‹ Histoire critique des doctrines religieuses de la philosophie moderne [microform]Chapitre 20 sur 54 · IH · texte numérisé non relu

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L'immutabihté divine, par exemple, combattrait-elle la puissance de créer et de conserver? Nullement. Il y a contradiction là seulement où une réahté se trouve associée à son opposé, où des déterminaûons positives se trouvent alliées à des attributions contraires. Or, comme les perfections dont l'esprit humain est obligé de revêtir la nature divine sont toutes élevées au degré suprême, elles se confondent, en se confirmant, au sein de l'infini : elles sont toutes également souveraines et nécessaires, toutes des faces diverses de la même perfection. De même qu'il ne peut pas y avoir deux êtres absolus, de même on ne saurait conci3voir plusieurs perfections absolues se heurtant ou se démentant mutuellement. Au reste, supposé même que notre intelligence ne parvienne pas à déterminer comment tel attribut de Dieu peut s'accorder avec tel autre ; supposé que nous ne connaissions la nature divine qu'imparfaitement et par fragments, c'est-à-dire, qu'à l'aide des analogies, des affinités qu'elle offre avec notre propre nature : cela autoriserait-il les sceptiques à soutenir qu'il est impossible de rien savoir de l'existence et des perfections de Dieu? Le genre humain et une raison intègre arrivent à une conclusion tout opposée. Non-seulement l'homme est admis à deviner ce qu'il y a d'essentiel dans la nature divine, mais il est tenu de chercher toujours à la mieux connaître, puisqu'il ne peut s'empêcher de s'en occuper. Lorsqu'un homme sensé se voit poussé et presque condamné à une recherche pareille, il se persuade sans hésiter qu'il y est destiné, et que la puissance

qui l'y appelle lui a donné la force de s*y livrer avec fruit.

Telles étaient, en abréi!;é, les réponses principales que les théistes du XYlIl*' siècle faisaient aux sceptiques français. S'il ftillait les apprécier ici, il ne sérail pas dillicile de faire remarquer que c'est par la réserve, et non par la hardiesse, qu'elles se distinguent. On les a ridiculement (axées de témérité, tandis qu'il convenait de les accuser d'une certaine défiance à l'égard du témoignage interne de la raison, du témoignage que les sceptiques eux-mêmes n'osaient pourtant récuser tout à fait. Quoique excellentes en ce qu'elles donnaient, elles ne donnaient pas assez. Elles manquent de rigueur à la fois et de profondeur , puisqu'elles n'entrament pas leurs antagonistes jusqu'au terrain où Descartes les avait forcés de le suivre. Ce qu'a d'invincible le Je pense Dieu, donc Dieu existe, devait être franchement établi, en même temps qu'ac^^ommodé à la situation particulière du théisme contemporain. Les nombreux héritiers de cet attachant et vigoureux Bayle, qu'ils appelaient eux-mêmes un hretteur de raisonnement, ne devait-on pas les contraindre à reconnaître qu'il y a une sorte de solidarité entre l'autorilé de l'idée de Dieu et celle de la raison humaine ? Ne pouvait-on pas, avec l'instrument qu'ils employaient eux-mêmes et qu'ils n'eussent pas consenti à quitter, leur faire voir que, si l'idée de Dieu est un non-sens, la raison qui la forme si irrésistiblement n'est elle-même qu'une ouvrière d'absurdité, qu'une merveilleuse capacité «l'erreur, (jui ne sort de l'ignorance que pour

se plonger dans l'illusion et dans l'incertitude? Comme les attributs de Dieu correspondent visiblement aux conceptions fondamentales de la raison, le doute qui ébranle les uns, mine les autres ; et la perte de ces conceptions primitives et universelles serait la ruine, non-seulement de la science, mais de l'ordre social. Ou la raison peut concevoir un rapport entre Dieu et le monde, ou elle ne peut rien connaître sérieusement : voilà l'alternative qu'il fallait proposer aux sceptiques. Les pyrrhoniens de l'antiquité avaient eu le triste courage de faire leur choix, en affirmant que la raison ne peut rien affirmer du tout. Ceux du XVIIP siècle étaient moins résolus, quoique tout aussi ardents, comme dit Montaigne, à bâtir de Vignorance une si plaisante science. L'exemple de Kant, après celui de Hume, montrera combien à cet égard le pyrrhonisme moderne était inférieur à l'ancien, et combien il devait l'être, par le simple etîet des différences de race, de religion, de civilisation.

