‹ Histoire critique des doctrines religieuses de la philosophie moderne [microform]Chapitre 21 sur 54 · VOLTAIRE · texte numérisé non relu

VOLTAIRE

« On choisit dan» Voltaire. » Delille.

« Heureux si Kajle avait plus respecté la religion et les mœurs, ou quelque chose d'approchant. »

Voltaire à dAlembert, '2 octobre 1764

M Les plaisanteries que notre frivolité se per met si légèrement sans en prévoir les suites , laissent souvent après elles des plaies profondes. » D'Alembert.

A la tête de ceux que le naturalisme effrayait ou choquait, nous avons dû citer Voltaire, l'idole de tout le siècle et le chef du parti que Rousseau nommait philosophesqm. Tant qu'il s'était agi d'un La Mettrie, d'un d'Argens, de cette espèce décharge de cour qu'il appelait V Athée du Roi de Prusse, Voltaire s'était contenté de plaisanter. Mais lorsqu'il entendit ses propres lieutenants prôner l'irréligion, et qu'il vit ces pages impudentes' où l'athéisme s'étalait lourdement, « comme la science morale par excellence, seule digne des véritables savants, aussi profonde que la haute physique et les hautes mathématiques « ; le mépris dut tourner en mécontentement. Au mécontentement même ne tarda pas à succéder la colère , quand les disciples réprimandés refusèrent de croire à la bonne foi du maître. Pour nous, à

i Voyez le Système de la Nature, T. U. ch XI.

DOCTRliNES RELIGIEUSES

qui Voltaire parait siiuère en cette cirronstance, non intéressé senleinent à couvrir Thonneur du parti, mais plus dédaigneux que jamais pour rathcisme, pour le système de la génération spontanée, nous comprenons cependant aussi la surprise que marqua le petit troupeau. Tout s'explique par le caractère qui distingue les opinions elle rôle de Voltaire.

H est inutile d'exposer des opinions et de décrire un rôle que tout le monde connaît sullisanunent; mais no convient-il pas de ra[)peler plusieurs traits par lesquels Voltaire agit encore sur notre temps? On doit le craindre : ce que l'on a nommé sa religion aura toujours de nombreux sectateuis, grâce aux charmes immortels de ses productions sans nombre. Parmi les antagonistes de ce talent populaire et unique, si longtemps la première autorité publique en France, il en est peu qui n'avouent combien il est diiiicile aujourd'hui de vivre soit sans Voltaire, soit avec lui : Nec sine te, nec tecum. Parmi ses admirateurs, il en est bon nombre qui, ne concevant rien au delà de son bon sens, de son amour de la tolérance, de ses grâces surtout et de sa vive clarté, le révèrent, non-seulement comme le plus éloquent des écrivains, mais comme le plus judicieux des philosophes ; qui voudraient faire de ses idées, de ses écrits, la sagesse et les délices d'un peuple spirituel et éclairé. Des milliers de gros livres ont été publiés, en sens contraires, sur l'usage que ce génie divers et insaisissable avait fait de tant de facultés merveilleuses. On pourrait encore écrire des volumes sur le contrecoup qu'énronvc le présent et que ressentira l'avenir

de l'influence universelle de son infatigable propagande. Il ne nous appartient pas de toucher ici une question si complexe. Disons seulement que ce démon familier du XVIir' siècle, par tout ce qu'il voulut et tout ce qu'il accomplit sans le vouloir, justifie à la fois les éloges les plus enthousiastes et les censures les plus âpres. A qui peuvent s'appliquer, mieux qu'à Voltaire, les jugements que La Bruyère et Leibniz avaient portés, l'un sur Ral)elais, l'autre sur Bayle ? « Où il est mauvais, il passe bien loin au delà du pire, c'est le charme de la canaille ; où il est bon, il va jusqu'à l'exquis, et à l'excellent, il peut être le mets des plus délicats. » « Lin bene , nemo meliiis ; uhi maie, nemo pejus. » Au reste, si personne ne s'avise de chercher un corps de doctrines chez l'homme dont le naturel était si antipathique à tout ce qui pouvait ressembler à un système , chez un critique et un poëte auquel la peur de l'esprit systématique, père du fanatisme, selon lui, et de l'exagération, faisait prendre souvent de frivoles apparences de raison pour le plus solide sens commun ; on aurait néanmoins tort de soutenir qu'une inteUigence si prompte à s'orienter dans le dédale des opinions humaines, à en démêler le fort et le faible, à ramener la métaphysique à la morale et aux vérités praticables, n'eut pas un certain ensemble de principes fixes , un ensemble substantiel, reproduit par sa verve applaudie sous cent formes inégales et toujours libres. Quelle force , quelle justesse, quelle netteté, quelle précision rapide , quelle élévation persuasive il montre tontes les fois qu'il peint la loi de la con-

