IX
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DE LA MIILOSOPHIE MODERNE
gulier de la nature, il pçnso de la divine Providence ce qne Sorrate avait dit des ouvrages d'Heraclite : « Ce que j'en comprends me semble excellent; je dois en penser autant de ce qne je n'entends pas» \ Ainsi que Leibniz, Reimarus prend [)laisir à considérer, à peser la sagesse divine, ce choix constant du meilleur, et à la suivre scrupuleusement dans la création, qu'il voit toujours aboutir à la prédominance et au l)onheur des êtres animés. IMais, conune Leibniz aussi, Reimarus croit que, si l'espèce humaine est visiblement faite pour dominer le globe qu'elle habite, l'homme individuel s'abuse évidemment dès qu'il se regarde comme le centre de l'univers et qn'il prétend faire servir docilement le monde entier à sa félicité privée. « C'est là borner la perfection de Dieu, dil Reimarus, c'est amoindrir et défigurer les œuvres divines, c'est renverser Tordre éternel et créer à plaisir des désordres imaginaires, c'est aspirer étourdiment à une fin qui est hors de notre portée et contraire à notre destination, c'est enfin forger follement de ses propres mains une longue chauie de mécom[)tes et de chagrins. » Voilà comment les études profondes et détaillées de Reimarus sur l'histoire naturelle deviennent uî\e justification, pour ainsi dire zoologique et physiologique, des pages où Leibniz avait cherché à démontrer spéculativement la Providence et ses droits.
Avant de retracer rapidement le tableau de ces savantes et intéressantes études, ne faut-il pas s'informer de la manière dont l'auteur légitime rinslrument
» IV, § 15. Cf. Diogène-La^'ice. II, 22.
qu'il y emploie, le principe même des causes finales? Ce principe que la peur des qualités occultes avait fait repousser à Descartes, et qu'elle pouvait faire paraître à Malebranche une occupation des gens oisifs; ce principe que Bacon avait écarté par un bon mol que Bolingbroke * lui-même ne pouvait s'empêcher de blâmer : (c ce sont des vierges consacrées à Dieu, mais infécondes ; » ce principe que Bossuet et Fénelon avaient invoqué en faveur de ce qu'ih nommaient les conseils ou les desseins de Dieu, ne devait guère trouver grâce dans un siècle idolâtre de Bacon, et par conséquent beaucoup plus exclusif que l'éloquent chancelier. Bien que partisans du pieux Newton, Maupertuis, d'Alembert, Bufibn figurent parmi les contempteurs des causes finales. Butîon* et d'Alembert' les proscrivent des sciences physiques et mathématiques. Maupertuis* les bannit même des sciences morales et spéculatives. A leurs yeux, ce sont des hypothèses arbitraires, des pétitions de principe, des essences chimériques, des êtres moraux, des bagatelles même, en un mot, des fictions nuisibles à la saine connaissance de la nature. Certes, continue Reijnarus, l'opinion de gens si habiles est très grave , mais leur conduite n'a pas moins de poids ; or, leur conduite rappelle fréquemment celle de
1 Le mot du chancelier, dit Bolingbroke, est plus joli qu'exact, rather prettily than trulij {Works. T. Ul, p. 403). — D'Alembert voit au contraire, dans cette comparaison, beaucoup de finesse et de vérité. {Mélanges de lut. 1.^,^. 257.)
2 Uist. naiur. T. l, p. 2.
^Mélanges deUttér. etc. T. I, p. 257.
* Essai de Cosmol.y au commencement Qipassim,
ce fameux prosateur, le Bourgeois gentilliomme k Sans le savoir, ils cèdent à l'empire des causes finales. Ils y rendent hommage lorsqu'ils goûtent le plaisir de contempler la nature, lorsqu'ils se réjouissent d'en saisir les secrets , lorsqu'ils représentent le monde comme un ouvrage exquis, parfait; lorsqu'ils raisonnent sur les convenances et les avantages des objets créés, ou du moin^ sur leurs rapports mutuels ; et même lorsqu'ils raisonnent simplement par analogie, c'està-dire en supposant d'emblée que de certaines règles, une certaine intelligence, régnent dans le monde physique. Loin de prouver ainsi que la nature contredit la loi des causes finales, ne montrent-ils pas plulot qu'ils se démentent eux-mêmes ; qu'au fond ils professent aussi ce qu'ils appellent un |)réjugé métaphysi(|ue, et que leur opposition immodérée n'est elle-même qu'une prévention de système?
Contre Bullbn et d'Alembert, Reimarus va donc soutenir ces trois articles : 1" que les causes finales ont un fondement aussi solide dans la nature que dans la raison ; 2" qu elles sont utiles aux sciences naturelles, en conduisant à d'importantes découvertes ; 3"" qu'en tout cas, il est permis aux philosophes de les mettre en lelation avec les vérités de l'histoiie naturelle.
Suivons-le dans le développement de ces propositions , qui semblent n'avoir encore rien perdu de leur valeur.
