Analyse dans le Journal àe: Ledieu, I
5. Mémoires, p. 56. — Sur un panégyrique de saint Ignace de Loyola, que Bossuet aurait également prêché, d'après une lettre de Grosley au Journal encyclopédique (1768), je n'ai rien pu découvrir.
Les solennités de Noël, de la Circoncision, de l'Epiphanie eurent aussi une large part dans le zèle de Bossuet. Rochard nous apprend sans autre détail qu'il prêcha dans sa cathédrale à Noël, en 1685, 1686, 1687. Le prélat lui-même envoyant un « exercice » à M^^ Corneau et à M'"e d'Albert (21 et 22 décembre 1692), déclare que ce sera là le sujet de son sermon pour Noël. Il s'agit du titre à! Admirable donné au Sauveur par Isaïe (ix, 6). «...Priez Dieu, ajoute-t-il, qu'il m'ouvre l'intelligence de cette admirable prophétie, la plus capable que je sache de faire connaître et aimer ce divin Enfant. Puisse-t-il être aimé de toute la terre ! » Et peu après, revenant sur ce sujet : « Songez bien à cet Enfant admirable, écrit-il, et songez particulièrement en quoi il l'est pour vous ; j'en suis pénétré. » Une vérité dont un tel orateur était ainsi pénétré à l'avance, et qui remplissait toute son âme, pouvait-elle l'inspirer faiblement ? Voici, d'après le même document, quelle devait être la division du discours : I" Jésus admirable en Dieu": admirable en lui-même, admirable en ses conduites, en ses vertus, en ses miracles ; 2° admirable en nous-mêmes : dans notre vocation, dans les miséricordes qu'il a exercées envers nous, admirable dans la suite de notre vocation, et dans notre persévérance.
L'année suivante, deux mots d'une lettre à M™^ d'Albert (22 décembre 1693) indiquent le plan du sermon de Noël : Gloria in excelsis Deo, — pax hoininibns ! (Luc, II, 14.)
Les sermons du i^r janvier 1683 et 1686, sont simplement mentionnés dans les notes du médecin Rochard. Il nous apprend toutefois qu'en 1686, le texte fut le même que nous trouvons dans plusieurs de ceux qui ont été conservés, par exemple, dans l'œuvre capitale de l'année suivante (Circoncision i687,chez les Jésuites): Vocatum est nomen ejiis JESUS... Le prédicateur « dit des merveilles » sur ce nom sacré. Préoccupé des Nouveaux Catholiques, il s'étendit sur la « justification et les œuvres,» sur «le mérite et la sanctification. »
« On ne peut, s'écrie le naïf narrateur, raconter les belles, savantes et agréables choses qu'il dit là-dessus, appuyé par tous beaux passages tant de l'Ancien que du Nouveau Testament. Il prêcha cinq quarts d'heure, M. l'Intendant (') y étant présent et fort attentif; et les Nouveaux Convertis ne se lassaient pas de l'entendre. »
Le sujet d'un autre sermon pour la Circoncision, prêché aux Ursulines en 1702, ne nous est pas nettement indiqué. Ledieu se borne à dire, dans son Journal, qu'il « tourna sa morale au retranchement. »
Nous avons peu de détails sur les instructions adressées en la fête de l'Epiphanie ; nous en rencontrerons bientôt un exemple toutefois, dans les sermons de pure controverse.
Avant d'y entrer, mentionnons une autre solennité dans laquelle Bossuet avait coutume de se faire entendre dans son église de Meaux. C'était le dimanche dans l'Octave de la Fête-Dieu, Il prêche ce mystère en 1687, 1688, 1689, 1691 et 1702. Nous aurons à revenir sur ce dernier discours qui fut comme le testament oratoire de Bossuet.
§ 2. Ministère de Bossuet à l'égard des Protestants.
