‹ Histoire critique de la prédication de Bossuet, d'après les mss. autographes et des documents inédits (volume 2)Chapitre 275 sur 325 · II. PAQUES · texte numérisé non relu

II. PAQUES

dans une même suite de discours. Je tâcherai pourtant de ne rien confondre ; mais j'ai besoin que vous renouveliez vos attentions.

SECOND POINT

La seconde partie de la vie chrétienne, c'est de combattre la concupiscence, pour détruire en nous le péché. Or, quand je parle ici de concupiscence, n'entendez par ce mot aucune passion particulière, mais plutôt toutes les passions assemblées, que l'Écriture a coutume d'appeler d'un nom général la concupiscence et la chair. Mais définissons en un mot la concupiscence, et disons avec le grand Augustin : La concupiscence, c'est un attrait qui nous fait incliner (') à la créature au préjudice du Créateur, qui nous pousse aux choses sensibles au préjudice des biens éternels.

Ou'est-il nécessaire de vous dire combien cet attrait est puissant en nous ? Chacun sait qu'il est né avec nous, et qu'il nous est passé en nature. Voyez avant le christianisme comme le vrai Dieu était méprisé par toute la terre ; voyez depuis le christianisme combien peu de personnes goûtent comme il faut les vérités célestes de l'Évangile : et vous verrez que les choses divines nous touchent bien peu. Qui fait cela, fidèles, si ce n'est que nous aimons les créatures désordonnément ? C'est pourquoi l'apôtre saint Paul dit : « La chair convoite contre l'esprit, et l'esprit contre la chair » {Galat.y V, 17). Et ailleurs : « Je me plais en la loi selon l'homme intérieur ; mais je sens en moi-même une loi qui résiste à la loi de l'esprit» {Ro7n., Vil, 22, 23) : voilà le combat. Que si l'Apôtre même ressent cette guerre, qui ne voit que cette opiniâtre contrariété de la convoitise répugnant au bien se rencontre même dans les plus justes ?

Dieu éternel ! d'où vient ce désordre ? pourquoi cet attrait du mal même dans les saints ? Car enfin ils se plaignent tous généralement que dans le dessein qu'ils ont de s'unir à Dieu

I. Var. qui nous fait pencher à la créature. — Qui nous attire à la créature.

ils sentent une résistance continuelle. Grand Dieu, je reconnais vos desseins ; vous voulez que nous expérimentions en nous-mêmes une répugnance éternelle à ce que votre loi si juste et si sainte désire de nous, afin que nous sachions distinguer ce que nous faisons par nous-mêmes d'avec ce que vous faites en nous par votre Esprit-Saint, et que par l'épreuve de notre impuissance nous apprenions à attribuer la victoire, non point à nos propres forces, mais à votre bras et à l'honneur de votre assistance. Et ainsi vous nous laissez nos faiblesses afin de faire triompher votre grâce dans l'infirmité de notre nature. Par où vous voyez, chrétiens, que la concupiscence combat dans les justes, mais que la grâce divine surmonte. C'est la grâce qui oppose à l'attrait du mal la chaste délectation des biens éternels, c'est-à-dire la charité qui nous fait observer la loi, non point par la crainte de la peine, mais par l'amour de la véritable justice ; et cette charité « est répandue en nos cœurs,» non par le libre arbitre qui est né avec nous, mais « par le Saint-Esprit qui nous est donné. » {Rojh., v, 5.)

La charité donc et la convoitise se font la guerre sans aucune trêve ; à mesure que l'une croît, l'autre diminue, II en est comme d'une balance : autant que vous ôtez à la charité, autant vous ajoutez de poids à la convoitise. Quand la charité surmonte, nous sommes libres de cette liberté dont parle l'Apôtre, « par laquelle Jésus-Christ nous a affranchis » {Galat., IV, 31). Nous sommes libres, dis-je, parce que nous agissons par la charité, c'est-à-dire par une affection libérale. Mais notre liberté n'est point achevée, parce que le règne de la charité n'est pas accompli. Sa liberté sera entière, quand la paix sera assurée, c'est-à-dire, au ciel. Cependant nous gémissons ici-bas, parce que la paix de la charité que nous y avons étant toujours mêlée avec la guerre de la convoitise, elle n'est pas tant le calme de nos troubles que la consolation de notre misère. Et en voici une belle raison de saint Augustin.

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