‹ Histoire critique et lâegislative de l'instruction publique et de la libertâe de l'enseignement en France (volume 2)Chapitre 36 sur 81 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L INSTRUCTION PUBLIQUE ET LA LIBERTE D ENSEIGNEMENT SOUS LA RESTAURATION (l8l8Al822).

I. Nouvelle apologie de l'Université. — Le monopole attaqué par le cardinal de la Luzerne, M. Fabry, M. de Chateaubriand, Mër de Boulogne, etc.

II. Reconstitution de l'Université. — Ministère de M. de Corbière. — Ordonnance du 27 février 1821. -—Discussion des Chambres.

I. Nouvelle apologie de l'Université. — - Le monopole attaqué par le cardinal de la Luzerne , M. Fabry, M. de Chateaubriand, etc.

Si la Commission d'instruction publique, absorbée par les détails de son gouvernement, se renfermait dans une prudente réserve, il ne manquait pas de champions officieux pour renouveler la querelle, et pour attirer de nouveau sur le monopole les imprécations des gens de bien.

L'Université se remit donc en campagne; mais, cette fois, elle essaya de donner le change. On sollicitait la liberté, elle répondit par des invectives; on lui contestait son monopole, elle soutint qu'on

ne voulait le lui ravir que pour le transporter au clergé.

Cette objection n'est pas neuve; mais il paraît qu'elle n'a pas vieilli, puisqu'on la reproduit encore de nos jours. Quand, la Charte à la main, nous revendiquons nos droits, on crie : aux Jésuites, au parti-prêtre ! Voilà tantôt un quart de siècle que dure cette manière de raisonner; grâce à Dieu, le public est las d'une semblable parade , et l'épouvantail ne trompe plus personne en France.

L'argument était moins usé en 1818; aussi l'apologiste anonyme qui prit la défense de l'Université put-il espérer qu'il ferait fortune en intitulant sa plaidoirie : « V éducation publique doit-elle être confiée au clergé? '» Néanmoins, il n'était pas encore à la hauteur de nos habiles contemporains ; un reste de pudeur le retenait1, et il ne pouvait refuser d'avouer « que le clergé ne réclame pas l'enseignement des collèges1,» ce qui ne l'empêchait pas de chercher tous les prétextes imaginables « de ne pas confier l'éducation au clergé. »

Ses motifs, du reste, sont curieux. Ainsi, il reproche aux prêtres leur petit nombre; au lendemain des proscriptions de la Convention et du Directoire, au lendemain des persécutions de l'Empire, c'était seulement accuser les bourreaux. Leur soumission à un Chef étranger : comme si ce grief ne s'adressait pas, non-seulement aux ministres des autels, mais à tous les catholiques. Leur défaut de patriotisme : « Doutez-vous, dit-il, qu'il n'y ait

1 P. 16 de sa brochure,

278 HISTOIRE DE i/lNSTRUCTION PUBLIQUE

des points de contact plus nombreux, une plus constante et réelle intimité entre un prêtre français et un prêtre espagnol, qu'entre un prêtre et un laïque français?» Comme si l'amour de Dieu excluait l'amour de la patrie, et comme si les chrétiens ne répétaient pas tous avec Bossuet : « Si l'on est obligé d'aimer tous les hommes, et, qu'à vrai dire, il n'y ait point d'étrangers pour le chrétien, à plus forte raison doit-il aimer ses concitoyens.» Enfin, l'anonyme proclame une dernière incapacité, c'est la singularité des mœurs, la pureté de la vie du clergé , tout, jusqu'à son habit. Il lui fait un crime de la réserve que le prêtre devra s'imposer dans l'explication de ces auteurs anciens qui ne voilaient guère plus leurs discours que leurs statues ! La conséquence de tant d'incompatibilités ne pouvait être autre chose que le maintien absolu de l'Université, créée et mise au monde pour la dispensation arbitraire de toute science et de toute doctrine.

« Il faut, dit l'écrivain apologiste, il faut un corps enseignant 5 il n'en faut qu'un. Il en faut un pour réunir en faisceau les lumières, pour continuer les traditions; il n'en faut qu'un, car deux puissances parallèles diviseraient l'instruction , et deux puissances ennemies la détruiraient ; et c'est pour cela justement que le corps enseignant doit être une émanation du gouvernement ; car s'il n'en était pas l'émanation, il serait un gouvernement lui-même.

Voilà l'adversaire qui reprochait à M. Benjamin Constant « d'être tombé dans l'erreur, et de s'être fait le défenseur d'une cause dont le succès serait la ruine de toute instruction. » On nous permettra de ne pas être touché de ses raisonnements, et, en

fait de liberté, de préférer l'avis de Benjamin Constant.

Laissons, d'ailleurs, ce fantôme de la domination cléricale, invoqué par tous les despotismes passés et présents, et demandons aux publicistes de l'époque, aux ennemis de l'Université, ce qu'ils voulaient, ce qu'ils réclamaient. Leurs écrits demeurent comme un invincible témoignage, et la raison publique, appelée à juger cette grande cause , ne doit prononcer que d'après les pièces du procès.

S. Ém. le cardinal de la Luzerne s'était élevé, dès 1816, contre le système de l'Université :

« Le système d'une administration unique de l'instruction publique, disait cet illustre prélat, était une branche du système général de l'usurpateur, de tout rappeler à sa personne et de créer des places pour avoir des créatures. »

Le cardinal demandait qu'on rétablît ou qu'on établît un certain nombre (X universités et de collèges dans le royaume : chacun de ces collèges serait sous l'inspection d'un bureau composé de l'évêque diocésain , des autorités administratives et judiciaires, et de quelques-uns des plus notables personnages.

« Quelques personnes, ajoutait-il, ont paru désirer que ces universités, ces collèges, ces pensions, soient au moins quelque temps sous la surveillance d'une magistrature supérieure. Si on veut accueillir ces considérations, qui ne sont pas sans fondement, je demanderai au moins que cette magistrature n'ait qu 'une simple surveillance , et qu'elle n'entre point dans les détails qui doivent appartenir aux autorités légales. En conséquence , je regarde comme très-dangereux d'établir pour cette inspection une

Commission spéciale, qui , par la tendance qu'ont naturellement les hommes à agrandir leur autorité, ne manquerait pas de s'immiscer dans les détails de l'adminislration et je proposerais qu'on chargeât de cette surveillance universelle la réunion du grand aumônier de France, du ministre delà justice et du ministre de l'intérieur. »

M§r de la Luzerne sollicite encore l'introduction des congrégations religieuses dans l'enseignement: «Je crois important, dit-il, qu'il s'en forme plusieurs qui se dévouent à cet objet, afin qu'il s'établisse entre elles une utile émulation. » La liberté et la concurrence, tel était le vœu du clergé.

