PÉRIODE ENTRE LEIBNIZ ET KANT
EN ALLEHASNE.
« Cette école occupait sagement et fortemen ce qui est si difficile à remplir: l'intervalle entre deux génies créateurs. » M. Villemain
S'il est permis de penser que la foi de Leibniz fut l'aliment le plus substantiel de la philosophie euroropéenne, pendant le XVIIP siècle, soit par l'adhésion qu'y donnèrent les Rousseau et les Reid , soit par l'opposition qu'elle provoqua parmi les Voltaire et les Hume, qui s'étonnera qu'elle formât longtemps la principale matière du travail intellectuel des Allemands ? Quelle que soit l'ingratitude qu'ils laissèrent voir depuis, il est constant qu'entre 1716 et 4781, c'est-à-dire entre la mort de Leibniz et l'avènement de Kant, ce qui les occupa surtout, ce fut le développement ou la discussion des doctrines leibniziennes, d'ordinaire défendues, commentées et appliquées avec une égale chaleur, souvent critiquées sur tel chapitre, rarement rejetées en entier ou combattues avec succès. Un seul
DOCTRINES RELIGIEUSIS
fait suffit pour mesurer l'étendue de celte influence profonde : dans ses Cn^igMes originales, Kant, à chaque article, soumet les opinions de Leibniz à un examen spécial et détaillé. C'est qu'elles satisfaisaient plusieurs sortes de besoins qu'éprouvait toute rAUemagne pensante. Elles lui ollVaient une religion naturelle en harmonie avec la révélation. Elles lui procuraient un christianisme raisonnable y à la fois favorable à Téian que prenaient les sciences naturelles et au penchant indigène pour les hautes spéculations et pour la mysticité du cœur. Elles lui plaisaient singulièrement par celte vue sur les fins des choses, par cet élément téléologique qui fait envisager l'univers comme une correspondance infmie de rapports sublimes, de desseins utiles et sages autant que beaux et grands.
Les auteurs qui, durant plus d'un demi-siècle, se consacrèrent à cette tâche moins brillante que méritoire, se divisent en deux groupes. D'une part, les disciples fidèles, les héritiers immédiats de Leibniz ; d'autre part , une foule d'écrivains libres et populaires, qui choisirent dans les opinions leibniziennes ce qui convenait davantage au tour individuel de leur esprit, ou à la situation si diverse du public contemporain. Les premiers se contentèrent de réduire en système les conceptions du maître, à l'aide d'Une forme plus régulière, d'un enchaînement méthodique, ou plutôt d'un ordre trop souvent scolastique et pédantesque : ils furent à Leibniz ce que Charron avait été à Montaigne. Les autres, partisans éclectiques, mirent ces mêmes doctrines à la jiortée de tout le monde
et dans la langue nationale. Leurs ouvrages clairs et élégants, quelquefois déclamatoires, faisaient appel au bon sens et au raisonnement, souvent aussi à ce genre de sens commun qui s'appelle Ueu-commun , mais qu'ils savaient rendre piquant ou édifiant. Protestant de ne servir que la saine raison , les lumières et le progrès moral, ils ne craignaient pas d'accuser Leibniz de ne s'être point assez dévoué à cette cause si chère au siècle, et se croyaient autorisés à en multiplier les applications, les interprétations parfois les plus stériles. Enfin, si les uns peuvent être tous rangés autour du continuateur de Leibniz, Wolf, les autres doivent être compris sous une dénomination flottante qui leur était agréable, sous celle de philanthropes.