‹ Histoire critique du gnosticisme..: et de son influence sur lessectes religieuses etChapitre 8 sur 173 · XVJ PRÉFACE · texte numérisé non relu

XVJ PRÉFACE

de ritalîe, de l'Espagne et de la Gaule, et dont les élèves ont transmis, jusqu'aux générations du moyeit âge, les germes de ces associations mystiques et tiléosophiques, qui furent si nombreuses avant la restauration des anciennes lettres.

Si j'ai écarté de ces recherches toute parure de langage, c'est qu'elle m'eût paru inconvenante dans un sujet de cette na* ture; c'est que notre siècle la dédaigne; c'est enfin que la théosophie de la gnose est trop sainte, trop élevée, trop céleste, pour emprunter de vains ornemens aux discours des hommes. Toutes nos formes du beau, toutes nos paroles, toutes nos images, viennent de la terre; toutes les idées des gnostiques sont descendues de ce monde d'intelligences que composent les types de la création ; elles rougissent , pour ' ainsi dire, de toute espèce de vétemçnt terrestre.

ET

De son influence sur les Sectes religieuses et philosophiques des six premiers siècles de 1 ère chrétienne.

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V/UAND on examine, sans aucun genre de prévention, les divers systèmes religieux et philosophiques qui ont précédé dans le inonde l'établissement du christianisme, on demeure tellement frappé de la simple et iaajestueuse supériorité de ses doctrines^ qu'on ne sait plus quelle origine leur assigner , si ce n'est celle qu'elles s'attribuent elles -méme& Le fondateur de ce

nouveau système le commuiiit[ue avec une confiance à ht fois si positive et si pure , si étrangère à toute espèce de doutes ou d'hypothèses, de raisonnemens ou de sophismes; ses disciples l'exposent, devant les docteurs de la Palestine , les sages de la Grèce, les érudits de l'Egypte et les prêtres de Rome, avec une candeur ^i admirable; et ce système termine d'une manière si brillante les plus belles discussions qui avaient occupé les sanctuaires et les écoles du monde ancien, que l'influence directe de l'Être suprême, si elle se voit quelque part dans les institutions des hommes, doit se reconnaître dans cette religion qui réunit les vérités éparses dans toutes les autpçs, et qui les présente dégagées de tout

te

QQ qui les altérait ailleurs. Ce n'est pas que le christianisme nous offre la solution des problèmes qui avaient agité si long-temps les sauqtuaii'Cis et les écoles, et qui devront les agiter tant que l'esprit humain habitera une région; différente de celle qu'il considère comme sa primitive et sa dernière patrie;

mais il met, à la place de chaque problème, une croyance dont l'homme peut s'enorgueillir plus que de toute autre croyance ; et tout en séparant, dans les anciennes diseussions, avec une autorité divine, l'erreur de la vérité, il revêt cette dernière du double sceau de Ik raison et de la révélation. Il se montre même très*philosophique, en ce que, venant après tant de systèmes, il n'essaie plus d'établir métaphjsiquement ce que, dans l'ordre actuel des choses, la métatphysique ne saurait établir, et en ce qu'il donne comme un produit de la révélation ce que la révélation seule peut nous donner.

Si le christianisme se place de cette manière au-dessus de toutes les spéculations de la métaphysique, d'un autre côté il s'élève^ au-dessus de toutes les traditions de la mythologie , et c'est ainsi qu'il se caractérise comme religion universelle, accessible à tous les peuples et aux intelligences de tous les degrés.

Cependant, plus on sent pour le christianisme un attachement de conviction dé-

pouîllé de toute espèce de préjugé S plus aussi l'on doit attacher de prix à la sublime pureté de ses doctrines, et plus on doit suivre, avec une jalouse surveillance, les développemens qu'il s'est donnés dans le cours des siècles, ainsi que la lutte qu'il a soutenue avec des enseignemens contraires aux siens.

Ni avant ni après lui aucun système n'a pu se défendre de développemens nouveaux, ni se préserver d'influences étrangères. Les doctrines, ainsi que les nations, se confondent souvent après la lutte la plus opiniâtre, et, d'un autre côté, l'esprit humain est tellement actif et vivace , qu'il ne saurait rien laisser tel qu'il est : sans cesse il dépasse ses propres spéculations; et lorsqu'il s'approprie des révélations supérieures qu'il ne veut ni ne peut dépasser, il se crée^ pour ainsi dire, un domaine à lui jusque dans leur sein, et

1 II n'j a pour le philosophe qu'une seule manière de juger le christianisme : c'est de le puiser a sa source, xX de le prendre^ comme tout antre système ^ dans st& rap* ports avec tout ce qui Fa précédé; tout ce qui Ta motiyé, tout ce qui l'a amené.

il varie saiis cesse les formes de ce domaine. En effet, au bout d'un certain terme, une doctrine qui lui paraissait composée d'au* tant d'axiomes que d'assertions, se trouve»

sans que l'on sache à qui s'en prendre, â ce n'est à la marche prescrite aux choses humaines par celui même qui en est l'auteur, remplacée par une doctrine dont les élémens peuvent être encore les mêmes, mais qui n'est plus circonscrite dans les mêmes limites, ni revêtue dès mêmes formas.

Pour ne prendre qu'un seul exemple dans l'histoire des systèmes de l'antiquité, nous ferons remarquer que le mosaïsme avait posé d'un coté, à l'instar de l'Egypte, le principe de l'isolement le plus sévère, de l'exclusion la plus absolue de toute autre doctrine, et que néanmoins, dans les égaremens du peuple, il s'est altéré, à toutes les époques de son existence, par les autres doctrines qu'il rencontrait; tandis que, par les études de ses sages, il s'est enrichi de tout ce que l'Afrique et l'Asie

