LE GRAND MAITRE
« 3 septembre 1823. »
« Les cris de ceux qui trouvaient que Monseigneur en faisait trop, c'étaient, dit encore M. de la Mennais, il faut bien le dire, les cris des révolutionnaires et des impies, du Constitutionnel et de sa faction. Les cris de ceux qui trouvaient que Monseigneur ne faisait pas assez, c'étaient les cris de ceux qui demandaient que l'enfance eût des mœurs et de la foi. Monseigneur promit de n'écouter ni les uns ni les autres. Il annonçait de plus qu'il
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marcherait avec force et mesure ; c'était beaucoup assurément pour quelqu'un qui marchait entre des cris : peut-être voulaitil dire qu'il marcherait selon la mesure de sa force. Le ministère déploya la sienne en traduisant devant les tribunaux l'éditeur responsable du journal. »
M. de Peyronnet n'avait pas voulu , comme il le dit dans sa lettre à M^r de Quélen, le 26 août, donner : «l'affligeant spectacle d'un prêtre assis sur le banc des accusés. » L'éditeur répondit pour le vrai coupable, et, le 5 septembre, le tribunal de police correctionnelle, « Considérant que la lettre inculpée contenait des allégations et imputations qui étaient de nature à porter atteinte à l'honneur et à la considération du corps universitaire, » le condamna à quinze jours de prison et i5o francs d'amende.
L'Université triompha de cet arrêt. Nous respectons la chose jugée; mais l'histoire impartiale doit ajouter ces mots du grand maître : « M. de la Mennais dit beaucoup de mal de l'Université, fit observer un jour M. de Frayssinous; il ne connaît même pas tout; mais comment remplacer cette institution qu'il voulait détruire? Que faille de cent mille enfants x ? »
Les faits, d'ailleurs, venaient tristement confirmer les accusations de M. de Lamennais, et l'autorisaient à répéter, dans un article intitulé : du Devoir dans dans les temps actuels :
L'éducation publique , telle à peu près que la Révolution nous l'a léguée, est sans contredit une des plaies les plus ef-
1 Fie de monseigneur de Frayssinous , t. II, p. 435.
frayantes de l'époque actuelle. Même après avoir lu la lettre que nous avons adressée à monseigneur l'évêque d'Hermopolis, on ne peut se faire qu'une très-faible idée de l'état des écoles.
Aussi, les mandements des évêques renouvelaient l'expression de leurs couleurs. M§r l'évêque de Tulle, Msr Vévéque d'Amiens, adressaient aux catholiques et à la France des paroles empreintes de la plus amère affliction.
« Il existait autrefois , dit le dernier de ces prélats, de respectables instituteurs, qui, soumis à l'autorité épiscopale, conservaient la pureté des mœurs, la fidélité au prince , le respect pour la religion et les lois ; mais depuis l'époque funeste où l'impiété a jeté dans tousles cœurs le mépris des anciennes maximes, nous voyons avec douleur tous ces hommes utiles disparaître insensiblement: l'esprit d'orgueil et de révolte a remplacé l'antique soumission; et au lieu de trouver en eux des soutiens et des coopérateurs , nos pasteurs n'y rencontrent bien souvent
que des adversaires opiniâtres Plus l'impiété fait d'efforts
pour nous arracher l'enfance et la jeunesse, cette portion chérie de notre troupeau, plus nous devons redoubler de zèle et de vigilance pour la soustraire à ses coups meurtriers. Il semble que jusqu'à ces derniers temps elle eût dédaigné ces faibles et innocentes victimes; mais aujourd'hui, c'est en elle surtout qu'est placé son espoir ; c'est sur la dégradation de ses mœurs, sur l'anéantissement de sa foi, sur l'absence de tout sentiment vertueux, qu'elle ose, espérer de raffermir son empire ébranlé. »
Le grand maître lui-même ne pouvait plus se faire illusion. Obligé de réorganiser de fond en comble l'école de Sorrèze, contraint de pu* nir la découverte d'un vaste complot au collège royal de Louis-le-Grand , par l'expulsion de cent seize élèves, il voyait toute l'étendue du mal, et, s'il ne désespérait pas encore, il se sentait trop II. %i
faible. Alors il appela à son aide et les secours de la religion et l'appui de l'autorité. M. l'abbé de Scorbiac £ fut chargé , avec le titre à' aumônier de l'Université, de donner des retraites dans les établissements d'instruction publique. Les courses apostoliques de ce courageux missionnaire opérèrent des résultats utiles , mais passagers. Le zèle et le talent ne suffisaient pas pour régénérer l'Université , encore moins la force et le pouvoir.