La nature des corps, dit Reimarus, autorise et sug-
» Religionnat.,\\\ § la.
gère elle-même l'idée et l'usage des causes finales. Nul objet inanimé ne peut se comprendre qu'autant qu'il est rapporté aux êtres vivants, et par son existence et par sa constitution. Ce genre de rapport est-il arbitraire, moral et non pas physique , comme on le prétend? Mais Butlon lui-même avoue que, par ses organes, ses facultés, ses penchants, l'homme a une convenance manifeste avec le monde qui l'entoure. Cette convenance ne viendrait-elle que de l'organisation, ou même de rima2;ination humaine ? Non, car les objets qui forment l'autre terme de ce rapport sont réels, ont des forces et suivent des lois. Ils sont tellement réels que nos inclinations et nos pensées ne peuvent ni les faire , ni les défaire , ni même les modifier essentiellement. Il y a plus : quoique ces objets soient nécessaires à la vie de l'homme, ils n'ont pourtant de sens et de destination que par l'utilité dont ils sont pour cette vie ; ils n'ont qu'une perfection externe et relative , c'est-à-dire subordonnée , proportionnée au bien de l'humanité. N'en résulte-t-il pas que cette perfection, encore qu'elle soit relative à nous, est antérieure à notre existence , indépendante de notre volonté , et par conséquent inhérente à la nature des choses ? Ou deviendrait-elle arbitraire , imaginaire, dès que nous commençons à la sentir et à la comprendre ? S'il en était ainsi , la seule connaissance du rapport de cause et d'effet rendrait également factice ou fictif ce rapport si indispensable aux sciences naturelles. Concluons plutôt que la correspondance de notre nature avec celle des objets extérieurs , n'étant pas notre œuvre et ne
DE LA rUlLOSOFIIlE MODERNE.
pouvant pas ôtre celle d'objets inintelligents ou môme inanimés, a été établie par l'artiste du monde, par le constructeur de cette machine immense où les choses sans vie servent aux êtres vivants. Ce n'est pas tout encore : une institution si constante a du se trouver d'abord dans Tinteiligence du Créateur, sous la forme de but, de dessein, et d'un dessein à l'accomplissement duquel concourrait comme moyen le monde matériel tout entier. Les derniers eflets d'exécution , disaient judicieusement les scolastiques , ont été les premiers dans V'inieniiou, ullhnum iîi eœemtlone^ primum in intentione, La raison première, la première cause de cette chaîne de moyens et de fins, il faut donc l'aller chercher dans la pensée du Créateur; ou bien, si vous refusez de remonter jusque-là, ayez le courage de considérer l'univers comme un outil sans but connu, connue un instrument sans utilité connaissable, comme un ouvrage sans destination possil)le et sans auteur véritable.
S'adressant ensuite à ceux qui déclarent les causes finales superflues ou même pernicieuses dans les sciences naturelles , Reimarus commence par une remarque de bon sens. Ici on [)eut trop faire , dit-il ; on peut aussi ne pas faire assez. On fait trop en prétendant que Ton connaît tous les genres de destinations assignées aux êtres vivants , par cela seul que Ton aperçoit le but général des choses créées. On oublie alors que les fins particulières des espèces diverses, et même des divers individus, peuvent être atteintes par des moyens infiniment variés. On oublie surtout que notre raison
ne suffit pas pour résoudre tous les problèmes relatifs aux intentions divines par une seule notion , celle du chemin le plus court ou du moyen à nos yeux le plus simple. Mais on ne fait pas assez , lorsqu'on avance que le principe des causes finales, quelque étroitement qu'on l'unisse aux éléments certains de l'histoire naturelle, ne peut nous aider en aucune recherche scientifique. Qui ne sait, au contraire, par d'illustres exemples , combien ce principe a contribué à la découverte des plus importantes vérités. Ce fut la ferme conviction de la sagesse de Dieu , manifestée et appliquée dans l'organisation et le gouvernement de la nature, qui dirigea Philolaiis et Copernic, Colomb et Kepler, Leibniz, Newton, les Bernoulli. C'est grâce à cette conviction que la science est arrivée a connaître le mouvement de notre globe, celui de la lumière de notre atmosphère, l'existence du Nouveau Continent, l'aplatissement polaire, l'équilibre et les rapports respectifs des planètes, l'échelle continue des êtres, le plan simple de la nature, l'unité du genre humain \ Pour découvrir ces faits capitaux, les inventeurs étaient partis, non pas du hasard , mais de diverses maximes religieuses et raisonnables à la fois , qui peuvent toutes se réduire à celle-ci : rien n'existe en vain , mais tout suppose une destination bienveiUante et sage, qu'il importe de constater positivement.
* Pour savoir à quel point Butîon lui-même est conduit, h son insu, par le principe des causes llnales, en jetant les fondements de la physiologie et en précédant Camper, Blumonbach et Cuvier, il suffît de lire rattachante et savante étude sur les Travaux de Buffon par M.Flourens.]
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Toutefois, alors même que les causes finales seraient inutiles aux sciences, qu'est-ce qui pourrait empêcher le savant de les combiner avec l'étude de Thisloire naturelle ? Cette combinaison est-elle désirable, inévitable même ? Oui , parce que personne ne comprend un objet qu'après en avoir aperçu la cause, et parce qu'une cause efficiente n'est pas intelligible par elle-même , mais a besoin , pour le devenir, que l'on sache pourquoi elle agit, à quoi ses opérations doivent aboutir ou concourir. L'histoire naturelle nous pousse donc ellemême à une recherche plus haute. Est-ce connaître sufiisamment la nature de^ plantes , la structure des animaux, que d'en voir les éléments et les parties, sans en apercevoir l'usage et le but? L'araignée file sa toile où elle peut, la cigogne émigré dés qu'arrive une certaine saison : à quelle fin? Un artiste tellement initié à la composition d'un ouvrage qu'il pourrait l'imiter et le reproduire exactement, serait-il cru , s'il prétendait qu'il n'en connaît pas la destination? Il en est ainsi de l'ouvrage qui s'appelle univers. Bannissez-en toute idée de dessein, vous n'y verrez plus de liaison aucune , nulle dépendance mutuelle. Vous n'y pourrez plus voir que du chaos, qu'une succession inintelligible de formes et de mouvements, qu'une suite de phénomènes géométriques et mécaniques , ou si l'on veut, de causes aveugles, incapables d'expliquer la position propre et l'influence lespective des choses. Alors, plus de perfection ni externe ni interne; plus aucun de ces plaisirs que produit la vue de l'ordre et de la beauté; plus de repos d'esprit, plus de paix d'àme.