6 JNTRODUCTIOIf.

lai^ offraient de plus beau. Âxissi en eslil résulté que le mosaïsme, à Pépoque de David et de Salomon, fut tout autre qu'au temps de Moïse et d'Aron, et qu'il fut encore autre à l'époque de Daniel et a celle de Philon. D'ailleurs ^ il pouvait être tout autre sans être inconséquent, sans renier son principe le plus vital , le principe de la révélation permanente, c'est-à-dire, progressive; et toute doctrine qui aspire à la perpétuité , qui se dit impérissable , doit adopter cette maxime ou des maximes analogues. En effet, les partisans de toute es-^ pèce de système, après les enchantemens du premier enthousiasme , s'aperçoivent qu'un système, pour être mtz, est forcé d'exclure un certain nombre de faits et de vérités qui n'e](itrent point dans ses cadres, qui ne se concilient point avec ses priticipes, qui ne s'expliquent point par ses hypothèses; et dès^lors l'homme ifetombe sous le pouvoir d'un Système qui n'en est pas un, mais qui, depuis qu'il y a des philosophes et des systèmes, est toujours venu confondre

philosophes et systèmes, et mettre à la place de ce qu'ils posaient comme la térité la plus exclusive , quelques opinions, quelques croyances et quelques hypothèses qu'il a la coutume de leur dérober. C'est là le sjrncrétisme, qui remplit toujours les intervalles d'un système à un autre système , et qui est tout autrement puissant qtfe l'éclecticisme, puisqu'il croit tout, tandis que celui-ci est toujours prêt à douter de tout. Par conséquent il n'est aucune doctrine qui puisse se flatter de suffire à jamais aux esprits, à moins qu'elle ne pose en-principe sa propre perfectibilité, soit par une révélation per« manente, soit par la marche progressive de la raison humaine.

C'est l'imprévision de cette marche des choses-, et ce sont les principes d'isolemenf et d'exclusion , qui ont fait tomber toutes les doctrines anciennes. Ce sont les prin-^ cipes d'universalité et de perpétuité dans les progrès, soit par la révélation, soit par la raison, qui placent le christianisme au^ dessus de tout ce qui l'a précédé çt au*

dessus de tout ce qui s'élève à coté de lui.

Aussi a-t-il triomphé et triomphe-t-il :saus cesse d'une foule de systèmes qui sont émanés de son sein ou se sont formés à côté de lui, dont quelques-uns lui ont fait la guerre la plus animée, dont d'auires mena* çaient de l'engloutir dans leur .propre naufrage, et qui, tout au plus, ont fini par l'enrichir de leurs dépouilles.

C'est l'histoire d'une de ces rivalités que nous avons entrepris de retracer; c'est même l'hijitoire de celle, de toutes qui fut la plus dangereuse j car c'est celle de trente à quarante sectes qui dressèrent leurs écoles à côté des premiers temples, et, pour ainsi dire, en face du berceau du christianisme; c'est celle de vingt à trente. sectes qui, sorties des rangs de la primitive église^ vinrent bientôt la combattre avec les armes que leur fournissaient et la doctrine qu'elle leur avait communiquée, et . les. systèmes qu'elles empruntèrent au monde ancien tout entier.

. Si le christianisme eut à soutenir une

lutte aussi vive dès son origine « c'est dans la générosité même de ses principes qu'il faut en chercher la première cause. Il invitait le monde entier à venir se placer dans ses rangs ; il ne mettait point d'autres h ornes à son universalisme que celles du genre humain; il sanctionnait, comme autant de dogmes, toutes les espé-irances les plus sublimes de l'homme; dès^ lors il ne pouvait tarder à posséder dans ses sanctuaires et ses écoles des individus de tous les peuples et des élémens de tous les systèmes. Jusqu'alors toutes les législa^ tiens religieuses s'étaient bornées à une seule nation, et n'avaient rencontré dans leur origine qu'une seule opposition : le christianisme, s'adressant à tous les esprits pensans, dut nécessairement provoquer plus de fermentation dans son propre sein,' et plus de . résistance au dehors, que tout ce qui l'avait précédé.

Le christianisme est d'ailleurs entré daas le monde à l'une des époques les plus caractéristiques de l'esprit liumain. Tous les

lO iNTRODtJGTION'.

systèmes avaient été élevés, et tous les systèmes s'écroulaient : enfin , la lassitude était venue saisir les esprits, et les avait livrés aux douceurs de ce syncrétisme que le bouleversement des peuples, suivi de communications plus pacifiques , avait préparé depuis long-temps. *

En effet, depuis cet ébranlement général qui était résulté des guerres d'Alexandre dans les trois parties du monde, les doctrines de la Grèce, de TEgypte, de la Perse et de rinde se rencontraient et se confondaient partout. Toutes les barrières qui jadis avaient séparé les nations étaient rompues, et les peuples de l'Ocdident, qui avaient toujours rattaché leurs croyances à celles de l'Orient, s'étaient hâtés de les y retremper. Lès Grecs, dont l'esprit n'avait jamais été très-grave, dont l'ame n'avait jamais été essentiellement religieuse, éprouvaient au moins le besoin de savoir ce que la sagesse humaine pouvait établir de plus beau sur ce monde des intelligences, d'où nous sommes veniis et où nous retournons.

INT&ODCCTÎON. 11

Us éprouvaient ce besoin pTecisément parce qu'ils étaient parvenus à ce degré de civilisation où rhomme n'a plus de question plus haute. Cependant cette question n'était pas résolue. Aussi leurs platoniciens (car, vers les temps de l'èire chrétienne , tous leurs philosophes, sans en excepter les disciples d'Epicure, s'attachaient plus ou moins au platonisme), s'emparèr^nt-ils hientôt avec empressement des croyances les plus fortes que leur oJBPraient la Palestine, TE* gypte , la Chaldée , la Perse et l'Inde , et hientôt plusieurs d'entre eux vinrent demander au christianisme ce qu'ils avaient cherché vainement partout ailleurs, hes peuples de l'Afrique et de l'Asie, qui avaient professé autrefois les principes de l'isolement et de l'exclusion, se soumettaient euxmêmes à ce syncrétisme qui dominait leurs maîtres, les Grecs et les Romains. Cette première infidélité à leurs antiques habitudes prépara un changement encore plus complet : le christianisme vit bientôt s'élever ses oratoires sur les bords de l'Euphrate

et du Gange, comme sur ceux du Nil et du Tibre, et lés plus n^otables de ses prosélytes étaient précisément ces hommes qui avaient déjà cherché la vérité dans plusieurs sanc-^ tuaires ou dans plusieurs écoles.