Tel était aussi celui de tous les hommes d'intelligence et de probité, celui de tous les catholiques:

« Je demande pour les pères, disait M. Fabry dans la conclusion de ses remarquables Mémoires sur l'instruction publique1; je demande pour les pères à qui les écoles publiques n'inspireront pas assez de confiance, la faculté de choisir une école particulière qui sera tenue par des prêtres ou par des laïques, par des hommes voués au célibat civil de l'Université ou par des hommes voués au célibat religieux de la catholicité; en un mot, je demande la liberté de l'enseignement pour ceux qui le donnent, comme pour les pères qui le demandent, pour les villes qui le fondent , comme pour les particuliers qui s'y dévouent. Mais, dira-t-on , le gouvernement sera-t-il étranger aune chose aussi importante que l'enseignement? Nullement. Je ne doute pas que le gouvernement, qui doit veiller à sa conservation , n'ait le soin de fermer les établissements d'enseignement qui seraient des foyers de révolte ou des maisons de corruption. Mais il faut qu'il concilie cette surveillance avec la liberté d'enseignement consacrée par la Charte , avec la liberté des cultes , avec la liberté individuelle, avec la puissance paternelle, qui

i T. III, P. 441,

sont les fondements de la Charte. Il faut , en un mot , qu'il renonce au monopole de l'enseignement, au privilège exclusif d'enseignement et à toute l'administration du grec, du latin et de l'alphabet , qui pouvait bien émaner du despotisme impérial, mais qui est aussi ridicule qu'absurde et inconciliable avec les libertés fondamentales de la Charte et du bon sens , antérieur à la Charte ! »

Et c'est absolument ce que nous répétons aujourd'hui, parce que la vérité, le droit et la justice ne passent pas, et demeurent éternellement, malgré la violence et l'iniquité !

A cette grande cause de la liberté, la voix de M. l'abbé de Lamennais , qui n'avait encore renié aucune de ses généreuses croyances, la voix éloquente et hardie de M. l'abbé de Lamennais ne pouvait manquer de prêter son puissant patronage. C'est alors que parut son écrit de V Education considérée dans ses rapports avec la liberté r, avec cette épigraphe de Tacite: Dedimus profecto grande patientiœ documentant , et sicut vêtus œtas vidit quid ultimum in libertate es s et ^ ita nos quid in servitute 2.

Ce que Tacite disait des Romains de son temps n'est que trop applicable à notre siècle. Et nous aussi , nous avons donné un grand exemple de patience. La philosophie, dont nous subissons depuis trente ans les bienfaits, a dévoré l'une après l'autre toutes nos antiques libertés, et nous a conduits par divers chemins aux dernières limites de la servitude. Esclaves tour à tour de l'anarchie et du despotisme, nous avons montré qu'un peuple déchu de ses croyances et de ses moeurs peut tout supporter

Vit a Jgricolœ*

1$1 HISTOIRE DE i/lNSTRUCTION PUBLIQUE

excepté l'ordre. Jamais, dans les âges précédents, on ne vit un pareil mélange d'orgueil et d'abjection, d'esprit d'indépendance et de penchants serviles , de prétentions hautaines et de doctrines dégradantes. De quelque côté qu'on tourne ses regards, on est frappé de ce contraste. Ainsi, l'on ne parle que de philanthropie, et la bienfaisance a ses prisons, non moins redoutées du pauvre que celles destinées à renfermer le crime. Sans cesse on entretient le peuple de sa souveraineté , et ce même peuple, le moment d'après, devient pour ses propres représentants, delà matière conscriptwe , éligible , électorale; et comme la philosophie a eu sa matière pensante , la politique a sa matière souveraine. On veut que la raison individuelle soit indépendante de toute loi, indépendante de Dieu même* et on attribue au gouvernement le droit d'asservir la raison de la société entière en s'emparant de l'instruction. On réclame avec emportement les libertés matérielles et les libertés des passions, dont les animaux peuvent jouir aussi bien que l'homme , et peut-être verrait-on sans surprise et sans regret consacrer la servitude de l'intelligence.

Pour réaliser ce scandale inouï , pour fonder le plus avilissant des despotismes, puisqu'il s'exercerait sur ce qu'il y a de plus noble en nous, la pensée, il suffirait d'établir légalement l'Université, ou de mettre toute l'éducation entre les mains du gouvernement. Par ce seul acte on détruirait, avec les libertés naturelles de l'homme, la puissance paternelle, la famille, et on ferait de la société elle-même une espèce d'automate, une masse organisée qui recevrait l'esprit, non de ce qui l'environne et de ses besoins, mais du gouvernement, reconnu dès lors pour unique propriétaire des connaissances et des vérités qui constituent la vie morale des peuples.

C'est en effet par l'éducation que se propagent les vérités nécessaires et les connaissances utiles; c'est l'éducation qui développe l'intelligence, règle les mœurs et forme l'esprit : et comme la culture de l'esprit est maintenant la partie de l'éducation à laquelle on attache le plus d'importance, parce qu'on y voit à la fois un moyen de fortune et des jouissances pour la vanité, je parlerai d'abord de ce genre d'instruction qui comprend tout, hors les devoirs j instruction avantageuse ôa" funeste

aux individus et à l'État, selon les principes qui s'y joignent, et qu'on appelle publique, faute de pouvoir l'appeler sociale.

Mais avant de combattre les prétentions de l'autorité à l'égard de l'enseignement, je dois reconnaître ses droits réels, ou plutôt rappeler ses devoirs, qu'elle n'oublie jamais davantage que lorsqu'elle exagère ses droits.

Ici M. de Lamennais rappelle ce qu'il a exposé dans l'article que nous avons cité plus haut, et, après avoir constaté que le monopole est une usurpation de la puissance paternelle, il dit : « J'ajoute, un envahissement des libellés morales , fondement de toutes les autres libertés. »

En se réservant l'empire des vérités essentielles, des vérités qui sont moins des connaissances que des lois, Dieu a livré les autres à notre raison pour exercer son activité et servir de pâture à cette vaine curiosité qui nous tourmente. Propriété commune des esprits, et fruit souvent amer de leur labeur, la science, sous aucun rapport, n'est du domaine de l'autorité. Elle appartient également à tous, en ce sens que tous y ont un droit égal, selon le prix qu'ils y attachent, l'application dont ils sont capables et la situation plus ou moins heureuse où ils se trouvent placés. A force de lumières, nous avons cessé de comprendre cela. Les anciens adoraient les muses, et nous les enchaînons. Ce sont deux excès , mais le premier offre au moins quelque chose de noble. Diviniser l'intelligence, c'est, à certains égards, la rappeler à son origine; il y a dans cette idée comme un souvenir obscur de notre grandeur morale, de cette grandeur à laquelle nous ne voulons ou n'osons plus croire. Pour peu que nous eussions le sentiment de notre dignité naturelle, on ne mettrait pas en question si le gouvernement peut, avec justice, établir à son profit le monopole des connaissances. Connaître, c'est penser: et quoi de plus libre que la pensée? Quoi de plus indépendant de tout pouvoir humain? En vertu de quel titre un homme dirait-il à un autre homme : « Tu ne sauras rien, ou tu ne sauras que ce qu'il me

284 HISTOIRE DE t/lNSTRUCTION PUBLIQUE

plaira que tu saches? » Et conçoit-on une oppression plus révoltante que cetteinique oppression de l'esprit? Mais si l'homme a droit de savoir tout ce que ses facultés et sa position sociale lui permettent d'apprendre, il a droit de jouir de ce qu'il sait, de ce qu'il a acquis par son travail. Or , jouir de ses connaissances, c'est les communiquer : ainsi l'enseignement des connaissances humaines est, par sa nature, essentiellement libre, et les règles auxquelles il peut convenir de le soumettre ne sont équitables qu'autant qu'elles respectent cette liberté.

