XL. 18-20. Et à qui comparerez-vous Dieu
Que mettrez-voùs eu parallèle avec lui ?
L'idole est fondue parle forgeron ;
L'orfèvre la plaque en or,
Et (lui) fabrique des chaînes d'argent.
Le pauvre (modeste dans ses) offrandes (?)
Choisit un bois incorruptible ;
Il cherche un habile artiste,
Pour faire une idole qui ne branle pas. Septante. — A qui avez-vous comparé le Seigneur, et à quelle ressemblance V avez-vous comparé! L artisan a-t-il fait une statue, ou bien Vorfèvre^ ayant fondu de Vor, Va-t-il dorée } En a-t-il fait une imagée L'artisan choisit un bois incon^uptible etil cherche dans sa sagesse comment il installera sa statue pour qu'elle ne branle pas{\).
Is, X4, 21-24. Est-ce que vous ne savez pas ? N'avez-vouspas entendu ?
Ne vous Ta-t-on pas annoncé dès le commencement ?
N'avez-vous pas réfléchi à la fondation de la terre ?
Il (Dieu) trône au dessus de l'hémisphère terrestre,
Dont les habitants sont pour lui comme des sauterelles ;
Il étend les cieux comme une gaze légère,
Et il les déploie comme une tente où Ton habite.
Il met les princes à néant ;
(1) S. Jérôme, dans son commentaire, ne donne pas la traduction de ce passage. Sa propre interprétation n'est guère meilleure que celle du grec :, Numquid sculptile conflavit faber, aut artrfex auro figuravit ilhid, et laminis argenteis argentanm ? Forte lignum et impulribile elegit artifex sapiens^ et quœret quomodo fitatuat simulacrum quod non moveatur. L'auteur n'a pas voulu se moquer seqlementdes idoles de bois. Mais le texte de ce passage paraît altéré.
156 mSTOIBE CEITIQUE DU TEXTE
Il réduit à rien les juges de la terre.
A peine sont-ils plantés, à peine sont-ils
semés,
A peine leur tîge a-t-elle pris racine dans le sol,
Qu*il souffle sur eux et qu'ils sont desséchés.
Et que la tempête les enlève comme des fétus.
Septante. — Nonne scietisl nonne audietis ? JVonne annun-
tiaium e$t vobi$ a principio ? nonne cognovutis fundamenla
terrœ ?
Qui tenet gyrum terres; et habitatores ejus quasi locust^e (1); qui $tatuit quasi cameram cœlum, et extendit quasi tiihernaculum ad habitandum ; qui dat principes regixare pro nihil (2), terram auiem quasi nihili fecit{Tr^^ ol y^v w? ojSIv iTrotTj-yev). Siquidem non plantabuntur, neque serentur^ nec soHdabitur in terra radix eorum : flavit super eos et arefacti sunt, et tempestas assumet illos quasi stiputam.
Is. XL, 25-2C. Et à qui me comparerez-vous pour que je lui ressemble ? — dit le Saint.
Levez en haut vos regards et voyez : Qui a
créé ces (astres), (Et) fait défiler leur armée en la dénombrant? (Qui)les appelle tous parleur nom, Dans la grandeur de sa puissance et la vigueur de sa force, sans qu'un seul fasse défaut ? Septante. — Nunc ergo cui assimilastis me ? exœquabor eis (3) — dixit Sanctus» Elevate sursum oculos vestros, et vïdeie quis osiendit hâsc omnia? Qui educit juxia numerum omnium suumy omnes in nomine vocabit a multa gloria, et m 7'obore foriitudinis nihil te latet,
(i) S. Jérôme donne locustas. Les mss. onciaux et la plupart des cursifs ontxat ol ivoixouvcsç £v auxfi wç ày.p(o£î.
(2) Vulgate hiéron. : Qui dat secretorum scrutatores quasi non sint,
(3) Les manuscrits ont xai u^oi^(soix%i. La version syro-hexaplaire suppose lçioOyi<TO|jLai, avec l'autre leçon comme variante. Celle-ci peut-être une très ancienne faute de copiste.
/5. XL, 27-31, Pourquoi, Jacob, tiens-tu ce discours,
Et pourquoi, Israël, dis-tu :
« Ma voie est ignorée de lahvé,
Et ma cause n'intéresse pas mon Dieu » ?
