CHAPITRE II
« Que l'on soit homme ou Dieu, tout ^cnie est marlvrc. ■ M. A. de Lamartine.
« Quand vous serez spinosistes, que ferezvous de la morale ? » J.-Tu. Fichte.
L'empire exercé par Spinosa, plus de cent ans après sa mort, nous l'avons dit, est un phénomène des plus importants dans l'histoire morale des temps modernes. Un avènement si posthume et si décisif doit être ramené fidèlement à ses causes diverses.
Cet avènement fut d'ailleurs aussi imprévu que solennel. Aurait-on pu s'y attendre, soit après l'antipathie vigoureuse que le XVIP siècle avait montrée à Spinosa, soit après la dédaigneuse pitié ou le silence méprisant témoignés par le XYIII" siècle?
La philosophie qui dominait au XVII' siècle, celle de Descartes, ne voyait dans le spinosisme qu'une utopie malfaisante et sacrilège, qu'une « manière d'athéisme. » Cependant Spinosa avait débuté par le cartésianisme, et ne s'en était éloigné que sur les points où il le trouvait incomplet et inconséquent. « Descartes, disail-il à la tin, a méconnu la nature de la première cause et l'origine de toutes choses, et a également ignoré la véritable nature de l'esprit humain. » Mais, plus Spinosa tenait en réalité du carte-
sianisme, plus les disciples lidèles de Descartes devaient afl'ecter de se séparer du sj>inosisnie. Celte séparation, instinctive d'abord ou peu calculée, devait surtout paraître nécessaire, lorsque les Leibniz et les Fontenclle s'avisaient d'écrire (pie Spinosa n'avait fait que « cultiver certaines semences du cartésianisme ; )> ou que celui-ci était la racine et comme Varchilecie du spinosisme. Dès lors on s'applique à présenter les croyances de Descartes tout il la fois comme l'antipode et comme l'antidote du spinosisme, comme son destructeur véritable. On ne se contente plus d'accorder, comme l'avait fait Bayle, queSpinosa ne tomba (pi'//isensihlement dans l'athéisme, en s'écartant peu à peu du philosophe français : Nemo repente pessiwus. On repousse toute solidarité avec une nouveauté si impie, avec une hérésie si immorale, avec « l'épouvantable chimère de ce misérable, avec cette mauvaise doctrine, propre tout au plus à éblouir le vuli!;airc, avec celte doctrine insoutenable et même extravagante. » A cet éiiard tout le monde semble d'accord. jMalebraïuhe et Fénelon, Lami et Poiret, Jaquelot et Bayle, Leibniz et Huet, Richard Simon et Abbadie, ont beau dillérer sur cent articles importants : ils s'entendent contre ce «novateur trop connu, » contre cet « athée de système. » Le clergé s'empresse de se joindre aux pIiiloso})hes, apercevant dans le spinosisme une tentative secrète de remplacer la religion chrétienne par celle des Juifs: (( C'est le monde di\inisé par le judaïsme et sa Kabbale occuhe ; » c'est un essai d'interpréter, de critiquer les Écritures d'une façon « dangereuse et liber-
tine. » Tous se font un devoir, sinon de démontrer l'Evangile^ contre Spinosa, du moins d'attaquer le Traité théologico-poUlique, en suivant l'exemple de l'évoque d'Avranches, qui disait : a Quand je l'ai trouvé à mon chemin, je ne l'ai pas épargné, ce sot et méchant homme, qui méritait d'être chargé de chaînes et battu de verges, vinculis et virgis ^. » Spinosisme et impiété étaient devenus synonymes, et chacun trouvait qu'il n'y avait nulle exagération à redire avec le ministre luthérien Colerus, premier biographe de Spinosa, que « son visage était marqué du signe de la réprobation, signum reprobationis in vultu gerens, » Spinosa ayant eu la fantaisie de se peindre lui-même dans le costume de Mazaniello, on ne manqua pas de dire qu'il avait prétendu « faire dans la chrétienté le remue-ménage que Mazaniello avait fait à Naples en quinze jours. » Jl ne pouvait éviter d'être placé parmi les Trois imposteurs modernes, entre Herbert de Cherbury et Hobbes. Enlui, philosophe ou théologien, aux spiritualistes du siècle de Louis XIV, Spinosa parut une <( tête (!e Méduse. » Le colonel Stoub, auteur de la Religion des Ifollandais, n'hésite pas à le reco naître dès 1073, prêtant à Spinosa pour uni([ue but « de détruire toutes les religions, et d'introduire l'athéisme, le libertinage et la liberté de toutes les rehgions. » L'adversaire du colonel, Brunn , convient à son tour que « le profane Spinosa
* La Demonstrntio evangelica de Huet avait été composée pour combattre Spinosa, si l'on en peut croire la Préface.