science, les notions (Ui juste et de Tinjusle, le devoir, la liberté, le désintéressement ! Peu de moralistes se sont énoncés avec une conviction plus puissante sur cet instinct de la raison, « qui la porle au bien aussi naturellement que l'arbre est porté à se couvrir de feuilles, de Heurs, de fruits. » On sait en quels termes il défend contre Frédéric même ce pouvoir de choisir entre le bien et le mal, qu'il appelle « la santé de l'âme ; » et contre Helvétius, la faculté de préférer l'intérêt d' autrui à l'intérêt personnel, l'amitié à l'égoïsine. Le ton touchant duquel il décrit parfois et les merveilles de notre nature et les beautés du monde, a été comparé au tendre et gracieux pinceau de Fénelon. Aussi ne faut-il voir qu'un trait de malignité dans ce mot de Mendelssohn : « C'est faire tort à ce charmant poëte que de prendre sa philosophie sérieusement. »

En ce qui regarde particulièrement ses opinions sur Dieu, il faut reconnaître, à la vérité, qu'elles ne renferment rien de neuf. Ce qui lui appartient, c'est la fermeté avec laquelle il proclame l'existence de Dieu, mise en évidence, à son avis, par ce principe des causes finales qu'il voit régner dans tout l'univers. Sa croyance se trouve résumée dans ces vers célèbres :

« lis ont adoré tous un maître, un ju^c, un pÎTe ;

Ce svstènio sublime à Thomme est nécessaire :

C'est le sacré lien de la société.

Le premier fondement de la sainte équité,

Le frein du scélérat, l'espérance du juste'.

Si les cieux, dépouillés de leur empreinte auguste.

Pouvaient cesser jamais de le manifester,

Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer. »

Que s'il n'y a là point d'originalité, ni pour le fond de la pensée, ni pour la méthode, en faut-il conclure, avec Lessing, que « ce que Voltaire a dit de bon n'est pas neuf et que ce qu'il a dit de neuf n'est pas bon ? » C'est au moins le lieu de s'arrêter un instant à ce qu'on a prétendu donner pour un procédé consacré par Voltaire, à ce qui forme une partie trop essentielle de son talent, l'ironie. Jamais personne n'en fit un usage plus fréquent et plus habile; mais s'en est-il toujours servi pour le bien des hommes et la glorification de Dieu? Socrate l'avait employée contre les sophistes, Pascal contre les casuistes : Voltaire, à son tour, l'emploie contre la présomption et l'hypocrisie. Mais, dans ses mauvais jours, il ne craint pas de la tourner contre la cause même qu'il sert avec chaleur dans ses bons moments. Il a raison de railler les matérialistes qui, dit-il, prennent leurs cinq sens pour du bon sens; il a raison de penser que le rire corrige plus et nuit moins que les bûchers de l'Inquisition. Mais lui-même ne prête-il pas pas le flanc, en poussant la moquerie aux dernières limites d'un dénigrement injurieux, ou du moins, d'une irritation toute personnelle? Voltaire, dont trop souvent l'unique ambition est moins d'avoir raison, que de mettre les rieurs de son côté et, en quelque sorte, de faire rire Dieu même aux dépens de l'humanité, Voltaire a plus d'une fois passé le but, non-seulement sur la scène comique, où il reste si loin de Molière, mais dans ses attaques contre la métaphysique et le christianisme. De simples croyants, de graves esprits, Guénée et Bergier, Euler et Mérian,

DE L\ PHILOSOPHIE MODERNE

Needhain même, lui ont ren\oyé d'une main sûre ses traits les plus raustiqnes. L'errenr se reconnaît au ridicule, d'après Voltaire; et il est certain que l'absurde, l'insensé, l'immoral môme présentent un côté petit et mesquin. Mais cette obstination d'incrédulité, qui admettrait les plus étranges superstitions plutôt que d'ajouter foi à la Bible, a des parties non moins comiques. Afin d'être dispensé de respecter Moïse, de croire aux révolutions du i^lobe, Voltaire n'hésite pas à contredire un Bernard Palissy, un Fontenelle, ces précurseurs de Deluc et de (Àivier : il imagine bravement que les coquillages fossiles recueillis sur le sommet des Alpes, y ont été déposés, non par la mer, mais par des pèlerins se rendant en Italie. Et pourtant Voltaire s'amuse des elTorts que l'ait Helvétius pour expliquer la supériorité de l'homme sur la brute par la seule conformation de sa main, de ses doigts idéifiques. Qui ne sait d'ailleurs combien la passion, aidée d'une parole si adroite, a beau jeu pour faire paraître ridicule ce qui est respectable en soi, jusie et beau? Qui ne sait que les sarcasmes, fort utiles pour répondre à la vanilé ci à la méchanceté , ne répondent sérieusement à rien, ne prouvent très souvent que l'envie de mordre? L'exemple de Voltaire l'atteste abondamment. Les adversaires qu'il attaquait par le raisonnement plutôt que par le persiflage, ont pour la plupart succombé; au contraire, ceux (pi'il ne combattait qu'avec i\e<> ricanemenis, lui ont survécu.

