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CHAPITRE IV

l'instruction publique et la liberté d'enseignement sous

LA RESTAURATION. ( l822 A 1828. )

I. Ministère de monseigneur l'évéque d'Hermopolis. — Plaintes contre l'Université. — Mandement de monseigneur de Boulogne. — Circulaires du grand maître.

II. Lettre de M. l'abbé de la Mennais. — Affaire du Drapeau, blanc.

III. Discussion des Chambres. — Derniers actes du grand maître.

Si quelqu'un eût été capable de régénérer l'instruction publique, c'était, sans contredit, l'éloquent prélat que la confiance de Louis XVI11 venait de placer à la tête de l'Université. Il n'y put réussir, et rien ne démontra mieux combien la plaie était incurable.

I. Ministère de Mgr d'Hermopolis. — ■ Plaintes contre l'Université. — Mandement de M9r de Boulogne. — Circulaires du grand maître.

La question était toujours la même. « De graves esprits, dit M. Henrion *, représentaient que l'Université, jugée comme institution par ses résultats, était tellement discréditée dans l'opinion publique,

1 Vie de monseigneur de Frayssinous, t. II, p. 357.

qu'il y avait nécessite d'adopter une mesure immédiate et radicale. Suivant eux , nommer M. d'Hermopolis grand maître, c'était sauver l'institution en l'abritant à l'ombre d'un grand nom, et étendre sur les abus d'une fausse organisation un manteau d'évêque, qui, sans les détruire, les dissimulerait aux yeux des familles. Il fallait, ajoutait-on, profiter de la déconsidération où l'institution était tombée, pour porter la cognée au pied de l'arbre universitaire, et substituer, à un système vicieux, un nouveau mode d'éducation publique. Toute autre mesure ne paraissait à ces esprits sévères, mais judicieux, qu'un vain palliatif.» Cette opinion, que nous avons vue si admirablement défendue par les premiers écrivains du temps, fut reproduite alors par les membres du bureau d'administration du collège de Chalon-sur-Saône. Ils parlaient au nom de l'intérêt et des droits municipaux , et telle obscure que fût leur réclamation, elle doit être consignée ici : car elle émane des représentants d'une de nos libertés nationales les plus précieuses, et, d'ailleurs, elle n'était que l'écho de mille autres plaintes. L'absence de religion, la perte de la foi et des mœurs, voilà les motifs du mal ; la liberté, voilà le remède.

«Si, d'après les principes de ce qu'on appelle gouvernement représentatif1 , tous les intérêts, en certaine niasse, doivent être écoutés et satisfaits, et, en admettant que le peuple français fût partagé sur la grande question de l'éducation religieuse, il est juste d'accorder à une portion quelconque de ce peuple fraii-

i Quelques observations sur Vètat actuel de l'instruction publique , 1822, à Ckâlon-sur-Saùne.

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çais pleine liberté de conscience à cet égard. Or, pour avoir liberté de faire on de ne pas faire, il faut avoir facilité dn choix entre deux choses également permises. Comment donc aurionsnous ce choix en matière d'éducation, s'il ne nous est libre de confier nos enfants qu'à des maîtres qui ne sont point tenus de les enseigner selon les principes de notre religion? Pareillement, imposer aux villes l'un de ces établissements (les collèges), c'est ne laisser aucune latitude à la libre administration des corps municipaux, à portée de connaître les vœux de leurs concitoyens; c'est disposer des revenus de la ville, pour entretenir et solder des établissements que les administrateurs et les administrés désapprouvent peut-être intérieurement; c'est déplacer une de nos libertés publiques les plus sacrées, puisque l'ordre social y repose essentiellement, et la transporter dans un privilège qui, en dernière analyse, aboutit à de graves inconvénients.

« En deux mots, la liberté privée, la liberté municipale, la liberté nationale, réclament la faculté d'option dans une matière où les droits de tous et de chacun sont imprescriptibles, dans une matière qui est toute du domaine de l'intelligence et de la conscience. »

Les doléances de l'épiscopat avaient précédé celles des pères de famille. Dans son mandement du 19 février 1822, M§r de Boulogne, évêque de Troyes, après avoir tracé le tableau de la corruption morale de la France , ajoutait :

Nous le disons sans crainte comme sans détour. C'est surtout par ses écoles que la France est malade; c'est ici la véritable plaie de l'État, et c'est surtout des maisons d'éducation qu'il importe à l'autorité de s'occuper plus que jamais, puisque c'est sur elles que repose le sort de la monarchie, et que surtout c'est d'elles que dépendent ou le bonheur ou le malheur des générations futures. . .