Aussi la plupart de ces sceptiques avaient-ils, pour parler avec Diderot, une doctrine interne : c'était d'ordinaire le naturalisme, se présentant sous deux aspects. La minorité donnait pour cause à l'univers le hasard, ce quelque chose de fortuit et d'aveugle, que les anciens nommaient la fortune, que nous désignons par un vocable emprunté aux Arabes, dit-on, mais dont il serait impossible de décrire la nature ou I3 lois. La majorité, plus raisonnable ou plus conséquei-ie, ramenait toutes choses à l'empire absolu du destin, de la nécessité, d'un enchaînement fatal et machinal, sans

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origine et sans iiu, sans intellii^encc et sans liberté, mais éiralement insurniontahle, é2:alenient sonveraiii dans le monde moral et dans le nionde physique. Combien, an premier coup d'œil, le partisan du hasard diffère du défenseur de la nécessité ! Selon le premier, tout peut ou pouvait arriver, puiscpril n'y a ni cause, ni loi, ni dessein, mais qu'un coup de dé est l'image du mouvement universel , de rai2:régation el de la marche des atomes, c'est-à-dire de toutes choses : Aléa jactaî Suivant le second, tout doit ou devait arriver, puisqu'il n'y a d'autre cause, d'autre loi que l'inllexible et irrévocable mécanisme de la fatalitt^, sorte de roue qui ne cesse pas de tourner et qui écrase tout ce (jui tenterait de lui résister. Mais la théologie qui dit : Le hasard veut, et qui se résume en Peut-être^ ne saurait aboutir à d'autres etTets moraux que les résultats produits par la théologie du Parce que, par celle qui pi été la volonté à la force des choses, à la destinée, et qui n'a que cette devise : // faut. Si Tune adore une Nature capricieuse, aventureuse, en quelque sorte écervelée, l'autre proclame une Nature sévère, inexorable, que rien ne peut détourner d'une marche éternellement fixe et impitoyable. Mais l'une et l'autre n'avouent qu'une seule puissance , qu'une seule divinité , le monde visible et matériel, Vis constlii cxpers, et par conséquent, nient le monde invisible et moral, le monde où règne un Dieu-Esprit, ce Dieu que Robinet consentait à tolérer sous le titre de Dieu inconnu, Deus ignolus * !

* Voyez Robinet, Deln Nature. T. T. P. I, rh. i sqq.

Ce serait mal employer le temps que d'exposer les principes cosmologiques des apologistes du hasard. Il sufïira de rappeler qu'au XVII' siècle Gassendi les avait renouvelés en France, et que La Mettrie les voulait réchaulï'er pour l'instruction du XYIil' siècle, c'està-dire d'une génération qui se moquait des atomes crochus d'Épicure aussi volontiers que des monades de Leibniz. Les admirateurs de Lucrèce convenaient euxmêmes que sa cosmogonie ressemble foit à une brillante fiction. Ces atomes en nombre infmi, remplissant primitivement et de toute éternité un espace immense et vide; leurs formes, leurs propriétés, leurs allures bizarres, tout cela, avouait-on, témoigne seulement de l'état d'ignorance où les sciences physiques se trouvaient chez les Grecs et à Rome. A[)rès les fines ou profondes obser\ations d'un Cicéron, d'un Fénelon*, il était diiîicile de ne pas reconnaître que cette force inconnue, originellement occupée à modifier la direction primordiale des molécules, était d'autant moins propre à expliquer la naissance et la constitution des choses , que l'on ne savait pas si cette force appartenait aux molécules mêmes, ou à quelque autre élément ; ou plutôt, que Ton connaissait bien la répugnance des épicuriens à considérer le hasard comme une force. Mais il s'agissait de sauver une théorie qui a rendu de si grands services à l'humanité et qui l'honore tant! « Les dieux, s'il y en a, vivent hors du monde, ne s'occupent pas des hommes, et ne songent qu'à goûter

» Cicéron, De Nat. Deor. I, 19, 20; De Finib. bon. et mal. I, 6. Féne- \on. De l'exist. de Dicu.V. I, cli. lU.

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une félicité sans mélange et sans bornes... Ta crainte filles dieux... Une crainte mutuelle réunit et maintient les hommes en société... La peur, enfui, irouverne le monde \ . . » Des maximes semblables devaient être remises en vigueur, et rien ne devait être négligé pour donner une apparence de solidité au système dont elles découlent.

