IX. — Il semble que ce soit Colomb qui ait copié Behaim
La seconde solution proposée au problème, celle qui ferait de Behaim le plagiaire de Colomb, ne semble pas mieux fondée. Oui, sans doute, Colomb a dit tout ce que Behaim et Miintzer ont avancé, l'un par son globe, l'autre par sa lettre au roi Joâo ; mais il l'a dit après eux, ou, du moins, s'il l'a dit auparavant, nous n'avons aucune preuve du fait, tandis que nous possédons de nombreuses indications qui tendent à montrer que sa thèse est pos-
(■6) Sur un point seulement nous constatons une différence. Beliaim fait miroiter aux yeux du roi de Portugal la perspective d'asseoir sa domination sur les îles de l'Orient et de devenirainsi le maître de leur commerce. Colomb emploie les mêmes arguments auprès des Rois Catholiques ; mais y ajoute celui de l'intérêt de la religion. Ce n'est pas une addition c'est une amplification.
térieure à ses découvertes. A ne s'en rapporter qu'aux documents, cela ne peut faire l'objet d'un doute, puisque nous voyons par le globe de Nuremberg, construit en 1492, et par la lettre de Mûntzer, écrite en 1493, que dès cette époque le projet de Behaim était complètement formé et raisonné, tandis que c'est seulement dans des lettres qui ne datent que de 1498 et de 1503 que Colomb a exposé sa thèse.
On pourrait objecter que le Journal de bord de Colomb, commencé en 1492 et terminé en 1493, parle de son dessein d'aller jusqu'aux Indes, ce qui suppose que sa théorie sur la possibilité de s'y rendre par l'ouest était déjà formée. Mais il est impossible, en bonne critique, d'opposer au témoignage catégorique et authentique du globe de Nuremberg, un document dont l'original a disparu et que nous ne connaissons que par un résumé dans lequel la critique a relevé des contradictions et des interpolations. Lors même, d'ailleurs, que ce Journal serait véridique dans toutes ses parties, ce qu'il est bien difficile de soutenir, avec quelque raison, il n'a été livré à la publicité que de nos jours. Personne ne l'a connu à l'époque et Behaim n'a pu tirer de là aucune suggestion. Ensuite, ce n'est pas dans ce Journal que Colomb a fait les raisonnements que l'on trouve dans la lettre de Mûntzer, et exposé la théorie que le globe traduit graphiquement, c'est dans des écrits postérieurs de plusieurs années à ce globe et à cette lettre.
Cette seconde solution n'est donc pas plus acceptable à la critique que la première. Reste la troisième, celle qui suppose que Colomb a connu les idées de Behaim et que sa théorie n'est autre que la sienne. C'est là une proposition qui frappe tout d'abord par son invraisemblance. Une seule chose milite réellement en sa faveur, mais elle a une grande importance : c'est l'antériorité de la date à laquelle Behaim a formulé sa thèse: 1492-1493.11 y a même
des raisons de croire, ainsi qu'on l'a montré à un chapitre précédent, que cette thèse date, chez lui, de 1480 au moins; mais nous n'avons pas de preuve authentique du fait, tandis que nous sommes bien certains qu'en 1492, alors qu'il se trouvait à Nuremberg et que Colomb naviguait en pleine mer, il a explicitement exposé les idées que Colomb a développées plus tard. Ce fait n'est pas contestable et il a une grande portée.
Au témoignage du globe et de la lettre de Miintzer, on peut opposer, il est vrai, celui de Fernand Colomb et de Las Casas, qui nous disent que dès l'origine, c'est-à-dire avant qu'il ne fût question de l'expédition de Dulmo, Colomb était arrivé à la conviction que l'Asie pouvait être atteinte par l'ouest, que Toscanelli l'avait confirmé dans cette manière de voir, et que le projet qu'il soumit au Roi de Portugal d'abord et aux Rois Catholiques ensuite, consistait à aller aux Indes en passant par l'ouest.
