa, et de celle que Colomb mit à exécution, est démontré, en ce qui concerne Dulmo, par les lettres patentes qu'il obtint du roi Joào, et, pour ce qui est de Colomb, par le témoignage de Agron que les îles découvertes en 1492 s'appelaient auparavant Antilia, témoignage confirmé par Colomb lui-même, ou par quelques-uns de ses gens, qui dirent au roi Joâo, lorsque la tempête les força de s'arrêter à Lisbonne, en mars 1493, qu'ils revenaient de la découverte d' Antilia et de Cipangu (74).
Le fait que Antilia était considérée comme se trouvant à une distance considérable des Açores, fait suggéré
(74) Remarquons encore, à ce sujet, que, lorsque les témoins entendus dans les enquêtes ordonnées à l'occasion des procès de Colomb, déclarent, en parlant des Antilles, qu'ils appellent les Indes, que ce sont ces îles qu'on était allé chercher, ils ne font que dire en d'autres termes ce que Agron a dit
par ravortement de toutes les tentatives de découverte dont elle avait été l'objet, pouvait conduire à la supposition que pour la trouver il fallait se rapprocher des Indes, et il semble que c'est ce qui arriva ; nous voyons, en tous cas, les choses se passer comme si Behaim et Colomb avaient fait cette supposition. En effet, partis Tun et l'autre du même point : la croyance qu'il existait à l'ouest des îles inconnues, dont Tune s'appelait Antilia, on les voit agir exactement de la même manière. Colomb, aussitôt après sa découverte, cherche dans les auteurs, comme Behaim l'a fait, des raisons pour justifier la thèse qui leur est commune, que l'Asie était à proximité de l'Europe. Ils consultent les mêmes écrits et y puisent les mêmes arguments. Pour l'un comme pour l'autre, ces auteurs sont, en première ligne, Ptolémée, Marco Polo, d'Ailly, Mandeville, Pie II, et c'est à eux qu'ils empruntent tout ce qu'ils avancent au point de vue théorique (75). Pour Behaim comme pour Colomb, l'espace maritime séparant l'Europe de l'Asie ne mesure pas plus de 130 degrés, et pour eux également il doit exister dans cet espace des îles qui rendront la traversée facile. Mais, fait remarquer le premier, on doit au roi de Portugal des découvertes vers le Midi et vers le couchant que Ptolémée n'a pas connues. D'un autre côté, Marco Polo, suivi par Mandeville, ont voyagé vers l'Orient jusqu'à des pays également inconnus de Ptolémée, ce qui, naturellement, réduit d'au-
("5) Behaim ne nomoie pas d'Ailly ; mais on a vu que Schedel et Miintzer le citent et que, daas la lettre à Joâo II, il est dit que c'était l'homme le plus savant de son temps. Pie II, que Colomb mit si grandement à contribution, n'est nommé ni par Behaim, ni par Schedel, ni par Miintzer ; mais nous savons que ces deux derniers étudiaient cet auteur et qu'ils firent passer une partie d'un de ses ouvrages dans la Chronique de Nuremberg. Behaim et Schedel nomment plusieurs auteurs que le premier, aidé par Schedel et par Miintzer, a pu consulter, mais que Colomb n'a certainement jamais vus.
tant la distance maritime àfrancliir (76). Colomb fait exactement le même raisonnement (77).
Behaim démontre le peu d'étendue de l'espace s'étendantvers l'ouest par le témoignage d'Aristote, de Sénèquc et de d'Ailly (78). Colomb cite les mêmes auteurs à l'appui de la même opinion (79). Behaim avance comme une preuve du fait : les bambous venant d'Orient que la mer rejette sur les plages des îles portugaises ; Colomb emploie le même argument (80).
Behaim, trouve dans Ptolémée et dans d'Ailly, qui sont ses principaux guides, que Marin de Tyr étendait le monde connu jusqu'au 225° méridien ; il s'empare de l'assertion, malgré son peu de fondement, démontré par Ptolémée même, et la traduit sur son globe. Comme lui, Colomb prend aux mêmes sources l'assertion de Marin de Tyr et rejette expressément la rectification de Ptolémée (81).
(76) Légende du globe de Behaim, inscrite dans sa partie inférieure, audessous de la ligne équinoxiale. Dans Munn, pp. 133 et 14 ; Ravenstein, p. 71. « Cette figure du globe, — porte cette légende, — est faite principa- « lement d'après la cosmographie de Ptolémée, puis, d'après le chevalier « Marco Polo... ainsi que d'après le respectable docteur et chevalier Man- « deville qui, en 1322, a fait connaître dans son livre des contrées d'Orient « inconnues à Ptolémée... d'où nous viennent les épices, les perles et les « pierres précieuses. Mais le Sérénissime roi Dom JoSo de Portugal a en- « voj'é en 1485 ses vaisseaux reconnaître cette partie du globe, vers le Midi, « que Ptolém'e n'a pas connue. »
(77) Voyez la lettre rarissime, où il dit que les découvertes des Portugais ont montré que le monde connu était plus grand que Ptolémée le croyait. (Navarrete, Vol. I, p. 300.) Fernand Colomb, expliquant le système de son père, dit qu'il avait noté que « Marco Polo, Vénitien, et Jean de Mandeville, « dans leurs itinéraires disent qu'ils ont pénétré bien plus avant en Orient « que le point indiqué par Ptolémée et Marin de Tyr. » {Historié, ch. VII, fol. 15 recto.) Voir ci-dessus /" Etude, 2» partie, et notre Toscanelli and Colttmbus, pp. 88-91.