Ceci est vrai surtout de l'instruction élémentaire, considérée seulement comme culture de l'esprit. Cette instruction n'est pas la science, mais un instrument nécessaire pour l'acquérir, le complément des moyens naturels que Dieu a donnés à l'homme pour développer ses facultés et s'établir en société avec les autres hommes. L'Écriture, en effet, n'est-elle pas, comme la parole, un moyen général de communiquer la pensée? Ou plutôt elle est la parole figurée; et si le gouvernement seul a le droit d'enseigner à lire et à écrire,lui seul aussi a le droit d'enseigner à parler. Le principe va jusque-là: aussi ne serais-je point surpris qu'un jouron créât, dans l'Université, un corps de nourrices, pour compléter le système des institutions primaires.

Étudier une langue, ce n'est de même qu'apprendre à parler, lire, écrire dans un autre idiome, pour étendre la communication des pensées. Quand je lis Cicéron, Tacite, Homère, je m'entretiens avec ces grands hommes ; ils me parlent , je les écoute ; et qui a le droit de m'en empêcher? Leur langue, leurs ouvrages sont-ils la propriété du gouvernement ? Ne verra-t-on dans les mots et dans les idées qu'un objet de commerce dont il pourra se réserver le privilège exclusif? Et si cette gabelle des connaissances n'est pas un commerce, qu'est-ce donc ? Une administration? une police? L'administration de la grammaire, de la parole, de la pensée ! la police de l'esprit humain ! En vérité, la tête tourne quand on vient à regarder dans cet abîme d'absurdité.

L'abus que les hommes font des connaissances n'est pas une raison pour les leur interdire, ou pour qu'ils ne les reçoivent que du gouvernement; car, par le même principe, on leur interdirait jusqu'aux aliments, ou l'État se chargerait de les nourrir,

ce qui, sans empêcher la plupart des abus, produirait de nouveaux inconvénients , entre autres, le risque qu'ils mourussent de faim.

Que dirait-on d'un peuple à qui l'on interdirait la parole, à cause du danger des mauvais discours ? Au fond cependant ce peuple muet serait moins avili que si, lui laissant la parole, on lui dictait toutes ses pensées. Le monopole de l'enseignement nous placerait dans cet état honteux; et ce n'est pas certes une des bizarreries les moins remarquables de notre siècle, qu'on ait essayé de siffler une nation comme un perroquet.

Si j'ai besoin, pour user de mes facultés intellectuelles, de la permission d 'autrui ; si l'autorité seule dispose des moyens de les développer; s'il dépend d'elle de me faire vieillir dans une éternelle enfance, que devient la liberté morale ? En s'emparant de l'instruction, le gouvernement établirait donc une intolérable servitude. L'enseignement ne peut être esclave, que l'esprit ne le soit aussi.

Mais au-dessous de cet esclavage, il en existe un plus funeste encore et plus abject, l'esclavage des croyances et des mœurs. Qui est maître de l'éducation est maître de tout l'homme, parce que l'homme reçoit tout de l'éducation, religion, morale, sentiments, habitudes; et c'est même la raison des différences qu'on observe entre les divers peuples.

Or, d'où le gouvernement tirerait-il le droit de s'approprier toutes les vérités nécessaires et tous les principes de l'ordre, en sorte que la société fût complètement à sa discrétion? Un moment d'erreur ou de négligence, et la transmission de la vie morale s'arrête, et il faut qu'une génération entière attende, pour y participer, que l'autorité se réveille ou se détrompe. Quel peuple assez dégradé pourrait volontairement se soumettre à de pareilles chances ?

Qu'on ne s'abuse pas, il s'agit ici des plus hauts intérêts de la famille et de la société. Savez-vous ce qu'on vous demande quand on revendique le privilège exclusif de l'éducation ? on vous demande que vos enfants ne connaissent, ne croient et n'aiment que ce que voudra le gouvernement; on vous demande de consentir à l'asservissement de leur esprit et de leur conscience; et puis l'on vous dit : Soyez tranquilles, nous les régi-

286 HISTOIRE DE ^INSTRUCTION PUBLIQUE rons de manière que vous serez satisfaits. Mais qui garantit cette promesse? ni le passé ni le présent. De plus, est-ce un motif pour livrer l'intelligence au pouvoir?

L'intelligence est libre, lorsqu'elle obéit à l'autorité légitime, ou à Dieu, qui seul a droit de commander des croyances.

Le cœur est libre, lorsqu'il obéit aux lois de l'ordre, ou à Dieu, qui seul a droit de prescrire des devoirs. L'intelligence et le cœur sonteselaves lorsqu'ils obéissent à l'homme; et un gouvernement qui s'attribue le pouvoir de donner à l'enfant la religion qu'il veut, la morale qu'il veut, viole des libertés qu'avant Buonaparte on ne tenta jamais de ravir à aucune nation.

Julien l'Apostat interdit aux chrétiens les écoles publiques , mais il leur laissa leurs propres écoles; il ne dit point à tous ses sujets : Ou vos enfants ne recevront aucune éducation, ou ils en recevront une qui blesse votre conscience. Ils ne sauront ni lire ni écrire, ou ils viendront dans des écoles que vous croyez dangereuses pour leur mœurs et pour leur foi.

Si le gouvernement est autorisé à tenir ce langage à un seiu homme, il faut dire qu'il n'y a de morale et de religion que ses volontés. Et quand on supposerait ses volontés toujours droites, sa religion toujours vraie, sa morale toujours pure, la vérité est-elle à lui, pour qu'il ait le droit d'en disposer souverainement? J'aimerais autant qu'il déclarât que le soleil lui appartient, et qu'il mît sa lumière en régie.

Dénués, dès le premier âge, d'expérience et de raison, l'autorité, l'enseignement, les exemples nous font ce que nous sommes, et déterminent, souvent pour toujours, nos opinions et nos affections. Concentrer l'éducation entre les mains du gouvernement, c'est donc lui accorder un pouvoir absolu sur l'intelligence et le cœur de l'enfant, c'est établir la servitude dans le fond même des âmes.

Et que serait une nation qui n'aurait de religion, de morale, de connaissances, qu'autant que le voudrait son gouvernement, au prix qu'il y mettrait ; une nation dont les croyances, les sentiments, les mœurs dépendraient du caprice d'un ou de quelques hommes, des calculs même de la cupidité ; une nation à qui on pourrait vendre Dieu!