^ Voyez sa Correspondance avec le P. Martin, de Caen (Mss. P*iblioth. Impériale); et Quaest. Alnet. p. 19, 77.
DOCTRhNES RELIGIEUSES
enseigne rathéisnic oiivcrleincnt. » EnHollîinde, il est vrai, où la pei^oiiiio du iiovalciir devail exercer une influence fav oraI)le à ses idées, le spinosisrne avait trouve quelques amis, un Louis de Meyer,un Jean de Bredenbourg, et môme deux commentateurs intelligents et dévoués, Henri Wyermars, riche négociant d'Amsterdam, et cet Abraham CulTeler, dont la Pantosophie est dominée par le désir respectable (raffranchir du reproche d'athéisme la doctrine et la mémoire d'un maître méconnu. ^lais, malgré ces timides essais d'apologie ou de propagande, Spinosa n'eut pas un seul partisan considérable au XVll*' siècle. On ne saurait en effet donner [)areil litre au célèbre biographe do Mahomet, au comte de Boulainvilliers, qui sous couleur de HéfuUilloUy s'élait ellbrcé de répandre les principes spinosistes, après les avoir transformés par une interprétation athée dans un naturalisme vulgaire et parfois attrayant.
L'esprit qui règne dans la philosophie du XVIIF siècle, cet es[)rit si hostile au spiritualisme cartésien, si ardent à pousser le système de Bacon et de Locke au matérialisme le plus conséquent, dut imiter Boulainvilliers. Tout en traitant Spinosa avec une pitié hautaine, il dut le citer, selon l'occurrence, au profit du fatalisme ou de l'anticluislianisme. L'auteur du Trailé tItëologico-politiqucUiWcùi-W pas réduit les parties merveilleuses (lu christianisme, les prophéties et les miracles, à des fails naturels, à des symboles, à des illusiors nirme? L'auteur de V Ethique n'a\ ait-il pas ranicné Dieu et le monde à l'unité de la Nalurc, bien
qu'en distinguant la nature en créatrice et créée? Cela suffisait aux philosophes du XVIIP siècle, pour considérer Spinosa comme un étrange et abstrus sectateur d'Épicure et de Hobbes, comme le restaurateur des rêves insensés de Stralon*, suivant l'expression du cardinal de Polignac. Lu par peu de personnes, mal connu de tout le monde, Spinosa était obligé de servir diversement les passions du jour. CondiUac et son école l'appellent en témoignage, pour prouver que le spiritualisme du siècle précédent produit iné\i!a!)lement un amas d'idées aussi confuses qu'arbitraires, un long, un j)erpétuel abus de mots. Diderot, d'Holbach, tous ceux qui font uniquement consister Dieu dans l'âme du monde , dans un principe d'animation universelle, sont satisfaits de trouver un devancier, une autorité, jusque dans un disciple de Descartes et dans un géomètre inflexible. Voltaire qui, non sans malice, aimait à dire de l'enthousiaste Diderot : « Il n'y a que Spinosa que je lui préfère ; » qui avait écrit, dans une disposition analogue :
« J'eniends, avec Cardan, Spinosa qui nuirmnre... »
se plaît, non pas seulement à rire du « très confus, mais peu dangereux » Spinosa ; mais à en importuner les chrétiens, en avançant que sa théorie de ïamour inteUcctael est semblable, peut-être supérieure au pur amour d'un saint Jean ou d'un Fénelon. Rousseau, se persuadant que V Ethique est un traité régulier d'athéisme, cite ce nom abhorré au clergé, aux parlements, et veut montrer, par le contraste des doctrines,
' Vesana Stratonis rcstituit comnicrita. (Anti-Lucrèce.)