Rappelez, au contraire, la notion de dessein, et l'énigme pourra être devinée. Le monde vous apparaîtra comme l'habitation de toutes espèces d'êtres vivants , faite pour leur développement et leur bien. Vous comprendrez pourquoi vous êtes placés au milieu d'une multitude de corps qui ne jouissent pas pour eux-mêmes de leur existence; pourquoi l'univers est divisé en tant de parties dont la figure est uniformément ronde ; pourquoi toutes ces sphères sont rangées dans tel ordre et à telle distance respective, sous l'empire de telle force, de telle loi ; pourquoi une sphère lumineuse se trouve entourée de plusieurs sphères opaques ; pourquoi cellesci parcourent les alternatives de nuit, de jour, des saisons, nagent dans un éther subtil, et se couvrent d'une vapeur plus dense et de plantes variées; pourquoi les organes et les instincts des êtres vivants sont disposés et dirigés d'une façon particulière ; pourquoi ces êtres expriment ensemble tous les genres possibles de vitahté, en même temps qu'ils composent une chaîne continue, où il ne manque point d'anneau, où chaque anneau se trouve doué de la puissance de goûter la vie qui lui est propre et de remplir la destination qui renferme son bonheur.
Ce que Reimarus répond à Maupertuis achève de justifier le principe qu'il vient de défendre contre d'Alembert et ButTon. « Notre intelligence est trop faible, avait dit le spirituel auteur de VEssai de Cosmologie y pour connaître la destination des choses, les rapports qu'elles ont entre elles et avec le tout. » Faux raisonnement ! De ce que l'on ne peut connaître
DOCTRINES IIELIGIEUSES
tous les rapports des clioses avecrensemble, toutes les parties de leur destination, suit-il en elFet qu'on n'en puisse rien savoir absolument ? Ne voit-on rien, parce que Tonne voit pas distinctement chaque détail? 3Iais qui ne voit pas l'usage général du soleil, ou l'utilité des membres de notre corps?... « Cependant, reprend-on, vous prêtez souvent à Dieu des intentions humaines, indignes de sa majesté- Quoique l'on puisse admettre que tout doit avoir une destination, conunent la déterminer?... » A quoi Reimarus réplique ainsi : Dieu n'a pas caché son action, du moins en ce qui touche ces desseins importants que l'entendement le plus sinq)le est en état de lire avec clarté. On abuse de ce genre d'inductions, sans doute; mais Caut-il pour cela s'en abstenir totalement ? Si je ne comprends pas chaque page d'un livre instructil", je ne m'interdis pourtant pas de l'étudier , je suis même sûr de n'en avoir pas moins saisi l'esprit et les idées fondamentales. Circonspection, prudence , patience, voilà les conditions qui font éviter l'abus et qui fortilient le bon usage... « Vous vous perdez, objecte-t-on enfin, dans la recherche de bagatelles qu'il faut laisser à ceux qui n'en sentent pas la frivolité \.. » Si les défenseurs des causes finales peuvent aller trop loin à cet égard, leurs adversaires se trompent encore davantage, en qualifiant de bagatelles les détails minimes de la création, ce monde des infiniment petits, qui ne révèle pas moins que le morde des iuliuiment grands la sagesse et la puissance du Créateur. Rien de ce qui se rapporte au
* Maupcrtuis, Essai de Cosmologie^ p. 7, 25.
plan de la création n'est petit ou méprisable. L'intelligence divine ne serait plus divine , si elle ne paraissait pas dans les moindres coml)inaisons de la matière et de la vie. Pourquoi nous blâmer de ce que nous considérons la toile d'araignée comme un indice de la perfection créatrice ? Cette toile qui vous fait rire atteste un art accompli, relativement à la conservation de son ouvrière; et puisque l'araignée n'a appris cet art de personne et ne l'a pas inventé d'elle-même, ne l'a-t-elle pas reçu, pour lui tenir lieu d'intelligence, d'une main invisible qu'il est dilficile de méconnaître et de mépriser i ?
Lorsqu'on descend du dessein général de la création à la considération des desseins particuliers, Reimarus le fait remarquer plus d'une fois, on peut se tromper de deux façons. D'abord quand, de l'utilité manifeste d'un objet, ou induit qu'il ne saurait avoir aucun autre usage : en eliet, une même organisation comporte plusieurs sortes d'applications. Ensuite, quand on se guide uniquement par l'analogie qu'un objet présente avec d'autres objets : la ressemblance des choses naturelles n'admet-elle pas bon nombre de divergences ? Mais on s'égarerait bien plus en concluant que la nature produit des objets qui sont sans utilité, sans but aucun. Une règle fort sûre peut nous conduire ici comme en tout genre de causes : nous ne pouvons être certains d'avoir saisi la fin réelle d'une existence, et sa convenance spéciale, que là où le contraire est évidemment impossible. Cette règle, Reimarus l'applique, par
* Reimarus, Religion naiur.y IV, § 13.
exemple, en disant : les planètes ont des habitants, parce qu'elles ont dû être créées pour servir de siège à des êtres vivants ; les animaux ont vie et àme, parce qu'ils ont Ues organes, c'est-à-dire des instruments faits pour sentir et agir.