Encore, si l'on consentait toujours à le lui vendre : si on ne

ET DE LA. LIBERTÉ d' ENSEIGNEMENT. 287

la forçait pas, sous peine d'ignorance, d'acheterl'athéisme,le mépris des devoirs, le crime même! Et ceci n'est point une crainte vaine, une chimérique supposition. La France ne le sait que trop, il y a eu de telles écoles, et l'on y a vu des forfaits inconnus jusqu'à nos jours, le suicide de l'enfance; on a vu des Catons de quinze ans briser la vie comme un mauvais jouet, après avoir, par testament , légué leur âme aux mânes de Voltaire et de J. J. Rousseau. Or, que la plupart des pères éprouvent quelque répugnance à consentir que leurs fils se pendent, aies envoyer dans des écoles où les élèves ont de fois à autre de pareilles fantaisies, cela se conçoit , et cette faiblesse semble excusable à un certain point.

Mais, sans recourir aux arguments de fait, la simple possibilité que l'éducation donnée par le gouvernement soit mauvaise, suffit pour faire sentir à quel point le monopole de l'enseignement est injuste et odieux. Il ne blesse pas seulement la liberté, il renverse encore les principes constitutifs de la famille. Que devient en effet l'autorité paternelle, si un père peut être placé dans l'alternative, ou de laisser croupir son fils dans une ignorance qui le dégradera de sa condition sociale, ou de l'exposer à une dégradation plus funeste, celle du vice et de l'erreur ? Toute autorité repose sur des devoirs : ôtez ceux-ci, la raison de l'autorité disparaît. Ainsi le père ,* roi dans sa famille, comme le roi est père dans l'État, est lié par des devoirs imprescriptibles, fondements de son pouvoir et de ses droits. On avoue qu'il doit nourrir ses enfants, qu'il doit veiller à leur conservation physique; mais ne doit-il pas veiller aussi à leur conservation morale? Ne doit-il pas préserver leur cœur, leur intelligence de la corruption ? Vous le punissez s'il prostitue le corps, et vous le forcez de prostituer l'àme ; que dis-je ? vous le contraignez peut-être de la sacrifier pour jamais! Car, quoi que prétendent quelques sophistes que l'espérance inquiète et fatigue, cette vie rapide a de longues suites; toutes nos destinées ne s'accomplissent point entre le berceau et la tombe ; et l'homme, en passant sur cette terre si souvent arrosée de ses larmes, ne recueille pas les hautes idées de Dieu, d'ordre, de justice, de vertu, d'immortalité, comme un tribut qu'il doive bientôt aller porter au néant.

a88 histoire de l'instruction publique

J'en appelle à la raison, à la conscience ; qu'elles prononcent sur le système dont je viens de montrer le vice et le danger. Il attaque les droits, les intérêts de tous; que tous s'unissent pour le repousser. Au reste, si jamais la loi consacrait une institution destructive des libertés naturelles et de la famille, cette loi tyrannique et insensée ne régnerait que par la force; elle serait, à sa naissance, frappée de nullité, parce qu'elle violerait manifestement ces lois premières et fondamentales , contre lesquelles y dit Bossuet , tout ce qui se fait est nul de soi.

Ici, je dois répondre à une objection. On a comparé sérieusement l'éducation à la justice; on a dit : le gouvernement rend seul la justice , donc le gouvernement peut se rendre seul maître de l'éducation; et si l'on croit avoir à se plaindre du monopole de l'éducation, que l'on se plaigne donc aussi du monopole de la justice.

Ce raisonnement curieux montre au moins quels progrès les esprits spéciaux ont fait faire à la logique. Oserai-je y opposer quelques réflexions simples et telles que le bon sens les suggère, quand on est assez peu avancé en idéologie pour le consulter encore ?

La justice appartient à tous; et en tant qu'elle est la loi immuable de l'ordre, tous peuvent et doivent la connaître, et tous la connaissent en effet ; il n'est point d'esprit si pauvre qui ne la possède et ne la défende lui-même contre les erreurs ou les passions de l'autorité. Mais lorsqu'il s'agit d'appliquer publiquement cette loi aux actions des hommes, lorsqu'il s'agit de juger et de punir, rendre la justice devient alors une fonction du pouvoir, fonction nécessaire, et sans laquelle on ne le concevrait même pas; carie pouvoir, moyen général de l'ordre dans la société , n'est que la justice vivante; et, soit qu'il combatte les principes de désordre par de bonnes lois, soit qu'il assure la tranquillité commune en châtiant le crime, il juge; et la guerre même n'est qu'un jugement exécuté par la force de la société entière, une justice rendue par un peuple à un autre peuple, une punition infligée pour un délit social : toute autre guerre est un brigandage. Mais enseigner à lire et à écrire, enseigner le grec et le latin, n'est pas, que je sache, une fonction du pouvoir; et je ne comprends même pas comment ceux qui

attribuent au gouvernement le droit de s'emparer de l'éducation n'ont pas été avertis par l'extrême ridicule de transformer le souverain en un maître d'école. Observez, de plus, que les tribunaux ne sont pas établis pour enseigner la justice; mais que leur devoir est de réprimer les crimes qui attaquent la société. De même le gouvernement n'est pas établi pour enseigner la vérité; mais son devoir est de réprimer les erreurs qui menacent l'ordre social. S'il consentait à se renfermer dans les bornes de son autorité , une loi sur l'éducation serait inutile. Il est maître d'ouvrir autant d'écoles qu'il voudra , et de les régler comme il le jugera convenable; mais il n'est pas maître de priver les citoyens de leurs droits , de leur ravir les libertés garanties par la Charte. C'est pour cela, et pour cela seulement, qu'une loi est nécessaire. Ainsi , chaque fois qu'on entendra parler d'une loi sur l'éducation, d'avance on doit tenir pour certain que cette loi ne peut être qu'une loi d'exception.

Désespérant de nous convaincre , les défenseurs du régime prohibitif se flattent de surmonter la répugnance qu'il nous inspire, par la touchante énumération des avantages qui doivent en résulter. L'uniformité d'enseignement, disent-ils, abolira les différences d'opinions. Il faut donc qu'on nous prépare une servitude bien complète, puisqu'elle atteindra ce qu'il y a de plus divers et de plus indépendant par sa nature. Autant vaudrait dire que l'éducation exclusive dont nous jouissons abolira peu à peu la faculté de penser. — Il y aura plus d'instruction quand le gouvernement seul la donnera. Soit; mais s'il la vend et la vend fort cher? — Maître de l'enseignement, il détruira les préjugés, il fera régner la raison. D'autres l'ont fait adorer : en étions-nous plus heureux?

Enfin voilà ce qu'on nous offre en échange de nos libertés morales, et de tout ce qui console et élève l'homme pendant son court passage ici-bas. Mais, acceptât-il cet échange , il resterait encore une difficulté : je vois bien qui le priverait de ses droits; je ne vois pas également qui le dispenserait de ses devoirs.

Je n'ajouterai qu'un mot. Si l'on veut de la société , il faut la vouloir avec ses conditions nécessaires : donc , avec les lois IL i9

constitutives de la famille , avec l'autorité paternelle et les privilèges qui en dérivent.