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DOCTRi:iES RELIGIEUSES
que radversairo du spinosisme, lo Vicaire savoyard, est un sur défenseur de TÉvani^ile, un vengeur du spiritualisme et de la piété chrétienne. C'est que les philosophes de cet âge ne jugent du spinosisuie que sur le li\ re de Boulaiiu illiers, ou même sur un article léger et peu sincère de Bayle, que Voltaire néanmoins, avec sa rare et féconde sagacité, avait assez bien apprécié. uSpinosa, disait-il, avait entendu autre chose que ce que Bayle entend, et par conséquent Bayle peut avoir eu raison, sans avoir confondu Spinosa. » En Allemagne même, où Spinosa, dès l'origine, avait rencontré quelques échos craintifs, on ne s'était guère occupé de ses idées dans la première moitié du siècle. A la vérité, le plus éminent disciple de Leibniz, Christian Wolf, avait combattu celui que Leibniz avait nommé un « habile opticien, jî Si Bayle semble n'a\oir pas voulu comprendre, décidé qu'il était à combattre l'absolu dogmatisme sous toutes les formes, Wolf a l'air de n'avou- pas su comprendre. Son essai de réfutation, bien qu'imité et fortifié moine par sa noml)reuse école, était si peu proportionné à la taille de son adversaire, qu'il servit longtemps après à convertir Fichto au spinosisme même. Peut-cire avait-il produit le même etlel sur le Diderot de rAllemaiine, Lessimi,.
Quoi qu'il en soit, c'est à Lessing que Spinosa doit riioimeur de tant occuper l'attention des penseurs, et même de tout le monde lettré. Éjjris d'une même passion pour la vérité et pour la liberté, le bibliolhé Caire de Wolfenbiittel ne rencontra jamais une doctiiiio persécutée, une intelligence opprimée, sans vouloir à
DE LA PinLOSOPUîE MODERNE.
l'instant même la délivrer, la protéger. Regardant la philosophie, moins connue un ensemble de vérités, que comme la recherche constante du vrai, comme la culture infatigable de la pensée; jamais satisfait des découvertes accomplies , des notions acquises, mais toujours plus avide d'investigations et de vues nouvelles, Lessing était charmé de la hardiesse avec lai[uelle Spinosa subordonne toutes choses au principe souverain, et sait sacrifier l'individualité même de riiomme à l'unix ersalité de l'infini. Un jour il eut un long et profond entretien avec Jacobi, qui était venu lui demander des armes contre le spinosisme. ce La philosophie de ce Spinosa, que nos compatriotes traitent comme 'un chien mort, est aussi ma philosophie. Ëv xal 'jrav, l'unité et le tout, s'écria-t-il, je ne sais pas autre chose. » Lessing mort, Jacobi mit le public dans la confidence de l'entretien. Le candide jMendelssohn, leur commun ami, crut cette publicité si otlensante pour la mémoire de Lessing, qu'elle hâta sa mort. Sa protestation irritée occasionna une polémique bruyante, dont le principal résultat fut de tirer Spinosa de Toubli. « La sensation, dit son éditeur définitil*, le docteur Paulus, fut semblable à celle qu'eût produite l'apparition d'un monstre africain à peine connu de nom. » Cette sensation fut d'autant plus vive qu'elle était mêlée d'une surprise très naturelle. Quoi, disait-on, c'est Jacobi qui se porte pour vengeur de Spinosa! Un penseur amoureux de la plus élégante clarté, un écrivain si pur, comment pouvait-il endurer l'ennui d'une élude pareille ? Lui, qui croit en la
divine Providence, aulanl qu'en la personne humaine ; qui fonde sur les attributs de cette personne la croyance même à l'être surnaturel par excellence, à Tinvisiblo auteur de la nature; lui, le défenseur persuasif du sentiment universel, à tant d'égards le continuateur de Leibniz et de Rousseau tout à la fois, comment pouvait-il en venir au rôle d'apoloi^iste deSpinosa? Ne disait-il pas à Lessing même : « Je n'ai pas d'idée plus intime, ni de plus solide conviction, que celle d'une cause finale, celle que je fais ce que je pense, au lieu do penser seulement ce que je fais *? » Et néanmoins le ^oici qui déclare, après l.essini>, que le doiçmatisme rationnel et démonstratif, sous peine d'inconséquence, ne saurait aboutir qu'au spinosisme! Il écrit à llemsterhuys : « Spinosa était doué du sens le plus droit, d'un jugement exquis, d'une justesse, d'une force, d'une profondeur de raisonnement ditliciles à surpasser. » Oui, il va jusqu'à s'écrier : « Sois béni, o grand et saint Ikruc! En méditant sur la nature de l'Etre su[)rcme, tu a^pu t'égareren paroles, par des mots; mais la vérité divine était dans ton ame, l'amour de Dieu faisait toute ta vie ! »
Nous avons vu pourquoi Jacobi {)Ouvait admirer le génie de Spinosa, et pounpioi cependant il devait taxer son système d'erreur. Nous n'avons plus qu'à suivre ici rimpression que cette admiration produisit, à la suite des brillantes et curieuses Lettres sur la doctrine deSpinosa. a L'écrit de Jacobi, écrivait l'historien Fulleborn en 1790, est entre les mains de tous les
1 Lcltrns surin <l<,ctrinc de Spinosa (en allem.), \\ f\0.
DE LA PiriLOSOPUlE MODERNE.