Peut-on passer sous silence le triste état de tant d'écoles, où chacun peut se former une doctrine à part et un enseignement

ET DE LA LIBERTÉ d'eNSEÏGNEMENT. 30O,

aussi mobile que l'opinion , aussi changeant que le caprice ou l'intérêt? Et ne peut-on pas dire que l'état des écoles françaises, toutes jeunes qu'elles sont, est déjà caduc, et qu'elles tombent en décadence à force d'être nouvelles? On ne s'y applique plus, sans doute, ainsi qu'aux jours du despotisme, à former des esclaves et des soldats, mais y cherche-t-on avant tout à former de bons chrétiens, pour faire ensuite plus facilement de bons citoyens? Il est déjà, sans doute, loin de nous ce système funeste , qui n'avait d'abord fait, de l'instruction publique , qu'une conspiration déguisée et une trame sourde contre la religion ; mais y conserve-t-elle cet ascendant et cette autorité imposante qui lui appartient, comme à la reine des esprits et à la suprême régulatrice des mœurs ? On y pratique sans doute les exercices religieux, mais peut-on ne pas y voir le peu d'importance qu'on y attache? Et n'est-on pas tenté de croire, par la manière dont ces exercices se passent, que la religion y est plus soufferte que pratiquée, plus tolérée qu'honorée ?. . .

Et vous, pères et mères, dit en terminant l'éloquent évèque , qui, mettant au rang de vos premiers devoirs celui d'assurer le bonheur et le salut de vos enfants par une éducation chrétienne, ne craignez rien tant que de les confier en des mains peu sûres et peu dignes de votre confiance ; une voie bien simple et bien facile à prendre vous est ouverte pour faire ce discernement sans courir aucun risque d'erreur et de méprise, c'est de consulter vos pasteurs, c'est d'observer ces écoles que vos pasteurs surveillent et dirigent. Partout où l'enseignement, ainsi que celui qui enseigne, ne sont pas garantis par vos pasteurs, là n'est pas une école chrétienne, là l'instruction est suspecte et les instituteurs dangereux. Voilà le vrai moyen de ne pas vous tromper, de ne rien faire légèrement dans un point aussi capital, d'acquitter ce que vous devez à Dieu, à vous-mêmes et à vos enfants, et de tranquilliser à la fois votre conscience et votre tendresse.

Ces considérations si graves eurent peu d'empire sur le gouvernement. Le roi croyait qu'en investissant M§r de Frayssinous des pouvoirs les plus

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étendus, il sauverait et régénérerait l'éducation. Une ordonnance rétablit en faveur du nouveau grand maître l'autorité dictatoriale de M. de Fontanes r. Seul, M. de Frayssinous, qui avait accepté par obéissance et qui devait se dévouer avec une abnégation absolue, ne se faisait pas illusion: « Je n'espère pas faire beaucoup de bien dans l'Université, disait-il, mais seulement y empêcher beaucoup de mal ?.» C'est dans de pareilles dispositions qu'il se mit à l'œuvre.

Les sentiments qui le guidèrent pendant toute la durée de son ministère, se résument dans la première circulaire qu'il adressa aux principaux fonctionnaires du corps enseignant, le 17 juin:

«En appelant à la tète de l'éducation publique un homme revêtu d'un caractère sacré, S. M. fait assez connaître à la France entière combien elle désire que la jeunesse de son royaume soit élevée de plus en plus dans des sentiments religieux et monarchiques. Je ne me suis pas abusé sur l'étendue des obligations qui m'étaient imposées ; mais, fort de ma conseience , des lumières de ceux dont j'ai l'avantage d'être entouré, comme de l'appui d'un gouvernement réparateur, qui sera d'autant plus ferme qu'il est plus sage, je ne cesserai de marcher dvor, confiance vers le but que je dois atteindre, celui de rendre meilleures les maisons d'éducation qui sont bonnes, et de rendre bonnes celles qui ne le seraient pas.

Une grande autorité vient de m'être confiée; j'en dois compte à Dieu , au roi, aux pères de famille , à mon pays, et l'on pourrait m'accuser avec justice de tous les abus qu'il serait en mon pouvoir de faire cesser, etc.

