‹ Histoire critique de la prédication de Bossuet, d'après les mss. autographes et des documents inéditsChapitre 71 sur 243 · Lettre au cardinal de Bouillon · texte numérisé non relu

Lettre au cardinal de Bouillon

croire qu'il dédaigne systématiquement le souci de la forme. Il sait que l'expression adéquate de la pensée et du sentiment est si difficile qu'il faut presque désespérer de l'atteindre : « telle est tout ensemble la grandeur et la faiblesse de l'esprit humain que nous ne pouvons égaler nos propres idées, tant Celui qui nous a formés a pris soin de marquer son infinité (')!» Aussi, tout en n'ayant garde «qu'une trop scrupuleuse régularité,» qu'une «délicatesse trop molle» n'éteigne le feu de son esprit ou « n'affaiblisse la vigueur » de son style, il ne néglige pas à l'occasion de retoucher son premier jet ; et plus il acquiert d'expérience, plus ces retouches sont nombreuses et importantes.

Dans sa jeunesse, son choix entre les expressions qui se présentaient en foule se faisait instantanément, à la charge toutefois de repasser ensuite sur la première rédaction; l'auteur en se relisant, inscrivait entre les lignes certains mots ou certains tours synonymes : les formes substituées aux premières constituent pour nous le texte ; les autres, quand elles ne sont pas expressément condamnées, sont les variantes.

Plus tard, devenant de jour en jour plus exigeant envers lui-même, il pèsera tous les détails au fur et à mesure que sa composition se déploiera sous ses yeux : de là cette rédaction si tourmentée des quelques manuscrits de la dernière époque. Mais c'est induire le public en erreur que de lui proposer,avec M. Lâchât (2), un manuscrit de 168 1 pour type des habitudes de la plume de Bossuet, « lorsqu'il a étudié les préceptes (3) !» Il y a en tout deux manuscrits raturés à ce point, celui de Pâques, 1681, et celui du i^r janvier 1687. Les trop rares esquisses de l'époque de Meaux dont l'original nous a été conservé, sont écrites tout d'un trait, souvent avec une rapidité vertigineuse. Choisissons donc des exemples qui soient empruntés à toute la carrière de l'orateur, afin que la leçon qui s'en dégagera soit plus générale.

I. Discours de réception à l'Académie, 1671. — 2 VIII, Introduction, xxviii. — 3. Ibid. , XXVII.

I. Dans le plus ancien sermon sur les Démons, qui remonte . incontestablement à la première jeunesse de l'auteur, telle phrase prenait d'abord cette forme : « Satan ne peut souffrir ; que le Fils de Dieu se soit revêtu d'une chair humaine pour ii no2is enrichir des présents dont sa divinité. . . » Interrompant ici \ ce tour, qui menaçait de s'allonger en pure perte l'auteur tranche en un mot : <ipour nous faire des hommes divins. » '■ Est-ce l'antithèse qui lui a souri, ou n'est-ce pas plutôt « l'heureuse occasion de rappeler dans la même expression un grand enseignement et une grande espérance ? |

II. Le plan de ce discours s'énonçait ainsi : « Pour em- î ployer à quelque instruction plus utile le peu de temps que \ nous nous sommes prescrit, il vaut mieux qjie Je vous expose, selon la promesse que feu ai faite, de quelle nature sont ces esprits malfaisants et par quelle cause ils ont été précipités dans le misérable état oie ils sont... » — Ces expressions sont justes, mais abstraites comme du Bourdaloue : l'auteur les corrige, et , anime par une vive image ce style un peu languissant : « Pour 5 employer..., firai, avec V assistance divine, reconnaître cet ennemi qui s'avance si résolument contre nous, pour vous faire un rapport fidèle de sa marche et de ses desseins. Je vous dirai en premier lieu avec les saints Pères de quelle nature (')... »

III. Dans un sermon sur r H on7ieur, prêché à la cour en 1666, il montrait le grand seigneur orgueilleux, qui, « petit en soi, et honteux de sa petitesse, travaille à s'accroître et à se multiplier dans ses titres, dans ses possessions, dans ses vanités;» et il faisait ainsi justice de ces prétentions vaniteuses : «Tou- j tefois qu'il se multiplie tant qu'il lui plaira, et autant, si vous 3 voîilez, que ces miroirs qîdmidtiplient dans leurs diverses faces \ les objets jusqu'à l'infini, il ne faut pour l'abattre qu'une seule j mort, et une seule chute pour tout casser. . . » J

Peut-être se rappelait-il les stances de Polyeucte sur la \

terrestre félicité : |

Et comme elle a l'éclat du verre, j

Elle en a la fragilité. J

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