Mais ces témoignages, si respectables qu'ils soient et si décisifs qu'ils paraissent, sont comme tous les autres soumis à l'épreuve de la critique, qui a montré que sur bien des points ils sont inconciliables avec des faits bien avérés. Si les propositions de Colomb consistaient à aller aux Indes par l'occident, pourquoi sont-ils seuls à le dire ? Pourquoi aucun des autres historiens du temps ne mentionne-t-il pas un fait de cette importance ? Pourquoi les contrats intervenus entre Colomb et les Rois Catholiques gardent-ils le silence à cet égard ? Pourquoi aucun des propres compagnons de Colomb n'a-t-il jamais parlé de cela? Pourquoi les gens qui assistèrent et prirent part aux préparatifs de la grande entreprise, appelés à témoigner sur ces faits, ignorent-ils qu'il était question d'aller aux Indes ? Pourquoi cette expression même des Indes ne figure-t-elle, pour la première fois, dans les documents, qu'après le retour de Colomb? Pourquoi le témoignage de Toscanelli, que Las Casas et Fernand Colomb invoquent
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n'est-il connu que d'eux, alors que tant d'autres personnes devaient le connaître ?
Ces raisons, auxquelles il faut ajouter bien d'autres considérations mentionnées ailleurs, celle-ci notamment, que Fernand Colomb et Las Casas ne savent rien par eux-mêmes de ces faits, qu'ils rapportent uniquement d'après des assertions que l'on suppose venir de Colomb, bien que rien ne le prouve, montrent que leur témoignage, ici, n'est pas décisif et que sur ce point important, il est soumis aux mômes objections que celui de Colomb qui, s'étant persuadé qu'il avait été jusqu'aux Indes, avait intérêt à dire que c'est ce qu'il avait toujours voulu faire.
Devons-nous donc penser que non seulement la priorité de l'idée d'aller aux Indes par l'Occident appartient à Behaim, mais encore que Colomb lui a emprunté, avec ridée même, les principales raisons par lesquelles on peut la faire valoir, ainsi que des indications qui lui ont permis de trouver dans les auteurs les éléments nécessaires à l'édification de la thèse ? Il semble que la logique des choses conduise à cette conclusion; mais alors on se demande comment ces emprunts ont pu se faire. Behaim et Colomb n'ont pu avoir que de courtes relations personnelles, et après que ce dernier eut quitté Lisbonne, en 1484 ou 1485, il n'a plus eu l'occasion de voir le cosmographe de Nuremberg. Celui-ci lui aurait-il communiqué ses idées à l'époque où ils ont pu se rencontrer en Portugal, ou, plus tard, Colomb les aurait-il apprises par son frère Barthélémy ou même par la lettre de Mûntzer, imprimée dans deux incunables portugais dont on ne connaît pas la date, et que Behaim lui-même a pu faire publier dès son retour d'Allemagne, en 1493 ? Des amis que Colomb avait laissés en Portugal, son frère, ou des parents de sa femme n'ont-ils pu aussi lui faire connaître cette pièce, qui avait tant d'intérêt pour lui ?
Bien que ces suppositions ne semblent guère plausibles,
elles ne sont pas inadmissibles et on ne saurait les écarter sommairement. Le fait que nous ne voyons pas comment Colomb a pu connaître les idées de Behaim ne détruit pas Tidentilé fondamentale de leurs deux thèses, identité qui suppose un emprunt de l'un des deux cosmographes à l'autre, parce qu'elle s'étend à trop de particularités pour s'expliquer par une simple rencontre. Si, dans l'état actuel de la question, on ne peut trancher définitivement la question en affirmant que c'est à Behaim que Colomb doit tout ce qu'il a dit d'essentiel sur la possibilité de passer en Asie en traversant l'Atlantique, on est du moins fondé à soutenir que, tant qu'on n'aura pas acquis la preuve que Toscanelli a réellement écrit la lettre qui lui est attribuée^ et que l'entreprise de 1492 avait les Indes pour destination, cette supposition est celle qui s'accorde le mieux avec les faits authentiquement établis.
En résumé, la question de l'origine de la thèse de Colomb et de Behaim sur le passage aux Indes par l'ouest se ramène à celle de l'authenticité des pièces attribuées à Toscanelli. Si ces pièces viennent de l'astronome florentin, si la lettre à Martins existait depuis 1474, il n'y a pas à chercher ailleurs l'origine des projets que les deux cosmographes ont exposés. Mais l'authenticité de cette lettre et la supposition que Colomb l'aurait connue, n'entraînent pas la conséquence que son dessein originel était d'alleraux Indes, ce qui est la question principale, la seule qui ait une importance réelle, parce que de sa solution dépend la conception que nous devons nous faire de la cause véritable de la découverte de l'Amérique.