Il écrivait dans le même sens aux archevêques

1 Ordonn. du Ier juin 1822.

2 Henrion, op. citât., p. 358.

ET DE LA LIBERTÉ d'eNSETGNEMENT. 3 II

et évêques du royaume, pour obtenir leur concours dans sa difficile mission * :

Monseigneur,

Depuis que S. M. m'a fait l'insigne honneur de m'élever au poste redoutable de grand maître de l'Université, j'ai été vivement frappé de deux pensées : la première, c'est que l'éducation est une chose plus morale encore et religieuse, que littéraire et scientifique; la seconde, c'est que pour faire refleurir la piété et les bonnes mœurs dans les établissements d'éducation publique, il faut que le zèle et les efforts continuels des principaux fonctionnaires de l'Université trouvent un appui dans l'assistance du clergé, et surtout de ces premiers pasteurs qui gouvernent avec autant de sagesse que de dévouement les diverses portions de l'Église de France. . .

Mon désir le plus sincère est de voir régner toujours l'accord le plus parfait entre le sacerdoce et l'Université, et de resserrer de plus en plus « les liens qui doivent unir au clergé, déposi- « taire des doctrines divines, le corps chargé de l'enseignement « des sciences humaines. »

C'est à vous, Monseigneur, qu'il appartient, par votre sollicitude pastorale, par des visites paternelles, par des avis salutaires donnés aux aumôniers de nos établissements, parla condescendance que vous aurez de nous céder quelquefois des ecclésiastiques capables de les diriger; c'est à vous , dis-je, qu'il appartient de contribuer puissamment à pénétrer de sentiments religieux le cœur de l'enfance et de la jeunesse, cette portion si précieuse de votre troupeau.

Le cœur de l'évêque s'épanchait tout entier dans ces communications; mais ces désirs si honorables et si pieux, ces instances si naturelles, ces ordres si sages dans un État où n'aurait pas été proclamée la liberté de conscience, devenaient impossibles et

1 Moniteur du 3o juillet 1822.

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inexécutables dans une monarchie constitutionnelle et sous Je règne de la Charte. Msr de Frayssinous ne pouvait rester à la tête du corps enseignant et conserver l'administration du monopole, sans attaquer les principes posés par la Constitution , sans déroger à la liberté des cultes et à l'égale admissibilité de tous les citoyens aux emplois. C'est ce qu'il ne tarda pas à faire, en suspendant, dès le mois d'octobre 1822, le cours d'histoire moderne professé par M. Guizot, et, bientôt après, celui de M. Royer-Collard. M. Guizot était protestant; M. Royer-Collard, philosophe. Msr d'Hermopolis ne croyait pas qu'un protestant et qu'un philosophe pussent traiter avec impartialité les questions les plus délicates de l'histoire et de la science ; et par une conséquence fatale du monopole, il se trouvait placé entre sa conscience et la loi. En cette occasion, il sacrifia la loi; triste et douloureuse extrémité où le réduisait une position fausse, et qui fournit aux ennemis du gouvernement les aimes les plus sûres et les plus dangereuses.

D'ailleurs, les mesures prises par le prélat n'obtenaient pas le succès qu'il attendait. Il ne pouvait se dissimuler que les abus ne disparaissaient pas. Lui-même n'était pas instruit de tout ce qui affligeait les familles. «Un jour *, l'abbé d'Eliçagaray ( membre du Conseil royal) lui signalait certains faits qu'il croyait avoir échappé à son attention. « Moi aussi, répondit le grand maître, je vois clair, mon ami, je vois. . . . — Ah! Monseigneur, dit vi-

1 Henrion, op. citât, p. 385.

ET DE IA LIBERTÉ d'eNSEIGN EMENT. 3l3

vement M. d'Eliçagaray, en faisant allusion aux inspecteurs généraux, dont les rapports inexacts ne présentaient pas toujours les choses sous leur vrai jour, vous avez d'excellents yeux, mais vous avez les plus mauvaises lunettes que je connaisse.» D'autres regards étaient plus clairvoyants. L'indignation des pères de famille et du sacerdoce, difficilement contenue, fit une éclatante explosion.

II. Lettre de M. l'abbé de la Mennais. — Affaire du Drapeau blanc.

Dès le 22 avril 1823, M. l'abbé de la Mennais avait annoncé qu'il traiterait, dans le journal le Drapeau blanc, la grave question de l'éducation publique.