TOUTES les fois que nous approchions de la date de la Révocation de ledit de Nantes (20 octobre 1685), nous rencontrions, une préoccupation qui semblait dominer toutes les autres, celle de l'instruction et de la conversion des « frères errants. » Il s'en faut de beaucoup cependant que Bossuet ait attendu cette circonstance pour éprouver ce grand zèle, qui prit subitement aux abbés de cour. Nous l'avons vu recevoir, dès 1653, un an seulement après son ordination sacerdotale, l'abjuration de Lallouette, cet avocat de Toul, que ses instructions avaient déjà éclairé. 'Deux ans après, il compose son premier ouvrage, le seul qu'il ait publié avant d'être évêque; c'est la Réfutation du Catéchisme général
I de Ménars.
3l6 DEUXIÈME PARTIE.
de Paul Ferry ; et le suffragant de Metz, Bédacier, loue hautement (') cette œuvre comme étant un « guide très assuré.» Une des principales fonctions de son ministère à Metz était la direction de la maison de la Propagation dont il était supérieur. Il préludait ainsi à une mission dans laquelle il dépensa le meilleur de sa vie.
Doux et équitable envers les personnes, quoiqu'il combattît sans merci les erreurs, il avait su gagner l'estime et l'amitié du ministre Ferry lui-même (^).
Nous les voyons débattre pacifiquement, en 1666, un de ces projets de réunion, qui furent le rêve favori, mais toujours déçu du zèle de Bossuct. Du moins les retours individuels vinrent souvent, à toutes les époques de sa vie, récompenser et consoler ses efforts. Beaucoup d'âmes humbles, ramenées par l'intermédiaire de l'œuvre des Nouvelles Catholiques ou de celle des Nouveaux Convertis, ne sont connues que de Dieu. Mais des personnages plus en vue ont attiré l'attention des contemporains et de la postérité même. Les plus illustres furent Turenne (1668), le comte de Lorge, son neveu (1668), les Dangeau (1665 et 1668), et leur nièce, M'^^ de Péray, sur la conversion de laquelle nous donnerons plus loin quelques détails (1686), M^ie de Duras, sœur du comte de Lorge, en faveur de laquelle se fit la célèbre conférence {^) entre Bossuet et le ministre Claude (1678), milord Perth, chancelier d'Ecosse, qui entretint ensuite avec l'évêque de Meaux une correspondance, admirable de part et d'autre, mais malheureusement incomplète, etc. (4). Il fut converti non par
1. L'approbation de Bédacier, évoqua d'Auguste et suff agant de M.-tz, est du 15 avril 1655.
2. Voy. édLt. Lâchât, XVII, 307 et suiv. ; et ch. précédent, p. 232.
3. Sur une conférence antérieure, mais secrète, voy. Floquet, Études, III, 522-524.
4. De 1685 à i683 d'abord, puis en 1695. — Ledieu raconte (Mémoires, 178) que Jacques II, retiré à Saint-Germiin, y parlait souvent du dessein qu'il avait formé d'appeler Bossuet à Londres... Bossuet se serait flatté, au dire de Ledieu, « de gagner bien des choses sur les Anglais, à cause du respect qu'ils avaient pour la sainte antiquité ; mais il croyait aussi tirer un grand avantage de leurs divisions domestiques sur la religion.» — Au.k convertis désignés ici, 0:1 peut ajouter : Obrecht (1684), Isaac Papin (1690), Joseph Saurin (1690), Winslow (1699), milord Lovât (1703), etc.
Boisuet en personne, mais par l'excellent petit livre, qui avait déjà servi à instruire Turenne, \ Exposition de la doctrine catholique sjir les matières de controverse.