Si l'on ne veut pas de la famille, si l'on ne veut pas de la société, qu'on laisse aller les choses comme elles vont; tout est parfait.

En présence de cette logique accablante , l'Uniniversité se taisait : qu'aurait-elle pu répondre? Mais elle avait le pouvoir, elle vivait, et, à force de souplesse, elle espérait conjurer l'orage.

En vain Fépiscopat, gardien de la foi catholique, jetait -il des cris d'alarme sur l'indifférence ou l'impiété des établissements publics; en vain M§r de Boulogne, évêque de Troyes, s'écriait-il , dans son Mandement du 1 5 février 1 8 1 9 :

« Quel spectacle plus douloureux que celui que nous ont offert, et ces écoles où l'on ne voit dans la plupart que des maîtres sans garanties ou des élèves sans surveillance, et l'instruction chrétienne livrée au hasard ou comprimée par des mesures arbitraires ! »

En vain le pieux prélat encourageait-il les fidèles à fonder des maisons d'éducation qui pussent offrir à la piété et aux bonnes mœurs l'asile qui leur était refusé :

Oui, N. T. G. F., disait-il, c'est surtout sous le rapport de l'instruction chrétienne que vous devez vous ralliera vos pasteurs, pour ne pas vous égarer et exposer imprudemment le sort de vos enfants, dont vous êtes les premiers instituteurs, et dont vous répondez devant Dieu et devant les hommes. Joignez vos vœux à ceux que nous ne cessons de former pour ces écoles si précieuses, et que réclament de toutes parts les gens de bien au nom de la morale, de la liberté publique et des droits imprescriptibles de la paternité, pleinement convaincus que c'est

ET DE LA LIBERTÉ d'e^SEIGNEMENT. 291

le seul moyen d'arrêter ce torrent d'une corruption sans exemple qui se déborde de toutes parts, et de sauver au moins la génération qui arrive de l'entière dépravation dont elle est menacée, puisque celle que le siècle a déjà formée paraît perdue sans retour pour les mœurs et pour la vertu.

Le siècle les craint et les repousse, N. T. C. F.; mais c'est une raison de plus de cherchera les établir, dussions-nous déplaire à ces hommes tristement matériels qui, préférant dans l'enseignement le corps à l'esprit et l'esprit au cœur, ne goûteront jamais ces écoles chrétiennes, où. le cœur passe avant l'esprit et l'esprit avant le corps, et dont le premier rudiment et la maxime fondamentale est que, si bien lire et calculer c'est quelque chose , bien vivre et être vertueux , c'est tout.

Mais si l'Université ne tint compte de ces griefs multipliés, l'opinion publique s'en préoccupa vivement.

Bientôt le plus illustre écrivain de ce siècle, M. le vicomte de Chateaubriand, vint frapper de son énergique réprobation l'institution favorite du despotisme impérial.

Lorsque Bonaparte saisit le pouvoir, dit l'auteur du Génie de du Christianisme1, la France était sans éducation publique. Le conquérant prenant ainsi l'avenir au dépourvu, l'envahit, de même qu'il s'était emparé du présent. Il créa, l'Université à son profit ; tout y fut despotique à sa ressemblance. Il ne voulait pas faire des citoyens, mais des soldats; former des hommes libres, mais des esclaves : on apprit le latin en uniforme, au son du tambour, et l'on promit la gloire à l'écolier comme un prix de rhétorique

Quand la Providence eut retiré l'homme de sa colère, et renfermé dans une case à nègre le maître du monde, l'Université resta; mais elle s'altéra, ainsi que le reste des institutions impé-

1 Dans le Conservateur, juillet 1819.

igi HISTOIRE DE L INSTRUCTION PUBLIQUE

riales. De permanente qu'elle était, l'éducation devint provisoire, comme si les années attendaient.

Le grand maître céda la place à une commission, et la forme républicaine fut substituée à la forme monarchique. Il plut en même temps aux ministres d'expliquer la Charte dans le sens le plus démocratique, d'appeler au soutien de la légitimité les suppôts de l'usurpation. Le système général fit sentir de toutes parts son influence: un esprit de désordre et d'anarchie se glissa dans les maisons d'éducation ; les pamphlets et les journaux jacobins tombèrent aux mains de la jeunesse. Nos enfants devinrent de petits publicistes raisonnant sur le gouvernement de droit et sur le gouvernement de fait, parlant nation et patrie , dédaignant leurs maîtres, méprisant leurs parents, regardant la religion comme un préjugé , les prêtres comme des imbéciles. Ils commencèrent par se pendre d'ennui, et ils ont fini par se révolter pour se désennuyer.

M. de Chateaubriand prend ensuite à partie la Commission d'instruction publique elle-même, et voici comment il caractérise l'esprit du président de cette Commission :

M. le président1 de la commission semble croire que l'esprit humain a des besoins jusqu'ici inconnus, lesquels il est pressant de satisfaire; il regarde comme des vérités nouvelles, ce que nous autres petits génies nous prenions pour de vieilles erreurs ; il ne trouve aucun péril à faire essayer une sagesse d'une espèce étrange par ceux qui ont fait à peine l'essai de la vie; il a la tète trop puissante pour s'occuper des craintes vulgaires qui nous troublent; il plane au-dessus de nos humbles idées, et ne voit dans ce qui cause notre effroi, que l'émancipation d'une enfance pensante, refléchissante et agissante, délivrée des liens des préjugés comme des langes du berceau.

L' Université , dit-il plus loin, réunit aujourd'hui le double vice du despotisme et de la démocratie : despotique par son administration, elle est démocratique par les doctrines qui l'ont envahie. Le président a conservé et augmenté la puissance du grand

ET DE LA. LIBERTÉ DEtfSEIGNEMENT. Hçfi

maître : on est toujours plus tyrannique lorsqu'on peut se mettre à l'abri de la responsabilité , en rejetant les mesures qu'on a prises sur la volonté d'une commission. Le président peut donc, avec son conseil, fermer et ouvrir des écoles, placer et déplacer qui bon lui semble, disposer d'un trait de plume, sur un faux rapport, de l'honneur et de l'état d'un citoyen.

D'un autre côté , les étudiants forment entre eux de véritables républiques où l'on délibère, où l'on prend des arrêtés, où l'on impose des conditions aux professeurs. Ainsi , esclavage pour les maîtres , licence pour les écoliers : double cause de ruine.