Ces deux parties du problème ne doivent donc pas être confondues, et il faut insister sur ce point que, quelle que soit l'opinion que l'on ait des pièces en question, la preuve manque que Colomb, lorsqu'il fit agréer son projet aux Rois Catholiques et lorsqu'il mit à la voile pour le mettre à exécution, avait déjà une théorie sur la proximité des.
Indes et se proposait de se rendre aux îles des épices par la voie de l'ouest.
Ces assertions^, qui ne sont téméraires qu'en apparence seulement, sont justifiées par les recherches critiques dont nous avons fait connaître les résultats, et que nous allons maintenant résumer de manière à montrer bien clairement ce qu'il faut penser, aujourd'hui, de l'œuvre de Colomb et des conditions dans lesquelles elle a été conçue, préparée et exécutée.
RÉCAPITULATION GÉiNÉRALE ET CONCLUSION
I. — Les résultats du contrôle des données colombiennes par celles de provenance différente.
Si les Études que nous venons de terminer ont nettement fait ressortir un point, c'est que l'iiistoire de la découverte de l'Amérique, telle qu'elle est généralement acceptée, est basée sur deux assertions qui nous viennent uniquement de sources colombiennes, et dont il est impossible de faire la preuve.
La première est que Colomb avait conçu le grand dessein de se rendre aux Indes par l'Ouest, et que son entreprise de 1492 fut organisée pour cela ; la seconde est qu'il s'inspira des idées que Toscanelli aurait exprimées à cet égard, ce qui fait de cet astronome l'initiateur de sa découverte.
Non seulement la preuve des faits ainsi avancés manque, mais tout ce que nous savons des circonstances dans lesquelles ils auraient eu lieu leur est contraire. Il y a des raisons de croire que la correspondance attribuée à Toscanelli est apocryphe; il n'y en a pas, — en dehors des témoignages de source colombienne, — qui autorisent à dire qu'elle est authentique. Il en est de même pour l'assertion que l'objet de l'entreprise de 1492 était la recherche du Levant par le Ponant. C'est Colomb qui dit cela, mais il est seul à le dire, — car ses deux premiers biographes ne s'inspirent que de lui sur ce point, — alors que tous les renseignements obtenus d'autre part montrent que tel n'était pas le cas.
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Ainsi donc, les données fondamentales de l'histoire colombienne, telles que nous les présente la tradition généralement accréditée, ne peuvent résister à un examen sérieux, quand elles sont soumises au contrôle des documents qui ne sont pas de provenance colombienne, et à celui des faits que nous connaissons par d'autres voies que par celle-là. Dès que cette épreuve leur est imposée, elles s'effacent ; nous voyons alors que l'entreprise de 1492 n'a eu ni l'origine ni le caractère que lui attribue la tradition, et qu'il faut considérer le grand événement qui en a été la conséquence à un tout autre point de vue que celui sous lequel il est connu.
Les résultats de cet examen critique, qui a fait l'objet même de cet ouvrage et dont nos lecteurs ont pu suivre toutes les phases, se résument dans les trois propositions suivantes, qui changent du tout au tout notre conception des conditions dans lesquelles la découverte du Nouveau Monde fut préparée et accomplie :
1° L'objet de Colomb n'était pas originairement d'aller aux Indes ; son expédition a été faite uniquement pour découvrir de nouvelles îles ou terres.
2" Il avait sur l'existence et la situation de ces îles ou terres des indications qu'il croyait sùrcs et dont les principales devaient lui venir du pilote anonyme auquel la rumeur publique donnait un si grand rôle dans sa première découverte.
3° Les pièces attribuées à Toscanelli, qui montreraient, si on s'en rapportait à elles, que le dessein originel de Colomb était d'aller aux Indes, n'ont été produites que pour faire croire à ce dessein et ne peuvent être authentiques.
Ces propositions sont si contraires à celles que la tradition colombienne a fini par faire accepter, qu'il convient de rappeler, en les précisant, les raisons sur lesquelles elles s'appuient. Nous le faisons, sommairement, dans les paragraphes suivants.