‹ Histoire critique des doctrines religieuses de la philosophie moderne [microform]Chapitre 51 sur 54 · EN ITALIE · texte numérisé non relu

EN ITALIE

« Yes and no is not good theolog:y. »

Shakspbari.

t Verissima la sentenza d'Alcinoo che il filo^ aofare vuol essere libero. ■ Galilée.

« Paucis mutatis verbis atque sententiis , christiani, — platunici — . »

Saint Augustin,

Nous avons dépeint, jusqu'en ses extrémilés opposées, le mouvement que fit naître dans le Nord la réaction spiritualiste , entreprise par Kant contre le matérialisme sceptique et athée du XVIIP siècle.

Il nous faut caractériser à présent les protestations que ce môme matérialisme suscita dans le iiiidi de l'Europe. Elles pourraient se réduire à trois ordres : l'une est orthodoxe, l'autre est mystique, la dernière est, ou veut être , purement philosophique. Mais ces trois

DE II PHILOSOPHIE MODERNE

classes comprennent à leur tour plusieurs sortes de réclamations très varices.

Il est une tendance orthodoxe qui, pour mieux vaincre l'incrédulité, n'hésite pas à déclarer l'esprit humain absolument incapable de connaître Dieu, ou fatalement condamné à l'erreur, en matière de religion même naturelle. Il en est une autre, qui se borne à déplorer, à réprimer au nom de l'Eglise les égarements de la raison et de la science. Il en est une troisième, qui croit sensément servir la Révélation môme, en concluant alliance avec la philosophie.

La protestation mystique, tantôt s'éloigne, tantôt se rapproche de l'enseignement officiel du christianisme; tantôt elle le regarde comme un texte qu'elle-même s'autorise à développer en pleine liberté; tantôt, véritable théosophie, elle en appelle à des communications extraordinaires, ou personnelles avec la Divinité. Dans l'une et l'autre situation, elle suit l'imagination et la sensibilité, plus que la raison et l'histoire. Souvent elle est l'ivresse même du sentiment religieux:.

La réclamation, vraiment indépendante, de la philosophie spiiituç^liste du Midi s'élève aussi contre l'athéisme moderne de plus d'une manière, avec plus ou moins de profondeur ou de rigueur. Ici elle s'arrête au simple déisme , là elle constitue m théisme vivant et pratique, ailleurs elle transforme parfois le théisme en panthéisme idéahste. D'autres fois aussi elle entre eu rapport avec le christianis^ue, jusqu'à se confondre avec le théisme révélé.

CeMe U\p.\e réaction eut pour principal théâtre les

deux pays qui marchent si diversement à la tête des peuples néo-latins, l'Italie et la France. L'Espagne, le Portugal et leurs colonies transatlantiques, n'y ont guère participé. Malgré l'ardeur et l'éclat de leur génie, tam parum in philosoph'ia prœstant, avait déjà dit Leibniz, quia nimis arclanlur *.

En Italie, le fondateur de la philosophie française avait eu beaucoup moins d'adhérents qu'en Allemagne et en Hollande. Cependant, quoique ses œuvres eussent été censurées par la Congrégation du Saint- Office, Descartes avait compté, à Rome même, plus d'un partisane C'est particulièrement sur l'antique et brûlant sol de la Grande-Grèce, dans la patrie de Telesio, de Bruno, de Campanella , que le cartésianisn^e fut honoré et professé par cent esprits distingués, par un Borelli, un Caloprese, un Mattia Doria. Le dernier chef renommé de la respectable académie de Cosenze, Thomas Cornelio, reconnut Descartes pour un émule, peut-être supérieur, de Galilée et de Léonard de Vinci. Les persécutions vinrent rehausser celte gloire étrangère. Majillo pouvait dire aux Napohtains : Si je n'ai pas été martyr du cartésianisme, j'en ai été confesseur. Les extravagances mêmes de cette école, telles que le doute sur l'existence du corps, trouvèrent un défenseur subtil et enthousiaste dans le Sicilien

^ Voyez notre article sur la Philosophie italienne, dans le Dictionnaire publié chez Hachette (1847), et le tome I des iSaggi dell' Accademia di filas, italica (Gènes, 1832).

^ Sur le cartésianisme en Italie, voyez la savante et lucide Histoire de la Philos, cartésienne, de M. Francisque Bouillier (1854), T. H, p. 507 sqq.