En vain l'ordonnance du 8 avril 1824 mit-elle toute l'Académie de Paris sous la direction immédiate du grand maître, qui dut y remplir les fonctions de recteur; en vain fut-il investi du droit d'instituer tous les autres professeurs et maîtres d'études du royaume, et, en cas de refus, de pourvoir aux places vacantes; en vain put-il prononcer, sur le simple avis du recteur, la suspension d'un maître pendant une année; en vain les chefs d'institution furent-ils tous astreints à renouveler leur diplôme; en vain les évêques reçurent-ils le droit de surveiller et d'autoriser les écoles primaires catholiques, ces mesures, qui augmentaient l'arbitraire du grand maître, qui rendaient son omnipotence plus exorbitante que jamais, n'aboutirent qu'à mécontenter les amis comme les ennemis de l'Université.
Il en fut de même de la création d'un ministère
1 Nous ne pouvons prononcer le nom de M. l'abbé de Scorbiac sans nous rappeler avec bonheur l'intérêt tout paternel qu'il nous porta pendant les jours de notre enfance , lorsqu'il était aumônier au collège de Henri IV; nous en avons gardé un précieux souvenir.
ET DE LA LIBERTÉ* d'eNSEIGNEMEWT. 3â3
des affaires ecclésiastiques et de l'instruction publique T. L'Université fat profondément blessée de n'être plus qu'une dépendance d'un département ministériel. La liberté souffrit de cette confusion d'attributions, qui, dans les vastes cadres de l'administration nouvelle, ne laissait aucune place à ses justes intérêts et à ses droits sacrés. Sans doute, rien n'était plus pur que l'intention du prélat, qui, dans sa circulaire aux archevêques et évêques 2, disait :
« %\ était naturel que ces deux objets (les affaires ecclésiastiques et l'instruction publique) se trouvassent unis dans ses royales pensées (de Louis XVIII), puisqu'ils ont l'un avec l'autre des rapports si étroits, je dirai presque si nécessaires, et que c'est surtout à la religion que semble avoir été réservé de tout temps le soin d'élever la jeunesse, comme c'est dans la jeunesse que résident les plus chères espérances de la religion et de l'État. »
Mais M§r de Frayssinous aurait dû songer qu'avec le principe de liberté, posé à la base delà Constitution, le monopole de l'éducation était aussi incompatible aux mains du clergé qu'aux mains de l'État.
III. Discussion des Chambres. — Derniers actes du grand maître.
Le ministre des affaires ecclésiastiques et de l'instruction publique se trouva bientôt exposé à de rudes attaques. En acceptant la responsabilité du monopole, il s'était mis en butte à toutes les
1 Ordonnance du 26 août 1824.
2 10 septembre 1824.
récriminations; et surtout, en sacrifiant la liberté, il s'était privé de l'abri qu'elle lui aurait offert.
Mécontents de la prédominance que l'évêque d'Hermopolis accordait à la religion dans le gouvernement de l'instruction publique, ou plutôt saisissant avec avidité tout ce qui fournissait un prétexte à leur haine contre le catholicisme et contre la monarchie, les héritiers du philosophisme voltairien ne cessaient d'accuser le clergé , et de lui reprocher un esprit d'ambition et d'envahissement, qui ne tendait à rien moins qu'à la ruine de nos institutions. La presse retentissait des injures adressées à la congrégation , au parti-prétre, aux Jésuites surtout. Ces derniers avaient le privilège de susciter les plus implacables colères. Les libéraux de l'époque ne souffraient pas que des Français fussent libres, sous la Charte, de se lier par des obligations religieuses , d'entrer dans un ordre reconnu et rétabli solennellement par le Saint-Siège r, à condition de rester dans l'égalité garantie à tous les citoyens par la Constitution. Ils ne comprenaient pas que la loi ne reconnaissait aucun vœu, et respectait la conscience de chacun ; que tout ce qui se passait dans le sanctuaire impénétrable du foiintérieur était sous la sauvegarde de la Charte, que nulle inquisition humaine ne pouvait en forcer les barrières, et que la loi ne voyait devant elle que des hommes libres et égaux, à qui elle n'accordait aucun privilège, mais qu'elle couvrait tous de son inviolable protection.