amis de la philosophie. » Ce qui avait contribué à répandre cet ouvrage et l'esprit qu'il respire, c'était l'etfort tenté par plusieurs plumes diversement distinguées, toutes ardentes à donner le spinosisme pour une forme du théisme, et même pour un secours très utile à l'interprétation savante des vérités chrétiennes. llehl)erg , Heydenreich et Herder s'étaient attachés comme à l'envi, en 1787, à plaider cette thèse insoutenable. Dans ses Dialogues intitulés Dieu, Herder surtout avait porté la prédilection jusqu'à substituer aux idées de Spinosa des pensées très différentes, quand le prétexte d'éclaircir ou d'orner le langage de VElhigue ne suffisait pas pour en rendre les doctrines moins panthéistes. Le point que le prédicateur de Weimar était du moins fondé à soutenir, c'est que les chrétiens doivent apporter à cette lecture austère un sens libre de préjugés, l'impartialité qu'avait montrée saint Paul en empruntant au poëte Aratus ces mots profonds : Nous sommes de race divine. Le spirituel Messager de Wandsheck, Claudius, suivit ce conseil, et mit la controverse du jour à la portée de l'Allemagne entière. Si l'un des principaux historiens de la philosophie en Allemagne, Tiedemann, fut loin de juger Spinosa avec une telle faveur, il concourut cependant aussi à détruire les préventions affermies par son prédécesseur. Tandis que Brucker avait regardé cette doctrine éminemment absurde, absurdissimam \ comme une impiété révoltante, destructive de la morale aussi bien que de la théologie naturelle, l'auteur de Y Esprit de la
* Histor. cvits philos. T. V, p. 693 sqq.
DOCTRINES HELHIIEFSES
philofiophie spéculative * n'y voyait qu'un nouvel essai (lo mysticisme judaïque et alexandrin, tros inférieur « à la relii^ion du déiste, mais très compatible avec la Providence, le 2;ouvernement du monde et l'adoration de Dieu. Une modification, douée de la conscience de soi, dit-il, peut éprouver confiance, vénération, amour même pour ce sujet infini, où elle occupe à peine la place d'un atome. Quoique ce sujet, cette substance unique, ne soit pas libre, cependant chacun de ses modes intelligents est capable d'obéir aux lois nécessaires et éternelles qui la régissent ; et convaincu de leur sagesse parfaite, il peut s'y soumettre avec une parfaite tranquillité. »
Un tel point de vue pouvait attirer au spinosisme quantité d'esprits mystiques, ravis de le voir attaquer l'indépendance orgueilleuse de l'homme, proclamer le néant du monde, de la matière, du temps ; et nous inviter, en un langage qui rappelle les sofis, Thomas à-Kempis, Malebranche, à tout voir en Dieu, à toul rapporter aux choses éternelles, à tout sacrifier au bien universel, à l'intérêt pour ainsi dire divin. Les chrétiens mémo propagèrent cette sympathie trop enthousiaste. Certaines analogies avec rÉvangilc, comme la maxime de mettre Dieu au centre de la vie morale, de réduire les commandements pratiques à l'amour d'un Dieu souverainement juste et miséricordieux, modèle de la
^ T. VI. p. 234 sqq. — Quant h Tcnnemaiin (T. X, p. /iG3 sqq. 478 sqq.), il regarde le spinosisme comme un paradoxe^ en désaccord avec luimême et avec les intérêts de la raison pratique; comme une hétérodoxie , qui n'accorde de réalité qu'à la pensée, pour aboutir à un mécanisme fataliste.