DOCTRIiNES RELIGIEUSES

Fardella, une des lumières de Padoue. Uun des correspondants de cet idéaliste, Leibniz, put à son tour recruter parmi les cartésiens quelques adhérents dévoués, Fallelti, Draghetti, Richiori, et jusqu'à Michel Araldi,un des membres de ïlnstilut national d' liai ie\ Néanmoins, durant le XVllP siècle, la spéculation métaphysique et religieuse n'était guère es'imée en Italie. A l'exemple des grands esprits de la France d'alors, les penseurs italiens confinèrent leurs méditations dans la philosophie expérimentale et pratique. Eux aussi répandirent mille projets généreux ou chimériques , pour améliorer le sort des individus et des Etats, pour étendre et assurer le bien-être et la liberté, pour délivrer grands et petits de tous les genres de préjugés. Ces nobles idées de tolérance et de philanthropie devaient trouver faveur et doucement ébranler les âmes, au moment où Lambertini et Ganganelli les personnifiaient sur le trône pontifical. ANaples, Filangieri et Mario Pagano introduisent la discussion et l'humanité dans l'édifice de la législation. A Venise, à Milan, Beccaria et Verri réforment le système de la pénalité, en contestant la légitimité de la peine de mort, en condamnant la torture, en soutenant avec éloquence l'inviolabilité de la vie et la valeur morale de la personne humaine. Grippa, Galiani, Algarolli, Felici montrent à l'Europe attentive combien la nation qui a produit Machiavel est capable d'explorer la nature de rhomme public, de décomposer le mé(\anisme et de

ï Voypz \ç%Mernorie (le ret Institut, Milan, 1812, T. I, face. 311 pqq. — Coinp. noire liist. dei'Acad. ih P^vssfi, T I, p. xxvii sqq.

régler le jeu de l'activité politique. Le droit de la nature et des gens est peut-être aussi redevable à cette nation que les sciences physiques et mathématiques. La morale proprement dite, que le Florentin Vettori avait perfectionnée dès le XVI*' siècle, est cultivée, tantôt avec grâce etiinesse, tantôt avec une solide érudition, par Stellini et par ce Muratori qui avait déjà si bien mérité de la raison humaine, en vengeant Descartes des critiques passionnées du sceptique Huet . Quelquefois, il est vrai, les systèmes habituellement combattus en Italie, le matérialisme et le fatalisme, y éveillent aussi des sympathies secrètes ou visibles, comme chez le savant juriste Romagnosi, ou chez Borello et les PP. Compagnoni et Soave. Mais ces tendances sont promptement comprimées par d'autres écrivains, habiles à fondre les sages résultats du XVIP siècle avec tout ce que Tàgo suivant s'était proposé de plus louable. Tel est l'éclectique Antoine Genovesi, l'auteur de la Diccosina et l'adversaire de Rousseau ; penseur timide, mais invulnérable aux sarcasmes dont le P. Buonafede, sous le nom de Cromaziano, tentait de couvrir les philosophes ses contemporains. Tel est surtout ce cardinal Gerdil, qui sait opposer avec fermeté Descartes et Leibniz à Spinosa et à Locke, comme à toutes les sortes d'athéisme alors en vogue ^

Du milieu même de ces nobles avocats de l'humanité, dont les vues devaient profiter indirectement à la théodicée aussi, sortit un métaphysicien hautement religieux, ignoré ou méconnu âe son temps, ou-

* Voyez ci-dessu.s T.l, i». !240.

DOCTRINES KELIGIEUSM

blié longues années encore après sa mort, mais comblé par notre siècle d'une i^loire parfois exagérée. JurisconsuUe exact et profond, esprit aussi pénétrant que persévérant, homme de bien d'un inébranlable courage, sage tour à tour stoïque et chrétien, toujours animé d'une foi héroïque dans la dignité de la science et dans la puissance interne du droit, Jean-Baptiste Vico est devenu pour tous ses compatriotes un sujet d'admiration et d'orgueil national. D'abord, on le sait, il avait été prisé par les étrangers, en France par l'auteur du Monde primUif, Court de Gébelin, par Herder et Gœllie en Allemagne. Mais les lialiens sont-ils fondés à y voir, pour le génie, l'égal de Dante et de Michel-Ange , comme de Malebranche et de Leibniz, « un homme, non pas rare, mais unique; une intelligence des plus profondes, des plus étendues, des plus fécondes en découvertes originales et neuves ; le chef du beau groupe que forment Gravina, Métastase, Goldoni, Gaspard Gozzi, Malïei, Muratori, Tiraboschi, Zauotti, Parini; par son patriotisme cntin, le précurseur d'Altieri' ? « Vico est, pour l'Italie actuelle, le penseurna(io/ia/ par excellence ; sinon le créateur de la philosophie italique, du moins le rénovateur de V antique sagesse d'Italie. Vico a le mérite d'avoir rattaché les novateurs de la Renaissance, les Pomponace, les Bruno, les Campanella, aux Dante, aux Bonaventure, aux Thomas d'Aquin , et ceux-ci même à Tacite, à Platon, à Pythagore, au berceau de