Après avoir détruit les plus fortes objections, Reimarus entre en matière , c'est-à-dire essaye de faire voir, appuyé à la fois sur le principe des causes finales et sur la constitution du monde animal, que Dieu a tout organisé pour les êtres vivants, et a créé les êtres vivants pour leur bien. Cette vaste et simple induction, il la développe, à travers deux savants morceaux, par une série d'observations naturelles du plus haut intérêt. Le point dont il y part, c'est qu'il existe un monde physique, composé d'animaux et d'hommes. Ces hommes, ces animaux ont eu un commencement, comme ils auront une lin, puisque tous ceux qui ont existé avant eux sont nés et morts. Ils ont du commencer, non-seulement quant à leur individualité, mais quant à leur espère. A l'origine de chaque race se doit trouver un premier couple. Userait absurde nonseulement d'admettre une série infinie de générations antérieures sans génération primitive , mais de mépriser les témoignages de l'histoire universelle, d'après lesquels notre globe, d'abord désert, vit ses habitants se disperser peu à peu sur toute sa surface, ses langues et ses arts sortir d'une même souche et se tenir comme les branches d'un même arbre. Mais si les êtres animés ont conuncncé, de qui ont-ils reçu la vie? Ou du monde purement matériel et inanimé, ou
DE LA PHlLOSOrniE MODERNE.
d'un principe distinct et indépendant de ce monde. Or, il est aisé de se convaincre que leur naissance n'est pas due à la matière brute. On disserte beaucoup sur ce qu'il a plu d'appeler génération équivoque^ sur une théorie de production selon laquelle la chaleur du soleil, en faisant fermenter le limon, engendrerait spontanément des êtres vivants et organiques. On prétend aussi qu'il y eut de toute éternité , pour chaque espèce d'animaux, des œufs, des semences nettement déterminées. On suppose même que l'aveugle hasard puisse à lui seul composer des corps où brille un art infini, une intelligence accomplie. Mais ces hypothèses font-elles autre chose qu'éluder ou aggraver la difficulté ? Le soleil ne saurait tirer du limon terrestre les éléments qui n'y sont pas contenus : la terre est la nourrice, mais non la mère des hommes, et le soleil n'est que leur instituteur. On ne conçoit pas non plus que les œufs primitifs, les essences spermatiques, s'il y en eut jamais, se soient formés eux-mêmes. On ne comprend pas, enfin, que le hasard ait partout établi de l'ordre, en faisant en sorte que toute chose réponde à une intention et réalise un dessein marqué. Ce n'est donc pas la masse matérielle, c'est un principe tout différent, qui est l'auteur des êtres animés.
Loin de se borner à cette première exposition, Reimarus montre avec plus de netteté encore que le monde brut , auquel seul on s'obstine à ramener l'existence des êtres vivants, est en lui-même inerte ; et que s'il se meut, c'est à la manière d'une machine qui reçoit l'impulsion et dont les moindres mouvements
se rapportent à un but qui lui est étranger. En effet, si le but de ce vaste mécanisme appartenait à la matière môme, celle-ci aurait en elle toute sa destination et manifesterait une perfection interne, une sensibilité, une intelligence, une volonté propres. Mais c'est l'inverse dont elle fait preuve. La perfection dont elle est susceptible est toute relative, et la lin où elle est forcée de tendre se trouve hors d'elle, dans les êtres vivants qui s'en servent : elle n'a de valeur qu'à proportion des avantages qu'elle procure aux animaux et aux hommes. Ceux-ci renferment seuls la raison des propriétés et des déterminations qui appartiennent à la nature '. Aussi, en considérant les êtres vivants, a-t-on le droit de les séparer du monde purement matériel, lequel peut exister sans eux , comme une maison sans habitants.
De là que suit-il à l'égard du principe qui est tout à la fois cause du monde inanimé et auteur des êtres animés? Ceci d'abord : c'est que Dieu créa l'un pour le bien des autres. Puis, qu'il n'est pas possible de comprendre le rapport du monde inanimé au monde vivant, ni la présence de tous deux , sans admettre l'existence de Dieu, c'est-à-dire d'un Être qui voulait non-seulement que les deux ordres de choses fussent, mais que l'un eut avec l'autre une constante relation de moyen à fin. En d'autres termes, s'il y a des riipports de dessein dans la natu; , la nature a pour auteur un Etre intelligent ; s'il n'y en a point, le nom de Dieu ne signilieiplus rien du tout ".
Après s'être assuré ainsi de l'existence de Dieu, après
i m* Traité » IV' Traité.
avoir acquis le droit de considérer les desseins de la nature comme des intentions divines, Reimarus essaye d'exposer en détail les vues particulières de Dieu sur le règne animal. Il l'essaye, autant pour tracer une image plus vive de la sagesse, de la bonté, de la puissance du Créateur, que pour peindre plus éncrgiquement le but même de la carrière humaine. L'espace ne nous permet pas de suivre ici les beaux et solides développements, où il nous représente les animaux prvésde raison, tantôt se conservant et se défendant^ tantôt se reproduisant et se propageant, mais déployant toujours des instincts étonnants, des facultés si pleines d'art et de prévoyance, des habitudes si heureusement uniformes et régulières, qu'un artiste unique et tout sage pouvait seul les en doter primitivement. Bornons-nous à résumer quelques-unes des maximes qui découlent de ces développements, et qui expriment avec simplicité les règles auxquelles la cosmologie avait donné tant de titres singuliers, telles que lois d'économie, de continuité y de variété infime,
i . Les choses inanimées, ainsi que les propriétés et les opérations qui les caractérisent, n'ont point de perfection interne, c'est-à-dire ne sont ni par elles-mêmes ni pour elles-mêmes, mais existent toutes à cause et en vue des êtres vivants.
2. Le corps d'un être vivant ne tient pas en luimême la raison de son existence et de son organisation : il a été formé en considération de l'âme qui le vivifie et qui marque seule la destination spéciale d'un être.
se rapportent à un but qui lui est étranger. En eflet, si le but de ce vaste mécanisme appartenait à la matière môme, celle-ci aurait en elle toute sa destination et manifesterait une perfection interne, une sensibilité, une intelligence, une volonté propres. Mais c'est Tînverse dont elle fait preuve. La perfection dont elle est susceptible est toute relative, et la lin où elle est forcée de tendre se trouve hors d'elle, dans les ctres vivants qui s'en servent : elle n'a de valeur qu'à proportion des avantages qu'elle procure aux animaux et aux hommes. Ceux-ci renferment seuls la raison des propriétés et des déterminations qui appartiennent à la nature '. Aussi, en considérant les êtres vivants, a-t-on le droit de les séparer du monde purement matériel, lequel peut exister sans eux , comme une maison sans habitants.