Il serait temps que le mimistère s'occupât un peu de l'éducation des catholiques , après avoir créé auprès de lui des comités protestants, et organisé des synagogues. On ne saurait se dissimuler que la jeunesse ne soit en péril , et avec elle l'avenir de la France. D'un bout du royaume à l'autre, les pères de famille réclament, et les apologistes de l'Université provisoire n'étoufferont pas la voix des pères de famille. II n'y a pas un moment à perdre; on ne peut suspendre notre existence comme on ajourne l'éducation : notre vie n'est à la vérité que provisoire, mais c'est en attendant l'éternité. Les générations qui comptaient douze, treize, quatorze , quinze années au commencement de la restauration , en comptent aujourd'hui dix-sept, dix-huit, dixneuf, vingt et vingt et une. Qu'a-t-on fait pour attacher ces générations à la religion, au roi légitime, au gouvernement monarchique ? Déjà la restauration a vu entrer dans le monde quinze cent mille jeunes Français. Que sont-ils ces jeunes hommes destinés à nous remplacer sur la scène du monde, à occuper les tribunaux, les corps politiques, les places de l'administration et de l'armée? Croient-ils en Dieu? Reconnaissent-ils le roi? Obéissent-ils à leurs pères ? Ne sont-ils point antichrétiens dans un État chrétien, républicains dans une monarchie, désireux de révolutions et de guerre dans un pays qui ne se peut sauver que par la paix? Les ministres se sont-ils jamais fait ces questions? se sont-ils jamais aperçus que cinq années de leur désastreuse administration ont peut-être créé une nouvelle France, dans laquelle iront s'engloutir leur fortune, leurs honneurs, leurs personnes, tout ce qu'ils ont vainement prétendu conserver?

Aux plaintes si éloquemment exprimées par M. de Chateaubriand, se joignaient celles de tous les pères de famille, celles des ëvêques. Nous ne citerons qu'un seul fragment de ces doléances; c'est celui qui excita le plus ardemment la haine des amis et des fauteurs du monopole :

Le siècle , disait monseigneur de Boulogne dans son mandement du 10 février 1820, le siècle s'est offensé de nos instructions! Lui qui se plaint chaque jour de ce qu'on n'ose pas dire la vérité aux rois de la terre , s'indigne de ce qu'on ose la lui dire à lui-même, et il pense que nous envahissons le terrain profane de la politique, parce que nous lui démontrons qu'il usurpe et ravage le domaine sacré de la religion. . . Mais non, la parole de Dieu ne peut pas être enchaînée. Il nous est ordonné de la prêcher sur les toits, et comme elle n'est soumise à personne, tout le monde doit lui être soumis. Malheur donc à nous , si nous la retenions cachée sous le boisseau !

Et il s'écrie : Piège dans la nouvelle éducation, d'où se trouve exilé ce noble héritage de principes et de doctrines qui ont formé nos pères; dans cette éducation raisonneuse, toute dirigée suivant les éléments du monde, ainsi que s'exprime saint Paul, et non suivant Jésus-Christ; où la première de nos connaissances , c'est-à-dire la religion, est subordonnée à toutes les autres, et y paraît bien plus encore comme une formalité que comme un devoir, plus comme une convenance que comme une nécessité : éducation tristement calculatrice, où toutes les lignes qu'on y trace et tous les cercles qu'on y décrit ne sauraient sauver les enfants d'une seule faute, ni les préserver d'un vice; dont les enseignements, aussi emphatiques qu'arides, ne font que mettre en mouvement et en fermentation les passions naissantes, loin de les contenir, et qui, au lieu de prolonger l'âge si court de l'innocence, premier but de toute bonne éducation, ne peuvent que hâter celui de la licence et de la corruption!

Le gouvernement, malgré les manœuvres de l'U-

Diversité, De put plus rester sourd à taut dé réclamalions. La Commission venait d'ailleurs de signaler son aniinosité contre les écoles ecclésiastiques, en obtenant l'ordonnance du 5 juillet 1820, qui statuait qu'à partir du ier janvier 1823, nul ne serait ad/nis au gracie de bachelier, s'il n'avait suivi les cours de philosophie et de rhétorique dans un collège pendant une année. Cette disposition renversait de fond en comble celle de l'ordonnaDce de 1814, qui permettait d'accorder le grade de bacbelier aux élèves instruits daus les petits séminaires. Les plaintes redoublèrent, et le gouvernemeDt eD fut alarmé.

Seulement au lieu d'y faire droit, en accordant la liberté, il se contenta de sacrifier la Commission d'instruction publique, ou plutôt son président. En 1820, M. Royer-Collard quitta la direction du corps enseignant : la Commission se transforma en Conseil royal, et M. de Corbière fut nommé président de ce Conseil , avec le titre de ministre-secrétaire d'État.

IL Ministère de M. de Corbière. — Ordonnance du 2 7 février 1821. — Discussion des Chambres.

La pensée qui avait présidé à la nomination de M. de Corbière se formula nettement dans l'ordonnance du 28 février 1821. Le gouvernement voulait tout à la fois ménagei l'UDiversité et satisfaire aux justes griefs des citoyens et des évêques. Il prétendait conserver entre ses mains l'arme puissante que lui avait léguée l'empire, et il

espérait qu'il pourrait s'en servir pour le bien de la France, pour le progrès de la religion, pour la consolidation de la monarchie. 11 se défiait de la liberté, il n'osait en faire l'expérience , et plutôt que d'entrer sincèrement dans cette voie, il préférait tenter quelques réformes partielles , sans s'apercevoir que ces réformes seraient nécessairement insuffisantes, et que ce moyen terme mécontenterait tout le monde.

Au lieu de laisser à la puissance féconde de la vérité les moyens de triompher de l'erreur, par les seules forces qui lui conviennent, par la lutte, par la concurrence, par la liberté; au lieu de donner à l'Eglise , au sacerdoce , aux ordres religieux la faculté de régénérer l'éducation , en s'adressant à la confiance des pères de famille; au lieu de réserver seulement à l'État les droits de surveillance et de répression, qui lui appartiennent; au lieu de le dépouiller d'un monopole injuste et odieux, les hommes d'Etat de 1821 crurent qu'il suffisait de destituer les chefs de l'Université, pour en modifier l'esprit; que le sort de la génération serait amélioré quand un acte du pouvoir aurait modifié les expressions du décret constitutif du corps privilégié, et que la France deviendrait chrétienne et monarchique par ordonnance.

L'Université subsista donc, à la condition que a les liens qui doivent unir au clergé, dépositaire des doctrines divines , le corps chargé de l'enseignement des sciences humaines x, » fussent res-

1 Expressions du rapport qui précède l'ordonnance.

serrés. Cette espèce de sacerdoce du savoir, qui ne tenait son institution que de la volonté impériale, et qui n'exerçait sa domination qu'au mépris de tous les droits, fut assimilé au sacerdoce catholique, qui est institué de Dieu, et qui ne règne que par la persuasion; avec cette différence, que l'on resta libre de ne pas se soumettre à la foi, et qu'on ne fut pas libre de refuser le joug de l'Université !

Ici encore le monopole avait remporté la victoire. Ainsi, tandis que, grâce à une concession qui était dérisoire et par sa nature et par le défaut de sanction , « l'évêque diocésain , selon l'art. i4 , exercera, pour ce qui concerne la religion, le droit de surveillance sur tous les collèges de son diocèse; il les visitera lui-même, ou les fera visiter par un de ses vicaires généraux, et provoquera, auprès du Conseil royal de l'instruction publique, les mesures qu'il aura jugées nécessaires;» l'omnipotence du Conseil royal était conservée ; c'était lui qui décidait des livres à mettre exclusivement entre les mains des élèves, et qui gardait la direction absolue de l'enseignement dans tout le royaume. Il n'était question des établissements particuliers que pour les élever au rang de collèges de plein exercice, avec les conditions suivantes, qui ressemblent à une cruelle dérision :

Art. 21. Les maisons particulières d'éducation, qui auront mérité la confiance des familles tant par leur direction religieuse et morale que par la force de leurs études, pourront, sans cesser d'appartenir à des particuliers, être converties par le Conseil royal en collèges de plein exercice, et jouiront à ce

titre des privilèges accordés aux collèges royaux et communaux.