Quand nous prononçons ce mot de hasard^ disaient ses derniers avocats, nous voulons déclarer d'abord que nous n'apercevons nulle part l'influence d'un Être intelligent, agissant selon des intentions, exécutant ce qu'il eut résolu et en la manière dont il l'eut résolu. Nous voulons dire ensuite que nous ne voyons pas davantage l'empire suivi et général de certaines lois, mécaniques ou dynamiques, d'après lesquelles on assure que se développe la nature entière. Nous apercevons, à la vérité, une multitude diverse de phénomènes et d'objets; mais rien ne nous prouve qu'elle se rattache à des forces communes, qu'elle obéit à des causes évidemment etVectives. Si une loi préside à Texistence des êtres que nous connaissons, elle ne saurait résider dans l'action que vous imaginez et qu'il est impossible de constater, de définir. Elle peut consister uniquement dans ces directions confuses, irrégulières, que l'on voit changer sans cesse et varier à l'infini, directions que l'analogie des circonstances permet sans doute de prévoir quelquefois, mais que vous serez toujours incapables de ramener à un ordre prédominant, à une disposition précise et constante. C'est pourquoi nous

* Voyez Lucrèce, Hobbcs, etc.

n'avons garde d'assigner aucune raison déterminée à nul événement, à nul phénomène. Parce que nous avons, aussi bien que vous, l'idée de force ou de cause, nous ne nous croyons pas fondés à penser que nous comprenons la modification qu'une force peut produire, Tempire qu'une cause peut exercer, ni même l'état qui constitue ce qu'on appelle un effet. Qui ose se flatter de savoir ce qu'est l'action réciproque des agents connus de la nature? ou bien, Tintluence de puissances inconnues? Qui donc peut s'estimer capable de prévoir ou d'interpréter les opérations des forces naturelles dans une conjoncture donnée? Est-ce à dire que nous nous avisions de nier que tel efl'et particulier ne soitproduit par une cause particulière, ou plutôt par un concours de circonstances? Nous aflirmons seulement que personne n'est en état de connaître toutes les circonstances dont la réunion imprime à l'etlet un caractère à part, et qu'ainsi personne n'est en état de faire remonter l'effet à sa véritable source. Enfin, mmmez ignorance, si cela vous plaît, ce que nous appelons hasard. Ce qui importe et ce qui est certain, c'est qu'il arrive une infinité d'événements fortuits dont vous ne savez marquer la cause réelle et qui naissent pour vous aussi à l'aventure, à l'aveugle...

Ignorance ou hasard, répondaient les théistes, il n'importe en réalité ; car, de toutes manières , cette loterie universelle est une absurdité, qui se contredit par les termes mêmes où vous la désignez. Une fantaisie aveugle, maîtresse tyrannique, mais ayant pour qualité singulière de procéder très souvent avec un juge-

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ment sublime et d'inspirer à une partie de ses sujets des mouvements de libre volonté!... Soutenir que l'organisation du monde est un arrangement fortuit, une longue suite de caprices et d'a\ entures, c'est heurter tous les éléments de la raison, c'est avancer l'hypothèse la plus invraisemblable qui fut jamais, c'est se faire démentir à tout instant par l'expérience la plus vulgaire, celle qui établit péremptoirement que tout s'exécute dans des conditions et d'après des règles constantes. Au reste, quand môme cette supposition serait moins monstrueuse, et qu'il fut possible d'admettre qu'une simple accumulation ou agrégation de molécules sutlise à former certains composés matériels, à produire certains genres d'objets, elle s'arrêterait évidemment à la partie la moins importante de l'univers, au règne des êtres inanimés. Comment servirait-elle à rendre compte de l'origine des corps organiques, de la vie végétale et animale, de la nature humaine , des facultés intellectuelles et morales, de cet esprit même que vous mettez à la torture pour lui arracher de quoi rendre votre doctrine quelque peu probable? T.a rencontre fantasque d'atomes inertes et inintelligents ferait naître l'harmonie de l'univers, ces proportions et ces convenances admirables, ces symétries et ces sympathies étonnantes, cette intelligence, cette sagesse qui se manifeste partout, en dehors même de la tête et des œuvres humaines ! Mentionner des désordres et des irrégularités, c'est-à-dire des exceptions, des variations, n'est guère d'une stratégie fort habile; car cela prouve que l'on a l'idée d'ordre, de