Publié en 1671, cet ouvrage opéra en effet plus de conversions que ne pouvaient faire les plus doctes entretiens de son auteur. Alors se produisait en France un grand mouvement de retour à l'unité religieuse, que la Révocation de VÉdit de Nantes, avec les suites qu'on lui donna, vint compromettre, sous prétexte de l'accélérer. Il eût fallu conduire les «errants » dans le chemin de la vérité ; on essaya de les y précipiter, et le succès fut plus apparent que réel ; là oia il fut véritable, il fut dû, comme nous le verrons à Meaux même, plutôt à la persuasion qu'à la rigueur.
Dans les années précédentes, de 1677 à 1682, Arnauld comptait plus de trente mille abjurations en France ; Pellisson, dans une lettre à Innocent IX, en marquait douze mille {^) pour deux années seulement, 1678 a 1680. Si l'on doute de la grande part qu'avait pu avoir le livre de Bossuet dans ces surprenants résultats, qu'on entende les amères récriminations du ministre Jurieu. Ce bouillant adversaire du théologien catholique songeait-il à l'éloge qu'il lui accordait, quand il gémissait sur « les grands et funestes ravages faits dans la cité sainte par le livre de l'évêque de Condom (2), » et exprimait la crainte « de voir la ruine générale du parti ? »
Cinq Fragments sur diverses matières controversées vinrent plus tard (1686) compléter cet ouvrage si plein, mais si succinct dans sa première rédaction. Ces éclaircissements (3), plus volumineux, et de beaucoup, que le livre lui-même, sont
1. Voy. pour plus de détails, Floquet, Bossuet précepteur du Dauphin^ 353 et suiv.
2. Il avait pourtant, dès l'origine, et avant même qu'il fût publié, été combattu par les bonnes plumes du parti. Un factura intitulé : Contre le Traité manuscrit de M. l'abbé Bossuet, se trouve à la Bibliothèque de l'Arsenal : « L'auteur de cet écrit, y ç.?,\.-'A^\\., quoique des plus éclairés,^ &vi.<:xd\\\vi\ peu trop de pouvoir par la subtilité de quelques distinctions faire évanouir la plupart des controverses... » (5.423).
3. Des notes marginales inédites se lisaient sur les manuscrits autographes (Grand Séminaire de Meau.x) ; mais on a trop tardé à les publier, et les bords du mniuiscrit s'en vont en poussière.
La Prédication de Bossuet.
3l8 DEUXIÈME PARTIE.
d'une beauté achevée : ils pourraient être étudiés comme un dédommagement de la perte de tant de discours prononcés sur les sujets qui y sont traités.
L'ouvrage capital de Bossuet sur le protestantisme est pourtant postérieur à la Révocation : c'est V Histoire des Variations, qui parut en 1688 ('), et que suivirent les Avertissements aux Protestants (1689-1691), et la Défense de l'Histoire des Variations (1691) (^).
Bossuet, toujours prêt à se dépenser pour éclairer et convaincre les dissidents, ne se reposa donc jamais sur le pouvoir politique du soin de les convertir par des moyens de son choix. L'intervention du prince lui paraissait utile, mais en définitive secondaire. Nous avons cité une parole de ses manuscrits, qui est du temps de la Révocation : « Humble sujet partout ailleurs, dans la religion j'ose dire que le prince ne va que le second (23 mars 1686). » Une autre, que nous rapporte Raveneau, le curé de Saint-Jean, semble bien représenter sous son double aspect sa pensée sur ce point épineux, auquel il trouvera encore des difficultés quinze ans (3) plus tard ; il disait donc « que si on se contentait de les effrayer par l'autorité royale, sans les instruire, ce serait user d'une injuste domination ; si aussi on se contentait de les enseigner sans leur inspirer des sentiments de crainte, accoutumés à l'erreur, ils seraient trop lents à s'en retirer, et demeureraient
1. Une lettre d'envoi (inédite) au cardinal Cibo est datée du 27 juin 1688. (Faisait partie de la collection de M. l'abbé Bossuet, curé de Saint-Louis en l'Ile.)