Cependant, deman;lorez~Yous, la raillerie n'était-elle pas le meilleur insirunient pour opérer toutes les ré-

formes auxquelles Voltaire concourut en Europe ? Par quel autre moyen pouvait-il arrêter le progrès de cette maladie qu'il appelle a la rage des âmes, » le fanatisme? Pouvait-il faire accepter des princes comme des peuples, sans les amuser, ce respect de la justice, de l'humanité, de la liberté de conscience, de tous ces grands principes de civilisation qui devaient remplacer l'oppression, la barbarie, toutes les formes de l'odieux, et préparer ainsi le gouvernement de la raison et du droit naturel?,.. Il est vrai, personne ne saurait méconnaître l'énergie que, durant soixante ans. Voltaire apporta dans cette prédication de tolérance que plusieurs de ses adeptes taxaient de rabâchage. « On dit que je me répète, s'écriait-il, eh bien, je me répéterai jus- (ju'à ce qu'on se corrige! » — Mais n'est-il pas également visible que, le penchant à la moquerie l'emportant insensiblement sur ses bons instincts. Voltaire prit toujours moins la peine de discerner le froment et la paille, enveloppa tout dans la même critique, sapa les vérités mêmes qu'il ne voulut pas abattre, s'embarrassa, malgré sa dextérité, en d'incroyables contradictions, et rendit ainsi ses opinions inertes et insuffisantes, quand elles ne devenaient pas fâcheuses et nuisibles? Cela est surtout arrivé à son déisme, qui n'eut d'autre ellet sur tant d'esprits que de les livrer

au doute.

Il serait aisé, redisons-le, de recueillir une foule de passages où ce roi de la philosophie légère parle de Dieu avec émotion autant qu'avec force. Nous transcririons volontiers ici ces pages brillantes où, sousl'inspi-

ration de Newton, il esquisse « Tordre admirable qui règne dans le monde, les desseins qui éclatent de toutes parts dans la manière dont le monde est organisé et gouverné; ces rapports étonnants de la nature, ces rapports de dessein, ces causes Unales si frappantes, si évidentes, qui obligent la raison de convenir qu'une intelligence préside à cet univers, pour en maintenir l'arrangement général. » Nous voudrions remettre sous vos yeux tous ces endroits où Voltaire invoque, en faveur de l'existence divine, soit l'instinct des animaux, « faible et incorruptible ruisseau de cette intelligence immense et incompréhensible qui a présidé à tout en tous temps; » soit cet instinct du bien « qui nous fait sentir la justice, » que Dieu a donné « à TÉgyptien qui élevait des pyramides et des obélisques, et au Scythe errant qui ne connaissait pas même les cabanes, en donnant à l'un et à l'autre cette raison qui, en se développant, leur fait apercevoir les mêmes principes nécessaires. « Que de beaux vers dignes d'ctre redits d'âge en âge !

« Quoi! le monde est visible et Dieu serait eaclié! »

<( Tout annonce d'un Dieu réternelle existence; On ne peut le comprendre, on ne peut l'ignorer. La voix de l'univers atteste sa puissance, El la voix de nos cœurs dit qu'il faut l'adorer. »

Mais aussi , tout auprès, combien d'endroits où Voltaire, par crainte des abus spéculatifs, refuse à ses lecteurs attendris la facidté de connaître Dieu et même le droit de le chercher. Combien il s'égaye sur le compte de gens dont le principal tort était de suivre