règle, de rapport nécessaire, l'idée d'intentions formées et de mesures prises par un législateur, par une raison, par un Etre qui nombre, pèse et ordonne, et dont l'existence exchitabsolument celle du hasard. Oui, cette idée domine chez vous à tel point que vous faites suivre au sort même une loi, celle de n'amener que de l'inégal, de l'extraordinaire, de l'imprévu. C'est une chose louable que d'avouer son ignorance, surtout quand elle n'est pas feinte ; mais c'est une chose ridicule, intolérable, que de la changer en divinité, et de prétendre lui immoler tout ce que l'on sait d'une science invincible. Contre nature en physique, cette théorie peut-elle devenir saine en morale? Jamais l'absurde n'amena plus directement l'abject, sous le titre d'Art de jouir Jamais roman inventé au profit du cynisme ne prouva plus clairement quelle étroite relation unit la déraison à la dégradation, quelle dépendance mutuelle joint le paradoxe au sophisme, le sophisme au mensonge, le mensonge à la folie, la folie à l'impudence et à la turpitude... C'est de la démence, s'écriaient d'une commune voix Voltaire et Diderot, en présence des tentatives d'un La Mettriez Monslrum horrendum, informe, ingens, cui lumen ademptum l

C'est précisément sur le rigoureux enchauiement de toutes choses que se fonde l'école qui occupe l'extrémité opposée du naturalisme, et qui tient pour l'abso-

» Voyez , outre VAnti- Lucrèce du cardinal de Polignac , et plusieurs écrits de Bergier et de Gerdil, Ploucquet, Dissert, de vmterialismo (1750), cum supplemento, etc. (1751); Elle Luzac : VJiomme plus que mnchine, Mb'ô, f rdit. - Comparer aussi rctude de M. Damiron sur T.a McUrie.

lue nécessité. De là vient que, si Topinion des aiomistes est jugée à la première vue, celle des mécanistes paraît solide d'abord et inattaquable. Retraçons-la minutieusement , soit pour prévenir un reproche qu'elle prodigue, celui de lavoir tronquée, mal exprimée ou mal comprise ; soit parce que c'est le moyen de faire pressentir combien sa profondeur est spécieuse, apparente , et combien elle aussi sert un dessein prémédité, faiblement dissimulé, un intérêt étrani>er à l'impartiale recherche de la vérité.

Selon la coterie Holbachique, connne disait J.-J. Rousseau, l'univers ne résulte pas de la combinaison accidentelle des divers atomes, de l'alliage confus des molécules \ Il forme un tout unique et immense, composé d'éléments hétérogènes, il est vrai, mais liés ensemble par des forces inhérentes à ces éléments mêmes. Il se présente comme un ensemble sans fin de matière et de mouvement, ensemble où se déclare une succession continue de causes et d'effets. Parmi ces causes et ces effets, il en est qui se manifestent à nos sens; il en est d'autres qui, ne s'y manifestant pas, nous restent totalement inconnus. Aussi sonunes-nous obligés de distinguer un monde sensible, visible, et un monde invisible, intérieur. Le premier, variable, passager, est un sim[)le effet du second, c'est-à-dire du domaine qui renferme les éléments |)iimitifs, les véritables fondements du monde e\j)érimenlal. Les dilVé-

* Comparez avec le Système de la nature, les ouvrages suivants, attribués au mèmt? auteur : La tiiorale universelle (1820), VEthocratie (1776), U système social vl773), Le christianisme dévoilé (1767).

rentes propriétés de ces éléments, leurs forces diverses, les liaisons, les combinaisons, les productions qui en naissent, forment les essences des choses. La somme de ces essences, leur organisation, leur action et leur réaction, voilà ce que l'on doiî appeler la nature oul'wnivers. L'abondance et la variété des productions naturelles, l'alternative de leurs apparitions et de leurs disparitions, leur naissance et leur mort, n'ont d'autre origine, d'autre raison que la prodigieuse multiplicité des éléments de la matière, de ses forces et de son mouvement. A leur égard, la nature suit sans interruption une marche régulière et définie exactement, une marche circulaire, éternelle, où tout être est entraîné irrésistiblement. L'étoffe que la nature met en œuvre, les énergies qu'elle met en mouvement, les elVets qu'elle développe ainsi, tout cela existe de toute éternité. Mais la manière dont la nature allie les éléments, loin de tenir du hasard, est une conséquence nécessaire des lois auxquelles l'univers est soumis fatalement, jusque dans les moindres exercices de son activité. La nature n'agit point à l'aventure : tout ce qu'elle produit est une application inévitable de son immuable manière d'agir. Comme chaque cause est suivie infailliblement de son etïet, comme tous les phénomènes de l'univers représentent une chaîne perpétuelle de causes et d'effets, tout ce que l'univers comprend est nécessaire. Les hommes faisant partie de la nature, sont aussi avec elle en une relation indissoluble et absolue. Nous appelons m/e//?>«cé's, à la vérité, les êtres qui sont organisés comme noih^ et doués de nos

