THÉISTES ÉCLECTIQUES, SAVANTS OU POPULAIRES
et parliculièremenl SAMUEL REIMARUS.
M La véritable piété s'accorde arec tous les plaisirs raisonnables. » Bourdaloue.
« Jamais la science ne nous a révélé de plus grandes choses ; et c'est bien ici que Bossuet pourrait s'écrier encore : Qu'on voit la suite des desseins de Dieu. On voit le grand ouvrage qui commence, qui se continue, qui s'achève. Dans ses desseins suivis, Dieu toujours avance ; il va de la matière à la vie, de la vie à l'intelligence, de l'intelligence à l'âme, et il ne s'arrête que lorsqu'il a créé l'homme, c'est-à-dire l'être qui le connaît, o
M. Flourens.
Voici une abondance variée d'auteurs, qu'il est cependant permis de réunir, parce que les nuances qui les distinguent ne les empêchent pas de se ressembler par plusieurs traits dominants. Quels sont ces traits ?
D'abord, tous ces écrivains sont ennemis de l'athéisme, du matérialisme sceptique ou fataliste, et le combattent ordinairement par un déisme scientifique ou pratique. En second heu, ils cherchent de préférence les preuves de l'existence divine dans le monde des faits, des phénomènes physiques ou moraux, et particulièrement dans les observations qui forcent l'esprit d'admettre des causes finales. Enfin, ce qu'ils étudient avec
complaisance dans la nature divine, c'est sa profonde sagesse, c'est-à-dire tous les détails de la création qui représentent Dieu comme l'organisateur et l'administrateur de l'univers, comme un économe souverainement liabile et sans cesse occupé du bonheur des êtres créés.
Si l'on écoute la pluralité de ces philosophes, l'homme a besoin de Dieu, comme d'une vie future, pour accomplir sa destinée, pour satisfaire cet invincible penchant à la félicité qui, plus que la \ erlu désintéressée, forme le mobile de son ac(ivité privée et publique. Ce penchant inné, universel, leur semble garantir solidement Texistence de l'artiste qui lui-même l'a mis dans Thomme. Ce même penchant leur paraît une chose pratique autant que contemplati\e, et très sullisante pour convaincre l'intelligence à la fois et le cœur. Puisque nous voyons que Dieu a rempli l'univers des marques de sa sollicitude pour notre bonheur présent et futur, pour le bien individuel et social de l'humanité, nous n'avons pas, disaient-ils, à nous perdre en spéculations confuses sur l'essence interne et impénétrable de la Divinité. Bornons-nous à étudier les œuvres de Dieu, à admirer celles que nous ne savons pas encore pénétrer, et puis elforçons-nous à pratiquer le double devoir qui découle de cette étude, la reconnaissance envers notre bienfaiteur, notre Père céleste, et la bienfaisance à l'égard des hommes, nos frères. Dieu ayant disposé la nature en faveur des êtres qu'il place au premier rang de la création, ces êtres ne sont-ils pas tenus d'organiser la société, leur seconde nature,
en vue du même but, pour le bonheur croissant de tous ses membres ? Voilà comment les défenseurs des causes finales, ceux que l'érudite Allemagne appelait <eléologueSj se confondaient avec cette opinion imposante qui s'étendait sur toute l'Europe, sous le titre souvent malentendu de philanthropes. Desseins excellents, prétentions excessives, plus de justesse que d'élévation ou de profondeur, aptitude à consoler, à édifier les partisans de la vie active, incapacité pour contenter les esprits avides de tout scruter, de tout embrasser, impuissance à nourrir les imaginations éprises des choses idéales, à remplir les cœurs portés au dévouement absolu, à soutenir les âmes qui aspirent soit à l'abnégation stoïque soit à la charité chrétienne : tels sont les caractères communs aux théistes de cette école, en Allemagne encore plus que dans les pays voisins.