en quelque sorte ses propres conseils, c'est-à-dire de faire voir savamment ces rapports de dessein qu'il avait tant admirés. Puisque la sagesse, la bonté, la puissance divines sont si visibles, pourquoi nous interdire de les contempler avec suite ? Pourquoi comparer les méditations d'un Newton, d'un Leibniz, « au fond (lu tonneau des Danaïdes, » à la « coccigrue de Rabelais bombinant dans le vide » ? Contradiction déplorable, lorsque Voltaire la porte dans l'étude de l'homme et de la société. La plus parfaite des œuvres divines, celle dont il vientde préconiser la supériorité, l'homme, ne lui semble plus qu'une bêle manquée, digne de commander dans un monde où tout va de travers : ce n'est plus qu'une sotie plaisanterie de Dieu. Ne dirait-on pas, par intervalles, qu'il ne proclame si hautement l'existence de Dieu, que pour pouvoir mieux satisfaire Tenvie de critiquer son gouvernement ? La grandeur de Dieu, ont dit les panégyristes de Voltaire, n'a rien à démêler avec la petitesse des hommes : il est permis de mystifier ceux-ci sans cesser de respecter Dieu. C'est là une excuse dont Voltaire eut souri le premier. Comment, en calomniant la dignité de l'homme, on ne calonmie pas du même coup rÈtie qui a fait l'homme? En rendant ridicules, méprisables, les élans les plus généreux, ces élans qui transportent plus d'une fois Voltaire même, on ne rendrait pas Dieu plus que ridicule, plus que méprisable, on n'en ferait pas l'Espril malin et méchant? A cet égard donc Voltaire, s'il ne fait pas prendi^e Dieu en aversion, le fait du moins mettre en doute.

Mais, ont répondu quelques-uns de ses satellites, Voltaire n'avait d'autre dessein que d'abaisser la présomption des dogmatistes, et la majesté de Dieu n'est pas commise par des attaques uniquement dirigées contre les défenseurs prétendus ou maladroits des perfections divines... Soit. Critiquer les procédés défectueux de ceux qui soutiennent mal une bonne cause est chose fort permise. Mais qui ne voit que le blâme de Voltaire, loin de s'arrêter à ces procédés, s'étend à la cause même, à une cause qu'il plaide, quand il est le secrélaire de MarC'Aurèle\ avec autant de délicatesse ([ue de vigueur? N'est-ce pas s'attaquer a Dieu même que de prétendre expliquer toute l'histoire par le jeu fortuit de petites circonstances, par l'inllueiice de .sa sacrée majesté le Hasard, par le bon plai>ir de notre Sei- (jneur le Destin? de soutenir qu'ici-l)as tout s'exécute mal, si tout n'est mauvais ; qu'il n'y a donc <le réel que la ruse et la violence ? Ce ne sont pas les dogmatistes, apparemment, qui ont inventé la foi en une divine Providence, c'est-à-dire en la justice, la sagesse, la puissance intimes; car Voltaire, leur antagoniste, proclame ces mêmes attributs, lorsqu'il est aux prises avec les avocats du hasard et du destin. Qu'en résulle-t-il pour le déisme voltairien ? L'action de Dieu s'v trouve réduite à une sorte de sinécure. Dieu y existe comme s'il n'existait pas ; il jouit d'une existence (jui s'atteste par son absence. Quoique spiritualiste. Voltaire fournit des armes au matérialisme, au scepticisme; il devient l'allié, l'auxiliaire de ses ennemis mêmes: négatif en

* Surnom que lui donnaient ses paraphrnste=.

détail, aflirmatif en gros, inefficace en détinitive. C'est à quoi aboutit, pour ses dévots du moins, sa maxime favorite :

« On ne peut le comprendre, on ne peut l'ignorer. » Parmi les admirateurs réservés de Voltaire, il en est plus d'un, sans doute, prêt à nous répliquer que son déisme, malgré d'incontestables contre-sens, peut suffire aux esprits modérés, amis du bon sens, ennemis des exagérations, soit de l'incrédulité, soit de la superstition. A ceux-là nous oserons faire remarquer que ce bon sens, dont ils voudraient faire l'unique croyance d'un peuple éclairé, est moins réel qu'apparent. Il nous paraît même impossible d'accorder le titre de bon sens à une doctrine qui n'améliore pas la volonté, en même temps qu'elle foimc l'esprit. Le propre d'une force spirituelle est de remplir de courage, d'élever et de perfectionner l'àme, en l'attachant par dessus tout au bien achevé, réalisé en une personne accomplie , qui est Dieu même. Entre le courage moral et le culte de Dieu, une doctrine vraiment saine et pratique établit un rapport direct. L'honneur chez l'homme, la pudeur chez la femme, la puissance de souffrir pour garder l'un ou l'autre, ne sont, qu'on le sache ou qu'on l'ignore, que des formes de la piété même. Une philosophie qui, loin d'affermir le pouvoir de ces sentiments, prend plaisir à les avilir, est-elle digned es hommes, ou peutelle leur suffire ? Elle a beau réclamer pour nous toutes sortes de libertés et de droits; en nous énervant, elle nous ôte les moyens d'en faire un usage libéral et sage. C'est là le reproche qu'un juge impartial est forcé d'à-