1 V. Giobtîili, Introduction à Vétude de la iMlos. (en italien),!, p. 47 sqq., 15"2, 157 sq.

la spéculation italique, à la Grande-Grèce. Vico est l'auteur d'une Renaissance nouvelle, qui se distingue de celle du XVF siècle, en ce qu'elle est italienne et nationale, plutôt que grecque ou classique \

En quoi consiste cette philosophie en quelque sorte primitive, andchissima sapienza? Elle est, répondent ses partisans, idéaliste et historique à la fois : idéaliste, parce qu'elle étudie ou contemple Vidée en ellemême, puis en montre la supériorité sur les sens, sur le monde matériel; historique, parce qu'elle fait voir comment Vidée se réfléchit et se réalise dans les langues des nations, dans leurs mœurs, leurs lois et leurs religions. Elle allie étroitement, comme deux faces d'un même objet, la science du vrai éternel et la science des faits. Elle regarde Dieu même comme la vérité première et comme le premier être, comprenant en soi toutes choses. C'est l'esprit divin ^ qui fait la physique, comme il fait la géométrie, comme il fait ou crée toute vérité. Les genres des choses, qui constituent l'essence des individus, sont les types invariables, d'après lesquels Dieu atout formé; et l'ensemble de ces genres compose Vidée. « Toutes les choses divines et humaines procèdent donc de Dieu, reposent en Dieu, retournent à Dieu ^ » Dieu et Vidée étant créateurs, c'est par sa puissance d'agir que la vérité se fait reconnaître. La possibilité d'être réalisé, est le

« Voyez Rosmini, De l'origine des idées (en italien), H, p. 9. Mam'ani, Du renouvellement de l'anc. philos, ital. (en ital., Paris, 1834), p. 211.

* La mente di Dio.

• Vico, De uno j'uris universi principiot prolog. (1721).

DOCTHINES KELIGIELSES

critère définitif du vrai'... Voilà donc un platonisme prati([ue, facile à convertir en plalonisine chrétien, et destiné à concilier les exigences de !a raison avec celles de la volonté. Voilà une philosophie spiritualiste et sociale, fondée sur l'analyse du langage, composant le savoir divin et humain de ces trois éléments : connaître, vouloir el pouvoir; et ayant pour origine et pour tin cette intelligence qui reçoit de Dieu la lumière du vrai éternel. C'est, si on l'aime mieux, une philologie spéculative et morale, qui découvre rlans les étvmolo^ies et les signiiications des mots, d'abord le double fondement de la science et de la société, toutes les assises permanentes de la grai.de cité du genre humain; puis les inlluences du principe producteur et conservateur de la vie sociale, la religion. C'est, selon d'autres, une histoire universelle et élernelle, la description du cercle idéal que parcourt le monde réel, dans le temps eî l'espace, sous forme d'histoires particulières, avec des accidents et par des révolutions dont les lois s'expliquent par le concours de l'essence invariable de l'humanité avec la présence constante de la Providence ".

La partie métaphysique de cette philosophie. Vidée même, un peu négligée parVico, devait occuper spécialement notre siècle. Grâce à l'esprit dominant de son époque, le légiste napolitain avait surtout appro-

» // vero è il fotlo. Criterio certo del vcvo è farlo. (Vico, DcW antichis-

si ma sa p. degV Ital.) •

« Voyez les travaux de MM. Jules Michelet et Ferrari sur la philosophie de Vico. Comparez aussi rarlicle que nous av(i:îs cons'uré a l'iC", dan- ](i Dictionnaire xmhXid chez Hachette (IS5-2).