£n embrassant la religion chrétienne, les hommes qui la préféraient à toutes les autres, se proposaient, sans doute de bonne foi, de renoncer a ces dernières, ejt de pror fesser dans sa noble pureté un système qui captivait tous leurs hommages; mais façonnés, pour ainsi dire, par le syncrétisme, dominés par des habitudes d'esprit et de cœur plus fortes que leurs nouvelles convictions, ils confondirent, d'abord san.s le savoir, bien-^ tôt avec réserve, et enfin avec zèle, l'ancien et le nouveau, la religion et la philosophie, l'enseignement public et les traditions mystérieuses. Le peuple, qui n'a point de religion à lui , qui prend celle qu'on lui donne, la prend au moins telle qu'on la lui offre; mais l'homme qui s'est fait un système est incapable d'en recevoir jamais un autre dans toute sa pureté : uoe telle suc-

INTRODUCTION. l5

cession d'existences intellectuelles si diffê* rentes n'est pas donnée à son esprit; cet esprit est syncrétiste. Les syncrétistes du christianisme se persuadèrent bientôt que c'était un devoir sacré pour eux de remplir, par leurs propres idées, les lacunes ~ que pouvaient y avoir laissées ses auteurs.

Leurs successeurs, plus hardis, affirmèrent déjà, qu'en général les écrits primitifs des apôtres étaient non*seuIement incomplets , mais que les dogmes qui j sont exposés devaient recevoir des mains de la philosophie l'ordonnance systématique qui leur manquait. Plus tard, d autres docteurs, fidèles aux antiques traditions des sanctuaires et des écoles, transportèrent, jusque dans le christianisme, cette ligne de dé-^ marcation entre l'enseignement ésbtérique et la doctrine exotérique^ que le nouveau système était venu détruire. Us replacèrent, pour ainsi dire , à l'entrée du saint des saints, ce voile impénétrahle qui séparait le vulgaire des chefs de la croyance, et qui s'était déchiré au moment où s'açcom-

l4 INTRODUCTION.

plissait la mission toute entière de Jésus* Christ Les out rages des apôtres, disaientils, dans cet enthousiasme qui s'i^llie si bien avec l'imposture, puisqu'il la cache à elle* même, ne pouvaient qu'indiquer certains enseignemens ,' et devaient se taire jusque sur les élémens des autres. Les articles de la foi vulgaire S c'était tout ce qu'ils pouvaient exposer au vulgaire ; des mystères très-supérieurs devaient se communiquer aux esprits supérieurs, aux élus, dans les tra*ditions ésotériques^. En empruntant, pour la désignation de cette prétendue science supérieure , un terme solennel , dont les apôtres s'étaient servis, en effet, pour indiquer cette supériorité de savoir que donne la révélation, ils coloraient avec adresse la prétention d'avoir reçu leur science par les disciples des plus grands apôtres.

L'idée fondamentale de ces docteurs était donc empruntée aux doctrines anciennes, qui, presque toutes, distinguaient leurs adhé-*

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1 n/ç-lç. — ^ 2 TvSffiç»

INTRODUCTION. l5

rens en plusieurs classes. Cependant leurs intentions ne se bornaient pas à l'emprunt d'une vaine distinction. Ils créèrent réellement une doctrine différente de celle du vulgaire, et ils la créèrent avec une telle indépendance, que l'histoire des spéculations de l'esprit humain n'offre ailleurs rien d'analogue à cette audace, qui bientôt se transporta non-seulement au-delà de toutes les bornes du monde sensible, mais jusque dans le sein du monde des intelligences, jusque dans l'abîme impénétrable et ineffable d'où sont émanés et où doivent rentrer un jour, suivant eux, tous les êtres qu'anime une étincelle du feu divin.

Toutes les fois que les doctrines exotériques des apôtres étaient contraires aux leurs, soit qu'ils eussent puisé ces deruières d^ns Platon ou dans Philon, dans le Zend-Avesta ou dans la Kabbale, ils avancèrent hardiment, que les commentaires historiques et les lettres pastorales à.%^ fondateurs du christianisme avaient été tronqués, interpolés et falsifiés avec autant d'i-

l6 INTRODUCTIOK.

gnorance que de mauvaise foi; qu*il appartenait aux dépositaires de renseignement ésotérique et de la clef des véritables mystères d'y rétablir la primitive pureté des textes; et ils exécutèrent cette prétendiie restauration suivant les {Procédés les plus arbitraires.

Tels furent les Gnostiques ou les initiés de la science supérieure; car c^est là le nom qu'ils se donnaient eux-mêmes.

La gnosis our le gnosticisme, dont nous allons exposer l'origine, les variétés et l'influence sur les autres systèmes contemporains, ne fut donc autre chose que l'introduction, dans le sein du christianisme, de toutes les spéculations cosmologiques et théosophiques qui avaient formé la partie la plus considérable des anciennes religions de l'Orient, et que les nouveaux platoniciens avaient adoptées également en Occident^ Mais alors, dira-t-on, le gnosticisme ne fut qu'une co;?ie, qu'une espèce de mosaïque composée des échantillons les plus remar-.

quables de tous ces systèmes? Ce serait bien

ÎNTRODUCtiOîi. 17

mal eoiinaitre Tesprît humain , que de corn-* parer ses trayaux avec ceux d'uu mécanisme Tulgaire; et c'était bien mal juger la gnosis que de la considérer jsous ce point de vue, comme on Ta fait trop long*temps. Le gnosti<* cisme est peut-être le système lé plus original de tous ceux qu'a produits l'ancien monde) il en est du moins le plus riche. Ce qui en forme l'esprit» c'est-à-diré, ce qui domine dans ses idées, diffère de l'esprit de toute autre doctrine, précisément parcp qu'il est né d'un besoin tout particulier. Il naquit d'une ardeur d'esprit immodérée de franchir enfin les bornes du monde sensible* L'ancien mysticisme de l'Asie avait eu, sans doute, une tendance analogue; mais il n'avait produit que de la mythologie* hê, gnosis^ au contraire , adoptant tout au plus quelques idées qui faisaient le fond des anciennes mythologies, en r^eta toutes les formes, toutes les traditions. Évitant, d'un c6té, ce que la mythologio avait d'anti-philosophique; d'un autre, ce que la philosophie avait d'anti-dogmatique y elle prit quelques-unes

18 y INÏRODUCTION*

des croyances les plus fortes du christia^ nisme, et créa, daâs cinq ou six articles fon^^ damentaux ,' un système ou plutôt des sys^ tèmes qui, s^étendantsur l'ensemble de ce que peut embrasser l'esprit humain , présentent une série de dogmes dont Tenchaînement est remarquable au plus haut point.

Émanation du sein de Dieu de tous les êtres spirituels, dégénération progressive de ces émanations, rédemption et retour vers la pureté du Créateur, rétablissement de là primitive harmonie de tous les êtres, vie heureuse et yraiment divine de tous dans Te sein même de Dieu : voilà les enseignemens fondamentaux du gnosticisme.