dresser à la philosophie de Voltaire. Pour nous rapprocher de cette source de courage et de force, sans laquelle l'intelligence la plus avide de savoir finirait comme par sécher de raison, il eût fallu à Voltaire autant d'âme que d'esprit. L'esprit s'annonce d'ordinaire par le rire ; l'àme sait pleurer et compatir, sait sourire avec une tendre commisération. Voltaire, tout épris qu'il est des droits de l'homme, et tout enthousiaste de l'héroïsme quand il compose pour la scène tragique; tout fier qu'il semble d'avoir défini l'esprit um raison ingénieuse ; Voltaire, lorsqu'il philosophe , ne sait ni pleurer ni consoler. Quand il faudrait relever notre intelligence ou l'incliner du côté de notre cœur, il se plaît à y verser la veine la plus abondante de son génie, c'est-à-dire une gaieté satirique, qu'il pousse jusqu'à faire Dieu même à l'image de son génie, en le représentant, avec une joie insolente, comme la perfection de la malignité.

Il serait superflu de montrer, pièces sur table, qu'en dépit de tant de parties excellentes, le déisme voilairien ne saurait produire d'autre impression dominante que le découragement. Qui n'en a éprouvé les effets ? Qui n'a pas ri avec ce moqueur éblouissant? Qui n'est pas devenu complice à moitié d'une si cruelle satisfaction? Nous n'indiquerons, à ce sujet, que trois points par lesquels sa philosophie exerce encore une influence pernicieuse. Quoique spiritualiste au fond, elle rejette l'immortahté de l'âme; quoique adorant un Dieu sage , juste, puissant, elle fait profession d'un pessimisme désolant ; quoique dévouée à la conserva-

tion de l'ordre social et au règne de la justice dans les rapports humains, elle s'acharne, avec une sorte de fureur, à la destruction du christianisme.

Immortalité de Vâme : ce sont des mots que Voltaire prononce plus d'une fois ; mais on devine de quel accent, de quel sourire il les accompagne. Ces « mystères de l'autre monde dont on n'est que trop tôt éclairci, » signifient pour lui, comme pour Diderot, un double galimatias, inintelligible à qui le débite et à qui l'écoute, un galimatias métaphysico-théologique, A quel titre Dieu accorderait-il à l'homme une qualité refusée au reste de la création ? Pourquoi lui aurait-il caché une chose si curieuse, si utile à connaître ? N'est-ce pas Tégoïsme des individus, la crainte de la mort qui fait naître ces illusions chez les esprits faibles ? L'immortahté réelle appartient à l'espèce. Quant aux individus, ils peuvent l'attirer à leur nom par leur mérite, par l'éclat de leurs œuvres, par l'estime qu'ils auront inspirée aux contemporains et à la postérité. « La vie est passagère et la gloire immortelle. » Voltaire est ici disciple de ce Lucrèce que Bayle avait cité à tout instant dans ses entretiens avec l'abbé de Polignac passant par la Hollande. Ce qui augmente sa répugnance, c'est que la foi dans un ordre futur lui semble tout à fait inutile à l'ordre présent, peut-être même un obstacle à une conduite mâle et vertueuse. La morale peut se passer de ce dogme : quon soit juste, s'écrie-t-il, le reste est arbitraire. Mais, si Voltaire eût vécu quinze ans de plus, n'eùt-il pas complété cette maxime? N'eùt-il pas pensé qu'afin que les hom-

DOCTRINES liELlGlELSES

mes soient justes, ils ont besoin du reste, et sini:;Liiièi'ement de la crovance en une existence lulure? Cette croyance était d'autant j)lns indis[)ensab}e que Voltaire s'était pris d'une humeur étrange contre ces principes de justice divine qu'il avait d'abord soutenus. Dans ses beaux Discours sur iliomme, il avait dit ' :

« Dt'spiraux cl Pascal en ont fait la satire; Pope et le grand Leibniz, moins enrlins à médire, Semblent, dans leurs écrits, prendre un saj^e milieu : Ils descendent à l'homme, ils s'êlèvenl :i Dieu ! >>

Ce n'est plus ainsi qu'il s'exprime, dix ans plus tard, dans ce roman fameux qu'on ne peut séparer de sa mémoire. Candide, ce digne complément de V Ingénu, n'est pas, au surplus, une saillie isolée : il avait été précédé de deux poëmes. Sur la loi naturelle et Sur le désastre de Lishonncy où l'élévation du langage rend plus choquant encore le mépris de la Providence. Dans tous ces ouvrages, trop >éduisants, certes, afin de jouer à Dieu plus impunément de mauvais tours, Voltaire feint de croire que ses adversaires insultent aux maux de l'humanité, en disant que tout est bien, et a l'air de prétendre à la fois venger et encourager les hommes, en les convaincant que tout est mal.