DE LA PHH.0S0PH1E MODERNE

fondi les applications civiles et les manifestations historiques de ridée, les faiL> sociaux. Son aversion pour Descartes l'avait aus>i tourné de ce côté. Le philosophe français lui semblait, non pas seulement avoir dédaigné avec ingratitude les traditions et les institutions, les langues el l'éruditioîi; mais avoir imprudemment sacrifié à l'individu la société, au sens privé le sensconunun, au moi pensant la nature commune des nattons. Au lieu de l'homme individuel, ou abstrait, Vico voulait étudier l'homme collectif et agissant, l'homme-peuple , et de là s'élever à l'auteur de rhonuue, au législateur des nations; et cette étude, qu'il appelait une Science nouvelle^ qu'il plaçait sous la protection de Platon et de Tacite, de Bacon et d'Hugues Grotius, il croyait ne la devoir qu'à l'usage du sens commun. C'est le sens commun qui constitue, dit-il, le fond de la sagesse humaine, et qui nous fait saisir le général au milieu des détails, le vrai durable au sein de la mobilité universelle. La nature humaine est une, la sagesse humaine est une; et la divine Providence, une aussi, se sert de cette sagesse avec une énergie irrésistible, lorsque cette sagesse refuse de la servir avec joie.

L'emploi du sens commun, aidé d'une érudition patiente et vaste, conduisit Vico à proclamer comme vérités souveraines ces trois axiomes: i" réalité d'une Providence invisible, attestée par l'institution univer-

* Principes d'une science nouvelle^ relative à la nature commune des nations ^ au moyen desquels on découvre de nouveaux principes du droit naturel des gens (1725),

seile des cultes; 2" nécessité de dompter les passions et de les convertir en v erliis sociales, correspondant à rinstiiuiion des inariai^es eî des familles; 3" croyance naturelle à l'immorlalilé de l'àme, confirmée par l'institution des sépultures. A c(Mé de ces trois articles de sa foi, la Science nouvelle établit, peut-être avec plus d'autorité encore, le besoin permanent de la sociabilité. En comparant les péiiodes de l'existence commune, soit chez le même peuple, soit chez des peuples différents, elle arrive à les réduire à trois âges distincts : l'âge divin ou théocratique, âge obscur, qui parle une langue sacrée ou hiéroglyphique; l'âge héroïque ou fabuleux, qui emploie un idiome métaphorique et poétique ; rage humain ou historique, qui se sert du langage pleinement littéraire et rélléchi. En exposant la civilisation du second âge, la sagesse poétique, celle des géants et des poêles, avec une pénétralion et une étendue d'érudition également sures, Yico s'est placé parmi les créateurs de la philosophie des mythes et des cultes*. Cependant, le dernier mol de sa théorie historique apparaît alors seulement qu'il déroule les époques successives du droit religieux et civil, les révolutions politiques et morales, qui répondent aux trois phases de la société humaine. Ces phases sont : la justice théocratique et impitoyable de rage divin; l'équité politique, mais arbitraire encore, de l'âge héroïque; et l'e^gahté civile de l'âge humain, qui, ajoute Yico, se conserve le mieux dans une monarchie bien constituée. La perte de l'indépendance

* Science nouvcllefl. U.

territoriale et la corruption des mœurs sont les deux causes qui mettent fin à la vie d'une nation. Deux remèdes sont capables de la ranimer : un monarque puissant, ou la conquête par un peuple meilleur. Si l'un et l'autre moyen se montraient insuffisants, la nation se dissoudrait, se disperserait comme l'empire romain, et ferait place à une autre société, qui, reconnnençant avec la même nature la même série d'évolutions, parcourrait probablement le môme cercle, développerait librement les mômes facultés, et obéirait, sans le savoir peut-être, aux mêmes décrets providentiels. C'est cette morale identique et circulaire, cette analogie de progrès et de retours, cor si e ricorsi, cette harmonie de révolutions et de rotations, qui a fait appeler la théorie de Yico le système des retours historiques.