A quoi donc tenait l'importance de leur rôle? Au grand nombre de points de contact qui les rapprochaient de la secte régnante, et les imprégnaient de l'esprit du siècle, de l'esprit même de leurs adversaires. Ceux-ci, par exemple, tout en doutant de Dieu et de la vie future, tout en prêchant le pessimisme, ne recommandaient-ils pas avec ferveur tout ce qui peut contribuer à rendre les hommes plus justes, plus heureux, à leur inspirer plus de sympathie mutuelle, à couvrir la société de nobles ou d'utiles institutions, d'institutions telles parfois qu'il était même absurde de les rêver pour un monde où, d'après leur théorie, le hasard le dispute à je ne sais quel mauvais génie ? Les partisans fidèles do Leibniz se démentaient
■■■il
moins en favorisant ce genre d'éclectisme : ils y retrouvaient, sous une forme usuelle, plusieurs éléments de leur système, comme l'optimisme et l'amour universel. Les nombreux amateurs des sciences physiques y appréciaient l'emploi religieux des recherches modernes sur les règnes de la nature, sur les espèces qui les composent, sur la vie organique, sur Tinstinct et les mœurs de toutes sortes d'êtres animés. Les fondateurs des sciences sociales, les promoteurs de l'économie politique, du droit naturel, de l'instruction et de l'éducation publiques y voyaient avec approbation Talliance des intérêts moraux et des intérêts matériels, de l'industrie moderne et de cette piété agissante, qu'ils voulaient exempte de toute superstition et parfois de tout culte positif. Bien des ecclésiastiques, attachés aux anciennes formes du dogme chrétien, ne répugnaient pas à cette manière sensible de considérer Dieu et ses œuvres , ou s'en servaient du moins pour gagner ceux que l'on appelait gens éclairés, et pour les attirer doucement à la cause spéciale de l'Evangile.
A la tète de ce groupe à demi orthodoxe paraît un théologien, chef d'une école importante, et mis par Kant au nombre des principaux fondateurs de la morale moderne, Crusius^ Né la même année que Rousseau, en 1712, près de Mersebourg, mort à Leipzig en 1775, Crusius s'était proposé de bonne heure d'accorder la philosophie avec la révélation chrétienne, en même temps qu'avec le sens commun, et de préj)arer
» Voyr/Kant, Œuvres. T. VU], p. 154.
ainsi un système à la fois intelligible et religieux, agréable à Dieu, disdiii'i\, et accessible au peuple \ Éviter ces deux extrémités : le mépris qu'affecte le piétisme pour la science, puis ce formalisme du savoir abstrait où nous conduisent les mathématiciens, voilà le problème à ses yeux. S'il est possible de le résoudre, c'est en traitant la science comme un moyen, comme un instrument, et en donnant à la piété le rang de but et de fin. Pénétré de cet esprit de conciliation, Crusius se met à interpréter les doctrines contemporaines, à les approprier avec sagacité à ses vues théoriques \ Le premier, il reprend justement Wolf d'avoir gâté, par une rédaction hétéroclite, la preuve métaphysique de la Divinité, et d'avoir même confondu l'existence dans la pensée avec l'existence extérieure. Ce tort, que Kant relèvera plus nettement encore , dispose Crusius en faveur da Newton et de Clarke, à représenter l'infini comme l'espace que Dieu remplit de sa présence. C'est contre les fatalistes surtout qu'il s'indigne, parce qu'ils osent qualifier l'univers de machine : les esprits libres, leur demande-t-il, c'est-à-dire l'opposé de machines, ne vivent-ils donc pas dans le monde? Il blâme même Leibniz d'avoir parlé du meilleur des mondes, Ason avis, c'est là une expression choquante, une contradiction, car en disant monde, on dit chose finie. Il poursuit les wolfiens jusque dans l'enceinte de la morale. Le principe qu'ils y avaient posé pour règle
1 Voyez Crusius, Logique, § 32, 33. Métaphysique, préface, r édit.
« Voyez, outre sa Métaphysique, les deux volumes publiés en 1772 et 1773, sous le titre de Prec/v i^Kurzer Begriff), mais formant 1692 pages.