« Parmi les objets dont nous avons à nous occuper, l'éducation publique devra tenir un des premiers rangs. II sera nécessaire d'en signaler les vices et d'appeler l'attention de M. le grand maître sur les désordres trop peu connus et à peine croyables qui régnent dans beaucoup d'écoles. Eclairer les pères de famille sur les dangers que présentent certains établissements, c'est un devoir sacré, et nous le remplirons avec d'autant plus de zèle, que toutes nos espérances pour l'avenir reposent sur la jeunesse qui s'élève. »

Quelques mois plus tard, une visite faite par M. de Fravssinous au collège de Louis-le-Grand, fournit à l'habile et ardent écrivain l'occasion de recommencer la guerre contre les établissements de l'Université.

3l4 HISTOIRE DE L'iWSTRUCTION PUBLIQUE

« De tous côtés, dit— il , nous recevions les détails les plus affligeants sur la situation religieuse et morale des écoles. Nous savions que, en particulier, M. le grand maître gémissait de l'état du collège deLouis-le-Grand, qui ne lui laissait pas, disaitil dans l'intimité, un moment de sommeil tranquille. Quelle fut donc notre surprise d'apprendre par les journaux que monseigneur d'Hermopolis , visitant ce collège, où l'on a établi un prêche calviniste, n'avait pas trouvé de termes assez forts pour exprimer sa satisfaction aux maîtres et aux élèves, parmi lesquels on sait qu'une révolte ne tarda pas à éclater.»

Après avoir raconté la visite de monseigneur Frayssinous , il poursuit: «Nous nous occupons de rassembler des renseignements authentiques sur l'état des écoles de l'Université , état trop ignoré généralement. »

Il suppose impossible que monseigneur d'Hermopolis ait parlé de la sage discipline sous laquelle est tenue cette malheureuse jeunesse, et qu'un évèque ait témoigné toute sa satisfaction aux chefs d'un établissement composé de cinq cents élèves, parmi lesquels à peine s'en est-il trouvé une cinquantaine qui aient rempli le devoir pascal. « Au lieu de chercher à jeter un voile sur des désordres portés à l'extrême, mieux vaudrait s'occuper de les réformer. Nous ne doutons pas que ce ne soit le désir de M. le grand maître; mais un désir n'est pas une volonté. Qu'il veuille fortement, et le bien se fera1. »

Le Constitutionnel, qui jouait, le rôle de défenseur officieux de tout ce qui pouvait favoriser l'irréligion, répondit au Drapeau blanc, et attesta la piété et les bonnes mœurs du collège. M. de la Mennais, irrité des dénégations de ses adversaires , résolut de déchirer le voile , au risque de s'attirer des disgrâces, et, le 11 août 1823, il publia sa fameuse Lettre au Grand Maître, dont nous extrayons les passages suivants 2 :

1 Drapeau blanc du 17 juin 1823.

2 M. de la Mennais a reproduit cette lettre et la polémique qu'elle souleva,

ET DE LA. LIBERTE D'ENSEIGNEMENT. 3l5

« Monseigneur,

« Un des plus profonds observateurs de la société, et le génie le plus vaste peut-être qui ait illustré le grand siècle, Leibnitz disait : s J'ai toujours pensé qu'on réformerait le genre humain, « si on réformait l'éducation de la jeunesse. » L'homme est tel qu'on le fait, et si, à certaines époques , il y a dans les dispositions des peuples quelque chose de plus fort que les gouvernements, l'avenir dépend d'eux, et ils en répondent, parce que l'avenir est tout entier dans les doctrines dont on nourrit l'enfance dans les sentiments qu'on lui 'nspire, dans les habitudes qu'on prend soin de lui faire contracter.

« Les ennemis de l'ordre , les enfants du siècle, plus habiles, nous dit l'Évangile, que les enfants de lumière, ne s'y méprennent point ; ils savent que pour préparer ou affermir le règne du mal, on ne saurait trop tôt en déposer le germe dans le cœur : aussi, dès qu'un pays entre en révolution, s'occupent-ils d'abord de changer l'éducation publique. . .

« Je ne ferai point ici l'histoire des hideuses institutions qui portèrent successivement le nom de prytanées et de lycées. Personne n'ignore ce que fut l'éducation publique sous la Convention, le Directoire et l'Empire. Le nouveau peuple qu'elle devait former naquit dans le sang , près de l'échafaud de Louis XVI et des autels de la déesse Raison. En détruisant le christianisme, l'anarchie s'était flattée de créer des hommes libres; un despote vint, et ne trouva que des esclaves. Le Christ seul affranchit les peuples1, et tous les siècles d'incrédulité ont été des siècles de servitude.