Ne le sais-tu pas ? ne Tas-tu pas appris?
lahvé est un Dieu éternel.
Il a créé les exlrémilés de la terre ;
Il ne se lasse ni se fatigue ;
Nul ne peut sonder sa sagesse.
Il donne la vigueur à qui est fatigué,
Il multiplié les forces de l'homme épuisé.
Les jeunes gens se lassent et se fatiguent,
Les jeunes hommes finissent par chanceler :
Ceux qui espèrent en lahvé rafraîchissent leur vigueur ;
Ils refont, comme les aigles, leur plumage ;
Ils courent et ne sont pas fatigués ;
Ils marchent et n'ont point de lassitude. Septante. — Non enim dicas, Jacob ^ et quid locutus es, Israël: Abscondita est via meaa Deo, et Deus meus judicium meum abstulit et recessit ?
Et nunc nescis, et non audistil Deus asternus, Deus qui creavit (ô xaTacixeuàda;) terminos terrœ : non esuriet nec laborabit, nec est inventio prudentiœ ejus. Qui dat esurientibus fortitudinem, et non dol&ntibus mœrorem.
Esurient enim juvenes et laborabunt adolescentes, et electi infirmi erunt. Qui autem exspectant Deum mutabunt fortitudinem] assument alas quasi aquilœ (-jTxepocpuTidouutv w^ àsTot); current et non laborabunt ;g7'adientur et non esurient.
On peut voir par cet exemple que la version des Septante, même dans ses parties les plus faibles, est substantiellement fidèle à l'original, que le sens général d'un morceau y est conservé, que les défauts portent
(1) Neavt(T)coi xat kXexTol doit être une double traduction de
Dmn:i.
sur les détails d'interprétation. Il serait aisé de relever un nombre de contre-sens proportionnellement plus grand dans des endroits très difficiles, par exemple dansToracle surMoab (/s. XV-XVI). Mais ce n'est pas évidemment sur la traduction de telles compositions, fort obscures en elles-mêmes et dont le texte hébreu n'est pas très sûr, qu'il faut juger les fersions anciennes. En pareil cas, toutes les versions, même la Vulgate de saint Jérôme, sont loin d*ôtre parfaites ; les interprètes, au lieu de se guider sur le sens général et historique du morceau, cherchaient volontiers une application toute spéciale du passage dans un sens prophétique, sans tenir compte du contexte. jQ'est ainsi que, dans l'oracle sur Moab (XVI, 1), la Vulgate présente une prophétie messianique étrangère au texte original : Emitte agnum dominatorem terrœ dépêtra deserti ad montem filtœ Sion {i) . La version grecque, par un groupement particulier des lettres de l'hébreu et par des corrections conjecturales (yi^S waiD nSuK, au lieu deyiKSuaiD inSu7), obtenait le sens suivant :/A7toot£Aw tbç epTcsToc èmTYiV Y'/iv ^Lr\ izé'zpy. eprijjio; £o-tito opoç O^YaTpo^ Si.cbv ; Selon toute vraisemblance, l'auteur apostrophe les Moabiles fugitifs, anciens tributaires d'Israël : « Envoyez l'agneau (le tribut de troupeaux) du maître du pays (le suzerain), de Séla au désert vers la montagne de Sion. » Il est certain d'ailleurs que la Vulgate hiéronymienne est beaucoup plus exacte dans les détails que la version des Septante, quoique saint Jérôme en prenant pour règle absolue de sa traduction le texte hébreu
(1) Et est sensus : OMoab.,.. habeto solatiumhoc : egredietur de te kgnus immaculatus qui toUat peccata mundi, qui domimtur in orbe terrarum. De petra deserti, hoc est^ de Buth, quae manti morte mduatay de Booz genuit Obed, et de Obed Jesse, et de Jesse David, et de David Christum. S. Jérôme, In Is. XVI (P. 1. 24, 171),
plus récent, se soit écarté des Septante en plus d'un endroit où leur lecture était préférable à celle de la tradition palestinienne.