DOCTR^ES RELIGIEUSES
suprême, à savoir, la loi de perfection et le sentiment du progrès engendrant la félicité, semble à Crusius brillant et même puissant, mais mêlé d'un genre d'épicurisme, entaché d'eudémonisme. A l'entendre, la dignité de l'homme et la grandeur de Dieu, la logique elle-même, exigent que Ton y substitue la volonté de Fauteur de cette loi, volonté souveraine qui s'annonce dans la conscience universelle, aussi clairement que dans les saintes Écritures, etqui seule a le droit de commander l'obéissance. Cependant Crusius ne s'inquiète guère de montrer à quels signes on peut reconnaître avec certitude une rèû;le si haute : tant il est persuadé qu'elle s'énonce simplement et impérieusement. L'aulorité particulière à cette loi atteste d'ailleurs, selon lui, l'existence du législateur spirituel, et forme non-seulement la sanction de la vie intérieure ou religieuse,
mais son lien avec la vie pratique et sociale. La tige commune à ces deux sortes de vie, Crusius l'appelle la vie raisonnable, celle qui se conforme en tout aux décrets d'une sainte et infaillible raison \
Si, comme critique et comme dogmatiste, Crusius encouragea Kant, et l'inspira de plusieurs manières, il agit encore plus directement sur un autre ordre de iienseurs, dont Leipzig était la résidence principale. A cet égard, nommons d'abord un de ses collègues, un (le ces aimables et fins moralistes qui, sachant unir le goût de l'érudition à l'étude impartiale de l'àme et de la nature, se considéraient parfois comme des disciples
t Voyez Crusius, Métaphysique, % 235, 250, 382, 383 (en allemand). Comparez son Guide de la vie raisonnable (2^- édit. 1751, en allemand).
de Leibniz. Ernest Platner ne mourut qu'en 1818 et survécut à Kant quatorze années ; mais des chagrins domestiques avaient paralysé sa plume dès 1790 : il faut donc l'aborder avant son illustre antagoniste. L'élégante pureté de sa diction, les grâces naturelles de son style et de son esprit, la sûreté de son goût délicat, fruit d'un commerce assidu avec l'antiquité, la variété choisie de son savoir, la longue admiration de son auditoire et de ses lecteurs, l'enthousiasme fervent d'un Jean-Paur, tout cela recommande vivement la mémoire de Platner. Ce fut en 1772 qu'il s'élança au premier rang de ceux qui menaient alors de front plusieurs sortes d'études, telles que l'histoire de l'homme en général, et l'histoire particulière de la pensée humaine, les regardant comme les matériaux d'une science commune et plus haute, que Platner appelait Vhistoire de la conscience humaine \ La connaissance dont il partait, c'était la physiologie, qui venait de recevoir de Boërhaave et de Haller une impulsion plus vive, une direction plus assurée. La croyance où il s'arrêtait, c'était la foi naturelle en Dieu, auteur de la constitutution de l'homme physique et moral, et dispensateur de sa destinée présente et future. Chemin faisant il réfutait, par des exemples décisifs, avec une ironie attique, quelques savants dont il avait beaucoup emprunté, mais qui s'obstinaient à réduire aux connaissances
» Voyez M. Spazier, Biographie de Jean- Paul (1835). T. U, p. 11 (en allemand).
« Voyez la préface de sa Nouvelle Anthropologie (1790); et ses Apho-
rismes philos. (1776).
physiques et médicales toute la science humaine, y compris le droit et la morale.