La hautdur à laquelle il se place, lui permet peu le raisonnement qui caractérise le génie de t'Oceidènt; c'est plutôt le génie de rOrieàrt, avec ses contemplatîoïis, ses- irradiaHons et ses intuitions, qui parle dans ses ddotrinesi Son langage répond à ce genre d'idées; il est plein d'images; il en est si plein qu'il en porte ^tous les inconvéniens et que, dans les temps postérieurs, il pose

ÎNTRODtJCTlb^ l'^

(Côminë dogmes ce qui^ dans l'origine, n'avait été qu'une sorte d'altëgories. C'est là, en général, la destinée des systèmes originaires de l'Asie et de l'Afrique; *

Au reste, rien n'est plus séduisant, àù premier aspect, que ce genre de philosophie. Le gnosticisme n'est arrêté par aucune difficulté; il méprise la philosophie vulgaire beaucoup plus qu'il n'en est dédaigné. En effet, il expliqué non-seulément les choses telles qu'ellesibont, mais encore la manière dont elles se sont faites; ou plutôt il n'explique pas les choses, il les montre, et la nature vient en quelque sorte à son secours^ pour lui aider dans ses illusions. Yoyez^, vous dit41j ici^ la lumière qui émane d'un immense foyer de lumière, qui répand partout ses i^ayons bienfaisans : c'est ainsi qu'émanent de la lumière divine tous les esprits purs 2; Voyez, s'écrie-fc-il, ailleurs, toutes les

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1 Cëst ce qui explique le caractère particulier des doctrines dé l'école d^Ionie^ si voisine des systèmes orientaux.

2 C'est l'une des idées dominantes de la plupart des âjstémes gnostiqttes;

sources qui alimeuteut la terre, qui l'embellissent, la fécondent et la purifient, émaner d'un seul et immense Océan : c'est ainsi qu'émanent, du sein de la divinité, autant de Jleuçes'^i qui forment et qui remplissent lis monde des intelligences^.Voyez, dit-il enfin, ies nombres, qui tous émanent d'un nombre primitif, qui tous lui ressemblent, se composent de son essence, et pourtant varient à l'infini, et voyez les voix, qui se décom* posent en tant de syllabes et éléiémens, tous renfermés dans la voix primitive, et pourtant variés sans aucune limite^ : c'est ainsi que le monde des intelligences est émané d'une intelligence première, qu'il lui ressemble, et que pourtant il ofire une infinie variété d'êtres.

Ainsi que nous l'avons dit, ce n^st pas là l'ancienne mythologie, il s'en faut de beau-

1 Génies pars comme le cristal des eaux.

. 2 L'une des idées dominantes du système d(^ Nasaréens^ qui offre as», analogies si frappantes ayec le gnosticisme.

3 Idées dominantes dans le système des Maroosiens et de quelques «tutres sectes»

coup ; ce n'est pas non plus la philosophie qui Tavait remplacée; ce n'est pas le christia* nisme, et ce n'est aucun des systèmes connus. Le gnostîcisme est donc une doctrine aussi originale que féconde. En effet, il est le produit des idées, des tendances et des besoins de son temps ^ C'est ce qui explique le nombre prodigieux de ses partisans et la richesise de ses branches. Né dans u^e époque ou Tes-* prit humain\était plus avide de croyances qu'il ne l'avait jamais été, et offrant à la fois les croyances les plus fortes et les plus riches de tous les systèmes, comment n'aurait-il pas eu de nombreux suffrages? Les gnostiques bientôt furent si puissans, si m.ul7 tipliés , qu'ils menacèrent d'envahir la société chrétienne toute entière; et plus ils

1 Le platonisme était trop homi dans ses spéculations mr le monde intellectuel, aux jeux des gnostiques; il leur ofirait trop d'idées et trop peu d'êtres réels. Le christianisme leur paraissait trop pratique^ d'un côté, et, de l'autre, trop timide, trop monotone dans ses idées sur le monde intellçck tuel, qui n'of&e que deux classes d'anges, et deux classes trop disparates.

22 ïNTRODirCTION.

^yaient d'eixthou$ifi|$me et ^e science, plu^ il leur fut facile d'entraîner les esprits simples ^t â^e combattre ceux i|ui ne l'étaiexxt pas. S'ils ont succombé néanmoins sous les, coups d'une doctrine plus fortement consli* tuée, et, disons aussi, plus puissamment protégée que la leur, sous Tortbodoxie., ce n'a été i|u'aprè$ une lutte de six siècles, et noi^ sans avoir laissé des traces remarquables long-temps après eux. Le gnosticisoie n^est mort réellement qu'au quinzième siècle de notre ère.

- Il n'est pas, dai^s l'ensemble des antiquités religieuses et philosophiques, de questions plus importantes ni de plus difficiles que celles qui se rattachent à la naissance, aux progrès et aux enscignemens de toutes ses, sectes; et si l'on peut parvenir à faire connaître enfin la véritable origine et les principes fondamentaux, ainsi que la succession et l'influence de ses diverses écoles, on répandra un Jour tout nouveau sur ces siècles si peu connus dans leurs monumens, si dé* baignés dans leurs travaux, et offrant néan*

moins le spectacle le plus imposant que puisse contempler l'esprit humajji : Vancien Orient^ Vancien Occident et le christianisme en présence. Les plus hautes spéculations de l'Asie, de l'Egypte et de la Grèce attaquées ' et renversées par le christianisme; ces doc« trines ressuscitées, luttant contre leur vainqueur de toutes leurs forces, s'alliapt ineme avec lui pour mieux réussir à l'abattre, voilà ce spectacle. Ce qui le prépare , c'est le zoroastrisme, se communiquant au judaïsme et enfantant la Kabbale; le judaïsme, s'associantavec les dQctrinies.platomqu^at.pjraduisant la philosophie grépo-philoJuienne; enfin, les élèves de ce système, entrant dans, le christianisme et lui/ippprtaut une partie de leur langage. C'est donc la dernière apparition du monde ancien, venant pour lutter encore une fois avec son successeur, avant que de lui céder tout l'avenir, que nous présente l'histoire des gnostiques,.

Depuis que l'Europe moderne s'occupe de l'antiquité , c'est-à-dire depuis la grande restauration des lettres , les écrivains les.