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facultés ; mais ces êtres n'en dépendent pas moins, dans leur manière d'exister, des lois mécaniques auxquelles obéissent les autres combinaisons de la matière. L'homme est toujours esclave des nécessités qui commandent à lout autre objet ou phénomène de la nature. Son existence, sa vie compose une série d'effets et d'actes fatalement liés ensemble, causés tour à tour par les parties solides ou liquides de son corps, et par les objets extérieurs qui l'environnent. Or, si tout se conforme à d'absolues lois, si ces lois régissent de toute éternité et continuent à toujours régir les forces de la nature, en faisant parcourir aux causes et aux effets un vaste cercle de générations et de destructions, qu'est-il besoin d'admettre une création?^ Faire de rien quelque chose est une l'ormule surannée, qui n'explique ni la naissance ni la constitution de l'univers. Il est absurde de supposer soit un auteur, soit un architecte du monde, un Etre distinct, enfin, dont la sagesse toute-puissante eut engendré les éléments et organisé la matière. C'est là une hypothèse due aux sauvages, née de l'ignorance où nous sommes à l'égard des forces effectives, des seules causes dont il soit permis de dériver les corps célestes et terieslres. On a coutume d'objecter que l'existence ou l'ordonnance de l'univers devient mexi)licable, dès ([ue l'on refuse de croire à un auteur divin ; que l'on ne saurait comprendre la présence d'un ouvrage d'art, sans le rapporter à un artiste. Mais il n'y a pas moyen d'opposer cette didicullé ici, parce que la nature, n'étant point

^ \'oy('z le S^i/s/HWf tif In nnfnyp, P. I, rli. 2, "»,

une création ni un ouvrage d'art, existe de toute éternité et par elle-même, comprend tout et produit tout. Pour expliquer les phénomènes de la nature, ne suffitil pas de considérer ses éléments indestructibles et toujours actifs ? Ces éléments font naître seuls tout ce que nous éprouvons d'agréable ou de pénible, de bon ou de mauvais, tout ce que nous appelons ordre ou désordre. Oui, ces éléments enfantent tout, en combinant leurs propriétés, en déployant les énergies qui les animent. Que sert-il de faire intervenir un auteur inconnu et inconcevable ? Toutes choses s'enchament par des liens éternels, tous les effets tiennent inséparablement à leurs causes visibles ou invisibles. Vous ne voyez pas, nous dit-on, à ([uel point vous ignorez les forces qui produisent ainsi tout d'après d'éternelles lois. Nous le vovons parfaitement; mais en quoi cette ignorance sera-t-elle diminuée par l'hypothèse d'une Divinité? Cette hypothèse n'est l)onne qu'à nous éloigner davanlai^e de la connaissance des causes naturelles, c'est-àdire de l'objet (ini mérite seul l'effort de nos investigations. Nous convenons, au reste, que ces changements si réguliers, qui s'accomplissent dans la nature, suggèrent à l'esprit l'idée d'un ordre naturel. Mais cette idée n'est qu'une manière de voir, une fantaisie. Comme nous croyons saisir, dans les opérations de l'univers, une certaine analogie avec ce qui se passe en nousmêmes, nous osons attribuer aux procédés réguliers de la nature une existence propre et distincte ; nous osons pousser l'assimilation jusqu'à nommer désordre tout ce qui semble contraire à ces procédés. Cependant,

la réalité extérieure ne présente ni ordre ni désordre. Cliaqiie phénomène, régulier en apparence ou irrégulier, arrive nécessairement, naît, se forme ou change suivant des lois inévitables. Enfui, l'abus des comparaisons, ou plutôt, rilUision de la raison a été portée jusqu'à prêter à la nature des intentions, des fins raisonnables : fictions et rêveries, jeux de l'imagination, qu'il faut bannir de la science, malgré tout le charme qu'ils ont pour le cœur de l'homme. Rien n'est plus opposé au point de vue sous lequel la nature nous force d'envisager Tunivers. L'évidence d'un enchaînement fatal des phéiiomciies, enchaînement déterminé par l'action de lois et de forces irrésistibles, dissipe aisément la chimère d'une intelligence poursuivant dans le monde des desseins spirituels, et remplaçant le seul vrai Dieu, la nature agissante, le grand ensemble.,.