Par ces utiles habitudes, Platner fut le maître ou lo modèle des Tetens et des Irwing. Peut-être fut-il même, en quelques endroits, dépassé par Tetens, qu'on a surnommé avec raison le Locke germanique. Dans ses ingénieux Essais sur la nature humaine \ et dans ses autres productions, celui-ci se fit remarquer, non-seulement par l'étendue des recherches et la sobre précision des aperçus, mais par la fermeté judicieuse dont il discutait le scepticisme de Hume. Vous vous flattez de tout renverser, dit-il à cet athlète redoutable, en donnant le principe de cause pour un jeu de la fantaisie, pour une combinaison d'idées abstraites ; mais vous aurez de la peine à dissimuler l'erreur par laquelle vous débutez et qui ressemble fort à un sophisme. Vous commencez par réduire ce principe à une simple succession dans le temps, à une association chronologique; et puisqu'il n'est pas toujours aisé de montrer que tel phénomène est réellement Telfet ou l'œuvre du phénomène qu'il suit, vous allirmez hardiment que toute cause n'est elle-même qu'un phénomène, envisagé par l'imagination et par l'habitude comme l'antécédent d'un autre phénomène, mais dont personne ne saurait démontrer l'eflicacité réelle et le pouvoir productif. Ainsi, de prime abord, vous excluez un genre de liaison fort connu pourtant, qui n'est pas seulement une succession dans le temps, mais qui tient à une production eiïective, à une sorte de création ; qui
* Publiés en 1777.
atteste, par conséquent, un rapport de dépendance nécessaire entre le fait engendré, ou l'effet, et le fait générateur, ou la cause. Comment, si vous niez ce rapport , expliquerez-vous les mouvements de la volonté, ou, si vous aimez mieux, les mouvements des muscles et des nerfs ? Ce n'est pas le temps qui les fait naître, quoiqu'ils apparaissent à un moment déterminé : c'est d'une force qu'ils procèdent, bien qu'ils succèdent à d'autres mouvements. La preuve qu'ils en procèdent, c'est qu'ils cessent d'apparaître du moment que la force s'altère et s'épuise. Cette force, cette puissance d'initiative, cette faculté d'agir spontanément, voilà ce que le genre humain appelle une cause, et voilà ce qui s'exercerait en réalité alors môme que notre esprit ne concevrait pas l'inséparable liaison des effets avec leur cause. L'obstination que vous mettez à proscrire les causes dépose contre votre théorie, car elle montre ce que peut la volonté pour l'interprétation des faits, et combien d'illusions systématiques elle sait causer. L'habitude, qui explique tout à votre avis, n'exphquerien, tant que vous n'aurez pas fait voir pourquoi l'esprit humain incline si constamment à rapporter l'effort de la main à l'impulsion de l'âme, à imputer à la tête les mouvements du bras, à rendre votre cœur, comme votre plume, responsable des égarements où vos écrits peuvent entraîner vos lecteurs. L'habitude suppose elle-même une source, un principe d'action. Quelle confiance méritent enfin vos raisonnements, lorsque vos admirateurs s'acharnent à les tourner contre la cause première , contre celle puissance à laquelle
D»LA PHILOSOPHIE MODERNE
remonte l'ensemble des choses, ou, pour parler votre langage, qui précède cette collection suivie de phénomènes que l'on a coutume d'appeler le monde * ?
L'auteur , de trempe analogue , qui se plaçait à côté de Tetens , François d'Irwing , repoussait de même, dans ses Expériences et recherches surVhomme *, par les lumières réunies de la médecine et de la psychologie, les fausses et pernicieuses assertions d'autres médecins et d'autres psychologues, tels que La Mettrie et Helvétius. 11 les repoussait d'autant plus sûrement qu'il annonçait moins le dessein de les combattre. Cette réserve lui fut reprochée, non-seulement comme défaut de courage, mais comme s'il eût penché lui-même vers le matériaUsme. Pour comprendre un reproche si mal fondé , il faut se souvenir que d'Irwing, Tetens, Platner et leurs nombreux imitateurs portèrent parfois le scrupule scientifique jusqu'à un demi-scepticisme, entretenu chez eux, au surplus, par une prédilection marquée pour Cicéron et pour l'urbanité académique. Hésitant à prendre parti, soit pour les idées innées, soit pour la sensation et ses transformations, pouvaient-ils échapper aux accusations contradictoires, si rarement épargnées aux esprits modérés?