:i4 INTRODUCTION,

plus distingués se ^ont plus ou moins occu« pés des gaostiques , et Le Nain de TilleînontS Beausobre^ et Mosheim^ ont publié sur leurs doctrines des ouvrages d'une solide érudition; mais les conquêtes que la littérature a faites en Asie et en Afrique, dans les quarante dernières années, ont jeté sur les opinions émanées de TOrleut un jour tout nouveau, et la découverte des Yédas, du Zend-Avosta, du Gode des Nasaréenset de quelques écrits analogues 4, a marqué une nouvelle ère dans les études du monde ancien. Aussi remarquons-nous aujourd'hui, dans les ouvrages antérieurs à cette époque , une foule d'erreurs et d'hypothçses gratuites, l'érudition ni le génie ne pouvant suppléer au défaut des monu* mens. Lorsqu'au contraire ces inonumens

^f^^ -i ♦ ' ■ ' y?— j ■■III 1 ■ I I . I I II .. Il . 1 — »— «— .^p

\ Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique des sue premiers siècles. (L'édition dont je me sers est celle de Bruxelles, 3o toI. in-12. )

2 Histoire de Manichée et du manichéisme, 1 toI. in-4>*

3 Histoire des Ophites, 1 vol. in-4.° (en allemand).

4 Tel est le Desatir, publia en persan et en anglais^ 4 Bombaj^ en i8i8.

INTRODUCTION. . ai

sont retrouvés , on peut facilement mieux faire avec beaucoup moins de mérite. ^

Déjà plusieurs écrits importans sur leÉ gnoistiques se sont succédés depuis cette nouvelle ère. Nous n'en citerons que ceux de MM. Munter^, Lewald^, Néander*, Hahn^, Fuldnér^, Gësenius7p Hamacker^

1 Tant que l'on a ]ngé la dootrine de Zoroaslre sûr Pou* Trage de Hjde^ de Religione vcierum Pcnarum^ ila i\i impossible de juger le ^nosticisme.

3 Versuch iiber, etc. (Essai sur les antiquités ecclësiastiques du gnoslicismc}. Anspach^ 1790; w-8.^ Comparer VovtvT^ du même auteur : Symboles pX ouvrages d'art des anciens chrétiens. Altona^ 182 5^ acah. in-4.*

'3 Commentaiîo de doctrina gnostica. Heidelb.^ 1 8 1 8 ; in-8.^

4 Geneiisehe'EntmUmgy etc. (Dételoj^ment généli- . que des principaux systèmes du gnosticisme). Bediif^ 1818} in-S."" Yoj. rouvrage.du même auteur^ intitulé Tertulli^n j anti-gnostique. Berlin^ i825. (En allemand.)

5 L'Éyangile de Marcion rétabli^ etc. Kœnigsb.^ i8t3^ in-8.''; et Antithèses Marcionis. IL, iBs^.

6 De Carpocratianis , dans le recueil publié par M. Ugaa, sous le titre de Historisch^theologische Ahhanâlungen der Geselbchaft zu Leipzig. 1824; in-8.®

7 De Inscriptione phœnkio^grœeay etc. Hake, 1 82$ ; in-4**

8 Lettre à M. Raoul-Rochette , sur une inscription en earaotères phéniciens et grecs. Leyde^ 182 5; in-4** -

Du ménfie^ Diatribe phihhgiohcritiea àli^uot monumen*

^6 ÏNTROMTCTIONy

et Bellermann^ qui ont donné lieu à des critiques et à dçs obsenrations très-intéressàntes^. Nous ne parlerons pas des ouvrages consacrés à l'histoire de la philosophie ou à .celle du dogme, quoiqu'il y en ait plusieurs qui ont donné aux gnostiques. une attention toute particulière. ^

Malgré tous les secours qu'ont pu fournir les recherches si profondes qui ont précédé les nôtres, l'histoire du gnosticisme présentera toujours beaucoup de difficultés et plusieurs questions insolubles. Nous n'en possédons plus les sources principales, les

torum fumcorum nuper in Afnca reperiorum inierpreiationem

exhibens» 182a; in-4**^

1 Uehcr die Ahraxas-Gemmin ; 3 programmes. Berlin ^

1820 et années suivantes 5 in-8.^ a Lucke, TtuoîogUche Zeitsckr^, cahiers 2.* et 3/ Yater^ Archives pour l'histoire ecclésiastique^. année 1823^

cahier 1 > p* 97 ; et la Gazette universelle de Halle, ann^e

3 Yoj. Dégérando, Histoire comparée des systèmes philosophiques^ vol. UI, p. 287 et suiv.

' Tehnemann, Histoire de la philosophie. (En allemand.) Walch y Histoire du dogme y vol. II et UI. (En allemand.) Néander , Histoire ecclésiastique^ yôl. I et H. ( En allem.)

écrits des gnosliques, qui se sont tous perdus, à Texception de quelques fragmena, conservés par leurs adversaires. Cest donc dans les ouvrages de ces derniers, dans une pu deux inscriptions et dan^ quelques pierres, gravées relatives a ce système, que nous, gommes réduits à en puiser les principes. II n'est point de philosophie qui consentit à se faire juger d'après de pareils monumens. Les antagonistes des gnostiques n'ont pas d'ailleurs puisé toujours aux vraies sources :

quelques-uns sont postérieurs aux doctrines qu'ils co^ibattent; d'autres en parlent ouvertement avec une sorte d'hostilité ; d'autres encore ne nous trànsiftettent que de$ données obscures ^t incomplètes.

D'un autre côté il faut avouer que, le plus couvent, les écrivains que nous sommes dans le cas de consulter, avaient sou# les yeux les écrits qu'ils. réfutèrent; et s'il est vrai qu'on doive les accuser d'une certaine partialité contre les gnostiques, d'une espèce d'horreur pour eux dont ils se glorifiaient, ces sentimens mêmes leur faisaient un devoir de ne

'^6 INTRODXrCTION.

rien avancer qui ne fut vraii de ne rien inventer snr leur compte. Si leurs renseignemens sont quelquefois obscurs et d'autres fois insuffisans, cette obscurité tient au mystère même qu'aimaient les gnostiques des gradek supérieurs, et cette insuffisance se présente généralement au sujet de toutes les grandes questions de l'antiquité. Nous n'hésitons pas à croire à l'impartialité, à l'exactitude d'Origène et de S. Cyrille, lorsqu'il s'agit des écrits et des opinions de Celse et de Julien, combattus par des antagonistes très-animés: un coup d'œil sur les écrivains qui nous font connaître le gnosticisme, tout en le réfutant, nous fera voir, si nous pouvons leur accorder le même degré de confiance.