1 Le Moniteur du 28 août 181 4 avait publié ia bulle de Pie VII, portant rétablissement de l'illustre compagnie.
ET DE LA LIBERTÉ d'eNSEIGTVEMENT. 3a 5
C'est le droit des questions religieuses de commander l'attention des peuples quand elles se soulèvent au milieu d'eux. Au mois de mai 1826, la France entière en était émue. Lors de la discussion du budget ecclésiastique, M§r l'évêque d'Hermopolis ne put garder le silence. Il parla avec franchise et loyauté ; seulement il n'eut pas assez de hardiesse, peut-être, pour se retrancher énergiquement derrière la loi constitutionnelle, et pour placer à l'ombre de la liberté les hommes que la passion voulait proscrire. Nous ne parlerons ici que de sa réponse relative aux Jésuites et aux petits séminaires; le reste ne nous appartient pas. Mais nous regretterons que les doctrines gallicanes de l'illustre orateur aient entravé sa noble défense, et l'aient empêché de se jeter résolument dans les voies vraiment libérales où l'entraînait naturellement la tendance de son esprit et de son cœur.
N'avons-nous pas, dit-il1, au milieu de nous une sorte de société qui veut s'emparer de l'instruction publique et présider à tous les établissements d'éducation en France, afin de diriger exclusivement et à elle seule toute la jeunesse, et de lui inculquer des principes contraires à nos libertés? N'avons-nous pas enfin au milieu de nous ce que l'on appelle les Jésuites?
Je ne suis pas à cette tribune pour approfondir tout ce qui concerae cette célèbre société. Quelques moments et quelques heures ne suffiraient pas pour cela; il faudrait des heures et des volumes entiers. Je me bornerai à quelques réflexions sur la part qu'ils peuvent avoir aujourd'hui dans l'éducation de la jeunesse.
Il existe en France trente-huit collèges royaux, plus de trois cents collèges communaux, et plus de huit cents maisons parti-
i Séance du 26 mai 1826.
3l6 HISTOIRE DE ^INSTRUCTION PUBLIQUE
culières, institutions ou pensions , quatre-vingts grands séminaires, et au moins cent écoles ecclésiastiques préparatoires ou petits séminaires. Eh bien, il n'est pas un seul collège royal, pas un seul collège communal, pas une seule pension particulière qui soient dans la main de ces hommes si redoutables connus sous le nom de Jésuites. Tous ces établissements sont exclusivement sous l'autorité de l'Université, et sous la dépendance du Conseil royal et du ministre de l'instruction publique.
Mais combien y a-t-il de grands séminaires qui soient sous la main de ces Jésuites? car c'est là principalement qu'ils peuvent égarer la jeunesse et la façonner à leur doctrine. Combien sur quatre-vingts? Pas un seul.
Mais sur cent petits séminaires?
Messieurs , il y en a sept !
Et comment s'y sont-ils établis? Est-ce avec une bulle du pape, est-ce de leur propre mouvement? Non, ils y ont été appelés par les évèques. De qui ont-ils reçu les pouvoirs spirituels? Des évéques. Mais ces évèques pouvaient-ils les révoquer? Oui. Sont-ils dans la pleine dépendance de l'ordinaire? Oui. Serait-il maître de les renvoyer? Oui, et cela est déjà arrivé : dans le diocèse de Soissons , par exemple. . .
Je le répète, sur plus de douze cents établissements d'instruction publique, sans y comprendre les grands séminaires, il n'ont que sept maisons, et c'est là seulement qu'ils peuvent exercer leur influence. Il est des hommes qui ne craignent pas de leur confier leurs enfants, parce qu'ils les croient très-capables de les élever dans les sentiments religieux dont eux-mêmes sont pénétrés, de former leur esprit et leur cœur, et de les préparer à devenir un jour l'ornement de la société, comme les soutiens et la gloire de leurs familles.