Parmi ces nobles esprits se distinguaitun autre représentant de l'une des tendances religieuses de la philosophie au XVIIP siècle, Moïse Mendelssohn. Ce cœur humble et vertueux, ce sage généreux, plus habile
* Voyez Tetens, Essais sur la nature humaine. T. II, passirn • et les deux remarquables Essais qu'il publia dans les Beitraegeûe Kramer. T. If p. 137, sqq. T. IV, p. 1, sqq.
* 4 volumes. 1778, Berlin, in-8, en allomand.
écrivain que penseur énergique, prosateur d'un goût excellent, moraliste sans originalité et sans feu, mais non sans une justesse gracieuse et piquante, dialecticien d'une clarté rare en Allemagne et d'une élégance trop soutenue même, était aussi dévoué à la science qu'à l'humanité, et restera toujours une des gloires de ce qu'il appelait sa double nation, des lettres allemandes et du culte judaïque. Ce fut à bon droit que Lessing le célébra sous le nom de Nathan, et Gœthe sous celui de 5amf Jlumanus. Leibnizien tempéré et délicat, observateur assidu et fin connaisseur de l'âme et de ses mystères, auteur qui voulait écrire comme La Bruyère, non divinement, mais raisonnablement, il fut le guide et l'exemple , autant que le rival de plusieurs écrivains que l'Allemagne tient pour classiques. Sulzer, Garve, Zimmermann, Abbt, Engel, Jacobi marchèrent sur ses traces avec une sympathie mêlée de reconnaissance. Par deux ouvrages très connus , il contribua non-seulement à raffermir les vérités religieuses de la raison, mais à contrebalancer les folles et divertissantes tentatives des beaux esprits et des esprits forts qui, disait-il, commençaient par penser joliment * et finissaient par borner l'homme à la matière et au néant. Dans les Matinées, ou Leçons sur V existence de Dieu, ]Mendelssohn recourt volontiers aux raisonnements métaphysiques. Dans le Phédon, ce livre ingénieux, qui est tour à tour imitation et œuvre originale, il consomme la tache entreprise dans l'autre écrit, en essayant de prouver l'immortalité des âmes. La marche
* Mendelssohn, Écritsphilos. I, p. 220 (en allem.\
qu'il suit dans ses démonslralions louchant Dieu est correcte, circonspecte, mais languissante. Une chose qui n'est pas, répète-t-il sous plusieurs formes, doit être possible ou impossible. Si elle est impossible, c'est qu'elle se contredit dans ses dispositions intérieures. Si elle est possible et qu'elle vienne à se réaliser, l'existence ne fera que s'ajouter à sa nature comme un mode ou un accident, comme une dépendance. Or, un pareil genre d'existence ne saurait convenir à l'Etre parfait. Cet Être est donc réel, ou bien son essence renferme des éléments contradictoires. Mais s'il contenait des éléments semblables, nous serions incapables de le concevoir et de lui accorder les caractères d'un être réellement existant. Et cependant, ne sommesnous pas forcés de le concevoir et même de l'adorer comme un être nécessaire ? Au surplus, quand nous disons nous , nous exprimons non-seulement notre conviction invincible, mais une condition imposée à chaque être pensant. Or, ce que tous les êtres pen^sants sont obligés de concevoir est nécessairement vrai et vivant. Dieu vit donc. Dieu est donc l'élément vital de la pensée humaine, sa source et son objet éternel \
En ce qui concerne la nature divine, Mendelssohna des sentiments que nous retrouverons chez Rousseau. Il veut aussi que la religion, par-dessus tout équitable et tolérante, se compose de lois et non pas de dogmes; et forme une croyance intime, un culte purement intérieur, qu'il met bien avant la foi dogmatique et exté-
* Voyez Mcndelssohn, Œuvres conipL T. VI, p. 275 sqq. et le Mémoire^ couronné à Berlin en 1761, sur Ciividence des vérités métaphysiques.