De là que suit-il à l'égard du principe qui est tout à la fois cause du monde inanimé et auteur des êtres animés? Ceci d'abord : c'est que Dieu créa l'un pour le bien des autres. Puis, qu'il n'est pas possible de comprendre le rapport du monde inanimé au monde vivant, ni la présence de tous deux , sans admettre l'existence de Dieu, c'est-à-dire d'un Être qui voulait non-seulement que les deux ordres de choses fussent, mais que l'un eut avec l'autre une constante relation de moyen à fin. En d'autres termes, s'il y a des rapports de dessein dans la natur ^ la nature a pour auteur un Etre intelligent ; s'il n'y en a point, le nom de Dieu ne signifie, plus rien du tout \
Après s'être assuré ainsi de l'existence de Dieu, après
» ni» Traité « iv Traité.
avoir accjuis le droit de considérer les desseins de la nature comme des intentions divines, Reimarus essaye d'exposer en détail les vues particulières de Dieu sur le règne animal. Il l'essaye, autant pour tracer Une image plus vive de la sagesse, de la bonté, de la puissance du Créateur, que pour peindre plus éncrgiquement le but même de la carrière humaine. L'espace ne nous permet pas de suivre ici les beaux et solides développements, ou il nous représente les animaux prvésde raison, tantôt se conservant et se défendant, tantôt se reproduisant et se propageant, mais déployant toujours des instincts étonnants, des facultés si pleines d'art et de prévoyance, des habitudes si heureusement uniformes et régulières, qu'un artiste unique et tout sage pouvait seul les en doter primitivement. Bornons-nous à résumer quelques-unes des maximes qui découlent de ces développements, et qui expriment avec simplicité les règles auxquelles la cosmologie avait donné tant de titres singuliers, telles que lois tVéconomie, de continuiléy de variété infinie,
1 . Les choses inanimées, ainsi que les propriétés et les opérations qui les caractérisent, n'ont point de perfection interne, c'est-à-dire ne sont ni par elles-mêmes ni pour elles-mêmes, mais existent toutes à cause et en vue des êtres vivants.
2. Le corps d'un être vivant ne tient pas en luimême la raison de son existence et de son organisation : il a été formé en considération de l'âme qui le vivifie et qui manjuc seule la destination spéciale d'un être.
DOCTRINES RELIGIELSES
3. Les forces et les lois de l'ànie se rapportent toutes à un mode précis d'activité, de perfection propre, de bonheur individuel.
A. Rien ne se fait donc en \ ain ; mais tout ce qui arrive accomplit une intention quelconque du Créateur, toujours relative au bien des êtres vivants.
5. Tout ce qui est visiblement compris dans le plan général de la création, et en même temps conforme aux perfections que la raison est forcée d'attribuer à Dieu, peut donc se regarder comme une intention ou une œuvre divine.
6. Le trait distinctif de la sagesse et de la bonté divines, c'est de choisir les moyens les plus sinjples et les plus aisés pour atteindre la meilleure fin.
7. Plus est grande la variété des êtres vivants, la simplicité des moyensque réclame chaque forme d'existence, rinlelligence qui se manifeste dans l'accomplissement des destinées, plus Tintention parfaite de Dieu est éclatante. Aussi cette intention ne t'rappe-t-elie nulle part plus vivement que dans l'industrie spontanée des animaux déraisonnables.
En passant du règne animal à l'honune et à son âme, Reimarus s'attache à définir, comme principal caractère de notre espèce, la raison, cette faculté qui nous permet de dépasser le présent, de faire revivre le passé, d'anticiper sur l'avenir, de goûter une multitude diverse de plaisirs spirituels. N'est-ce pas la raison qui nous montre la Providence au fond de ces soins assdus que prend la nature pour la conservation et le bonheur des êtres vivants? C'est la raison qui nous
rassure, en prouvant que les maux allégués contre la Providence révèlent un but salutaire, dès qu'ils sont pris isolément. C'est la raison qui nous représente l'immortalité comme possible pour des âmes essentiellement simples, et même comme nécessaire dans une économie où il ne peut y avoir aucun être inutile ou sans but. Si notre désir de savoir et de félicité n'est pas satisfait, la bête, n'ayant pas de contradiction dans sa destinée, est plus heureuse que l'homme. La disproportion qui se rencontre souvent entre le mérite et la récompense, n'exige-t-elle pas aussi une réparation future ? La raison enfin, pour dernier service, nous fait aimer et apprécier la religion, en nous convainquant que la piété, loin de s'opposer à la jouissance des biens terrestres, y ajoute plusieurs sortes d'avantages et particulièrement celte tranquillité d'àme sans laquelle nul plaisir n'est durable '. . . Pourquoi Reimarus, arrivé dans ses inductions à ce terme élevé, ne fait-il point un pas de plus? Pourquoi ne va-t-il pas aussi loin que les platoniciens et les chrétiens, jusqu'à nous montrer que, tout étant fait pour le bien de l'homme , et l'homme luimême étant fait pour le bien souverain, c'est en Dieu que l'humanité doit chercher et trouvera seulement sa fin dernière, la consonuualion de son savoir et de son bonheur? Pourquoi s'abstient-il de faire voir que le principe efficient du monde est aussi le principe de la perfection, la suprême cause finale des êtres intelligents; et qu'aspirer aune félicité digne de ces êtres, c'est vouloir s'unir à la Divinité même?... Pourquoi Reimarus
t X» Traité.