Les défauts de ce système ont été signalés plus rarement que la sagacité de ses analyses et l'abondance de ses points de vue parfois si imposants. Ne risquet-il pas de se perdre dans les circuits du droit romain, mis sur le premier plan de l'existence sociale ? Accorde-t-il une place convenable aux productions de l'art et aux monuments spéciaux de la philosophie ? La juste préoccupation des choses politiques et civilas ferme les yeux à Yico sur le rôle que joue la religion aux époques où l'idée du droit ne domine pas encore. L'Orient se trouve négligé, mis à l'écart, autant que Rome est savamment dépeinte ou consultée. Enfin, les conclusions spéculatives suffisent-elles, résolventelles tout le problème ? Non, elles s'arrêtent à l'exis-

DOCTRINES RKLK.IEL'SES

lence des nations, à leur commune nature, h leur doveloppenient circulaire; tandis* qu'elles devraient embrasser l'ensemble des nations, l'humanité. Celleci, que devient-elle, de retours en retours? Avancet-elle, abstraction faite de tel peuple? Si elle avance, dans quel ordre le fait-elle, et doit-elle le faire ? Suitelle une ligne spirale, comme Gœthe le pensait? Sa marche est-elle vraiment |)rogressive, ou à quelles conditions peut-elle le devenir?

A ces questions, que ne saurait écarter une ihéologie sociale, les successeurs de Vico cherchèrent à répondre diversement, coiurne ils s'appliqucnMit en général à combler les lacunes qu'avait laissé subsisler ce ferme et infortuné penseur. Ce serait une tache trop étendue d'apprécier ici tous les essais que ce désir louable provoqua. Il faudrait peser bien des nonrs, dont plusieurs sont encore tout récents. Les plus connus sont Baldinotti, Carli , xMancini, Miceli, Palmieri, Tamburini,Tedeschi, et même cet audacieux Ermenegildo Pino, qui, dans sa Prololoijhy rivalisait d'abstraction avec Bardili et Hegel, pour tout expliquer par un Premier Etre, primum per se, absolu et réel à la fois, par une pensée primitive et vivante, par une Idée-Dieu. Plus d'une variété éclate déjà entre les ([ualre philosophes de l'Italie moderne, qui tous se peuvent considérer, à des degrés di\ ers, connue les continuateurs de Yico. Ceux qui se font le plus remarquer, à cet égard, sont ceux qui s'attachèrent spécialement à mettre Vidée en ra[)port intime avec le dogme catholique; ce sont deux ecclésiastiques, Rosmini et Gio-

nE t.y PHu.osopniE moderne.

Ai:^

l)erti. Quant au baron Galuppi cl au comte Térencc Slamiani, ils prisent et suivent moins la Science nouvelle et sa très antique sagesse, bien que le premier se montre toujours dévoué à l'Eglise, autant que le second maintient le droit qu'a la raison de chercher Dieu librement.

L'abbé Rosmini-Serbati s'est signalé, moins encore par ses méditations profondes et son ingénieuse érudition, que par son ardeur à défendre tour à tour la Révélation par la philosophie, et la philosophie par la Révélation. Le grand objet de son éionnante activité, ce fut {ou]Oi\v<>]'d pliUosopliie ( lirélienfie\ Il estd'avis ([ue, pour donner à cette sorte de philosophie les deux caractères de la vraie science, Vunité et la tolaUié, il suffit d'admettre, comme innée, une seule idée, à savoir, que l'être est possible. L'idée de Tétre possible, de l'être idéal, de l'être conçu d'une manière indélerminéeet illimitée, d'une manière universelle % n'est-elle pas tellement inhérente à toute intelligence, qu'elle en est la lumière même, cette lumière dont j)arle Dante, celle qui lie la vérité à l'intelli.^ence ?

Che lume fia tra 7 veroe Vintelletto ^.

Cette idée, continue Rosmini, est une perception immédiatement intellectuelle, une intuition directe de l'être en général. Elle ne vient ni des sens, ni de la

* Voyez son Nuovo Saggio sulV origine délie idée (<•(!. Milan, 1836), p. XVI sqq.

* L'essere in un modo universalc. — L'idea universnlissima. ( Nuovo Saggio, U, p. 15, 20, 23, 119, 135.)