véritable vie, verœ vitw excmpJar ; mais surtout le mérite d'avoir salué le Christ comme l'être en qui la volonté divine, l'àme divine, la voix divine, se sont manifestées d'une manière unique et accomplie : voilà ce qui les rendait si indulgents envers Spinosa.Eux aussi lurent près d'appeler la Clef du sanctuaire ce Traité théolofjico'poli tique, où la religion chrétienne est en effet une religion de pardon, et la foi en Christ la foi dans le pardon divin, encore plus que dans la sagesse divine. Eux aussi se sentirent disposés à excuser les premiers traducteurs français du fameux Traité, d'avoir pris pour devise la pensée de saint Paul : ic Là où est l'esprit de Dieu, là est la liberté. »
A ces élans de mysticité, à ces apparences de christianisme se joignait, comme un commentaire propre à les justifier, le souvenir de la vie si originale de Spinosa. Avec quelle ardeur industrieuse on releva les tiaits qui honorent son caractère, qui inspirent pour sa destinée une compassion des plus sympathiques. Cet homme simple et généreux, si stoïque pour luimême, si alTectueux, si dévoué pour les autres, si vertueux et si pur, si sobre et si chaste, qui pratique tour à tour la tempérance d'un anachorète d'Orient et la résignation d'un sage chrétien, qui sait maîtriser la douleur physique aussi énergiquement que les passions de l'àme, qui sait sacrifier sans effort visible tout ce qui captive les hommes, la richesse, les honneurs, la gloire et jusqu'aux hautes amitiés ; qui sait préférer à tout une dignité indépendante, la paix de l'étude et de la retraite; ce phthisique de génie, ce héros de la
pensée abstraite, dont l'existence fut une longue méditation, et qui s'éteignit avant quarante-cinq ans, paraissait la touchante image d'une carrière presque édifiante. En la remettant en honneur, on espérait s'associer en quelque chose à ses mérites variés. Une portion notable du zèle d'humanité et de justice philanthropique, si honorable pour les fils du XVIIP siècle, venait ainsi servir la mémoire de Spinosa.
Parmi ceux qui tournaient de ce côté l'opinion publique, il faut citer en première ligne l'orateur religieux qui laissa presque autant de traces dans l'histoire des idées philosophiques que dans celle du dogme chrétien. Schleiermacher était convaincu que janiais philosophe véritable ne fut « sans Dieu, )) ne fut athée, et que Spinosa en particulier avait été un vrai adorateur de la Divinité. Sa théorie morale elle-même lui paraissait le foyer des pensées les plus luuiles et les plus pures. « Venez sacrifier avec moi, s'écrie-t-il, une boucle de cheveux aux mânes du saint et méconnu Spinosa ! Le sublime esprit du monde le pénétra, l'infini fut son commencement et sa fin , l'universel son unique et éternel amour ; vivant dans une sainte innocence et dans une humilité profonde, il se mira dans le monde éternel et il vit que lui aussi était pour le monde un miroir digne d'amour; il fut plein de religion et plein de TEsprit-Saint ; aussi nous apparaît-il solitaire et non égalé, maître en son art, mais élevé au-dessus du profane, sans disciples et sans droit de bourgeoisie '. » Cette exagération éloquente,
^ Discours sur la religion (en allem.), éd. IV', p. 47 sq.
dont l'abbé Antoine Sabatier, peu d'années après, se fit l'écho en France, dans une Apologie de Spinosa^ fut répétée au delà du Rhin à plusieurs reprises et avec plus de vigueur encore. Cinquante ans après, un savant j)hilosophe de Zurich, Conrad d'Orelh, la renouvela dans les mêmes termes, malgré toutes les réclamations qu'elle avait provoquées durant un demi-siècle *. Faut-il s'étonner qu'à coté de l'habile prédicateur de Berlin, des poètes aient aussi cherclié à célébrer le fondateur du panthéisme moderne? Le doux et profond Novalis, ce Vauvenargues de l'idéalisme germanique, ne fut pas seul à s'enivrer de cette substance éternelle, de ce « Dieu-Nature qui s'agite sourdement dans les eaux et les vents, sommeille dans les jilantes, s'éveille dans l'animal, pense dans l'homme et remplit tout d'une activité qui jamais ne s'épuise ^» Mais nul exemple ne fut plus entraînant que celui du chef même de la littérature nationale, que les Hégéliens appellent le ttocvu du siècle. Spinosa, on le sait trop, était pour Gœthe la philosophie en personne. Jacobi, dans sa terre de Pempelfort, le lui avait fait apprécier, par l'endroit qui le charmait le plus, par cette calme sérénité qui change la raison en une « retraite céleste. » Gœthe, d'ailleurs, était né spinosiste. Peu d'écrits, de son propre aveu, lui étaient aussi chers que les œuvres de ce génie infiniment plus [)rofond, disait-il, et plus pur que le sien. La méthode mathémati(iue, la marche pesamment régulière de V Ethique le
* Vie et doctrines de Spinosa (en allem,)» 1849, préface et passim. 2 œuvrcs.T. l\, p. 90, 151, 172.