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ne va pa? jusque-là ? C'est que les meilleurs esprits payent tribut aux i^oùts, aux (lofauts de leur siècle. C'est qu'en IToO on s'inquiétait i)eu de répondre à cette question de Pascal : « Si riioinnie n'est fait pour Dieu, pourquoi n'est-il heureux qu'en Dieu ? »
En compensation, voici sept éditions, la dernière de 1798, témoin de l'influence exercée par les pensées de Reimarus en Allemagne. Kant ne fut pas seul rempli d'estime pour le naturaliste de llambouri;. La dernière des écoles enfantées par la révolution kantienne, l'école de Hegel, ie regarde encore, non-seulement comme un des hommes les plus éclairés du dernier siècle, mais comme la perfection du l)on sens, comme le savant, dit M. Rosenkranz, « le plus habile à tenir léte aux sophismes anglais et français, en même teujps qu'à remarquer la profonde et éternelle présence du Créateur dans la nature'. » Il est permis de conjecturer que Hume lui-même subit cette action en quelque chose, grâce à une bonne traduction anglaise ' : du moins est-il certain qu'il modilia vers la fin plusieurs de ses idées favorites, en les rapprochant des croyances de Reimarus. Ainsi, (hins ses fameux Dialogues sur la religion naturelle, l'ingénieux scepticiue avoue qu'il faut faire violence à la raison pour ne pas reconnaître immédiatement dans Tordre du monde les desseins
* Voyez M. Rosenkranz, Hist. delaphil. de Kant, p. 74 sqq.
« Wynne la publia souscetitro : The principal tndhs of natural religion, defendedand illustrated by II -S. Reimarus {LouàvQS. 1766, 8). Cette version, un peu abn'i^ée, est inférieure à la traduction hollandaise, que le professeur Lulofs de Leyde avait enrichie de notes précieuses : De voornaamste Waarhedpn van den natuurlyken ^or/j-/)i>nç^ (Leyde, 1758, 8.)
d'une première cause. Les objections contre les causes finales, dit-il, sont en définitive des chicanes, des sophismes, des disputes de mots ' ; et à parler avec sincérité, les réflexions et les études de l'homme sont secrètement dirigées ou soutenues par cette conviction que la nature est l'ouvrage d'un auteur parfaitement intelligent*.
Quoi qu'il en soit, l'Allemagne considéra longtemps, de plein droit, le volume de Reimarus comme le centre et le modèle des travaux sans nombre où le théisme contemporain, avant d'être secouru par les belles conquêtes de la géologie, s'attachait à démontrer la Providence à l'aide des sciences naturelles. Selon ses compatriotes, si Reimarus, par le style, était inférieur àFénelon, à ce penseur inspiré d'Homère et de Platon, à ce peintre enchanteur de l'aimable et naissante nature, il le surpassait par la précision et l'abondance de ses connaissances en histoire naturelle; autant peutêtre que le beau livre de l'évêque français avait laissé derrière lui l'ouvrage que les Anglais y comparaient, l'Antidote contre V Athéisme du subtil et tendre Henri More. C'est le lieu de nommer les principaux de ces habiles et pieux interprètes de la création au XVHI' siècle ; les principaux seulement, tant leur nombre est étendu. En Angleterre et en Hollande, les plus connus sont Rey et Derham, Nieuwentyt et Paley ; en France, ou du moins en langue française, Fontenelle, Réaumur,
» Dialogues concerning natural religion, by David Hume. P. lli, 130, 1 35. « Mère cavils and sophisnis. »
> A first intelligent Author, p. 131.
Charles Bonnet, Abraham Trembley et même Tadroit auteur de la Chefiilk à saule, ce Pierre Lyonnet que louait George Cuvier. Dans la patrie de Reimarus, où l'on est encore plus embarrassé de choisir, bornons-nous aux suivants : Christian Wolf, Fabricius, Lesser, Larabert, Bothe, Schulze, Geltke. Tous les ordres d'existences, toutes les espèces d'êtres, les infinimentgrands elles infiniment petits, les corps organiques et les inorganiques, ceux que l'on observe sans instruments, ceux que
l'on étudie au moyen du télescope ou du microscope, ceux que l'on analyse avec le scalpel ou avec le creuset, tout est exploré, décomposé, pesé, mesuré, décrit, tout est mvoqué en témoignage pour une cause première, pour une intelligence parfaite. Cette théologie universelle de la nature se subdivise alors en vingt théologies spéciales. Le feu et l'eau, les insectes et rhomme,^Ies testacés et les pierres, les plantes et les astres, l'air et jusqu'aux orages, tous les domaines de la création sont forcés de produire un genre de révélation et de dicter un essai de théodicée. De là tant de hvres utiles ou curieux, et tant de titres ambitieux et bizarres : Hydrothéologie, Pyrolhéologie,Lilholhéologie, Testacéothéologie, Insectothéologie, Bronlélhéologie, Astrothéologie, etc.
On s'est moqué d'une ardeur qui dissèque si intrépidement les moindres œuvres de Dieu, afin d'en mieux saisir l'insaisissable auteur. Des théistes même se sont amusés à la tourner en ridicule. Qui ne se souvient de l'injuste jugement porté par Jean-Jacques, mais noblement récusé par l'auteur^ du Génie du Chris-
* Voyez Chateaubriand,!. I. P. I, c. V.
tianisme? « J'ai lu Nieuwentyt avec surprise et presque avec scandale, dit le Vicaire Savoyard. Comment cet homme a-t-il pu vouloir faire un Hvre des merveilles de la nature qui montrent la sagesse de son auteur ? Son livre serait aussi gros que le monde, qu'il n'aurait pas épuisé son sujet, et sitôt qu'on veut entrer dans les détails, la plus grande merveille échappe qui est l'harmonie et l'accord du tout... » Mais ces défenseurs industrieux de la Providence n'avaient pas la prétention d'épuiser leur sujet, ni surtout d'oublier l'harmonie de l'ensemble. Ce qu'ils désiraient, c'était de montrer, à une époque de plus en plus engouée des détails, que l'accord et la sagesse du tout se retrouvent dans les détails, dans les êtres les moins intellectuels, dans les rapports des phénomènes les plus fugitifs, et jusque dans les atomes de Finfiniment minime.