^ DanlU; Puryat.f VI.

réflexkm, m môme du sentiment de soi-même : elle est donc innée. Elle est de plus souverainement nécessaire et universelle ; Thomme peut-il rien concevoir, sans ridée de l'être ? L'existence est la plus élevée de toutes lesqualités oonérales,et Tidée de l'être est le dernier terme de l'abstraction. Le scepticisme ne peut pas l'attaquer, parce que lui-même est forcé de la supposer possible. L'empirisme est obligé de reconnaître qu'elle engendre la connaissance des corps, en s'unissant aux sensations. Toutes les idées, enlin , celle de Dieu , comme celle de nous-mêmes, dérivent de l'idée de l'être. L'idée primitive de l'être représente seule l'être possible. La perception de l'existence réelle des choses créées est l'ouvrage d'un jugement, qui établit une équation entre la sensation et l'idée de l'être possible. La conception de la réalité de l'être absolu, ou de Dieu, ne s'obtient ainsi qu'indirectement, par démonstration \

Sans faire voir ce qui se montre de soi-même , la confusion de la simple notion d'existence avec l'existence réelle des choses; sans même examiner si l'idée générale d'être est rapportée par Rosmini à sa véritable source et contenue dans ses justes limites, en- (piérons-nous de la manière dont l'idéaliste de Stresa prouve l'existence de Dieu. La seule idée de l'être à priori, dit-il, démontre l'Etre absolu. L'être, c'est-àdire, la vérité ou la lumière intellectuelle, existe en moi comme un fait qui me domine et qui m'enseigne

1 Nuovo Sagrjio, T. Il et III, part. P. I, c. 4, 3. P. II, c. 4, 5. P. 111, c. 5. P. VI, (X 2.

deux chor^es : 1" Il est un effet tel, qu'il n'a pu être produit ni par moi-même, ni par aucune cause finie; 2" il est produit nécessairement par un objet qui est présent dans mon àme, mais qui cependant en luimême est immuable et absolu, indépendant de mon âme et de toutes les âmes. Or, si j'applique à ces deux éléments les principes de causalité et de substance, je dois affirmer, piemièrement qu'il existe une cause dont l'action est infinie; et, secondement, que cette cause, existant dans les âmes, est un être essentiellement intellectuel, une intelligence infinie, une substance nécessaire et intelligible \.. C'est l'argumentation d'Anselme et de Descartes, adaptée à la théorie rosminienne. Mais, quelle que soit la valeur interne de cette combinaison, son auteur est-il reçu à dire que cette preuve ne suppose aucune intuition? Il a du moins l'intuition du fait spirituel dont il est parti, et qu'il considère comme un effet. Ensuile, la cause de cet effet purement intellectuel, est-elle déjàDieu? Ou bien, ne serait-elle qu'un être intermédiaire entre l'âme et Dieu, une raison universelle, mais impersonnelle, semblable à Vidée hégélienne ? Plusieurs critiques ont pensé que l'auteur inclinait à la seconde interprétation \

Ce qui est indubitable, c'est que le sage de Roveredo n'accorde pas à la raison la faculté d'arriver à

» Kuovo Saggio^ lll, p. 326 Cfr. III, p. 134 sq., où Rosmini démontre Dipuautvemont. Les natures ont de Tètre, mais ne sont pas l'être. Celai qui est l'être, leur en a donné : celui-là existe donc.

' Gioberti, fntroduzzwne allô stud, délia filos. T. II, p. 162 sqq.

•ÏH\

DOCTRINES RKLIGIEUSES

une connaissance /)o.s'fa*r(3 (le Dieu. Quiconciue, en philosophie, demande plusqu'une connaissance négative \ se jette dans les bras de l'imaginaiion, et court risque d'avoir le sort d'ïcare : il forgera une vaine idole. C'est au sanctuaire de l'Kgiise (ju'il faut aller recueillir des notions exactes sur la l)i\ inilc. Aussi Rosniini s'eiïbrce-t-il, dans plusieurs ouvrages importants, de justifier philosophiquement les décision^ des conciles. Sa théodicée, devenue ainsi un commentaire du catéchisme romain, égale en patience et en dextérité les Sommes des plus profonds scolasliques. Peu d'apologistes modernes ont déployé autan! de res::ources, lorsqu'il s'agissait de concilier avec la M'ience contemporaine le dogme rigoureux et riiis'.oiro de l'Eglise. Combien il se montre ingénieux^ quand il es-aye,dans sa Psychologie, d'expliquer rationnellement l'euciiaristie! Dans sa Philosophie juridique, il accorde le i)remier rang au droit théocralicpie, et demande même que toutes les formes sociales se soumettent à celle que Dieu lui-même révéla, et qu'il constitua en Eglise, à la papauté. Comme méta[)liysicien, il se tlatte d'avoir remis en honneur les doctrines authenticjues des saints Pères, et de les avoir rassemblées en système, à l'aide de divers progrès spéculatifs acconq)lis depuis Augustin jusqu'à nos jours. Comme philosophe de l'histoire, dans la Société et sa fut, il a fait voir, avec finesse et originalité, la nécessité de la Révélation, de la Rédemption évangélique. Là, certainement, il surpasse, par la vigueur (U^s déductions, M. de Ronald aussi bien

» Nuovu SaygiOy lU, p. ^-u8 sqq., 282 sqq., !291 sq.