2. Ajouter : Traité de la Communion sons les deux espèces (1682); et Défense de la Tradition sur la Communion sous une seule espèce (publiée en 1753). Bossuet en parlait en 1700, i"''^ Instruction sur les Promesses de l'Église, comme d'un ouvrage prêt depuis longtemps. — YJ Apocalypse (1690). — Instructions pastorales (1686, 1692, 1700 et 1701). — De excidio Babylonis (publié en 1772).
3. Lettre à M. de Basville, 21 novembre 1700 : « Cependant... ne nous lassons point de traiter une matière si difficile et si essentielle... » — Il ne s'agit d'ailleurs que des seuls hérétiques, non des Juifs ni des païens. L'Église ne revendiquant à leur égard aucune autorité directe ni indirecte, un prince qui se donne pour un serviteur de l'Eglise ne pourrait exercer de rigueurs qu'à d'autres titres. — I) y aurait encore, ce semble, à distinguer entre ceux qui troublent un état catholique en dogmatisant, ou même en usant les premiers de violence, et ceux qui vivraient paisiblement dans une hérésie dans laquelle ils auraient été élevés. (Voy. une importante lettre de Bossuet à un réfugié, du 3 avril 1686.)
endurcis. Depuis donc, continue Raveiieau, que le roi eut révoqué tout de bon l'édit de Nantes.dans tout son entier..., il se fit quantité d'abjurations à Meaux, et ici en particulier, » (c'est-à-dire au village de Saint-Jean-les-deux-Jumeaux, dont Raveneau était curé). — Je n'aime guère encore, à vrai dire, cette coopération active du pouvoir civil, toujours menaçante, difficilement contenue dans des bornes mal définies, et dont 1 Eglise, si elle s'en était servie quelquefois pour se défendre, n'avait point usé pour s'établir. Mais il faut au moins reconnaître que Bossuet, dans sa conduite personnelle, donna toujours l'exemple de la modération.
Il la recommandait de même à ses auxiliaires. Dans le synode de son clergé, en septembre 1685, c'est-à-dire avant que l'Edit de Nantes eût été « révoqué tout de bon, » mais lorsqu'on s'essayait à pratiquer en détail cette mesure avant de l'édicter « dans tout son entier, » il remontra à ses curés, dit encore Raveneau, « qu'il y avait bien de la précaution à apporter ; et nonobstant les violences apparentes (') qu'on leur fait de la part du roi, il ne fallait que de la douceur de notre part, nous qui sommes les dispensateurs des miséricordes de Dieu et non les exécuteurs de ses vengeances. »
Nous l'avons vu au commencement de novembre de cette année, faire prier et jeûner les catholiques pour obtenir une intervention à l'abri de toute suspicion et de toute critique, celle du ciel même. En même temps il multipliait les efforts du zèle le plus actif qui fût jamais. La liste des prédications de cette époque nous le montrera à Lizy, à Meaux, à Claye, à Nanteuil-lès-Meaux, etc. Suivons-le seulement pendant l'espace de deux ou trois semaines, à la fin de décembre 1685, et au commencement de janvier 1686.
Après le sermon du Ille dimanchederAvent,dont nous avons retrouvé le canevas autographe ('), et qui fut prêché dans la
I. Elles ne furent bientôt que trop réelles ; mais, redisons-le, cène fut guère dans le diocèse de Meaux. Quelques répressions d'actes de brigandage furent adoucies, grâce à l'intervention de Bossuet. (Cf. Ledieu, Mémoires, 190.) — 2, Voy. ci -dessus, p. 276.