Tel est le système dont les Anciens, Cicéron et Lactance*, avaient fait honneur à uu disciple d'Arislote, Straton de Lampsa([ue, et que reproduisirent au XVIII'' siècle, avec plus de sagacité, avec plus de rigueur, en partie le breton Robinet^, en entier la société qui se réunissait au salon du riche baron (f Holbach, son maître dliùtel. Combien de bruit s'est fait, jusqu'à la fin du siècle, autour des deux volumes publiés à Londres, en 1770, sous ce titre: Système de la nature, ou Des lois du monde pluisique et du monde moral, par feu M. Mirabaud l L'écrÎN aiii ampiel on attribuait ce

* Voyez les Quœst. Academ. de Cicéron, lY, 38; et le De ira^ de Lactance, c. X.

' De la nature f Amsterdam, 1761-68. 4 vol. in- 8°.

long et ennuyeux réquisitoire contre les vérités qui soiUieiment et honorent l'humanité, Mirabaud, de l'Académie française, s'était signalé par des ouvrages du même genre, quoique d'un matérialisme moins grossier : était-il donc l'auteur de celui-là? D'Alembert le nie hautement \ Avait-il été composé par d'Hol- ])ach lui-même, ou par le précepteur de ses enfants, La Grange? Est-il l'œuvre collective de ses amis? (>n en impute la portion la plus considérable à Diderot ; et l'analogie frappante que plusieurs écrits du spinosiste de Langres ont avec ce fameux Système, est faite pour accréditer la conjecture. L'infatigable, l'ambitieux lïelvétius, cet autre amphitryon du parti, voulut contribuer au succès de la doctrine en la resserrant dans un Extrait populaire. Le vrai sens du Système de la nature, qif il n'osa pourtant faire paraître de son vivant. Les éditions, les traductions se succédèrent, se multiplièrent avec une telle rapidité, que de nombreux panégyristes n'hésitèrent plus à proclamer cela le dernier mot de la sagesse moderne, VÉvangile, non-seulement du jour, mais de tous les siècles. « Peu s'en fallut, dit Goethe, alors jeune étudiant, que nous n'eussions peur, comme d'un spectre, de cet ouvrage suranné, chimérique, cadavéreux". » Cette peur fut salutaire : elle provoqua quantité de réfutations détaillées ou de courtes répli(iueb, pour la plupart fort audessus du manifeste naturaliste. Les réponses que firent Voltaire même et Frédéric II à « ce code de sen-

1 Éloge de M. Mirabaud. Comp. Grimm, Corresp. UU. P. III, t. V, p. 216. * Mémoires f liv. VU.

sualité et de destruction, » comme ils disaient, devinrent promptement célèbres, grâce aux noms dont elles étaient signées; mais les autres critiques méritaient un accueil encore plus attentif. Rien de plus net et de plus pénétrant, de plus raisonnable et de mieux raisonné, rien de plus accablant que V Examen enirepris par le sai<e et judicieux Bergicr*; que les Réflexions fortes, sévères, incisives, publiées à Paris même * [)ar un compatriote de Grimm et de d'Holbach, l'aimable Holland ; que les fines et justes Observations qu'un savant mathématicien, le toscan Jean de Castillon, fit paraître à Berlin. De toutes parts, on vit les défenseurs du théisme, les amis des croyances qui élèvent l'homme au-dessus de la brute, repousser cette prétendue découverte de la vérité sans fard. Peu d'ouvrages [philosophiques, éclos entre 1770 et 1790, se crurent dispensés de protester, chemin passant, contre une si \ ieille et si présoniptueuse erreur. Recueillons, en les abrégeant, ces réclamations, ces réfutations, comme nous avons résumé la théorie qu'elles combattaient et contre laquelle on pourrait encore les tourner avec avanta2:e\

I.e Irait qui frappe d'abord, dans cet essai de fatalisme, c'est la prétention de lui donner un air de systcnie rigoureux, une teinte d'évidence géométrique. Une nécessité absolue y est chargée de réunir les élé-

'1771, 2 vol. in-12.