Ce qui prêtait plus justement à la plaisanterie, c'était le zèle des imaginations qui rivalisaient d'invention pour découvrir partout des causes finales et pour en supposer toujours les plus ingénieuses ou les plus puissantes. Les exemples de cette préoccupation abondent, sans que l'on ait à citer le nez de l'homme dont la conformation, disait-on, pourrait bien n'être si particulière qu'à cause des myopes, des presbytes et de quiconque a besoin de porter des lunettes Quelle
peut être la destination du liège, demandaient en vers Goethe et Schiller i, si ce n'est la commodité qu'il offre aux hommes d'avoir de bons bouchons pour leurs
^ Dans \e recueil intitulé Xenien.
bouleilles?... Cette question sulïit pour rappejer les excès de ces recherches, excès inévitables dans un temps où le triomphe de l'éducation consistait à faire également admirer aux jeunes citoyens du monde, aux enfants de l'un et de l'autre sexe, le coucher du soleil et un crapaud, le hrmament et une limace. Mais s'en suit-il, demandait à son tour Keimarus, que cette étude doive elle-même être dédaignée, et qu'il soit sensé de l'abandonner pour toujours ? Les ellbrts d.e tant d'habiles naturalistes avaient beau dégénérer quelquefois en minuties, en observations subtiles ou plates : ils n'en demeuraient pas moins une protestation honorable et imposante dans un siècle engoué de Lucrèce et de Bacon. Ces elïorts n'étaient pas seulement louables et désirables, en présence de ces ardents proscripteurs de la raison divine, des Hume et des d'Holbach; mais ils serviront toujours utilement à l'instmction d'une grande partie du genre humain. C'était là, répétons-le, le sentiment de Kant et de Hegel. Le premier, malgré les objections élevées par luimême, n'était-il pas sincère partisan de ce qu'il nommait la finalité', cette cause intérieure de la beauté des objets, selon lui, non moins que de leur utilité? Le second considérait la téléologie du XYH!*' siècle, connue une préparation indispensable à sa doctrine sur l'organisation universelle ; à cette partie de la philosophie
1 Zweckmœssigkeitj c'est-à-dire que toutes choses se rapportent exactement à quoique but convenable, précis et choisi; qu'elles sont admirablement proportionnées à leur fin, et qu'elles proclament l'empire univeréel d'une loi de sagesse.
naturelle qu'il nommait durement F Or^am'^/we, et qu'il plaçait à la suite de la physique et de la chimie, à titre de couronn(3ment et d'explication de l'une et de Fautre.
Ne taisons aucun reproche adressé aux sectateurs (le Reimarus, à ceux-là surtout qui, comme Basedow, Campe, Salzmann, essayaient de fonder sur ce genre (le théologie un système entier d'éducation, destiné à rivaliser avec les théories pédagogiques de Rousseau. Nous l'avons déjà dit : il leur est arrivé de rabaisser Dieu, ou du moins son rapport avec l'univers. A force de le concevoir comme le type achevé de l'économe, de l'administrateur, ils le représentaient volontiers comme un grand artisan, comme un technologue, ou un manufacturier accompli. En s'habituant à concentrer le but du travail universel dans le bonheur de l'homme, dans le bien-être terrestre, bien-être à la fois décrété par le Créateur et recherché par l'homme, ils avaient parfois l'air de considérer Dieu comme le serviteur, comme l'employé, nous allions dire comme l'obligé de l'humanité. En les entendant, on pouvait élre tenté de croire que Dieu devait savoir gré aux hommes de ce qu'ils lui fournissaient de quoi l'occuper, de quoi exercer son ininiense activité et satisfaire ce besoin de produire et de donner qui domine sa nature paternelment libérale. Il serait fastidieux de rappeler les conséquences que Fégoïsme tirait aisément d'une théorie semblable, et combien il s'en appuyait pour soutenir que c'est adorer et servir Dieu, que de se consacrer scrupuleusement à la recherche exclusive du bonheur
DOCTRINES RF.Lir.IElISES
personnel. Ces conséquences, en effet, furent tirées çà et là par des gens qui désiraient, non-seulement goûter les biens de ce monde, mais les rehausser de certaines émotions mi-religieuses, mi-bucoliques, qu'eût dissipées le sentiment de la sainteté divine et de la responsabilité humaine. Ce sera en partie pour en finir avec ces épicuriens aux pieuses allures, que Kant ressuscitera le stoïcisme le plus impérieux.
Il est également superflu d'ajouter que pareille accusation ne saurait atteindre Reimarus même qui, par sa vie entière , par la résignation merveilleuse dont il combattit, durant de longues années, une santé détestable , fit voir à quel point chez lui Tamour de Dieu était pur et vif. Elle ne peut pas s'adresser davantage à celui de ses amis qu'on a coutume de placer près de lui, au créateur de la critique littéraire des Allemands et à leur Diderot, Lessing. Entre l'humaniste de Hambourg et le bibliothécaire de Wolfenbuttel, il y a cependant bien des ditVérences ; nous ne pouvons en noter ici que la plus saillante. Tout admirateur qu'il était de Leibniz, Lessing l'était plus encore de Spinosa, tandis que Reimarus ne voyait dans le spinosisme qu'une hypothèse niathémalique où l'on suppose ce qui est en question, où l'on glis.-e habilement dans les définitions fondamentales des idées ce que l'on voudrait trouver dans les choses mêmes et ce dont il faudrait d'abord montrer la réalité '. Celte magnifique correspondance des chose», par laquelle toutes, selon Pascal , sont causantes et causées, aidantes et aidées, ces
' T>e$yirincifj.rérit. de In Relig. nalur. 111, 13.