Je ne sais, Messieurs, si ces explications dissiperont toutes les craintes. Quant à moi, placé à la tète de l'Université, j'avoue qu'ils ne m'inspirent aucune inquiétude.
Le lendemain , revenant encore sur les questions qu'il avait traitées, le prélat s'expliqua au sujet des Jésuites :
S'ils avaient voulu, dit-il, obtenir une existence légale et jouir, comme corps , des avantages civils des particuliers, une loi eût été et serait encore nécessaire. Mais qu'un certain nombre de prêtres français se réunissent sous le même toit, ajoutant aux devoirs ordinaires de la vie chrétienne des pratiques particulières ; qu'ils y vivent sous la dépendance immédiate et absolue de l'évêque diocésain; que sous sa direction et par ses ordres, ils se trouvent placés à la tète d'un petit séminaire; que sous la même autorité ils remplissent toutes les fonctions du ministère évangélique, pouvant d'ailleurs être surveillés, visités par l'autorité civile; je demande où est la loi, claire et positive , qui empêche de le permettre et de le tolérera
M. de Frayssinous avait déclaré la vérité : les Jésuites étaient en possession de donner l'éducation dans sept écoles secondaires ecclésiastiques, dans sept petits séminaires. Qu'y avait-il là de contraire au droit public? qu'y avait-il qui blessât même la légalité universitaire ? D'après l'ordonnance de 1 8 1 4, les évêques n'étaient-ils pas libres d'appeler qui ils voulaient pour diriger leurs écoles préparatoires? La querelle faite aux Jésuites était donc odieuse et insoutenable à ce point de vue.
Elle l'était bien davantage encore au point de vue de la Charte. Mais qu'importait aux fauteurs du monopole? Pourvu que toute rivalité possible ou probable fût écartée à jamais, pourvu que le règne de l'Université fût assuré, et que la jeunesse demeurât sous sa servitude absolue, rien ne leur coûtait. La liberté religieuse, la liberté de conscience , la liberté individuelle, ils les foulaient aux pieds. Eux qui avaient déjà étouffé la liberté de l'enseignement, qui avaient violé les droits de l'autorité paternelle, que pouvaient-ils respecter encore?
3l 8 HISTOIRE DE i/lNSTRUCTION PUBLIQUE
Malgré les brillants succès qu'il venait d'obtenir à la tribune, malgré ceux qu'il remporta bientôt à la Chambre des pairs I , la position de M§r de Frayssinous devenait de plus en plus critique. Ainsi, tandis que toute l'école impie et voltairienne du vieux libéralisme le poursuit de ses incessantes clameurs, de graves désordres éclatent dans les établissements de l'Université; les hommes les plus distingués sont forcés de s'éloigner d'elle. M. Laurentie, inspecteur général des études, est révoqué de ses fonctions2. Le monopole devait être déserté par tous ceux dont le noble caractère et le talent supérieur étaient pour lui la meilleure égide. Le collège royal de Lyon se révolte ; M. Récamier est publiquement insulté dans sa chaire par les étudiants de Paris. Il faut que les tribunaux interviennent et fassent justice d'une insubordination que l'Université se reconnaît impuissante à maîtriser. En vain, le 16 août 1827, à la distribution des prix du concours général, le grand maître essaye une apologie publique de son administration; il ne peut pas s'empêcher de déplorer V esprit mauvais qui a agite quelques-uns des établissements , et ces scènes tumultueuses ou il n'y a ni gloire ni dignité, et qui n'ont pour résultat que les regrets amers des élèves, la douleur des maîtres , et quelquefois la désolation des familles. Il sent bientôt que son rôle est fini, que le torrent est débordé et l'entraîne : il se retire. L'instruction publique est détachée du ministère
1 Séance du 4 juillet.
a Ordonnance du 5 novembre 1826.
des affaires ecclésiastiques, et M. de Vatimesnil devient grand maître de l'Université *.
L'Université voyait sanctionner son existence et perpétuer sa domination. La liberté allait subir de nouvelles violences.