(78) Voyez la lettre de Milntzer.
(79) Voyez la lettre d'Ha'iti de 1498 et ci-dessus /■■• Etude, 2' partie.
(80) La lettre de Mïmtzer ; elles Historié, ch. IX, fol. 20, recto.
(81) Lettre d'Ha'iti de 1498. Navarrete, Vol. I, p. 300.
Behaim assure que peu de jours suffisent pour passer d'Europe en Asie en prenant par l'ouest. Colomb pense de même (82).
Behaim soutient que les trois quarts du globe sont audessus de l'eau. Colomb dit la même chose (83). Enfin, l'un et Tautre invoquent le principe de la sphéricité du globe.
Remarquons bien, parce que cela est significatif, que ces points de ressemblance entre les deux thèses s'étendent à toutes leurs parties. Rien de ce qui se trouve dans l'une ne manque à l'autre ; les deux auteurs disent tous les deux la même chose en termes différents, et l'un ne dit pas plus que l'autre. 11 y a identité complète dans la manière dont ils entendent la question et dans la manière dont ils la présentent (84).
Que conclure de tout cela, sinon que ces deux thèses ont été conçues et formulées par le même cerveau et que, si elles ne dérivent pas d'une source commune antérieure, ce qu'on ne peut démontrer, l'une a été copiée sur l'autre.
VIII. — I.e plan de Colomb et celui de Behaim ne viennent pas dune source commune, l'un a été copié sur l'autre.
Cette conclusion, à laquelle nous conduit la logique des choses, que les trois plans de passage aux Indes par
(82) Fernand Colomb dit que son père estimait que Marin de Tyr n'allait pas, dans sa mesure de la terre, jusqu'à l'extrémité de l'Orient et que, plus celte partie s'avançait vers l'est, plus elle se rapprochait des îles de l'Occidcnt, de sorte que si l'espace intermédiaire était une mer « on pourrait fa- « cilemcnt la naviguer en peu de jours et que, si c'était une terre, on la décou- « vrirait plus vite ». (Historié, chap. VI, fol. 13, recto.)
(83) Pour Behaim, voir son globe et la lettre de Mi'mtzer ; pour Colomb sa lettre de 1498, sans parler de plusieurs autres passages où il exprime la même idée. Quant au principcdela sphéricité de la terre, Colomb l'a affirmé à maintes reprises.
(8i) Ruge a constaté le fait,en faisant remarquer qu'on pouvait suivre sur le globe de Behaim le parcours de la flotte de Colomb. [Colombus, p. 81.)
Touest. exposés dans la lettre attribuée à Toscanelli, dans celle de Mûntzer, ainsi que par le globe de Nuremberg, et dans divers écrits de Colomb, dérivent d'une source commune ou ont été copiés l'un sur l'autre, laisse dans l'obscurité ce que nous tenons le plus à savoir : l'origine première, non de l'idée môme de la facilité du passage par mer d'Occident en Orient, qui remonte à l'antiquité grecque, mais de l'application pratique qu'on a voulu en faire, c'est-à-dire du dessein d'organiser une expédition pour aller droit vers l'ouest jusqu'aux Indes et à Cathay. Est-ce Colomb ou Behaim qui a eu le premier cette idée? Où l'ont-ils l'un et l'autre empruntée à une source antérieure?
Cette dernière solution est, comme on l'a vu, celle qui est la plus généralement acceptée. Behaim et Colomb, dans cette manière de voir, n'auraient fait que s'approprier l'idée et le plan, — dont ils auraient eu connaissance d'une manière ou d'une autre, — que Toscanelli est supposé avoir communiqué au roi de Portugal une vingtaine d'années auparavant (85).
Les solutions qui paraissent les plus simples ont toujours l'avantage sur les autres, et celle-ci est de ce nombre. Quoi de plus simple, en effet, que d'expliquer les traits communs aux deux projets de Behaim et de Colomb par un emprunt à un document antérieur dont l'existence est attestée par les deux premiers biographes du grand Génois qui nous en ont donné le texte? Le document est là ; il n'y a qu'à le comparer aux deux thèses avancées par le cosmographe allemand et par le navigateur génois poui*^ voir qu'il en est la source : cela saute aux yeux.
(83) Colomb aurait connu ce plan par Toscanelli lui-même, selon Las Casas. Il l'aurait dérobé à quelque Portugais qui le connaissait, si l'on croit M. Altolaguirre. Quant à Bshaim ses relations à la Cour de Portugal lui auraient fourni l'occasion de connaître la correspondance de Toscanelli ; ou bien ce serait par Regiomontanus, un ami de l'astronome, qu'il aurait connu sa fameuse carte, qui a pu aussi être çonimuniquée à Miinlzer.