«. Au retour du fils de saint Louis, l'on crut que l'on rendrait aux pères de famille les droits que Buonaparte leur avait enlevés en établissant le monopole de l'instruction; que les écoles ecclésiastiques cesseraient d'être soumises à un régime prohibitif antichrétien, et qu'on s'occuperait de corriger les vices de l'enseignement universitaire. Ces espérances ne tardèrent

dans son premier volume de Mélcmges. Elle se trouve aussi dans la rie de monseigneur de Frayssinous , t. II, p. 420. 1 Cbristus nos liberavit, Joan. VIII , 32.

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pas à s'évanouir comme tant d'autres. Les énormes abus dont la France se plaignait subsistèrent; on continua d'exécuter les règlements tyranniques du Corse; on suivit avec trop de succès le même système de corruption, et nous avons été, Monseigneur, plus d'une fois le témoin de l'horreur que vous inspiraient la profonde impiété et les mœurs dissolues des collèges. L'esprit de révolte y pénétrant avec la doctrine révolutionnaire, on se vit contraint, à Paris même, d'employer la force armée pour réduire cette jeunesse indisciplinée, et il y eut dans le monde un pays où les gendarmes devinrent les instituteurs nécessaires de l'enfance.

« Lorsque le mal fut ainsi parvenu à son comble, on parut commencer à s'effrayer. Une troupe de séditieux imberbes, jugeant et chassant leur maître en vertu de la souveraineté de nombre et de l'autorité de leur raison , offrait un spectacle nouveau et propre à faire naître des réflexions graves. On sentit qu'il était convenable de tempérer ce sentiment précoce des droits de l'homme, et tous les Français attachés au trône, à la religion, à la patrie, applaudirent au choix qu'on fit de vous, pour assurer, en réformant l'éducation publique, le bonheur, la paix et l'existence même de la société.

« Par quel triste enchaînement de circonstances a-t-on si peu fait encore pour atteindre ce but important? Quels obstacles arrêtent votre zèle? De qui dépendent donc les changements qu'il est si pressant d'opérer? Quelle force inconnue vous lie les mains? N'a-t-on voulu que placer le désordre sous la protection d'un nom respecté? Lorsqu'on attendait de vous d'aussi grands biens, lorsque vous pensiez pouvoir réaliser toutes les espérances , comment se fait-il que vous ayez à gémir, en secret, de l'inefficacité de vos désirs et de l'état déplorable des écoles?

« Car il faut bien , Monseigneur, apprendre aux familles ce que votre position ne vous permet pas de leur dire, et ce que, sans doute, plus que personne, vous souhaitez qu'elles sachent. Le salut des âmes vous est cher; les travaux qui vous ont acquis une si haute considération n'eurent jamais d'autre objet : délivrer la jeunesse de la double servitude de l'erreur et du vice, étendre le règne de Jésus-Christ, voilà ce que vous vous proposiez dans vos célèbres conférences , voilà ce que vous vous

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proposez encore aujourd'hui, et c'est pourquoi nous croyons concourir à vos vues, en donnant à cette lettre la publicité qui seule peut la rendre utile.

« Ici, cependant, nous confesserons l'embarras extrême où nous jette la nature des maux que nous avons à révéler. Comment peindre, comment indiquer même ce qu'on voudrait effacer de sa pensée? Mais aussi comment se taire lorsque le crime, devançant l'âge des passions , ne laisse plus de place à l'innocence dans la vie humaine; lorsque souvent, le remords luimême s'éteignant avec la foi, on cherche en vain dans ce qui reste quelque chose de l'homme? Nous aimons aie déclarer, plusieurs membres du corps enseignant s'acquittent de leurs fonctions avec un zèle qui porte son fruit, et le bien qu'ils opèrent accuse les autres de tout le bien qui ne se fait pas. En beaucoup d'établissements, et nous eu avons les preuves, nonseulement on ferme les yeux sur les plus énormes excès, mais on les excuse, on les justifie, ou au moins on les tolère comme inévitables. L'autorité civile est plus d'une fois intervenue pour les réprimer, tant le scandale était public. Tout récemment encore, en un chef-lieu de département, le maire, dont la fermeté devrait servir de modèle en de semblables circonstances, força le proviseur et les professeurs du collège de signer la promesse de se retirer, en les menaçant, sur leur refus, de les traduire criminellement devant les tribunaux.