cathédrale le î6 décembre, il promet de parler le mercredi suivant à Nanteuil-lès-Meaux, et le vendredi, jour de saint Thomas, encore dans la cathédrale. En effet, après avoir été animer de sa présence et de sa parole (') la mission qui se donnait à Nanteuil, il revient à son église. C'était le vendredi, et cependant il y eut, à l'écouter, « autant de monde, dit Rochard, comme en une grande fête. » Le texte de son discours était: Qiiiavidisti ine,Tho?na,credidisti.{]odir\.,xy.,2g.) Il lut l'évangile du jour tout entier, puis « prêcha pour conforter les catholiques, et pour animer et convertir les hérétiques. » Et Rochard, après avoir insisté sur l'excellence des raisons apportées par l'orateur, qui les tirait de l'Écriture, surtout du Nouveau Testament, « qui était son fort, » et des SS. Pères, qu'il possédait également bien, conclut en disant qu'il faisait aux Protestants « des objections si fortes, que personne ne pouvait plus douter de ce qu'il disait et prouvait. »
Le lendemain, recevant en la chapelle de l'évêché l'abjuration d'une soixantaine de Protestants des environs de Meaux, « il leur fit un discours très beau et très touchant sur leur réunion à l'Église. » (Idem.)
Le surlendemain, c'était le IV^ dimanche de l'Avent, nouvelle controverse à la cathédrale. Le texte indique le sujet : « Celui qui me mange, vivra lui aussi à cause de moi : » Qui inanducat me, et ipse vivet propter me. « L'église, dit encore notre témoin, se trouva entièrement pleine, ainsi qu'à l'ordinaire lorsque ce prélat prêchait. »
Ces attestations authentiques ne valent-elles pas bien les ridicules légendes du siècle dernier sur « ennuyeux comme Bossuet, » et sur l'empressement unanime qu'auraient eu les auditeurs à fuir, lorsqu'ils entendaient la grosse cloche qu'on sonnait trois fois quand l'évêque devait prêcher ? (^)
1, Le sermon fut sur Missm est Angélus Gabriel, etc. {Luc, i, 26.)
2. Il faut noter pourtant que la ferveur ne dura pas. Treuvé, théologal de Meaux, prêchant devant Bossuet pour l'anniversaire de son sacre, en 1696, se plaignait amèrement que dans sa ville épiscopale ses instructions ne lussent pas « écoutées ni suivies avec la même avidité, avec le même empressement » qu'elles l'étaient au dehors. ( Voy. \\:\'gnQ,OraUuys sacrés, Xi. 12S2-1292.)
Mais achevons. Le jour de Noël, nouveau sermon, (i où il se trouva un nombre infini de personnes, ce qui donna beaucoup de consolation à M. notre évêque. » (Rochard.) «A la messe de Minuit, tous les nouveaux convertis du Marché furent à Saint-Etienne, sur le jubé et aux hautes stalles du chœur, et de là considéraient et admiraient les cérémonies. » (Idem.)
Le 30 décembre, dimanche dans l'Octave, sermon à la cathédrale (Saint-Etienne), sur Hoc es l corpus meuui: « L'église était entièrement pleine, y ayant plus de quatre mille personnes de tous sexe et âge. » (Idem.)