rieure. Mais malgré ce vœu de liberté religieuse, Mendelssohn, par suite d'une contradiction où Rousseau tombera de même, accorde à l'État le droit d'exiger que chaque citoyen croie en Dieu \ L'ouvrage où il cherche à reproduire Platon et non à l'eiracer, le Phédon, brille par le ton et l'expression, plus que par le fond et par la force des idées. Dans un langage simple, élevé, insinuant, persuasif, mais dépourvu de verve, et surtout de profondeur, Mendelssohn expose des vues sur la persistance de l'àme, telles qu'en devait avoir un admirateur de Socrate et un libre interprète de Leibniz. L'absolue simplicité, l'invariable identité de l'àme , l'unité métaphysique de la monade pensante, voilà ce qui lui paraît une caution suffisante de rimmortalité individuelle. Néanmoins, il ue néglige pas d'invoquer certaines garanties morales ou religieuses, et particulièrement la sagesse du Créateur. Il lui semble impossible que l'àme se détruise spontanément ou s'épuise naturellement; pour qu'elle pérît, il faudrait donc un acte surnaturel, un miracle. Mais un miracle servant à un but pareil serait contraire à la nature de l'Être qui seul put l'opérer : il démentirait la sagesse divine. Du reste, ne faut-il pas que l'âme humaine soit impérissable par rapport à Dieu même ? Oui : le but de la création et son dernier etfort, c'est l'homme connaissant toujours mieux l'ensemble des œuvres divines. Mettre tin à cette connaissance progressive, ce serait donc faire en sorte que le but de la création fut manqué. Mais point de connaissance sans
* Voyez son plus bel ouvrage : Jérusalem.
conscience de soi et d*au(rui , sans aclivitc permanente et durée continue, sans destinée future et inlinic. Tel est, en résumé, le raisonnement que Kant traitera de paralogisme^ et qu'il combattra d'autant plus ardemment qu'il avait en grande estime un émule qui lui paraissait incomparable ^ et dont il enviait le talent d'écrire à l'égal des qualités d'un Fontenelle, ce favori des Muses \
Quelque grande que fût la vénération dont l'Allemagne entourait Mendelssohn, c'était un autre écrivain qui dominait les théistes les plus habiles du Nord. L'érudit Samuel Reimarus, l'exact et judicieux éditeur do Dion Cassius, le gendre dévoué et le fidèle collaborateur de l'helléniste Fabricius, mourut à Hambourg en i7()8, après de longues années de soulVrances ; mais après y avoir enseigné quarante ans, avec le même succès, les humanités, la philosophie et les sciences naturelles. Hambourg s'enorgueillit justement d'avoir donné le jour et ouvert une carrière honorée à l'un des hommes qui prouvèrent le mieux qu'un savoir solide n'étouH'e pas le jugement. Les opinions les plus passionnées, les plus diverses se rencontraient alors dans cette libre et opulente cité, dont les vastes allaires et les mœurs licencieuses agitaient fortement les études et les intelligences. Sur un fond dominant qui est le caractère indigène même, c'est-à-dire : iir l'esprit d'action et d'observation, sur un sens aussi ferme, mais plus souple que le sérieux hollandais, se détachaient des directions extrêmes. Ici l'intolérance orthodoxe du
1 Voyez Kant, Œuvres compl. T. 1, p. 390 ; XI, p. 164.
pasteur Gœze, ce mortel ennemi de Lessing; là l'épicurisme contenu de Hagodorn, imitateur moins facile que patient d'Esope et d'Anacréon ; plus loin le grossier matérialisme de Brockes, si vain d'un titre qui devait refleurir de nos jours, celui d'émancipaleur des sens. Au milieu de ces influences belligérantes s'élevait le groupe paisible dont Reimarus était l'àme, et dont l'unique passion était l'étude combinée de Dieu et de la nature. Tout ce qui honore véritablement la sorte de génie propre aux llambourgeois appartient, en un degré supérieur, aux ouvrages de Reimarus. Si la justesse et la rectitude caractérisent sa Logique, la sagacité d'investigation et la puissance d'mduction font remarquer son livre sur V Instinct des animaux, ce livre où, digne prédécesseur des Kirby et des F. Cuvier, il montre si sûrement que chaque animal est porté au bien-être et à la conservation de son espèce, par un penchant inné, ineffaçable, par un art admirablement industrieux, qui n'est point appris et qui en même temps n'est susceptible d'aucun perfectionnement. Toutes ces qualités distinguent encore davantage son traité Des principales vérités de la religion naturelle.