Au premier abord, rien, ne paraît plus vraisemblable, et il faut descendre au fond des choses pour voir que cette solution, si simple en apparence, est grosse de difficultés ([ui ont déjà été relevées et qu'il suffit de rappeler. Comment Colomb et Behaim auraient-ils seuls connu un document qui appartenait aux Portugais, pour lequel il avait été écrit, et qu'aucun Portugais ne connaît ? Si c'est Toscanelli lui-même qui l'a envoyé à Colomb, comment se fait-il que celui-ci n'ait jamais nommé cet astronome, alors qu'il cite avec complaisance tous les autres savants et auteurs dont il s'est inspiré ? Comment se fait-il encore que ce document, qui serait arrivé directement à Colomb par Toscanelli lui-même, nous soit parvenu avec des variantes si singulières ? Comment se fait-il que Toscanelli, qui était un savant et qui connaissait à fond Ptolémée, puisqu'il devait en reviser le texte pour son ami Regiomontanus, ait formulé un projet aussi peu scientifique, basé sur des erreurs que Ptolémée lui-même avait signalées et corrigées en partie? Quel besoin, d'ailleurs, Colomb et Behaim avaient-ils de Toscanelli, puisque nous connaissons les sources véritables où ils ont trouvé toutes les raisons qu'ils ont données pour justifier leur croyance à la possibilité de passer aux Indes par l'ouest ?
Ces objections s'appliquent également à la supposition que Behaim aurait copié Toscanelli. Si le document attribué à ce savant a réellement existé et s'il était connu de Behaim, pourquoi ni celui-ci, ni Mûntzer, ni Schedel, si bien informé sur les sources auxquelles on eut recours pour établir le globe de Nuremberg, ne le nomment-ils pas? Il semble donc qu'il y ait toute raison pour écarter la supposition que Behaim ou Colomb doivent quelque chose à Toscanelli.
Mais, si cet astronome n'est pour rien dans les idées que Behaim et Colomb ont défendues, ces idées ne peuventelles avoir une autre source commune ? Ne peuvent-elles
avoir été empruntées à quelque document cartographique existant de leur temps? Nous ne connaissons, pour notre part, aucun document de ce genre qui ait pu fournir à Behaim et à Colomb les nombreuses particularités qui sont communes à leurs thèses. On a dit que les théories cosmographiques qui avaient cours à l'époque conduisaient naturellement à quelque conception semblable à la leur, d'oii il suivrait qu'ils ont pu se rencontrer dans l'expression de la même idée. Mais cette supposition est basée sur un fait des plus contestables, pour ne pas dire inexact. On ne saurait montrer que les théories cosmographiques admises au Moyen Age favorisaient un plan aussi chimérique et aussi peu scientifique que celui qui, ne tenant aucun compte des mesures de Ptolémée, réduisait de près de la moitié l'espace maritime resté inexploré et augmentait d'autant les dimensions du monde connu.
L'origine du plan que Behaim et Colomb ont tour à tour expliqué, et dont on trouve également l'expression dans la lettre de 1474, attribuée à Toscanelli, n'a rien de caché. Sans parler des anciens, qui les premiers ont avancé que l'espace maritime séparant les deux extrémités du monde n'était pas très étendue, et de Marin de Tyr qui donna à cette idée une forme scientifique, le cardinal d'Ailly l'avait exposée et défendue dans son Imago Mundi, que nous savons de source certaine avoir été entre les mains de l'auteur du globe de Nuremberg, ainsi que dans celles du découvreur de l'Amérique. Et comme tous les arguments avancés par l'un et par l'autre pour soutenir sa thèse se trouvent dans d'Ailly et ne se trouvent dans aucun des autres ouvrages cités ; comme Behaim et Colomb étaient également renseignés sur les découvertes des Portugais et sur les voyages de Marco Polo, qui pouvaient leur suggérer et qui leur suggérèrent, en effet, que le monde habitable devait être plus vaste qu'on ne l'avait
supposé, on ne voit pas qu'on soit justifié à chercher dans les pièces attribuées à Toscanelli, dont l'existence est tout au moins contestée, ou dans d'autres documents peu ou mal connus, l'origine d'une thèse que révèle si clairement Y Imago Mundt.
Cependant, s'il ne peut y avoir aucun doute que cet ouvrage soit la véritable source à laquelle puisa le premier auteur du projet dont nous trouvons l'expression identique chez Colomb et chez Behaim, il est inadmissible que ces deux cosmographes aient tiré de ces données deux thèses absolument semblables, deux plans portant comme ceuxlà l'empreinte d'un moule commun, que les retouches et modifications dont ils ont été l'objet n'ont pu elïacer (86). Nous croyons donc qu'il faut s'en tenir à cette conclusion, que ce qui nous est donné pour être deux projets différents n'en forme qu'un seul, qui vient soit de Behaim, soit de Colomb et qui de l'un est passé à l'autre.