Le prjanvier.sermon sur Xd. Justification et les Œuvres: <i Vocatîim est nomen ejiis Jésus, !> (Luc, II, 21.) Le soir, Confirmation de trois converties aux Ursulines, « L'une d'elles, nous raconte encore le bon Rochard, Jeanne de Vie, fille d'un très grand esprit. . .,qui savait l'Ancien et le Nouveau Testament. . ., était devenue aveugle par une grande douleur de tête. Avant de s'éloigner, il lui fit présent d'une très belle croix d'argent, où était la figure de Notre-Seigneur en relief, et la lui mit au col ; et elle la porta depuis toujours. »
Enfin, après une prédication à Nanteuil-lès-Meaux, le 4 janvier, voici celle du dimanche 6, jour de l'Epiphanie, en la chaire épiscopale : Le texte fut : Et procidentes adoraverunt eum (évangile du jour). Après avoir expliqué dans l'exorde ce que l'apparition de l'étoile nous doit faire comprendre, — il la considérait sans doute ici, ainsi qu'il l'avait fait autrefois, comme le symbole de la foi et de la grâce qui nous doit conduire au Sauveur, — il s'étendit sur le culte intérieur et sur le culte extérieur. « Le culte intérieur, disait-il, est d'aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa force, de tout son entendement et de toute sa pensée ; le culte extérieur..., de prier Dieu par parole et chanter en l'église les louanges de Dieu. » Par des passages heureusement choisis dans l'Ancien et le Nouveau Testament, par l'autorité des Pères grecs et latins, il établit la légitimité et la nécessité de
cette double forme du culte rendu à Dieu. Allant jusqu'au principe de toute véritable adoration, qui est la saine notion d'un Dieu créateur, il fut amené à dire un mot du dualisme des Manichéens. Tout en insistant sur caque l'adoration n'est due qu'à Dieu, il expliqua en quoi consiste l'honneur que l'on rend aux Anges.aux Apôtres,aux Martyrs. Il désabusait ainsi les nouveaux convertis des restes de leurs anciens préjugés. Il entrait dans les moindres détails pratiques, leur expliquant « qu'il fallait se mettre à deux genoux honnêtement dans les églises, et, ajoute Rochard, beaucoup de belles choses qu'on ne se lassait pas d'entendre. » Notre chirurgien annaliste, considérant peut-être que les protestants de Meaux étaient presque tous de modeste condition, laisse échapper dans son compterendu cette étrange réflexion: « A la vérité, il prenait une très grande peine envers tous ces gens-là ! »
Il ne manque pas d'ailleurs de noter l'affluence des auditeurs, qu'il évalue cette fois encore à quatre mille personnes. Bossuet, paraît-il, parla cinq quarts d'heure; mais,dit Rochard, i on l'aurait écouté une journée sans s'y ennuyer. »
Cette douce violence de la persuasion eut seule l'honneur des conversions. Ce n'est pas que les dragons n'eussent paru là comme ailleurs. Mais ils repartirent bientôt (21 décembre 1685). Bossuet faisait mieux que de les employer à convertir les gens, il les convertissait eux-mêmes à l'occasion. Ainsi, au sermon du 30 décembre, dont nous avons parlé,nous trouvons parmi les auditeurs les plus attentifs un major, qui s'était converti quelques jours auparavant,et avait fait son abjuration « avec une telle contrition » qu'il avait tiré des larmes de tous les yeux. L'intendant n'avait pu retenir les siennes, « ainsi que M. l'abbé Bossuet, neveu de M. l'évêque. » (Rochard.)
C'était donc à bon droit que Bossuet disait trois mois plus tard, dans sa LeUre sur la communion pascale (24 mars 1686) : «Je ne m'étonne pas, mes très chers frères, que vous soyez revenus en foule et avec tant de facilité à l'Église oii vos ancêtres ont servi Dieu. Le fond même du christianisme, et,
comme je l'ai déjà dit, le caractère du baptême vous y rappelait secrètement. Aucun de vous n'a souffert de violence ni dans sa personne ni dans ses biens. . . Quand j'ai prêché la sainte parole, le Saint-Esprit vous a fait ressentir que j'étais votre pasteur. Je vous ai vus autour de la chaire avec le même empressement que le reste du troupeau ; la saine doctrine entrait dans votre cœur à mesure qu'on vous l'exposait telle qu'elle est; et les doutes, que l'habitude plutôt que la raison élevait encore dans vos esprits, cédaient peu à peu à la vérité. »
Ce zèle de Bossuet n'était pas épuisé par les soins si actifs qu'il consacrait à ses diocésains. Dès 1683, il reçut, au Val de- Grâce,à Paris.l'abjuration de deux gentilshommes de l'Auxerrois. Messieurs du Motte, qu'il avait instruits. « Il leur fit, dit Rochard, un discours digne de la force et de la douceur de son esprit, et de toute la réputation qu'il s'est acquise. » Il convertit de même Antoine Marty, du diocèse d'Agen,et «il reçut son abjuration (4 octobre 1685), dit Raveneau, de la manière agréable dont il fait toutes choses. » Il prononça en cette circonstance une homélie sur l'Épître du dimanche précédent (XVI^ après la Pentecôte) : Christum habitare per fidem in cordibus vestris ; in charitate radicati et fundati ; montrant que les hérétiques n'avaient ni la racine de la foi ni celle de la charité.