' 1772,2 vol. in-8".

'Comparez aussi, relativement à Robinet, l'ouvrage de Barruel et de Richard, l.a nature en contraste avec la religion et la raison; Paris, 1773, in S'.

ments matériels en un tout suivi et ordonné, de la même manière, au même titre que les propriétés des tiiiures ou des nombres s'enchaînent en mathématiques. Or, quoiqu'il n'y ait point en soi contradiction à supposer qu'un ordre sévère prédomine dans la nature ; cependant, les connaissances que nous avons de l'organisation du monde ne nous permettent pas de soutenir que la régularité des phénomènes soit l'œuvre d'une nécessité. Au contraire, nous pensons que les choses auraient pu être disposées tout autrement, et suivre des lois très dilïérentes ; qu'entin, il est impossible d'expliquer par l'essence de la matière les lois qui régissent actuellement les êtres. Une pareille explication ne saurait rendre compte des lois qui président au mouvement des astres, ni de celles qui gouvernent les corps en général. Comment pourrait-elle s'appliquer à l'organisme d'une plante, à la vie d'un animal, au mélange des éléments, au jeu des membres, aux fonctions de la sensibilité et de l'intelligence?

Ne faut-il pas, au surplus, que des propriétés ou des forces évidemment essentielles à un objet, soient de telle nature que cet objet ne puisse exister sans elles? Kilos en sont la condition sine quâ non. Ainsi, supposé que la matière inerte ne piit exister sans les formes régulières, sans l'ordonnance exacte qu'offre la nature, il serait très sensé d'admettre que les êtres ammcs possèdent des forces et suivent des lois inhérentes à ces éléments primitifs dont la masse compose le monde matériel. Mais c'est là une supposition qm ne saurait se soutenir devant l'expérience. 11 est vrai, la

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structure présente de l'univers, de notre terre, est nécessaire à la portion sensible et intelliii;ente du monde; mais elle n'est point indispensable aux forces mécanifpios. La portion purement matérielle du monde, celle qui fournit les éléments des êtres organiques, peut subsister, peut conserver toutes ses pro|)riétés, sans parti('i[)er à l'ordonnance qui caractérise les êtres organiques : ce qui le prouve sans réplique , c'est la destruction même de ces êtres, c'est la décomposition végétale et animale. Les débris des plantes, des bêtes, se changent-ils immédiatement , inévitablement en d'autres plantes, en d'autres bêtes ? La masse confuse de la matière [)rimor(lialeeùt pu demeurer tout entière à l'état de chaos, sans rien perdre pour cela de son essence. Ou hasarde donc une assertion vaine et gratuite, en j)rétendant qu'une suite de lois primitives détermine fatalement les forces mécaniques à combiner des productions organiques. Présenter une absolue nécessité comme Torganisatrice unique du monde, donner l'ordre de la nature pour l'elVet direct d'une législation invinciblement inhérente à l'essence même de la matière, c'est bâtir une hypothèse que désavoue l'observation même du monde physique, et que le talent le plus délié ne saurait jamais revêtir de quelque vraisemblance.

Néanmoins, lors même que vous réussiriez à expliquer ainsi tout ce qui dépend des lois du mouvement, parviendrez-vous à subordonner à votre mécanique universelle ces deux faits incontestables, les rapports de dessein et la liberté intérieure? Vous tâchez d'éluder