DE LA l'UlLOSOPHlE MODERNE.
rapports prévus, prémé.lités, que Reimarus faisait remonter à un principe distinct de l'univers , Lessmg se les expliquait par l'identité substantielle de l'esprit infini avec l'esprit répandu dans le monde, par l'antique formule de la Grande-Grèce : Tout est un. C'est cette crovance que respire son célèbre écrit de YEdueaUon du genre humain, sur lequel les Saint-Simoniens ont rappelé l'attention publique. On sait qu'il y est question lu. développement spirituel que l'humanité tire de sa propre essence , par la vertu qui lui est inhérente rette vertu, cette essence est, suivant Lessing, le fond même de la religion , et ce fond est simple et éternel comme l'humanité même. Les changements religieux nni s'accomplissent sur la scène de l'histoire sont les modes nécessaires, les degrés, les progrès de cette aspiration intérieure et permanente. D'où il suit que la révélation divine n'est pas une instruction une fois donnée , à jamais close , une institution immobile et pour ainsi dire stéréotype : c'est une force continue , inépuisable , toujours mouvante , dont l'action se règle et varie d'après l'état relatif et changeant des siècles , des nations, des individus. Quand une forme religieuse a perdu sa convenance , c'est-à-dire quand elle ne répond plus aux besoins d'un âge, elle est insensiblement remplacée par une autre forme , par une phase plus exacte et plus complète, ou du moins par une expression plus conforme au génie de l'époque, sinon au Uie immuable de l'homme. Jlais que l'on se garde dé Conclure de là que l'expression abandonnée fût en ellemême fausse et indigne du genre humain ; elle était
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DOCTRINES RELHUEUSES
relativement légitime et vraie^ parce qu'elle était utile en son temps et seule possible alors. L'expression actuelle, dut-elle sembler impérissable , aura le même sort; car elle aussi, usée et dépassée, sera suivie d'une nouvelle forme de croyance et de culte, naturellement assortie aux progrès futurs. Pounpioi donc un troisième Evangile ne viendrait-il pas manifester les vertus les plus secrètes du christianisme , et appliquer son essence la plus intime, la |)lus puissante?...
Quelle que soit la valeur de cette opinion, nous devions la mentionner ici pour deux motifs. Ne prouv et-elle pas d'abord que les esprits alors les plus distingués en Allemagne étaient loin de partager les préventions irréligieuses ou antichrétiennes si communes au XVni' siècle ; et même cette indifférence plus récente , qu'exprime si brièvement un des conducteurs de notre génération, lord Byron, en disant que les religions ont leur tour, <aA:c' iMr turns '? Ne marquet-elle pas vivement un noble effort, celui d'unir le sentiment religieux à tous les genres de i)rogrès dont l'humanité se trouve capable ? Bien comprise, cette idée d'une ascension religieuse, d'une éducation spirituelle du genre humain, pouvait devenir abondante en influences aussi fécondes pour la science que pour la société. En faisant de Dieu le centre invisible ou le terme suprême de l'humanité, elle agrandissait les études et épurait les mœurs, elle élevait la pensée et la civilisation , elle imprimait à toute la destinée, privée et publique , une unité sans inertie et une liberté sans
* ChUd-Harold. G. H.
désordre. Elle avait un autre avantage non moins précieux : elle liait l'avenir au passé, en rendant le présent respectueux pour les traditions, pour les ol)jë<s chers aux générations éteintes. Elle répandait la véritable tolérance, en faisant comprendre à chacun comment des croyances nées à des époques très diverses peuvent vivre cote à côte dans un grand État ou dans une vaste association de peuples, telle que l'est l'Europe moderne ; comment elles se doivent un respect mutuel, étant toutes obligées de s'appuyer sur la justice qui, suivant Fénelon, «garde le retranchement impénétrable de la liberté du cœur,» et de fuir l'intcrvenlion de ce la force qui ne fait que des hypocrites et met la religion en servitude. » Cette idée de l'éducation religieuse de l'humanité , entiri , a un dernier mérite en ce que, non-seulement elle dispose l'homme à chercher dans l'histoire de son espèce l'action constante , quoique variée , de la divine Providence , menant l'homme qui s'agite, ditBossuet; mais à diriger sa propre activité vers l'accomplissement de ces desseins sublimes pour lesquels un Dieu sage et bon devait nous faire naître et respirer, pour lesquels , tant ils remplissent l'àme de courage, nous savons parfois souffrir et mourir. Cette expre^ssion de Lessing, rapprochée du sens où l'avaient prise plusieurs Pères de l'Église, est donc aussi une manière de démontrer l'existence de Dieu. Comment le genre humain aspirerait-il sans cesse à s'élever à une plus haute notion de la Divinité , à une plus pure adoration, si la Divinité elle-même n'avait mis dans notre àme le désir de la mieux connaître et mieux
aimer ? Évidemment, celui qui nous fait tendre à cette fin, sous mille formes et rapports, dans tous les champs de notre activité, est cette fin même. 3Iais si nous sommes faits pour lui, si nous marchons vers lui, malgré nous souvent, nous sommes aussi faits par lui, nous venons de lui. Les plus belles parties de notre destinée, celles qui nous rapprochent de notre principe éternel , celles qui reflètent des qualités appartenant à un monde immatériel, à la perfection morale, sont donc non-seulement notre titre d'honneur, mais le plus ferme soutien de nos espérances , la raison innée de notre contiance en Dieu. Leibniz ne se trompe donc pas : dernière cause finale de Thumanité, Dieu en est aussi la première cause efliciente. Le mot de Dieu est Tunique réponse à donner à ceux qui demandent : d'où venons-nous? parce que seul il répond à cette autre question : où allons-nous ?
LivRt: m.