Art. 22. Ces collèges seront soumis à la rétribution universitaire , et demeureront sous la surveillance de l'Université, pour ce qui concerne l'instruction. Leurs professeurs ne pourront exercer leurs fonctions que lorsqu'ils auront obtenu au concours le titre d'agrégés.

Art. 23. Les collèges particuliers ne pourront point recevoir d'élèves externes, dans les villes où il existe des collèges royaux et communaux, ni même dans les autres, sans une autorisation spéciale.

Enfin, par une faveur toute particulière, l'art. 28 décidait :

Lorsque, dans les campagnes, un curé ou un desservant voudront se charger de former deux ou trois jeunes gens pour les petits séminaires , ils devront en faire la déclaration au recteur de l'Académie, qui veillera à ce que ce nombre ne soit pas dépassé; ils ne payeront point de droit annuel, et leurs élèves seront exempts de la rétribution universitaire.

Du reste, la constitution de 1808 et de 181 1 restait intacte. Le ministère s'était imaginé avoir tout gagné et tout concilié en insérant l'art. i3.

Les bases de l'éducation des collèges sont la religion , la monarchie, la légitimité et la Charte.

L'empire avait dit : La religion catholique, la dynastie napoléonienne et les idées libérales. La restauration ne fut pas plus heureuse que l'empire, et la génération formée dans ses écoles ne fut pas plus fidèle à la légitimité, que les enfants de l'Université impériale ne l'avaient été à la dynastie napoléonienne.

Pleinement rassurée sur son existence, placée sous

l'abri du pouvoir royal, comptant dans le Conseil des ministres un représentant direct, l'Université est donc mieux établie qu'elle n'avait osé même en concevoir l'espérance. L'État la prend, en quelque sorte, sous sa protection immédiate. Ce n'est plus, en effet, seulement, comme du temps de M. de Fontanes, une corporation privilégiée formant une société dans la société, ayant son organisation , ses règlements, sa vie à part, ne tenant au gouvernement que par la personne de son grand maître, vice-roi isolé qui ne relève que de l'empereur; maintenant la voilà considérée comme une émanation du pouvoir, comme une des branches de l'administration générale, comme un département ministériel. Elle s'assimile, par le fait, aux grandes subdivisions de la puissance sociale, et, avec l'aide des circonstances, elle ne tardera pas à se proclamer Y État enseignant.

En attendant, elle ne laisse pas que d'agir d'autorité, et, à ses actes, il est aisé de voir combien elle se croit affermie. Elle commence d'abord par étendre son domaine : une seule classe d'instituteurs avait échappé à ses avides exigences; les respectables frères de la doctrine chrétienne, cette providence des enfants du peuple, reconnus et favorisés par le génie de l'empereur, étaient exemptés de la nécessité de prendre un diplôme universitaire. Leurs règles et l'approbation de leurs supérieurs étaient une garantie beaucoup plus sûre et plus complète que tous les brevets administratifs.

Mais cette immunité irritait le corps enseignant, qui, d'une part , se voyait privé de la taxe prélevée

300 HISTOIRE DE i/lNSTRUCTION PUBLIQUE

sur le diplôme, et, de l'autre, souffrait avec peine la concurrence terrible que les pauvres ignorantins faisaient à l'enseignement laïque et à l'enseignement mutuel, ses deux enfants de prédilection. Le Conseil royal redoubla de faveurs pour les écoles mutuelles, et voulut astreindre les frères à l'obligation du diplôme. Le bon sens public fut révolté de cette partialité et de ces prétentions, et la Chambre des Députés dut protester solennellement.

Il est notoire , s'écria M. Delalot dans la séance du 1 1 juin 18211, il est notoire que le vœu public pour l'enseignement primaire n'a pas été respecté; qu'on a favorisé les écoles mutuelles au détriment des écoles chrétiennes, contre le vœu public légalement exprimé. Il est notoire que des magistrats même ont été destitués, parce que, pour entrer dans les vues de leurs administrés, ils avaient préféré les écoles chrétiennes à l'enseignement mutuel.

Dans un discours qui fit la plus profonde impression sur l'assemblée ? M. Piet s'exprima en ces termes :

On met quarante mille francs pour l'enseignement mutuel, et dix mille francs pour les écoles primaires; mais dans tout cela, Messieurs , je ne vois rien pour les écoles chrétiennes. . .

Mais on vous dit : Elles ne sont pas assez nombreuses, il n'y a pas assez de sujets. Mais, vraiment, je n'en suis pas surpris. Le roi , à sa rentrée en France , avait dit aux respectables supérieurs des écoles chrétiennes : Continuez, je suis content de vos services; faites-nous des chrétiens, des sujets fidèles , des enfants soumis et respectueux. Voilà ce que le roi avait dit. Qu'a-t-on fait depuis l'ordonnance de 1816? Qu'ont fait les rec-

* Moniteur du 13 juin 1821 , p. 857.

teurs de l'Université ? Les frères des écoles chrétiennes ont été assujettis à prendre un diplôme de l'Université, malgré leurs statuts ; ils ont été inquiétés sous la loi du recrutement . . . (Vive agitation.) Mais je vous le demande, Messieurs, sous le gouvernement impérial, sous le grand maître M. de Fontanes, avait-il jamais été question de les assujettir à des diplômes de l'Université? Avait-il été question de les soumettre à la conscription? Non; leurs statuts, approuvés par le pape, étaient respectés et leur servaient de garantie. Sous ce gouvernement ils ont reçu toute la protection et toutes les dispenses nécessaires et de diplôme et de conscription. Voilà comme les choses étaient établies sous M. de Fontanes, et depuis le retour de Louis XVIII, par la plus inconcevable fatalité, ils ont été persécutés , et pour prendre des diplômes , et par la loi de recrutement; et les chefs en ont été au point que, dans notre cabinet de jurisconsulte, nous avonsjété obligé de dire au directeur général : Vous n'avez qu'un moyen à prendre, c'est de vous aller jeter aux pieds du roi , ou de sortir de France. (Très-vive sensation.)

Interrogez les pères de famille, interrogez les mères. . . Ce matin encore j'en avais une chez moi, et elle me citait un exemple bien frappant: Un homme très-connu par ses opinions révolutionnaires voulait envoyer son fils à l'école chrétienne. Comment, lui dit-on, avec les opinions que vous professez, faitesvous un tel choix? Savez-vous ce que cet homme a répondu ? J'ai besoin que mon fils m'obéisse et me respecte, je ne connais que cette école-là ?