« Je respecte mon Dieu, mais j'aime l'univers *. w

Exagération coupable, dont Frédéric lui-même était choqué, puisqu'il conseillait à son correspondant d'avouer au moins que tout est passable. Parodie aussi perfide qu'amusante , dont Rousseau eut le mérite de

* VI'- Discours.

* Ce vers curieux rappelle involontairement celui que Prudentius fit sur Julien l'AinDstat : Ptrfirlus illc Deo^ scd non est perfiilus oibi.

n'être pas dupe, mais qu'il osa reprocher à Voltaire comme une mauvaise action. « Vous chargez tellement, lui écrit-il, le tableau de nos misères que vous en a^^ravez le sentiment. Au lieu des consolations que j'espérais, vous ne faites que m'alUiger ; on dirait que vous craignez que je ne voie pas assez combien je suis malheureux, et vous croiriez, ce semble, me tranquilliser ])eaucoup, en me prouvant que tout est mal. Ne vous y trompez pas, Monsieur, il arrive tout le contraire de ce que vous vous proposez. Cet optimisme, que vous trouvez si cruel, me console pourtant dans les mômes douleurs que vous me peignez comme insupportables. Le poëme de Pope adoucit mes maux et me porte à la patience. Le vôtre aigrit mes peines, m'excite au murmure et, m'ôtant tout, hors une espérance ébranlée, il me réduit au désespoir... Que me dit votre poëme? « Souffre à jamais, malheureux! S'il « est un Dieu qui t'ait créé, sans doute, il est toutce puissant , il pouvait prévenir tous tes maux ; (c n'espère donc jamais qu'ils finissent ; car on « ne saurait voir pourquoi tu existes, si ce n'est « pour souffrir et mourir ' . » » Ce fut Candide par qui Voltaire répondit à Rousseau. Écoutons ce que dit, sur cette plaisante et méchante imitation des Voyages de Gulliver, une élève de Jean-Jacques, Madame de Staël : « Cet ouvrage, d'une gaieté infernale, car il semble écrit par un être d'une autre nature que nous, indifférent à notre sort, content de nos souffrances, et riant comme un démon, ou comme un singe, des misères de

» Lettre sur la Providence {di\n\ 1756).

cette espèce luiinaine avec laquelle il n'a rien de commun; Candide met en action cette philosoj)hie moqueuse, si indulgente en apparence, si féroce en réalité ; il présente la nature humaine sous le plus déploral)le aspect, et nous offre pour toute consolation le rire sardonique qui nous aiîranchit de la pitié envers les autres, en nous y faisant renoncer pour nousmêmes*. » Il ne saurait être question ici d'attaquer un pessimisme si humiliant, qui aboutit à ce conseil «paiement cruel : // faut cultiver noire jardin î Nous l'avous combattu, au surplus, en justifiant les croyances de Leibniz. Mais il importe de rectifier quelques erreurs répandues à dessein par Voltaire : ses contresens ne sont-ils i)as toujours faits contre quelqu'un ? C'est à tort qu'il confond dans la même satire Leibniz, Kœnig et Pope. Le poète anglais, il est vrai, entraîné par la société légère de ce Bolingbroke qui n'avait cessé de railler le philosophe de Hanovre % avait essayé de prouver que tout est au mieux dans notre petit monde, que le mal y est toujours compensé par le bien, que les vices mêmes sont pour le mieux, puisqu'ils tournent à l'avantage de la société, et qu'un monde où il n'y aurait que des gens de bien serait très défectueux, les gens de cette sorte ne sachant guère s'accorder ensemble. Mais ce n'est pas ainsi que raisonne Leibniz, ni même Kœnig, Tami de Madame Du Chàtelet, qui tâchait d'aUier les opinions de Newton à celles de Leibniz. Pour eux, quand il s'agit du mieux,

^ De r Allemagne t P. ni,ch. 4.