passionnait presque autant que ce « souflle de paix qui apaise tout, » et qui le ramène à son « vieil asile, » chaque Ibis que son esprit manque de lumière ou de repos. Ce qu'il y a d'épique, de plastique, dans cette évolution abstraite de l'unité divine, attachait le po(He par les liens piquants d'un contraste fécond. Ce désintéressement qui n'a souci que de Tétre al)Solu des choses, d'une réalité tout impersonnelle ; qui se dévoue comme Prométhée, qui cherche et court connue Ahasvérus, qui aime Dieu à tel point qu'il refuse d'en être aimé en retour, qui u'est enfin qu'une manifestation même de l'essence divine * : voilà ce qui semblait à Gœtho la principale preuve de la perfection morne spéculative du spinosisme. Aussi n'hésite-t-il jamais à adorer cette « unité éternelle, qui se révèle en mille manières, qui se crée elle-même d'éternité en éternité. » Il l'anime, à la vérité, comme Pygmalion avait fait respirer et marcher sa statue, par le souffle de l'amour. La pensée et Vélenduey l'esprit et la matière, ces deux ingrédients de l'univers, il les considère comme deux représentants '^ également autorisés de la Divinité. Se perdre dans le sein de ce Tout où Dieu agit par la nature, comme la nature agit en Dieu, telle lui est la condition du bonheur individuel. Reconnaître le Dieu- Nature, l'aimer et le fïiire aimer, telle est la suprême conquête de la vie et de la poésie, comme Gœtho le dit même dans ses vers « sur le crâne do Schiller, » de
1 Spinosa, Éthique^ V, prop. 17. — Gœthc, OEuvres, T. XVI. — 111. — XL, p. 452.
- Stcllvcrtrcter Gottcs.
ce Schiller qui avait admiré Kant autant que Gœthe vantait Spinosa, préférant aux attributs et modes de la substance ce qu'il nommait les trois paroles de la foi, c'est-à-dire Dieu, l'àme immortelle, la liberté morale. La prédilection marquée par Gœthe dut influer, non pas seulement sur les écrivains qui avaient pris pour modèle Tart sévère des Anciens, mais aussi sur les esprits dont l'unique règle était l'inspiration personnelle. VheUénisme et le romantisme devinrent également utiles, sinon favorables au naturalisme spinosiste, l'un directement, l'autre par une suite d'ellbts détournés. L'ardeur dont l'antiquité grecque fut étudiée de nouveau sous la conduite des Heyne et des Frédéric-Auguste Wolf, devait plus d'une fois avoir pour résultat un vif penchant pour cette adoration gracieuse ou enthousiaste de la nature, dont le polythéisme est l'expression poétique. Ce fut du moins l'impression qu'il produisit sur ces studieux et pénétrants élèves des universités d'Allemagne, que représentaient au Séminaire de Tubingue Hegel, Hoelderlin et Schelling. Le moins connu d'entre eux. Fauteur d'Hypérion, Hoelderlin, regardait la laconique formule du panthéisme d'Elée, que Lessing avait commentée devant Jacobi, £v y.al ràv, comme l'abrégé, non pas seulement de la civilisation hellénique, mais de la sagesse et de la vérité éternelles. L'unité et la totalité, l'unité dilïérant d'elle-même', l'univers se divisant en parties innombrables; Dieu, centre et âme du monde, s'épanouissant à travers l'infuiie variété <le
* ^Ev ciapspojv £auTC5». Voyez M. Rosenkranz, Vie de Hegel, préf. p. V.
toutes choses : voilà les pensées que la jeunesse des académies caressait avec tendresse et parfois développait avec un génie éloquent. Ce fut pour les cornballrc qu'un helléniste sobre , un dialecticien inflexible , Louis Ancillon , montra , au sein de TAcadémic de Prusse, en quoi l'esprit inhérent au polytliéisme grec diffère du génie chrétien, lequel part du fait primitif d'une création absolue et pose ainsi d'emblée un être primitif et librement créateur \ En apparence les saillies du romantisme furent moins avantageuses au succès des panthéistes. A leur début, rien n'y semblait plus contraire que ces humoristes, ces fantaisistes, ces rêveurs à noms, à caprices divers, mais tous si jaloux de tout voir, de tout puiser dans un (jénie sans frein, dans leur moi original et indépendant. On se souvient combien cette tendance étendue avait subi d'intluences opposées: Rousseau, Sterne et Shakspeare, aussi bien que Hamann et Jacobi, Kant et Fichte. Le signe auquel ses partisans prétendaient reconnaître « l'éminence spirituelle, la perfection divine, » c'est-à-dire, la haute inspiration , devait être infuiiment vaiié. Pour les uns, la supériorité se marquait par l'ironie, par la faculté de se jouer de toutes choses avec tout, caustiquement et même sentimentalement, mais sans reconnaître jamais d'autre règle que le hasard de la suggestion momentanée. Pour les autres, à l'impertinence moqueuse se joignait la rudesse, une outrecuidance rustique, empressée à frapper avec une impi-
Voyez, ci-dessus, T. I, p. 269.