DE LA PHILOSOPrifE iMODERNE.

Ai i

que Frédéric Schlegel. Et cependant, en dépit d'une orthodoxie si scrupuleuse, il a eu la douleur, non-seulement de voir une partie du clergé accuser d'hérésie tout son enseignement, mais la congrégation de l'Index condamner même un de ses livres les plus sincèrement catholiques.

Les tentatives de Vincent Gioberti ne furent pas nueux appréciées. Si ces deux puissants esprits s'accordent à établir le saint-siége tribunal suprême en malière d'opinions spéculatives, et à prendre pour devise la maxime des seolastiques, fuies quœrens intellectum, ils ditlèrent toutefois singulièrement sur la manière de concevoir la phiiosop' ie, sa méthode et même ses rapports avec la religion. Gioberti se rapproche de Vico, beaucoup plus que Rosmini. il combat aussi Descartes, et ce qu'il appelle le psychologisme, « cause de la décadence de la philosophie moderne. » Rosmini même lui semble entaché de ce vice, en ce qu'il s'arrête à la notion de la possibilité de l'être. Gioberti part de Têlre réel, conçu idéalement et platoniquement;ou plutôt, d'un principe ontologique où seraient comprises en puissance toutes les notions possibles, et qui peut se formuler ainsi : L'être crée les existences. Cette ontologie, il aspire d'ailleurs à la retrouver, avec Vico, dans les faits, les traditions et les institutions. Aussi s'attache-t-il à combler le vide le plus grave de la Science nouvelle y en consultant l'une a})rès l'autre les religions et les philosophics his plus anciennes, « l'antiquité indienne , iranirjne , sémitique, mongolique , américaine, les hJérogly[>hes, les inscriptions cunéi-

POCTRINES REI.ir.IEIJSES

formes, les ruines Scandinaves'. » I/érudition, la philologie universelle, Uii ouvre l'une des principales sources de la métaphysique. Celle-ci, à son tour, doit consliluer une synthèse immense, embrassant « toutes les sciences qui toudicnt l'homme individuel et social, et qui sont propres à l'émouvoir, à ennobhr ses sentiments, à accroître les forces de son génie inventif. » Retrouver Dieu, rétablir l'idée <livinc, dans la science humaine, tel est le but de la philosophie catholique*. Conmient la formule idéale peut-elle sullire à réformer la philosophie actuelle? En la préservant, et « du panthéisme, et du paralogisme psychologifiue. » L'élre cu'e les existences. Chaque membre de celle proposition, dit Gioberti, exprime une réalité elVeclive. Le premier membre, lt>e, allirme une réalité absolue et nécessaire ; le second membre, Vexistence, une réalité contingente et relative. Leur lien naturel, c'est la création, acte positif et réel, mais libre, acte par lequel l'Etre, la substance et la cause première, iait exister les causes et les substances secondes, les gouverne, les contient en lui-même, et les conserve dans le. temps par l'immanence de l'action conlinuellement créatrice. Voilà donc trois réalités indépendantes de notre esprit : une substance et une cause première, une multiplicité organique de : ubstances et de cause;- secondes, et un acte réel et libre de la substance causalrice, en vertu duquel l'Etre un se lie intimement à la nudtiplicilé des existences'. Ces réalités, notre intelligence

^ Introduzzioney I, p. 18.

» Ibidem,!. Il, P. l, p. 57 sq.

* Ibidem, I, p. 85.

les saisit par un mouvement simple et simultané, précédant et accompagnant toute intuition particulière. Restant toujours spectatrice immédiate de l'Elre et de la création, notre raison perc^^it d'un côté la substance première dans l'acte causal et continu ; et de l'autre, les substances secondes, les êtres finis. Grâce à une intuition directe, elle perçoit les qualités essentielles de l'Etre, comme engendrées par la substance première et renfermées en elle élémentairemenl. A côté de l'intelligence, au reste, se trouve un instinct qui s'élance au monde supraintelligible^ sans pouvoir jamais le connaître. L'Etre, tantôt lumineux, tantôt obscur, s'offre toujours à nous sous deux aspects '. Le côté lumineux, objet de l'intuilion, reproduit l'intelligible; le côté obscur, objet de l'inslinct, contient le supraintelligible, que noris devinons à l'aide du sentiment même de notre impuissance de le connaître. Ici la Révélation vient remplacer nos conceptions négatives par une conception positive, quoique mystérieuse; et rien déplus simple que l'union de la philosophie avec la théologie, que la concorde des dogmes catholiques avec les doctrines de la raison.