* Vo^ez sa lettre à Pope : A letter adressed to Alex. Pope., by H. St. John.

ils songent à l'ensemble des êtres, à la suite des temps, au monde tel qu'il devient sans cesse à travers l'infinie progression de ses développements ; ils songent enfin à l'existence future autant qu'à la vie présente. Peuton admettre que Voltaire, n'apercevant point une différence si essentielle, combattît Leibniz de la même manière dont, selon sa propre observation \ Bayle avait combattu Spinosa, c'est-à-dire en entendant, par les mêmes phrases, deux choses très différentes? Non, Voltaire savait et \oulait ce qu'il faisait. Lui-même, vers ce temps, il écrivait, à un pasteur de Genève à la vérité '^ : « Je ferais grâce à cet optimisme, pourvu que ceux qui soutiennent ce système ajoutassent qu'ils croient que Dieu, dans une autre vie, nous donnera, selon sa miséricorde, le bien dont il nous prive en ce » monde, selon sa justice. C'est l'éternité à venir qui fait l'optimisme, et non le moment présent. « Que cette concession soit une nouvelle malice, ou une réflexion sérieuse, toujours est-il qu'il y avait parti pris chez Voltaire. Non-seulement il refuse de considérer le monde au point de vue général ou divin, non-seulement il applique à l'ensemble des choses la mesure du sentiment individuel et purement humain, mais pour se donner le plaisir de siffler un disciple de Leibniz, encore plus fou que son maître, Rousseau, il ne recule pas devant le blasphème. Voltaire a réussi, il a fait

1 « J'ai toujours eu quelque soupçon, dit Voltaire, que Spinosa avait entendu autre chose que ce que Bayle entend, et que, par conséquent, Baifle peut avoir eu raison sans avoir confondu Spinosa. »

* Lettre à M. Vernes, 1758.

beaucoup rire; et il y a bien des gens encore qui jugent de Leibniz uniciueinent sur ce mot que le docteur Pangloss prononce en dépit de toutes les misères qui vont fondre sur lui : « Ceux qui ont avancé que tout est bien, ont dit une sottise : il fallait dire que tout est au mieux*.» Ce pessimiste heureux avait-il donc Texcuse des misanthropes, des humoristes, des conseillers de désespoir et de suicide, des Timon ou des Hégésias? Non, tout ce qu'il y a de noble, de durable, dans ses plus beaux ouvrages, témoigne, au contraire, que l'optimisme, c'est-à-dire l'amour patient du bien et du progrès, devait résulter naturellement de ses vues générales, et s'y trouvait impliqué malgré l'auteur. Son agression était donc une contradiction, où il se mettait très gratuitement avec lui-même, et i^u'il fimt imputer à son cœur plutôt qu'à sa raison.

Il en faut dire autant des grossières préventions que ce terrible ennemi des préjugés nourrissait ou répandait contre le christianisme. Quel regret on éprouve, en voyant un apôtre si sincère de l'humanité se faire rame et le bras d'une vaste coalition, qui ne médite rien moins que la destruction des traditions, des institutions les plus utiles aux hommes ! Ce vif regret est presque égalé par Tétonnement qui l'accompagne.

* Candide^ ch. 1.

«Non, dit M. Saint-Marc-Girardiii, il n'est pas besoin que nous trou viuns que tout est bien pour croire à rexistence de Dieu ; mais comme uous croyons à l'existence de Dieu, il faut nécessairement que tout soit bien. A prendre Toptimisme comme le fait Voltaire, l'existence de Dieu dépend d'une objection que nous ne saurions pas réfuter. J'ai mal aux dents \ donc Dieu n'existe pas ! » ( Vie et ouvrages de J,-J. liuuàncau.)

Comment un esprit d'une telle trempe n'a-t-il j)as même compris le côté humain du christianisme ? Pouvait-il méconnaître cette révolution de paix et de miséricorde qui dota le mou le d'un principe nouveau de civilisation, de législation, de culture intellectuelle et sociale ? Pouvait-il fermer les yeux à l'inlluence salutaire de cette grande école de respect et de renoncement, où l'on apprend d'ailleurs, non-seulement à obéir et à se dévouer, mais à distinguer l'examen qui éclaire de l'ironie qui réduit tout en poussière ? Il était alors difficile, sans doute, de démêler, avec une impartiale netteté , l'essence éternelle de la foi chrétienne, et de la dégager de tout ce que l'erreur et la passion humaines y mêleront toujours. Cela était d'autant plus difficile que les défenseurs même de cette foi manquaient pour la plupart de ce qu'il eût fallu pour faire sentir à Voltaire la grandeur historique et la puissance morale du christianisme. Néanmoins, la beauté des préceptes de l'Évangile, de ces règles simples et profondes qui sont devenues la philosophie des peuples chrétiens, eût dû désarmer, sinon conquérir un esprit si occupé des intérêts moraux de l'espèce humaine. Le règne de Dieu sur la terre, ce gouvernement que l'Évangile proclame et veut établir dans tous les climats, sous tous les régimes politiques, diffère-t-il donc, au moins par ses résultats, de ce règne du bien auquel Voltaire piétendait travailler? Le but que celui-ci poursuivait, dans le silence de ses mauvaises passions ou de sa cynique boufTonnerie, ressemble si fort à la fin que se proposaient les ministres du