Saint Jérôme accuse les Septante d'avoir obscurci volontairement les prophéties messianiques (1), et ce reproche a été souvent répété jusqu'à nos jours. Les Septante auraient pareillement faussé ou détourné la traduction des passages concernant la Trinité. De telles allégations n'ont pas le moindre fondement dans la réalité des faits. Ce parti pris des traducteurs ne se manifeste nulle part. Il est bien évident qu'on ne doit pas reprocher à des interprètes qui ont vécu avant Tére chrétienne de n'avoir pas connu certaines applications de textes qui n'ont pu être faites qu'après la venue de Notre-Seigneur.
Nous ne croyons pas devoir discuter ici Topinion jadis très répandue dans l'Église touchant l'inspiration des anciens interprètes grecs, non plus que l'autorité des Septante au point de vue dogmatique. L'inspiration des Septante a été admise dans l'antiquité comme une opinion vulgaire, on dirait volontiers irréfléchie, que le grand nombre des Pères n'a jamais songé à ériger en dogme et que le petit nombre de ceux qui ont été à même d'en faire la critique n'a pas adoptée. Origène, quelle que soit la prudence de son langage, ne croyait certainement pas à l'inspiration des Septante. Saint Jérôme Ta combattue. Le suffrage de la tradition sur ce point n'est réellement pas affirmatif, et l'abandon com-
(i) Judœi pricdenti faclum dicunt esse consllio, nePtolemxus, unius Dei cultor, eiiam apud Hebraeos duplicem divinitaiein deprehenderet, Quod maxime idclrco faciebant, quia in Platonis dogma cadere vide* batiir. Denique ublcumque sacratum aliquid Scriptura testalur de Pâtre et Filio et Spmtii sancto, aut aliter interpretati sunt, aut om* nino tacuerunt, ut et régi satisfacerent, et arcanum fidei non vulga^rent, Prœf.inPent,
160 HISTOiaS CBITIQCB DU TEXTB
plet où est tombée dans ces derniers temps ropinion des anciens prouve indirectement qu'elle n^avait pas de portée dogmatique. Il ne nous semble pas d'ailleurs qu'on paisse alléguer contre Finspiration des Septante le» imperfections très réelles de cette version, pas plus qu'on n'est fondé à alléguer contre Tinspiration d'un auteur biblique les défauts de son style et de ses procédés littéraires. L'ancienne version grecque ne contient pas d'erreur en matière de foi et de mœurs, bien qu'elle contienne un grand nombre de contre-sens et d'inexactitudes dans les passages dogmatiques et moraux. Telle qu'elle est, elle a suffi aux besoins de renseignement ecclésiastique durant de long siècles. Ses défauts relatif» ne compromettraient pas plus l'affirmation traditionnelle touchant son inspiration, si cette affirmation existait, qu'ils ne compromettent rinfaillibilité de l'Eglise dont les Septante sont aujourd'hui encore un des textes officiels. Partout où l'homme collabore avec Dieu, il faut s'attendre à trouver des imperfections. Mais les imperfections accidentelles de l'œuvre ne prouvent pas que Dieu en soit absent.
Les défauts de la version des Septante paraissent beaucoup moins considérables lorsqu'on estime à sa juste valeur critique le texte hébreu de la Massore. La Bible des Apôtres et de l'Eglise primitive n'a pas besoin qu'on l'excuse de n'être pas tout à fait conforme à celle de la Synagogue. Aucun texte n'est plus autorisé en théologie que celui des Septante. De par le témoignage apostolique, l'usage traditionnel, la déclaration mise par Sixte V en tôte de son édition, la bible des Septante est un des textes authentiques (1) de la Bible. Les nom-
(1) Skut antea hebraici texlus authentiam asseruimm, ita etiam alexandrinam versionem authenticam asserere non dubitamus, id est ita fideliter eam textus primigenii sensum et olim retulisse et hodu