la difficulté en niant les faits. Les convenances, les relations d'utilité, de sagesse, d'harmonie, n'existent pas réellement, à vous entendre. La raison humaine, dites-vous, est incapable de deviner un but, en étudiant les phénomènes; et quand elle prétend y apercevoir des intentions, des fins, elle abuse de ses droits, elle prêle à la nature une manière d'agir qui n'appartient qu'à rentendement de l'homme. Nouvelle assertion qui a une apparence de justesse, en blâmant les exagérations du spiritualisme en matière de causes finales ; mais qui est bien autrement excessive, puisqu'elle est le comble de la témérité. Est-il certain que les choses naturelles, accessibles à notre raison, ont entre elles des rapports? Est-il certain qu'il y a des relations déterminées où les êtres inanimés se trouvent à l'égard des êtres animés ? Est-il certain que ces rapports mutuels ne résultent pas immanquablement de l'essence et des propriétés de la matière? Qu'en outre, ils ne dépendent point des penchants et des besoins de l'homme ? Si tout cela est certain, vous êtes forcés d'avouer, premièrement, que l'organisation de la nature atteste un inaltérable accord entre les moyens et la fin ; en second lieu, que la raison humaine, partout frappée de cet accord immense, procède légitimement et ne s'égare point, lorsqu'elle regarde la constitution du monde comme l'ouvrage d'une intelUgence suprême, ou qu'elle assimile le rapport du monde avec cette intelligence au rapport d'une œuvre d'art avec les intentions conçues et accomplies par l'artiste.

Allons plus loin: accordons, contre le témoignage

de rexpérience, que les traces de sagesse, les preuves de convenance soient équivoques, poul-cMre imperceptibles, dans la partie inanimée du nioiule, et même dans le règne animal. Mais n'en découvrez-vous point dans la nature humaine? L'art humain, méditant et se conduisant d'après des desseins, est-ce donc chose douteuse ? Vous n'avez i)as encore su l'expliquer par l'association nécessaire de plusieurs parcelles de matière. Or, quelle ressemblance sini:;ulière entre les procédés réfléchis de cet art et les procédés spontanés de la nature organique ! Nier l'intelligence jusque dans la conslitulion humaine, \ous ne i'o.^ez sûrement ; mais alors vous reconnaissez, sans consentir à l'énoncer, un principe intelligent au fond de cette nature universelle dont l'homme fait partie. Quelle [uiissance, puisque ce n'est pas la matière, a donc mis dans T homme cette aptitude instinctive au nombre et à la mesure, cette capacité pour combiner un ensemble de moyens en vue d'un but marqué, pour produire un etVet prémédité ? De toute nécessité, vous le voyez, il vous faut admettre, ou du moins tolérer une puissance nettement distincte de la matière, une puissance intelligente, laquelle apparemment est cause qu'il se rencontre tant de marques d'intelligence, non-seulement dans la nature humaine, mais dans toute la création.

Ce n'est pas encore tout. Tenterez-vous d'expliquer, par ce mécanisme insurmontable de la matière, ce qu'il y a de plus opposé à la nécessité, la liberté de la conscience humaine ? Cette liberté, avec le cortège des phénomènes qui l'attestent si hautement, le sentiment

du devoir et de la responsabilité, le regret, le lepentir, le remords, vous vous contentez de les écarter comme autant de préjugés, d'illusions, de faux raisonnements. Il est naturel que votre doctrine n'essaye point de rendre compte de tels faits ; mais en vain voudrait-elle les empêcher (Pètre universels, ou de servir de fondement à tout l'ordre social. Uue doctrine qui écarte ou travestit des données de cette importance présente une lacune énorme, et reste sujette à un inconvénient des plus graves: elle eil'ace, elle anéantit la nature morale. A l'en croire, la nécessité commande au méchant comme au bon, à la volonté vicieuse comme à la volonté vertueuse ; par conséquent, tout acte est inditîérent, à l'égard du mérite ; nul agent n'est coupable, nul n'étant estimable ; la seule nécessité est responsable, est respectable, parce que seule elle est agissante, seule puissante. Le fatalisme, l'unique conséquence de cette doctrine, vient ajouter ce qu'il a de nuisible, de désolant, à ce qu'elle renferme d'aventureux, d'outré, d'absurde. L'erreur pratique sert du moins ici à confirmer et à faire condanmer l'erreur spéculative.

Concluons, disaient les théistes, que le naturalisme entasse contradictions sur contradictions, sans compter celle qui revêt d'éternité, d'infinité, un monde limité, fini, qui pouvait parfaitement n'exister pas. Concluons qu'il ne contente pas la raison, en ramenant, en bornant tout à la nature purement physique ; tandis qu'il s'agissait précisément d'expliquer une organisation que la matière ne peut se donner elle-même. Couchions cn- I. ' ^

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fin qu'il révolte même rintelligence et qu'il fait rougir l'âme, en ce qu'il proscrit tout ce qui honore l'humanité, sa liberté intérieure, sa vraie dignité, ses plus nobles progrès, la vertu désintéressée et le culte d'un principe immatériel et surnaturel.

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