De plus sérieuses attaques étaient encore réservées à l'Université. L'orage éclata à l'occasion du budget. La Commission des dépenses blâma indirectement l'esprit qui avait jusqu'alors dirigé le corps enseignant. M. Sébastiani prit la défense de l'Université, s'éleva contre l'ordonnance de 1821, contre la surveillance accordée aux évêques sur les collèges, et lança une philippique contre les

3o2 HISTOIRE DE L'iffSTRUCTION PUBLIQUE

petits séminaires. « Le système universitaire est détruit , s'écrie-t-il ; les petits séminaires et les écoles des Jésuites en ont consommé la ruine. » Il invoqua le retour aux lois constitutives de l'Université, aux décrets de l'empire. Néanmoins il ne put s'empêcher de faire cette déclaration, qui est d'une haute importance dans sa bouche : « L'instruction et l'éducation publique appartiennent à l'Université; je suis loin d'adopter ce principe, et je crois que la liberté de l'enseignement pdblic conviendrait davantage à nos institutions. » Si donc il soutenait l'existence du monopole, c'était uniquement parce que « des ordonnances ne peuvent déroger à des lois, et que cette infraction à l'ordre constitutionnel aggrave le vice de la loi, par des exceptions qui tendent visiblement à la résurrection d'un corps religieux et enseignant banni de France.» M. de la Réveillère reprit l'offensive :

Je le confesse, dit-il, j'ai peu d'attrait pour ces professeurs qui, depuis le collège de France jusqu'au plus mince athénée, débitent leur savoir du ton dont on vend l'orviétan.

J'ai peu de confiance, en ma qualité de père de famille, dans ces ci-devant lycées qui ont repris du moins le nom de collèges, et dans toutes ces brillantes institutions, où l'on vend de la soupe fort cher, et où s'enseignent tant de choses inutiles ou précoces.

Messieurs, la rétribution universitaire peut bien légitimer ces comptoirs d'instruction publique; mais vous m'accorderez que l'éducation d'autrefois pouvant se faire à meilleur marché, était à la portée d'un plus grand nombre de personnes

Ne serait-il pas possible de rendre l'instruction un peu plus libre, et d'affranchir les pères de famille qui veulent faire élever leurs enfants par des maîtres que leur profession eau-

ET DE LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT. 3û3

tiorme suffisamment, d'un impôt d'autant plus illégal qu'il ne figure point au budget des recettes ?

Ne pourrait-on pas dégager l'état-major de l'Université de ces dignitaires, déjà pourvus d'autres emplois, qui ne donnent quune attention fugitive à la haute surveillance dont ils sont chargés, et qui portent dans son exercice quelques-uns des préjugés de la révolution , car la révolution a aussi ses préjugés ; c'est une découverte déjà surannée et que confirme l'expérience de chaque jour.

Après ces reproches généraux, M. de Puymaurin signale à la réprobation de la Chambre l'enseignement de quelques professeurs:

Une vive ardeur de s'instruire dans toutes les sciences anime toute notre jeunesse. Malheureusement , par une tolérance aveugle dans ces derniers temps, certaines chaires étaient devenues des soutiens de rébellion et d'impiété. Au milieu des plus funestes applaudissements, on a osé dire que l'insurrection était la dernière ressource des peuples, comme le canon la dernière raison des rois.

Plusieurs voix. Nommez , nommez . . . Citez . . .

L'explication du poëte favori de la cour d'Auguste, de Virgile , était devenue la base et le type des commentaires les plus séditieux. (Même mouvement.)

Voix à gauche. Nommez. . . nommez. . .

M. de Puymaurin. C'est le professeur Tissot. . . C'est dans une chaire créée par François Ier, qu'ont été professées de dangereuses doctrines.

La Chambre vota l'impression du discours de M. delà Réveilière, et s'associa ainsi aux blâmes que l'orateur avait formulés contre l'Université. 11 est vrai que , selon son habitude, l'Université n'en tint compte : son budget avait été voté pour une année; elle se hâta de mettre à profit celte nouvelle garantie d'existence.

3û4 HISTOIRE DE L'iWSTRUCTION PUBLIQUE

Sa première entreprise fut au détriment des écoles particulières. On se rappelle que l'ordonnance du 27 février autorisait le Conseil royal à accorder le titre et les avantages de collèges de plein exercice aux institutions qui l'auraient mérité. Le Conseil interpréta l'ordonnance, en la limitant avec la plus jalouse précaution. Ainsi, pour obtenir ce titre, qui n'était nullement un gage de liberté, il fallait ?,

i° Que l'établissement comptât au moins dix années consécutives d'existence régulière sous Yautorité et la surveillance de l'Université, et que les objets compris dans l'enseignement des collèges royaux, soit pour les sciences, soit pour les lettres, eussent été enseignés ou répétés dans ledit établissement pendant cinq ans au moins; 20 que tous les maîtres justifiassent du titre à' agrégé , que le directeur fût au moins licencié dans les lettres et bachelier dans les sciences; 3° la concession du titre de collège particulier est d'ailleurs personnelle au directeur qui l'a obtenue : en cas de mutation, elle cesse de plein droit au bout d'une année, si, dans cet espace de temps, elle n'a pas été renouvelée. Aucun élève externe ne peut être admis dans ces établissements, sans une autorisation expresse.

On conçoit qu'avec de pareilles facilités le nombre des collèges particuliers ne dut pas être très-considérable. « Deux établissements ont seuls obtenu ce titre, avoue M. Kilian: ce sont les collèges Rollin et Stanislas. »

En même temps, l'Université faisait augmenter le nombre des bourses dans ses collèges, et le chiffre de l'allocation fixe accordéepour les dépenses de

1 Règlement du 28 août 1821. Kilian, Tableau de l'instruction secondaire , p. 160.

ET DE LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT. 3o5

ses établissements r, ce qui fit un total de i ,800,000 francs à la charge du trésor. De plus, un article spécial autorisa les collèges à employer leurs excédants de recettes en acquisition, soit de meubles, soit de rentes sur l'Etat, inscrites au profit de l'établissement et en son nom. Il semblait que, puisque l'Université coûtait si cher à la nation, c'était bien le moins que l'excédant des recettes fût compté en amortissement des sommes allouées sur le budget. Mais le corps enseignant ne l'entendait pas de la sorte : il consentait à recevoir, à s'enrichir; mais à restituer, nullement.

On le voit, c'est toujours le même esprit d'envahissement et de domination. Le vice de l'institution dominait les meilleures volontés; M. de Corbière y échoua.

Le roi pensa alors que ce qu'un laïque n'avait pas pu faire , un évêque l'obtiendrait peut-être ; il s'adressa à l'homme qui avait le plus d'action et le plus d'influence sur la jeunesse, à l'illustre conférencier de Saint-Sulpice; et malgré ses résistances, il nomma M. l'abbé Frayssinous, évêque élu d'Hermopolis, chef de l'instruction publique, avec le titre de grand maître de l'Université.

1 Ordonnance du 12 octobre 1821.

U. ao

3o6 HISTOIRE DE ^INSTRUCTION PUBLIQUE

Page 1