I. Création de l'Université
Il est un homme dont le nom se trouve mêlé dès les premiers jours de la Convention à toutes les tentatives du pouvoir pour l'organisation de l'instruction publique, et qui, après avoir pris la part la plus active aux débats des assemblées parlementaires, finit par créer, sous l'inspiration de l'empereur Napoléon, Y Université de France, et mourut de chagrin de ne pas en avoir élé nommé grand maître. Cet homme , c'est Fourcroy : le récit de ses actes et de ses variations offrira un curieux spectacle.
Et DE Là LIBERTE D'ENSEtGJVÉMK^T. q3
Défenseur de la liberté, Fourcroy s'élevait, en 1794, contre l'établissement d'écoles publiques salariées, et sa parole flétrissait comme par avance tout essai de monopole, toute pensée d'arbitraire. «Si l'on adoptait, disait-il, les plans d'instituts et de lycées qui ont été tant de fois reproduits sous différentes formes, on aurait toujours à craindre l'élévation d'une espèce de sacerdoce plus redoutable peut-être que celui que la raison du peuple vient de renverser. Solder tant de maîtres, créer tant de places inamovibles , c'est reformer des espèces de canonicats, c'est permettre à des professeurs privilégiés de faire à leur gré des leçons froides que l'émulation ou le besoin de la gloire n'inspire plus. L'art d'instruire les hommes peut-il s'améliorer par les préférences continues que supposent les places accordées à des professeurs perpétuels , places qui doivent leur devenir tôt ou tard monotones et fastidieuses par l'assurance même où ils seraient de ne pas les perdre?
«N'avons-nous pas sous nos yeux la preuve que les professeurs, placés souvent dans les chaires publiques par l'intrigue et la bassesse, remplissaient si mal les fonctions qui leur étaient confiées, que les écoles royales gratuites, monument stérile de l'orgueil des despotes, étaient désertes, tandis que des écoles particulières, et payées plus ou moins chèrement , unissaient la foule des hommes studieux? Plus de corporations, plus de privilèges dangereux pour la liberté, »
Comment Fourcroy, appelé à donner une organisation nouvelle à l'instruction publique, conci-
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liera-t-il en 1 806 ses principes de 1 79/4 avec la volonté de son maître?
Depuis quatre ans,Fourcroy était à latêtedeladirection de l'instruction publique; que devenaient ses lycées et ses écoles secondaires? La nouvelle espérance dont il parlait au Corps législatif, cette espérance qu'avait fait naître l'établissement de ses écoles : la noble et louable émulation qui devait se former entre elles et les institutions particulières , n'avait pas eu l'heureux résultat qu'il ambitionnait. Tandis que les écoles libres, ainsi que nous l'indiquions tout à l'heure, devenaient de plus en plus nombreuses et florissantes , les écoles de l'Etat , les écoles publiques étaient affligées de cette désertion inévitable qui frappait depuis plus de quatorze années toutes les maisons d'éducation de la république.
Etait-ce défaut de patience , et devait-on , après quatre ans à peine d'essai et d'exercice, renoncer à tout un plan nouveau? Etait-ce conscience de l'inefficacité des moyens employés et de l'impuissance des agents mis en œuvre? Était-ce une jalousie cruelle et une basse envie contre les institutions particulières, dont le succès était un blâme vivant des lycées du gouvernement? Etait-ce enfin l'éclat d'un système longtemps et péniblement comprimé , l'explosion d'un coup d'État mûri et médité de longue main , la réalisation d'un projet de vaste tyrannie et de monopole absolu? L'empereur, devant lequel tremblaient la France et l'Europe , pensait-il que le moment fût enfin arrivé de réduire aussi sous son joug les forces intellectuelles et mo-
raies, d'étendre son autorité despotique sur l'avenir des générations, d'enrégimenter la jeunesse et l'enfance, et de lever la conscription des esprits après celle des corps?
Il y avait, nous en sommes convaincus, il y avait de toutes ces idées dans la détermination soudaine de Napoléon; la dernière surtout, rêve chéri de sa vie entière , et que nous le verrons poursuivre avec une sorte d'acharnement , le dominait et le maîtrisait. Il y voyait le secret de son règne , le nœud de ses destinées , l'établissement de sa dynastie.
Fourcroy fut mandé, et il dut au 6 mai 1806 apporter au Corps législatif un projet de loi qui réalisât ou qui du moins préparât l'accomplissement de la pensée impériale. Fut-il la première dupe de l'astucieuse habileté du prince? Ne vit-il pas la portée de son œuvre? N'attacha-t-il pas à la création d'un corps enseignant, lui, l'ennemi juré des corporations, toute l'importance qu'elle devait avoir? Ne comprit-il pas le coup mortel que portait la future loi à cette liberté d'enseignement dont il avait été l'ardent défenseur ? Ou bien , complice des projets de l'empereur, participa-t-il, par une lâche complaisance, à escamoter, qu'on nous passe l'expression, à escamoter le vote tremblant du Corps législatif, et à lui faire admettre en principe dans la loi ce qu'il n'osait pas avouer dans l'exposé des motifs, ce que cet exposé même contredisait formellement? Redoutant l'opposition, et quelle opposition! des législateurs timides et serviles qui se courbaient sous la main de fer de l'empereur, n'osant pas confesser
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ses desseins ultérieurs, fut-il avec connaissance de cause l'agent d'une coupable intrigue?
Lâcheté ou incapacité , voilà la seule alternative qui lui reste dans cette première phase de sa carrière universitaire. On choisira d'après le récit des faits.
Fourcroy était dans un grand embarras quand il présenta son projet. Cette gène se trahit dès les premiers mots de son discours : plus tard elle se change en perfidie.
«Le projet que S. M. I. et R. me charge de vous présenter n'est que la substance, et comme le prélude dune loi plus complète qui doit vous être soumise dans une de vos prochaines sessions. » Ainsi c'est quelque chose de provisoire, de momentané, qui n'engage rien, un protocole, un préambule, moins que cela , un prélude. « Il n'a pas pour objet de détruire, mais de consolider les institutions nouvelles,» y compris la liberté d'enseignement et les écoles libres, «d'en lier entre elles les diverses parties, d'en établir d'une manière invariable les rapports nécessaires avec l'administration générale :» établir des rapports , soit ; mais ce n'est pas asservir. « La formation d'un corps enseignant suffira pour atteindre ce but; et ce seul principe, par la sanction qu'il recevra de vos suffrages, va devenir la base fondamentale sur laquelle doit reposer tout le système de l'éducation de la jeunesse. » La formation d'un corps enseignant a sans nul doute ses avantages, mais cette formation entraîne -t-elle nécessairement en faveur de ce corps le monopole de l'enseignement? C'est ce qui ne s'était jamais vu,
c'est ce qui ne saurait se soutenir, c'est ce que Fourcroy n'osa pas même indiquer, c'est ce qu'il repoussa directement en s'exprimant ainsi : « L'éducation pourrait-elle être totalement abandonnée à l'insouciance ou aux caprices des particuliers? Faut-il abandonner exclusivement la jeunesse àceux qui l'élèvent par spéculation, ou, si l'on veut, par goût et par zèle , mais indépendamment de la surveillance plus ou moins immédiate du gouvernement? Doit-on se reposer uniquement sur des hommes qui peuvent par mille motifs s'écarter de la marche que l'Etat juge la plus utile, et qu'il a intérêt de voir généralement suivie? Non, Messieurs, il est de la plus grande importance qu'il y ait des maisons publiques où l'on s'attache scrupuleusement à la méthode consacrée par l'expérience, et qui servent de