breuses différences qui existent entre le grec des Septante et la Vulgate latine, déclarée authentique par le concile de Trente, ne prouvent rien contre cette assertion : elles démontrent seulement, comme nous l'avons observé déjà (1), que Tauthenticité des textes bibliques employés par l'Eglise li'est pas à prendre dans le sens d'une conformité absolue avec les documents originaux, mais d'une conformité substantielle portant sur l'ensemble de la doctrine et des textes, non sur tous les détails et tous les passages particuliers, dogmatiques ou non. La critique reste libre de discuter scientifiquement le texte des Septante ainsi que l'origine et le caractère des menues additions, omissions, transpositions, variantes, qu'il présente relativement à l'hébreu massorétique. Le concile de Trente défend sous peine d'anathème de contester la canonicité des livres et fragments deutérocanoniques de l'Ancien Testament ; mais c'est là un point qui est en dehors de la critique. Les passages des Septante auxquels les Pères ont reconnu un sens dogmatique non justifié par l'original, ne laissent pas d'avoir une autorité traditionnelle, comme les passages de notre Vulgate qui se trouvent dans le même cas (2) Au point de vue de l'exégèse critique, la version des Septante a une importance considérable et l'on peut dire unique, parce qu'elle est le témoin d'un texte hé-
adhuc referre y ut de svbstantiali ejiis cum autographis sacrorum scrip-. torum conformitate diibitari nequeat ac proin genuinum revelationis V. T. instrumentum dicenda sit..,. Sine ullo dubio textus ille, quem primum interprètes ediderunt, vel Apostoli adhibuerunt, hodie accurate 7'estitutus non est, iiti ne ipsam qvoque s. Hieronymi versionem accurate restitutam possidemus, Sed ad authentiam, id quod sœpius jam diximiis, conformilas- haec omni numéro absoluta et perfecta non reqiiiritur. Cornely, Introductio gen, l. 355-356.
(1) Hist, du canon du N. T. 203-271.
(2) Ibid rZ93.
breu plus ancien que le texte massorétique. Nous n'insistons pas sur ce fait que nous avons suffisamment démontré en racontant Thistoire et en faisant la critique du texte hébreu de TAncien Testament. On comprend maintenant toutes les réserves que nous avons dû faire sur l'emploi des Septante pour corriger le texte massorétique, et les précautions dont il faut s'entourer pour que cet emploi soit légitime et sur. Le texte des Septante a été altéré surtout par ceux qui ont voulu Taméliorer. Pour faire servir la version des Septante à la critique du texte hébreu, il faut la débarrasser des scories que la maladresse des copistes y a introduites et des altérations plus graves que lui ont fait subir' les recenseurs. Les difficultés de ce travail ne sont pas insurmontables et elles ne sont pas non plus disproportionnées aux résultats qu'une étude attentive des Septante fournit à rhistoire du texte biblique dans les temps anciens et à l'importance des éléments qu'elle apporte à la critique de l'hébreu traditionnel.
Répétons le en terminant, cet examen delà version des Sept&nte, l'histoire et la critique de l'ancienne version grecque, sont encore à faire. Nous avons essayé de donner une idée juste des problèmes principaux que soulève le sujet. Nous n'avons pas eu la prétention de les résoudre, mais nous avons voulu les poser et indiquer les moyens de les traiter. Faisant abstraction des hypothèses que nous avons présentées comme telles et aussi des inexactitudes que nous avons certainement cpmmises et qui sont presque inévitables dans un pareil sujet, nous formulerons comme il suit nos conclusions dernières touchant la version des Septante :
1*» On ne sait presque rien et on ne peut presque rien savoir de certain touchant les origines de la version des Septante.
2° On sait quelque chose, mais on arrivera sans doute à savoir beaucoup plus qu'on ne sait sur l'état du texte de la Bible grecque avant Origène.
3° Il importe à l'histoire de l'exégèse et à la critique des Septante qu'on arrive à fixer le texte des trois recensions qui se partageaient le monde chrétien au IV* siècle.
4° L'étude des recensions, la recherche du texte primitif, sont un champ que la critique, malgré les grands travaux déjà faits, n'a pas exploré à fond et qui mériterait de l'être.
0° Nonobstant ses imperfections originelles et les altérations qu'elle a subies, la version des Septante est un témoin de première importance pour la critique du texte hébreu, pour l'histoire ancienne de la théologie et de Texégèse, pour l'étude théologique de l'Écriture sainte. A tous ces titres elle mérite peut-être plus d'attention et de crédit qu'on ne lui en accorde communément dans les travaux de critique et de théologie biblique.
Ces conclusions, exprimées déjà par les savants qui ont examiné le sujet de plus près, sont tout ce que nous avons voulu démontrer.