« Exagérons -nous, Monseigneur, quand nous disons qu'il existe en France des maisons soumises, d'une manière plus ou moins directe, à l'Université, et où les enfants sont élevés dans l'athéisme pratique et dans la haine du christianisme? Dans un de ces horribles repaires du vice et de l'irréligion , on a vu trente élèves aller ensemble à la table sainte, garder l'hostie consacrée, et, par un sacrilège que les lois auraient autrefois puni, en cacheter les lettres qu'ils écrivaient à leurs parents.

« Nous pourrions citer beaucoup d'autres faits qui montreraient, comme celui-ci, à quels dangers l'éducation publique, corrompue dans presque toutes ses sources, expose l'avenir. Une race impie, dépravée, révolutionnaire, se forme sous l'influence de l'Université. Déjà, dans ses pensées aveugles et ses espérances sinistres, cette jeunesse turbulente médite des bou~

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leversements; elle sait que le monde lui appartiendra , et le monde, dans un temps peu éloigné, apprendra, si rien ne change, ce que c'est que d'être livré à des hommes qui, dès leur enfance, ont vécu sans loi, sans religion, sans Dieu.

« Une sorte de régularité extérieure, des actes de culte exigés par les règlements, trompent encore, sur l'état réel des écoles, quelques personnes confiantes, qui ignorent que ces actes dérisoires ne sont le plus souvent qu'une profanation de plus. Mais ce qui pourrait paraître incroyable, et n'est cependant que trop certain, c'est que, malgré ces apparences commandées, on parvient quelquefois à ôter aux élèves jusqu'à la possibilité de remplir leurs devoirs religieux. Ainsi, le chef d'un collège avait réglé le nombre d'enfants que l'aumônier devait confesser en une heure; un d'eux ayant dépassé le temps fixé, et voulant achever sa confession , fut enlevé de force du confessional par un des maîtres d'étude.

«Monseigneur, je lis dans l'Évangile que les disciples de Jésus- Christ, éloignant de lui les petits enfants qu'on lui présentait, il fut ému d'indignation et leur dit: « Laissez les petits « enfants venir à moi, et ne les empêchez pas d'approcher; car « c'est à ceux-là qu'est le royaume de Dieu. •»

« Ne pouvons-nous pas adresser à l'Université les mêmes paroles? ne pouvons-nous pas lui dire : « Laissez les petits enfants qui vous sont confiés venir à Dieu, à Jésus- Christ, et ne les empêchez pas d'approcher : ne leur fermez point la voie du salut : ne souffrez pas que l'on corrompe par des leçons d'impiété et des exemples de libertinage, la pureté de leur foi et l'innocence de leurs mœurs, Un compte terrible vous sera demandé de ces jeunes âmes que Dieu appelle à son royaume : malheur à qui les dépouille de ce céleste héritage, ou qui permet qu'on le leur ravisse ! Trop longtemps on lésa séparés de leur père; laissez-les revenir à lui : que vos écoles cessent enfin d'être les séminaires de l'athéisme et le vestibule de l'enfer. »

« Monseigneur, la France a les yeux sur vous; elle vous demande, après tant d'orages, la sécurité de l'avenir. Peut-être vous faudra-t-il, pour réaliser ses vœux, surmonter des obstacles. Elle le sait; mais elle sait aussi qu'il n'est point de difficultés

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que ne vainque une conscience courageuse. Votre amour pour le bien, vos vertus, voilà îe fondement de ses espérances; il est impossible qu'elles soient trompées.

« J'ai l'honneur d'être ...»

Cette lettre eut un retentissement immense : la presse la répéta ; le gouvernement songea à des poursuites contre l'auteur.

« La conscience de Mgr d'Hermopolis avait été émue, dit quelque part M. de la Mennais; il nous fît demander, par des amis communs, des renseignements que nous nous empressâmes de donner, et dont l'exactitude n'a pas été contestée , que nous sachions. Au bout de huit jours, une note, insérée au Moniteur, informa le public du résultat des réflexions de M. le grand maître.

« Une espèce de manifeste a été lancé dans le public contre l'Université, dont j'ai l'honneur d'être le chef. Des raisons de convenances m'empêchent de m'expliquer; je le ferai quand le temps sera venu. Je déclare, en attendant, que je ne changerai rien au système d'administration que j'ai adopté, et que je tâcherai toujours de marcher avec force et mesure entre les cris de ceux qui trouvent que je fais trop et de ceux qui trouvent que je ne fais pas assez.

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