S. Irénée, le plus ancien antagoniste des gnostiques S a publié contre eux un ouvrage étendu et savant en cinq livres, dont le premier seul nous est parvenu intégralement, tandis que nous ne possédons plus des au-

1 L'onyrage d'Agrippa contre la doctrine de Basilide est entièrement perdu.

INTRODUCTION. ^g

très que des fragment et une traduction

barbare. Cet écrivain, né d'une famille

grecque et cbrétienne, apparemment en

Asie mineure, florimit précisément en même temps que les principales écoles des

gnostiques^ L'un des hommes les plus mar-

quans de son siècle, soit par sa dignité épis-

copale ^ soit par son génie et son érudition,

il connaissait également bien le cbristia*

nisme apostolique, les sectes principales,

les écoles gnostiques, les traditions de la

mytbologie et les écrits des philosophes. Il

avait reçu de Polycarpe et de Papias^, dis«

ciples de S. Jean, le christianisme tel que

pouvait le transmettre la tradition jointe

aux textes sacrés. Il était plein de ;^èle pour

la pureté de cette doctrine, et il ne s'éleva

guère d'enseignement nouveau de son temps.

1 n naquit entre les ann^ lao et i4o«

2 U succéda à S. Pothin dans révéché de Ljron.

3 S. Jérôme dit {Epùi. 129 ad Theodorum)i Reftrt Ift^ nœus, virapostoïicorum iemporwn et Papiœ, auditoris Joamds tçangelUtcBf Hscipulus. S. Irénée rapporte lai-méme qu'il était élève de S. Poljcarpe. Cf, Eoseb.^ HUU €€€L, h 5^ c. 20,

5o INTRODUCTION.

qu'ilne s'en instruisit aussitôt pour pbtiToir mieux le combattre. Dans les discussions suscitées par les.thontanistes, ce fut lui que chargea la communauté lyonnaise de por* ter ses lettres à Rome; quand Blastus se prononça pour la coutume que suivait TOrient dans la célébration de Pâques, ce fut lui

qui le réfuta; quand Florin se déclara pour les monàrcbiques, ce fut lui qui le détacha de ce parti; lorsque, plus tatd, lé même docteur embrassa le système de Valentin^ ce fut lui qui attaqua ce système dans Son principe fondamental, le dogme de Togdoade'; lorsqu'enfin Marcion virtt prétendre que les apôtres avaient mal entendu leur maître et que leurs élèves avaient altéré les écrits apostoliques, ce fut encore lui qui entreprit de montrer quelle était la véritable doctrine des chrétiens^. Les payens

1 li nouÀ teste tin fragment de cet écrit à Florin^ tt^û}

2 II est à présumer que ses J)id>,t^uç sur le lirre de la Sagesse attribué à Salomon^ et sur FÉpftre aux Hébreux iHtribuée à S. Paul^ araient un but analc^e; Les cbrétiens

INTRODUCTION- 3l

reprochaient aux partisans du christianisme une certaine aversion pour les lettres et les sciences : Eusèbe, dans un petit traité fort loué des- anciens , montra quelle était la véritable science'. Il avait, en général, sur beaucoup d'auteurs chrétiens l'avantage de bien connaître les anciens poètes et lès phi^^ losophes, ainsi qu'on le voit par ses citations et par ses révélations sur les emprunte faits à l'antiquité par les gnostiques.^

TertuUien avait donc raison de l'appeler un avide explorateur de toutes les doctrines: il les suivait toutes avec attention , malgré l'éloignement où le tenait son diocèse.

Il joignait à ces qualités une gfande mo-» dération dans ses jugemens, preuve sa lettre au pape Victor, où il blâme vivement U4

sjncrétistes^ partisans des doctrines orientales et platonico^ philoniciHies, attachaient tiop de prix au premier de cei livres^ quelques chrétiens jfnostiques méprisaient trop le second : ce fut sains doute pour les redresser les uns et les autres que S. Irénée composa les hetXi^u^.

1 rif^i iin^fMç* Euseh., lib. V, c a6é

3 Centra kœres*, lih. II, c- 2*.

5a INTRODUCTION.

sèle trop ardent pour une coutume que pourtant il révère lui-même. Son grand ouvrage tout entier le fait connaître comme im homme aussi sage qu'instruit;, ce n'est point pour briller qu'il l'a écrit; rien n'y décèle la passion, et tout j inspire la confiance. ^

Justin le martyr, qui était né d'une fa^ mille grecque, qui avait été élevé dans le paganisme, en Samarie , qui avait quitté les doctrines platoniques pour le christianisme, et qiti conserva toujours quelque chose de sa première éducation, ne parle qu'en pas* sant, dans la seconde de ses Apologies, de Ton des précurseurs du gnoaticisme, de Simon Jie magicien; le livre du savant Théo* phile d'Antioche contre Marcion est perdu^ (Çt il ne nous resté qu'un fragment léger de celui de Rhodon contre le même docteur; mais S. Clément d'Alexandrie, plus instruit qu'eux, nous dédommage en quelque sorte

1 Yojez an touchant areu sur aon sfyle dans la préface^ page 3^ édition de Grabe. . *

de toutes ces pertes, et l'intervalle qui le sépare de S. Irénéee&t peu considérable* Né dans le paganisme » soit en Grèce, soit en Egypte, S, Clément fit ses premières études à Athènes, voyagea plue tard en Asie, et finit par s'établir dans Alexandrie, le centre de toutes les connaissances du monde civilise. Bientôt porté à la place de S. Pantène, comme chef de l'école d'érudition que le^ chrétiens avaient fondée dans Alexandrie, pour qu'elle leur fournît des hommes capables de lutter à la fois contre les philosophes et les hérétiques, il se trouvait dans Tobligation de suivre toutes les doctrines de son temps. En présence de ces philosophes qui ressuscitaient les traditions de la mythologie la plus antique /pour leur prêter les idées des spéculations les plus récentes^ en présence de ces sectaires qui paraissaient déterminés à faire entrer dans le christianisme les théories les p)u$ secrètes de la Perse et de la Chaldée, de la Judée et de TEgypte, S. Clément était, par sa position,

forcé d'étudier l'histoire et la philosophie, 1 3

les systèmes de la religion et ceux de là mythologie. Aussi ses ouvrages, et surtout seS'Stf orna tes, sont-ils une mine inépuisable des données les plus précieuses sur son temps et sur Tantiquité. Combattant les gnostiques face à face , étudiant leurs écrits , pour ainsi dire, sous leurs yeux, il reproduit souvent leurs principes avec plus d'exactitude que S. Irénée, dont le séjour habituel - était si éloigné de leurs écoles.*

Origène, émule et contemporain de S. Clément d'Alexandrie , et le plus savant de tous les écrivains ecclésiastiques des premiers

Il II ■ ■ ■ i ■■ I " ■

1 Les Stromates forment sept livres parsemés de reni^ seîgnemens sur les prétendus gfiostiques et sur les vrais gnosiiquesj tels que les entend Fauteur. U parait ^ d'après Ëusèbe^ que le titre primitif de ce Tapis philosophique était celui de Commentaires stromates touchant les gnostiques , iuiyàntia rentable philosophie. (Voy. la fin du premier livre et comparez Dupin^ Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques ^ t. 1; p. 87.)