Christ ([lie Frédéric II, dans cet Élop;e funèbre où il représente son ami se promenant aux Champs-Elysées, appuyé sur Montaigne et sur Bayle, n'hésite pas, par une audace devenue plus familière encore à notre siècle, à comparer la morale de Voltaire à celle de saint Jean'. Nous y ajouterons pourtant celte réserve, qu'on ne rencontre guère, chez le philanthrope français, les moyens dont Tapôtre de la charité conseille l'emploi et qui peuvent seulsconduire au but commun; que l'on y regrette avant tout, pour le moins, une admiration respectueuse pour Cehii qui « passa sur la terre en guérissant les lionunes et en leur faisant du bien ' ; » pour Celui que les Pères de la primitive Eglise appelaient le philosophe crucifié ^ qu'un Malebranche reconunandait aux penseurs sous le titre de Sage des chrétiens, et qu'un Bossuet adorait comme la Sagesse incarnée. La folle haine de Voltaire contre le christianisme, au lieu de nous rendre injustes à notre tour, doit nous servir à mieux distinguer les deux hommes qui se partageaient un génie que Dieu avait traité avec une si grande libéralité. Là même où l'on ne peut pas approuver ce ([ue Voltaire dit, on ne peut s'empocher de louer la manière dont il [)arle ou pense, son excellente manière de raisonner, comme il le dit de Bavle. Si souvent rien n'est attristant ou révol-

Kl

tant, frivole ou inconséquent, comme le fond de sa pensée, rien n'est plus piquant que le tour de son es-

1 Voyez notre Histoire philosophique de r Académie de Prusse. T. I, p. 274.

* Actes des Apôtres, ch. 2.

prit et son langage. Rien ne convient plus au talent de cet écrivain que le mot qu'il aimait à répéter : La grâce en s exprimant vaut mieux que ce qu'on dit. A cet égard, il doit servir de modèle aux philosophes de tous les temps, et couvrir de confusion ceux qui, de nos jours, se portent ses continuateurs. « Vous êtes très confus, » leur dirait-il lui-même, comme il Tavait dit àSpinosa; mais il ajouterait probablement : « Vous êtes très dangereux \ )) Après les expériences qui ont suivi sa mort. Voltaire serait-il aujourd'hui ce qu'il fut au dernier siècle, c'est-à-dire anti-chrétien encore plus qu'anti-matérialiste?Nous croyons qu'il se rapprocherait plutôt de ce Montesquieu qu'il avait autrefois félicité d'avoir « retrouvé les titres du genre humain ; » et qu'il louerait maintenant d'avoir placé au premier rang parmi les forces morales la religion chrétienne, cette humble croyance qui, « ne semblant avoir d'objet que la félicité de l'autre vie, fait encore notre bonheur dans celle-ci \ >> Quittant avec dégoût le rôle de destructeur, pour ne garder que sa mission de réformateur , Voltaire tournerait toute la vigueur, toute la justesse de sa dialectique ricaneuse contre les matérialistes orgueilleux et effrénés, qui se disent ses légitimes successeurs et qu'il a d'avance flétris de ces mots prêtés aux Érostrates:

« Aux vrais savants tout doit sembler égal. « Bâtir est beau ; mais détruire est sublime \ »

1 « Vous êtes très confus, Baruc Spinosa ; mais êtes-vous aussi dangereux qu'on ledit? Je soutiens que non. » Voltaire. « Esprit des lois. L. XXIV, ch. 3.

* Guerre de Genève, 1768.

C'est à eux surtout qu'il adresserait les paroles que nous allons rappeler en terminant , parce qu'elles sont en même temps une condamnation des fautes et des erreurs de Voltaire même : « Esprits dédaigneux et frivoles qui prodiguez une plaisanterie si insultante et si déplacée sur ce qui attendrit les âmes nobles et sensibles; vous qui, dans les événements frappants dont dépend la destinée des royaumes, ne cherchez à vous signaler que par ces traits que vous appelez des bons mois..,, osez ici exercer ce misérable talent d'une imagination faible et barbare; ou plutôt, s'il vous reste quelque humanité, mêlez vos sentiments à tant de regrets, et quelques pleurs à tant de larmes ; mais êtes-vous dignes de pleurer ? i »

Eloge des officiers morts dans la campagne de IIM .

Page 1