C'est là un travail auquel il faut s'arrêter, nonseulement parce qu'il n'est connu en France que par deux chapitres qui en furent traduit^ à Berlin, sous le titre d'Essai sur la Providence^; mais parce qu'il forme sans contredit un des ouvrages les plus sains et les plus utiles du XVHl'' siècle, un de ceux qui pour-
* Essai sur la Providence ^ traduit de Tallemand de M. Reimar, par M. Erman. Berlin, 1768. 8.
raient servir de nos jours encore. « Je me propose, y dit Tauteur, de rendre évidentes les vérités de la religion naturelle ; et si je l'entreprends, c'est parce que je me suis convaincu, d'une part que les preuves tirées de l'Écriture sainte ne contentent plus tout le monde, d'autre part que tout le monde n'est pas capable d'approfondir les mystères de la métaphysique i. » Ce dessein si sensé, il l'accomplit de deux manières, tantôt en combattant, et tantôt en enseignant. L'importance de sa polémi([ue est facile à comprendre, lorsqu'on sait à quels adversaires il s'attaquait. Nous en nommerons les principaux : Spinosa et La Mettrie, Bayle et Hume, Robinet et IMaupertuis, BulTon même et J.-J. Rousseau. Si Reimarus brille dans la partie dogmatique, selon Tennemann^ même, par la profondeur et la clarté, il déploie, en discutant, d'autres avantages non moins [)récicux. Toujours sobre et précis sans sécheresse, toujours scrupuleux et impartial, il se garde d'outrer, d'altérer les opinions de ses antagonistes, en môme temps qu'il relève nettement les faibles qu'il y découvre. Ce qu'il se plaît siulout à signaler, ce sontlescontradictions où elles tombent soit avec les faits, soit avec elles-mêmes. Alors, il est vrai, il ne dédaigne pas de mêler au raisonnement une légère dose de plaisanterie, ou plutôt de bon sens piquant. La Mettrie et les athées, dit-il, jouissent avec passion de leurs sens et trouvent qu'aucune partie du corps n'est inutile ; mais ne songez pas à leur faire avouer que l'œil est
* Préface.
« Hist. de la Philos. T. U, § 371.
fait pour voir et l'estomac pour digérer \ M. Rousseau, dit-il ailleurs, veut que son homme primitif et naturel soit « plus bote que les botes, » afin de se bien porter et d'être exempt des misères que la culture d'esprit et le commerce social peuvent occasionner ; mais ce dessein ne l'empêche pas de conférer à son favori des dons infiniment supérieurs à la nature animale, comme la faculté d'agir librement et de toujours perfectionner son caractère, c'est-à-dire des dons tout à fait inutiles à un si candide et si stupido soHtaire'.
Autant Reimarus excelle à défendre ses idées, autant il sait attaquer celles des autres. J'ignore ce qu'il faut louer davantage, des endroits où il harcèle l'athéisme et le panthéisme; ou des passages plus noml)reux qui doivent justifier soit les causes finales, soit en général les croyances auxquelles Leibniz a^ait adhéré. Leibniz, voilà son principal maître. Les services rendus par ce grand homme sont immortels^ ditil. Lui-même il voudrait à son tour en rendre quelquesuns dans une sphère moins haute, en conduisant aussi, par le chemin le plus droit, au travers des imperfections humaines, à la connaissance et à l'amour de l'Être le plus parfait'. Reimarus, au surplus, tente de remplir quelques vides laissés par la célèbre Tliéodicée, notamment ceux qui concernent la création du monde et l'immortalité des âmes. Les regards fixés sur le monde futur, presque autant que sur le spectacle si ré-
^ Des princip. vér. delà religioîi natur. X, 12 sqq. * VU, 2-7.