L'antiquité chrétienne toute entière a rendu hommage à cette savante compilation. Le titre de Stromates lui devint si cher y qu'Origène composa un ouvrage sous ce même titre ; et que Théodoret et plusieurs autres surnommèrent 8. Clément le ç'feofjiMltvç^

siècles, nous a transmis sur les gnostiques des ren^eigneinens qui méritent la même confiance \ Origène était à la fois élève de S. Clément et du philosophe Ammonius, qui joue un si grand rôle dans l'histoire du syncrétisme^ : il fut, au jugement de l'un de ses ennemis, un grand homme dès sa jeunesse^. Dès son jeune âge il enseigna dans la capitale de l'érudition. Grammairien ^

critique, philosophe et théologien, il porta bientôt ses lumière^ en Arabie, en Syrie, en Gappadoce et en Grèce. Partout il se trouva en présence des principaux docteurs et philosophes de son siècle; partout il com-

1 Le Traité d'Hippoljte ( qui souffrit le martyre sous l'empereur Alexandre) , dirigé contre Marcion, s'est perdu; celui contre le valentinieQ Hélix, qu'on lui attribue (dans les recueils de Ganisius et de Sirmond], n'est probablement pas de lui; son livre contre les hérétiques, que Photius a la et qu'if fait connaître (cod. lai), ne parait ayoir été qii*an extrait dirénée : il commençait par les dosithéens et finissait par la secte de foetus.

2 Yoji, Matter^ Essai historique sur l'école d'Alexandrie^ Toi. I^ p. 311, et vol. Il, p. 236.

3 HUrojrymi Epist* 65 ad Pananachium»

battit les erreurs ^ 5 et s'il fut ltii-*méme suspect de quelques opinions hétérodoxes, du moins sa bonne foi ne fut jamais sotipçonnée. Aussi ses Commentaires sur les saintes écritures, son lirre contre Marcion, son Traité de la prière et son ouvrage contre Celse, reïn|)Iis de détails sur les gnos tiques, comptent-ils au nombre des sources les plus pures où Ton puisse étudier leur doctrine.

Le livre intitulé Philosophoumena y qu'on lui attribue, a peu de valeur pour la philosophie; mais il est précieux pour la connaissance des sectes religieuses. Les erreurs que lui reproche une sévère orthodoxie n'ôtent rien à la confiance qu'il doit nous inspirer: Un homme que l'on accusait de s'être trompé lui-même sur quelques-uns des dogmes les plus essentiels, a dû se prescrire, en parlant des autres^ l'impartialité la plus scrupuleuse.

Eusèbe de GéSarée, le meilleur historien des premiers siècles du christianisme, et le

1 II arracha son disciple Ambrotse aux ralentiniens. -

IWTRODrCTXON- Hf

seul qui nous rieste depuis la perte des Com^ mentaires d'Hégësippe , mérite également notre confiance, en parlant dés gnostiques»

Ces sectes florissaient encore à la fin du troisième siècle et dans les commencemens du^atrième; elles étaient alors répandues tout autour de Césarée; d'ailleurs, Eusèbe écriyait l'histoire d'après des monumens, et le plus souvent il ne donne que les extraits des ouvrages qu'il consulte. ^

& Éphrem, qui composa cinquante>deux hymnes contre Bardesanes, Marcion et Mânes, jouit également d'une partie de ces avan^ tages. Il était sorti de cette école de Nisibis, qui fut 9 avec celles d'Édesse, d'Antioche et d'Alexandrie, au nombre des meilleures écoles chrétiennes des premiers siècles, et il était élève de S. Jacques de Nisibis, qui avait étudié et combattu particulièrement les héré-

I Comparez Keâtner , De Etuehii auctoriiaie €t fide di^ plamatica. Goit, iSiS, in'iiJ'Mœ\\eT,I)efideEusehiif''daLn& Stscudlin^ Archiyes d'histoire ecclésiastique, yol. Itl^ p. i. Dauz, De Eusebio Ccesarœensi ^luquefide, etc. Jenœ, 181 5« l^lbVlXtté3iaàfD€fMîbush4 e, Euscb, Lond*, 1826.

sies de cette époque. II avait été par couse* quent initié, 'dès son jeune âge, dans les divers systèmes de son siècle. D'ailleurs, 1^ doctrines orientales, qui avaient enfanté le giiosticisme , se professaient autour de son berceau; son propre père avait été prêtre du dieu Âbnil; et quelques docteurs chré* tiens , ainsi que beaucoup de fidèles de Sy-^ rie , confondaient ces opinions avec celles de leur religion ^ au point de considérer comme orthodoxes les hymnes gnostiques de Bardesanes et de son fils Harmoùius. Ce fut à cause de cette singulière déviation des principes de la foi chrétienne , que S. Éphrem composa ses hymnes anti-gno»tiques, ayant soin de conserver les airs déjà reçus pour &ire adopter plus facilement ses poésies.

S. Épiphane et Théodore!, qui sontposté-^ rieurs àS. Ephrem, et dont lepremier est mort au commencement du quatrième siècle , le second au imlieu du cinquième, ont consacré à l'histoire des gnostiques les ouvrages les plus étendus que nous ayons sur ces philo'

INTRODUCTION, Sq

sophes*; mais, quoiqu'ils fussent l'un et l'autre des hommes instruits, et qu'ils aient tu eux-mêmes les débris des écoles gn os tiques', leurs renseignemens sont remplis d'erreurs.

A la distance où ils se trouvent de l'origine, des choses, ils. confondent les lieux, les temps et les peiisônnes; et l'histoire ne doit adopter leurs données qu'après les avoir reçues des mains de la critique. Cette remarque s'applique particulièrement à S.