DE LA PIIILOSOPTIIE MODERNE
toyable sincérité tout le monde et chaque chose, sous prétexte de devoir dissiper les vaines illusions et ramener à la naïve franchise des âges primitifs. Ainsi que l'ironie, cette grossièreté s'était décorée de l'épithète de divine: Dieu lui-même semblait inspirer l'une et l'autre. (]'était aussi Dieu qui remplissait les premiers d'ivresse, d'une fougue indompta])le et licencieuse, d'une sorte d'incandescence perpétuelle; les autres, de paresse, d'une nonchalance gracieuse, dédaigneuse, d'une inaction semblable à l'état végétatif. Cette dernière forme de pensée ou de vie intérieure était particulièrement recherchée, après les hyperboles dont l'avait célébrée un poêle ingénieux et savant. A en croire Frédéric Schlegel, le laisser-aUer^ cette \olupté de l'ironie et de l'insolence tout à la fois, n'égale pas en puissance visible ni en charme secret la dimne paresse, ce divin art de végéter, par lequel le moi, ayant en vain essayé de surmonter violemment les obstacles qui compriment l'individualité, se réfugie dans une quiétude contemplative, indolente comme l'existence de la plante, de (outes les formes de la nature la plus belle et la plus sainte. Demi-sommeil, demi-rêve, situation privilégiée, que ne cesse de goûter le bienheureux Brahma. Là notre esprit tantôt s'abreuve de religion, en se confondant avec Dieu, tantôt jouit de lui-même dans une abondance inénarrable. C'est bien là, comme on a défini le sommeil, pars humanœ melior vitœ ; c'est mieux, c'est vita divina. Une même expression, le mot de (jénie, désignait ces étals divers. Chacun de ces états en effet, disait-on, émane du foyer
commun de la réalité et de Timagination, de la religion et de l'art. Chacun, en verlu de cette origine, tend à transformer la vie et la société, à les ennoblir, à les diviniser. Chacun est donc également légitime, saint et divin. 11 faut donc suivre l'impulsion du génie, dùl-il heurter de front le sens commun : dès qu'ils lui sont contraires, le bon sens, le sens moral même, ne sont plus que non-sens. On arrivait ainsi à une maxime tout opposée à celle-ci : « Ce n'est pas dans les choses extraordinaires et bizarres, avait dit Pascal, que se trouve l'excellence de quelque genre que ce soit. » L'excellence du genre (jénial devait résider d'ordinaire dans le paradoxe, et se mesurer à la singularité des ftinlaisies, des saillies, que l'on confondait par principe avec une originalité féconde. Mais qui ne voit quelles doctrines philosophiques devait servir cette disposition parfois grotesque? La subslance de Spinosa, n'était-ce pas le (jcnic d'un chacun ? Le moi et ses caprices, n'élaient-ils pas les suggestions, les modifications du Dieu qui s'y était incarné? De là des auxiliaires nombreux pour le plus ferme des [)an-
théistes.
Cependant, si les mystiques et les romantiques devenaient des alliés pour Spinosa, leurs adversaires, les matérialistes, pouvaient aussi trouver [)lus d'une inspiration agréal)le dans tel passage de V Ethique. Ils ne pouvaient être que satisfaits de voiries âmes pieuses admirer Spinosa. Si l'espoir devait nnître en eux qu'ainsi le fatalisme dominerait de plus en plus, ils devaient surtout concevoir l'ambition d'emprunter à
la géométrie spinosiste un air de rigueur ou de profondeur, que le Sijstème de la nature n'avait pas trop réussi à leur prêter. 11 suflisail, dans cette vue, de transporter à la nature physique tout ce que Spinosa attribue à la substance universelle. Par un rapide et facile travail de traducteur, par l'essai d'animer, de vivifier la substance infinie, n'amènerait-on pas les [)anthéistes à regarder comme Dieu l'essence énergique de la matière, de la matière douée d'un mouvement et d'une législation spontanés? Dieu, continuait-on, la Nature, apparaît et naît, pour ainsi dire, à tout instant en toutes choses; chaque être, chaque manière d'être, est une apparence, une enveloppe passagère de l'être unique, de l'immense corps de l'univers. Le spinosisme s'adaptait à une telle interprétation, dans la définition même qu'en donnait le Dictionnaire de l'Académie française : « Une doctrine suivant laquelle Dieu est un agent universel, une force répandue dans toute la nature. » Ce qui ajoutait encore à l'illusion, ou semblait autoriser la prétention de donner Spinosa pour un des aïeux du matérialisme moderne, c'était l'esprit de sa morale même. Si la science consiste à connaître la nature, et la sagesse à en jouir, répudions les préceptes d'abstinence, de privation, de renoncement divers; éloignons la tristesse, les douleurs, et délectons-nous aux biens, aux spectacles enchanteurs de la nature ! Spinosa recommande l'amour de la vie, autant que Platon et 1 Evangile recommandent le souvenir de la mort, 'c La chose du monde à laquelle un homme libre pense le moins, dit-il, c'est la mort; et