On sait qu'il prêcha à Fontainebleau, le 21 octobre 1685 ('), l'abjuration du duc de Richemont ("). Il prit son texte de l'évangile du jour (XIX^ dimanche après la Pentecôte) : Conipelle intrare. Il donna de cette parole, qui a été l'objet de tant de déclamations, l'interprétation qui avait été autrefois proposée par saint Augustin. Nous avons vu, par sa propre conduite, dans quel sens il l'entendait pratiquement.
La double intervention de l'autorité civile, par elle-même
1. Ledieu dit le 22; Raveneau et Rochard, le 21. Ledieu avoue son erreur en reconnaissant que c'était un dimanche.
2. Fils naturel de Charles II et de la duchesse de Portsmouth. Il retourna plus tard au protestantisme.
impuissante sur les âmes, et de la persuasion, à laquelle on ne pouvait plus refuser l'occasion de triompher, amena une conversion célèbre entre toutes par la ferveur dont elle fut suivie. Ce fut celle de M"^ du Péray. Son père, protestant obstiné, avait mieux aimé émigrer que d'entendre parler de catholicisme. Elle-même, ayant été conduite aux Nouvelles Catholiques, .se montrait d'abord très hostile. Bossuet avait été prié de l'instruire, comme il avait jadis instruit les Dangeau, ses oncles. Elle lui opposait le Bouclier de la foi du ministre du Moulin, son oracle. Bossuet dut discuter avec elle les principaux passages de ce livre où elle se retranchait. Il ne tarda pas à lui mettre sous les yeux certaines contradictions manifestes de son auteur favori : « La demoiselle ne sachant que répondre, raconte Ledieu, avoua depuis qu'elle fut outrée de douleur d'avoir été poussée à bout. » Cependant, comme elle avait beaucoup de bonne foi, avec de l'intelligence et de l'énergie, elle reconnut bientôt la vérité, et n'hésita plus à prononcer son abjuration, qui eut lieu dès le i^"" juin 1686. Elle ne s'en tint pas là ; non contente de professer la vraie foi, elle voulut tendre à la perfection. Elle demanda à entrer aux Carmélites. Elle prit le nom de sœur Charlotte de Saint- Cyprien, en l'honneur du saint évêque de Carthage, dans les œuvres duquel elle avait trouvé la vraie religion si aimable, qu'elle cro}'ait lui devoir en grande partie sa conversion. On sent ici combien la profonde connaissance qu'il avait de la Patrologie devait servir à Bossuet dans son ministère auprès des hétérodoxes. Il prêcha la Vêture, le 13 mai 1689, et choisit ce texte, qui rappelait tout ce qu'il y avait eu de laborieux dans cet éclatant retour : « Maledicta terra in opère tiio ; in laboribiis coniedes ex ea ciinctis diebiis vitœ tiiœ ; spinas et tribiilos germinabit tibi : La terre sera maudite dans votre œuvre; vous n'en tirerez votre nourriture toute votre vie qu'à force de travail ; elle vous produira des ronces et des épines ('). »
I. Gen., III, 17, 18. — Traduction de Ledieu. Je complète son récit d'après les notes inédites de A. Floquet.
La consolation de l'orateur fut telle en cette circonstance qu'il s'écria: « Quand nous n'aurions que cet exemple, il nous récompenserait de tous les soins et de tous les mouvements que nous nous sommes donnés. »
§ 3. — Missions.