Épiphane, qui confond ensemble plusieurs .sectes très-distinctes.

Tels sont les principaux auteurs grecs qui nous transmettent^ avec leurs réfutations, les spéculations des gnostiques. Ces doctrines s'étant peu répandues en Occident, malgré les tentatives faites dans l'Afrique latine, à Rome, en Espagne et dans la Gaule méridionale, les écrivains latins ne peuvent être consultés que subsidiairement

1 Theadoreii hœnticarumfsihuhrum(cLi^iKliç Ketxo/Âb6iùtfi iittlofÀn) iibri V, Epipfuani Hœreseon Ubri LXXX.

% Le diocèse de Théodoret leur ayait seryi d'asile.

4ô INTRÔDtrCTION*

Tei:*tullien, contemporain de S. Irénée^ et de S. Clément d'Alexandrie, nous a laissé contre les valentiniens et les marcionites, aîn$i que des se<!;taires analogues, des traités fort estimables : cependant c'est bien plus le ton d'une déclamation oratoire que celui d'un examen philosophique qui j règne. Les renseignemens que S. Cjprien donne, en passant, sur quelques gnostiques, et ceux de S. Augustin , dans son ouvrage contre les manichéens et dans Bes livres contre les hérésies, sont assez exacts; mais^ en revanche , ceux de S. Philastre, dans son Traité des hérésies , sont pour la plupart si erronnés, que l'on ne doit y recourir qu'avec une ex-

1 II était né dans les dernières années de S. Irénée, et il a profité des ouvrages de ce docteur. (Yoj. Tertull. adçers, valeniinianosf ^ 5. ) Il s'était familiarisé avec les doctrines gnostiques au point de s'en ressentir dans plusieurs de te& opinions; et c'est, sans doute, malgré lui qu'il j tient, car il est évident qu'il est ennemi dugnosticisme. C'est sous ce rapport que M. Néander Fa choisi comme le tjrpe le plus parfait d'une' direction d^idées é^ntt'gnosii^es,Yoj. Néander, Aniî^ gnosiikûs, ou Esprit de Tertnllien; Berlin, 1826. Oomp. Gazette umyerâelle defittérature de Haîle> i8a.5, Noy., p. A^%;

introduction; 4^

tréme défiance >, quoique cet auteur ait pré* cédé S. Augustin:

Il serait inutile de parler ici, spécialement, de quelques écrivains d'un ordre trop sQcondaire, ou qui donnent, trop peu de détails sur le gnosticisme. Nous les ferons connàttre dans le cours de nos recherches, lorsque nous aurons recours à leurs don* nées, et nous terminerons ce coup d'oeil sur les auteurs qui nous ont transmis la doctrine gnostique, par cette observation, qu'ils méritent en général autant de con-* fiance que les historiens de tout autre système de l'antiquité ; que , cependant , leurs écrits ne peuvent jamais remplacer les véritables sources. Nous en tirons la

1 Cet ëcrivain invente des sectes' qui n'ont jamais existé. C'est ainsi qu'il s*est créé, dans les temps antérieurs à notre ère, une secte de putéoriies, d'après ce passage de Jérémie: Os m'oMi abandonné, moi ^ui suis un puits d'eau vice, pour se faire des citernes pourries» Il dérive les Samaritains du roi Samarius, fils de Canaan ; il fait Baiîlide et Marcion contemporains des apôtres; souvent il écrit l'histoire delà même Becte sous desoioms iiifKrens.

4^ iNTRODDCTIOlf.

donclusion que le gnosticisme se présente-* rait avec infiniment plus d'avantages, si nous pouvions l'étudier encore dans! ^ les écrits des Basilide, des Valentin, des Bardesanes et des Marcion. Ce qui fait le pl«s grand charme du plus beau système de r-antiquité, c'est le langage qui nous le transmet Quittez les dialogues de Platon;* prenez l'exposé que vous fait de sa doctrine un écrivain qui se propose de l'analyser ou de la combattre, votre enthousiasme va s'évanouir à chaque page. Et ici vous aurez pour* tant eu le bonheur de connaître Platon par lui-même ;• tandis qu'il vous est à jamais impossible de juger les philosophes des écoles gnostiques autrement qu'au rapport de leurs antagonistes. De là vient sans doute cette longue froideur qu'a professée l'Europe savante pour des idées qui, souvent, vont au-delà de celles des plus grands sages de la Grèce, et qui, pour le moins, portent avec elles le même degré dé force et de conviction que celles des Pythagore et des Platon. Sans doute S. Irénée, S» Clément

d'Alexandrie, Origène, S. Ephrem, S. Épiphane, S. Augustin et S. Philastre, présen* tent les doctrines gnostîques avec bonne foi, telles qu'ils les ont trourées dans les ouvrages des chefs du gnosticisme; mais ni la bonne foi, ni l'érudition, ni le géniie même d'un autre , ne peuvent rendre vos idées telles que vous les rendriez vous-même, si vous êtes philosophe.

Il est donc vrai que nous ne pouvons plus présenter aujourd'hui d'analyse complète d'aucun système gnostique. Ici doit régner une déplorable confusion; là, une sécheresse désolante ; plus loin manqueront quelques parties des plus essentielles. Mais le gnosticisme, tel qu'il peut se reproduire d'après des monumens aussi mutilés, ne pouyant plus commander notre admiration, a du moins des droits à toute notre indulgence, à toute notre générosité. Il est un de ces vénérables débris des anciens temps, que l'on doit révérer d'autant plus que les siècles les ont plus maltraités. Tel qu'il est, il nous instruit peut-être encore

autant que tout autre système; car il parait être dans 4es destinées du genre humain, que notre esprit s'exerce et se forme sur les débris des anciens temps plutôt que sur l'ensemble de leurs pensées et de leurs travaux. En effet, il y a plus d'instructioi^ et plus de jouissance à rétablir d'antiques doctrines, d'après dès données incomplètes»

qu'à les prendre et les étudier toutes couseryées dans les écrits de ceux qui les ont conçues.

Telles sont les considérations qui nous ont guidés dans des recherches que leurs difficultés mêmes ont rendues séduisantes pour nous. ,

Notre travail se divise naturellement en trois grandes questions, auxquelles répondent les trois sections de cet ouvrage : i.^ origine du gnosticisme; 2.^ doctrines et succession de ses diverses écoles; 5.^ influence qu'elles ont exercée sur les sectes contemporaines, sait religieuses, soit philosophiques.

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