Cette union doit être affermie par l'application universelle d'une formule idéale, que le peuple juif avait seul conservée, et que le christianisme a renouvelée et agrandie ^ Le christianisme n'est autre chose, en effet, que l'idée faite homme, l'idée humanisée, ïldea

4 SoprainteUigible.

* Corne bilatérale.

* Jntrodtizziont*, U, p. 248.

DOCTRINES RELIGIEUSKS

umanata \ L'arl)i-(3 encyclopédique des connaissances humaines sort tout entier de cette proposition unique : VEtre crée les exhlences. Trois branches principales correspondent à ses trois membres : la philosophie, les matliématiiiues, la physique. Le sujet de la formule, ridée de TEire, eni;endre d'abord la philosophie, la science de Tintelligible pur; ensuite la théologie, la science du sujet intelligible révélé. Le lien de la formule, sa copule, c'est-à-dire Tidéede la création, fournit la matière des mathématiques, et avec elle, la matière de la logique et de la morale. Les mathématiques répandent sur l'espace et le temps certaines conceptions qui, v)ar ce qu'elles renferment de nécessaire, se rapportent à la possibilité inliniedu successif et de retendu, par conséquent, à l'Etre, origine de toute possibilité; et (pii aussi, par ce qu'elles renferment de contingent, ap[)artiennenl àla réalisation Unie des possd>les, à la création des existences. La logique tire de la notion de création les formes constantes de tout le savoir humain, en ce sens que la i)ensée humaine est toujours une synthèse de l'absolu et du relatif, de l'Etre et de l'existant, et que le lien d'une synthèse pareille réside uniquement dans la création. « L'objet pensé et absolu crée le sujet pensant, et étant naturellement concevable, il crée aussi la pensée*. » La création fournit de plus sa matière à la morale, puisque celle-ci, en traitant de la vertu et du vice, traite des

i ILidan, H, 1-. r.r.; vider larlante.n, V- 13; Y Id ce orthodoxe, U,

p. 34 sqq.

* Ibidem, lî, p. 168 ^'i-

choses qui sont composées (réléments nécessaires et d'éléments contingents; d'éléments nécessaires, si on considère leurs rapports avec la loi morale, volonté suprén^edo l'Etre; d'éléments contingents, eu é^ard à rarl)itre humain, cause seconde subordonnée a l'Etre. Le troisième Uicmbre de la fornuile, les existences, comprend les notions relatives à la nature sensible, tant spirituelle (|ue matérielle : la co.>n:o!ogie, l'esthéliqne, la 'psychologie, la [ o'ilique. Aucune de ces not.ons est-elle ex|)lica!):e, sans Tintervenion de l'idée de lE re, ([ni le- ramène loaîes à l'isnilé? Ainsi, le niouveiuent de loules choses pan ouït deux grands cercles : par le premier, l'Eiie crée les exis'.enccs; par le second, il les rappelle à lui au moyen d'une transfo! niaîion, d'une execulion successive d'actes moraux qui achèvent l'œuvre de la création primitive. Le premier cercle est tout divin, le second est mêlé do L.ivin et d'humain, puisque les forces créées concourent à le former. Le premier peut s'exprimer en ces nio:s: runenfjciulre le nnilliple ; le second en ceux-ii : le multiple reUAinie à run '.

L'hisloire de celle formule, écrite dans les opinions, les croyances et les ré\olu!ions des peuples, sa corruption, sa conservation, sa rénovation, sont des points où Giobcrti dei.ense un sa\oir surprenant, autant d'éloquence naturelle que de talent, et surtout la sorle de courage cpie Vico r.onnnait la magnan'nnUè de l'écrivain. Ceux même cjui rejeltent sa théorie, et ils sont nom-

1 Comparez Vico, Opp. /a^,T. 1, p. o2sq., 97. Gioberti, Mroi/î^-is/ûne, U, p. 238.

Page 1