sa sagesse est une méditation, non de la mort, mais de la vie, non morlisy sed vilœ medilatio est \ »
Oulre ces ellorts si variés, ramenant par tanl de routes contraires au même terme, une cause ])lus générale explique mieux encore rinlluence subitement acquise par le spinosismc. ('/est qu'il répondit à deux besoins vivement sentis vers la lin du XYllT' siècle. Premièrement, il satislit à celte recherche d'unité dans la science, que tant d'autres systèmes ava'ent négligée, ou plutôt sacriliée à tel dualisme, à tel antagonisme incapable de contenter les hautes intelligences. En second lieu, il combla, ou parut combler plusieurs vides laissés par le théisme, aussi l)ien que par le déisme. Le théisme n'avait-il pas troj) cherché la Divinité dans le inonde des détai's dans l'intuiie variété de la création ? Spinosa la montrait dans l'inliniment grand, dans le centre et l'ensemble du tout. Le déisme n'avait-il pas à ce point séparé Dieu et l'univers , ([(le l'un n'avait plus aucune iniluence sur l'autre? Spinosa venait présenter ce rapport comme une chose indissoluble et essentielle, consubsUmlieUc et immanenle, Spinosa rappelait le théisme et le déisme, avec excès, il est vrai, au sentiment de la toute-présence de Dieu dans la création.
Dans le domaine spécial de la philosophie contemporaine, enlin, combien de circonstances, combien de motifs contrilnièrent immédiatement aune résurrection triomphante du spinosisme ! Le prudent Kant, qui avait voulu mesurer avec la dernière exactitude les
^Éthique, IV, prop. 67.
pouvoirs de la raison et en lixer les limites pour jamais, avait écrit à IMendelssohn : « Je ne comprends rien à votre Spinosa, à ce cartésien de la Kabbale; absolument rien, pas même depuis que Jacobi l'a interprété avec les grâces de sonatticisme' ! » Mais Hamann, son ami, avait écrit à son tour : «Le principe de Bruno, la coïncidence des contraires, vaut à lui seul plus que toute celle Critique %> ; et par ces mots curieux, il avait en quelque sorte présagé la doctrine qui succéderait à l'idéalisme kantien. En elTet, l'espèce de scepticisme qui réduisait toutes choses à l'homme, à la subjectivité de la pensée ou de l'existence individuelle, devait précipiter aisément les gens de cœur et d'imagination dans l'extrémité contraire, dans le dogmatisme le plus objectif qui se puisse concevoir, vers l'intuition d'une substance unique et universelle, où le moi s'absorbe et se confond avec le monde et avec Dieu. Les empiétements du moi absolu devaient provoquer les excès du tout absolu. Vunitë du ])remier, prétendant produire les choses par cela seul ({u'il les conçoit, ou qu'elles n'existent pour lui qu'autant qu'il les conçoit, devait entrer en lutte avec 1'/dentitc du second, aspirant à tout dévorer, parce que tout se rapporte à lui, si tout n'est pas compris en lui. Ajoutons que ces deux systèmes avaient en commun le plus important peut-être de leurs éléments. Ils reconnaissent, quoique de façons opposées, pour autorité exclusive ou souveraine, l'autoriîé de l'idéal. L'idéalisme, telle est la conclusion définitive de l'école de
* Œuvres, T. IL
2 Œuvres, T. VI, p. 301.
Kœnii^sberg. Sceptique chez Kant, pu>ilif chez Ficlilo, ridéalisnie devient éminemment dogmatique chez Schcïlling et He.irel, au point de s'y confondre avec lespinosisme môme. La pensée ne garantit qu'elle-même, avait dit Kant; la pensée donne l'elre, disait Fichte. L'être reproduit la pensée , dira Schelling; et Hegel ajoutera : La pensée est l'être même. Voilà pourquoi Ton pouvait regarder les principales écoles d'Allemagne tour à tour comme lilles de Kant et comme parentes de Spinosa.