NOMBREUSES furent les missions que Bossuet fit ou fit faire, soit pour les ancienSjSoit pour les nouveaux catholiques, dans sa ville épiscopale ou dans les paroisses du diocèse. Non content de les prescrire, il y prenait souvent une part personnelle. Nous avons mentionné celle qui couronna le Carême de 1684, dans l'église principale de Meaux. Nous en trouvons une autre à Coulommiers, au commencement de l'année suivante. Durant cette mission, il fait faire (10 janvier 1685) la première communion à cent enfants, leur adressant une exhortation avant et après. Il tint aussi les conférences des dames de Charité, et les conférences ecclésiastiques. Après son repas, il résolvait des cas de conscience, proposés par les missionnaires (').
Nous trouverons d'autres missions, à la Ferté-sous-Jouarre (1685), à Lizy (1685), à Nanteuil-lès-Meaux (1685), à Claye (1686), au Mesnil-Amelot (1686), à Nanteuil-le-Haudouin (1687), à Joui-le-Chatel (1688), à Crouy (1688), à Bouleurre (1689), à Silly (1689), à Meaux (1692), à Faremoutiers (1696)...
Voici l'indication de l'ordre du jour pendant une semaine, durant la mission de la Ferté (i^'' — 8 juin, 1685):
Le i^r juin, après avoir exposé les motifs de sa venue, Bossuet exhorta le peuple « à se rendre assidu aux sermons qui se feront durant le cours de sa visite, tant par lui que par les vénérables prêtres qui l'accompagnaient, et à envoyer
I. La clôture (13 janvier) fut marquée par l'abjuration d'un protestant, né au pays de Liège, le sieur Lenienuisier, cordonnier. — Je cite ce fait, parce qu'il est du nombre de ceux qui précédèrent la Révocation.
les enfants aux instructions et au catéchisme des missionnaires. » Ces missionnaires étaient ceux de Crécy, dans le diocèse, ayant à leur tête leur supérieur ('), Jacques Buchon. Parmi les « vénérables prêtres, » qui formaient la suite de Bossuet, se trouvait, cette année encore, Fénelon et l'abbé de Langeron avec lui. Nous voyons celui-ci faire des catéchismes, dont le sujet était désigné par Bossuet ; celui du 7 fut sur l'Eucharistie.
Le 2 juin, Bossuet fait un sermon au peuple « sur la transgression irréfléchie des commandements de Dieu. »
Le 3, un dimanche, Fénelon prêche devant Bossuet, qui fait, lui aussi, ce même jour une instruction sur la Confirmation, et confère ce sacrement à mille confirmands.
Le 4, Fénelon prononce «un petit discours » chez les filles charitables, dites de Sainte-Anne.
Le 5, Bossuet confirme et prêche à Saint-Cyr, petite paroisse de la même ville.
Le 6, il fonde une congrégation de dames charitables à l'instar de celle de Meaux, pour soigner les malades. Il leur adresse une exhortation, et donne le premier l'exemple des libéralités.
Le 7, instruction de Bossuet sur la Prière, à Saint-Etienne de Condé, dans la même ville de la Ferté.
La plus célèbre de ces missions est celle de Meaux, pour le Jubilé de 1692. Ledieu en parle. La fausse date qu'il donne est corrigée par la notice des éditions primitives du V ado ad Patrevi, qui en fit l'ouverture, et par Rochard, qui enregistre les faits jour par jour, sauf omission. Les Pères Capucins prêchèrent, dit-il, « depuis le dimanche 27 avril jusqu'au 4 juin. » « Ils étaient bien quinze religieux, tous fort savants; » ils avaient à leur tête « le fameux Père Honoré de Cannes, » qui « prêchait le soir, en commençant par les Litanies de la sainte Vierge. » Il y avait en outre conférence le matin, sermon à dix heures, et catéchisme à une heure.