CHAPITRE V
l'instruction publique et la liberté d'enseignement SOUS LA charte de i83o (i843-i844).
I. Suite du ministère de M. Villemain. — La lutte recommence. — Le Monopole universitaire , par M. l'abbé des Garets. — Réponses au livre de MM. Michelet et Quinet. — Discussion à la Chambre des députés : M. de Fontette.
IL Nouvelles attaques contre l'Université. — Réclamations des évèques. — MSr de Châlons déféré au Conseil d'État.
III. Publications en faveur de la liberté. — MM. Veuilïot, le comte de Montalembert, Laurentie, Lamache , Guérin, etc. MM. Corne, de Gasparin, Lamartine et Ledru-Rollin. — Procès de M. l'abbé Combalot.
IV. Attaque du clergé et des évèques contre l'Université. — L'épiscopat défend la liberté. — MSr l'archevêque de Paris. - — M§r l'évêque de Langres.
V. Discours de la Couronne. — Défense du monopole. — Le P. de Ravignan et M. de Vatimesnil. — Protestation de l'épiscopat. — Présentation d'un projet de loi.
I. Suite du ministère de M. Villemain. — La lutte recommence. — Le Monopole universitaire, par M. l'abbé des Garets. — Réponses au Iwre de MM. Michelet et Quinet. — Discussion de la Chambre des députés. — M. de Fontette.
Les catholiques étaient las de toutes les dénégations, de tous les démentis qui sans cesse leur étaient opposés. Un chanoine de la métropole de
Lyon, M. l'abbé des Garets, résolut de réunir en un corps d'ouvrage les nombreux textes, extraits des œuvres des membres du corps enseignant , afin de dévoiler à la France ce qu'étaient réellement les doctrines de l'Université, et combien en particulier elles blessaient ouvertement les croyances catholiques. Son livre parut sous ce titre : Le Monopole universitaire destructeur de la religion et des lois1. Celte immense compilation, où se succèdent tous les hommes que le monopole compte parmi ses chefs et ses agents, ce formidable acte d'accusation contre l'instruction publique contemporaine, eut un immense retentissement. Il est impossible de décrire les violences qui l'accueillirent et les injures qui furent prodiguées à son auteur. Quelques bons esprits, effrayés par l'éclat suscité par ce livre, crurent devoir en critiquer la forme ; l'ardeur de l'écrivain l'avait quelquefois emporté2; mais cette vivacité paraît excusable, quand on lit avec attention les révoltantes propositions que M. des Garets reproduit, et la patience peut aisément échapper en face des blasphèmes et des impiétés qu'on rencontre à chaque page.
* Un vol. in- 12 de 674 pages. A Lyon, librairie chrétienne, rue du Port-au-Roi, 5i. A Paris, aux bureaux de l'Univers, i843.
2 Nous devons dire que si Mgr l'arehevêque de Paris blâma quelques expressions qui avaient échappé à l'auteur dans la chaleur de son zèle, M. l'abbé des Garets réclama contre cette improbation, et que Mgr l'evéque de Chartres et Mgr l'évêque de Chàlons approuvèrent pleinement son œuvre.
Ce fut un coup de massue dont l'Université ne se relèvera pas. Cet ouvrage et sa défense l, qui parut quelque temps après , ne lui laissent aucun refuge; elle est condamnée par ses propres aveux, par son propre témoignage , et ses paroles s'impriment à son front comme un stigmate indélébile. Aussi, que fit-elle ? Elle cria encore aux jésuites. MxM. Michelet et Quinet répandirent à profusion leurs cours du collège de France, et le ministre tenta de renouveler à la Chambre des députés les scènes de 1828. Là encore elle fut battue. Le pamphlet des deux professeurs attira plusieurs réponses, toutes à la confusion du monopole, toutes à la gloire de la compagnie de Jésus. Ces réponses sont entre les mains de tout le monde; nous nous contenterons d'indiquer leur titre. Ce sont : Des Jésuites, par un solitaire 2; la Vérité sur les Jésuites et sur leur doctrine3, les Jésuites et leurs ennemis , par P.-S. Vert 4, etc. Nous remarquerons particulièrement le livre intitulé : L'Eglise, son autorité , ses institutions , et l'ordre des Jésuites , par un homme d'État5, œuvre d'un vrai talent, et où se trouvent réunis, avec la Lettre pastorale de M§r de Beaumont, archevêque de Paris, une foule de témoignages en faveur de l'illustre compagnie; et enfin, la
1 L'Université jugée par elle-même, par M. l'abbé des Garets ; brochure in-8°. Chez Poussielgue-Rusand, à Paris et à Lyon, i843.
2 Chez Appert, passage du Caire , 54»
3 Au comptoir des Imprimeurs-Unis, quai Malaquai, i5.
4 Sagnier et Bray, rue des Saints-Pères, 64.
5 Sagnier et Bray, rue des Saints-Pères, 64.
spirituelle et accablante réfutation du R. P. Cahours, sous ce titre : des Jésuites par un Jésuite1. Nulle part tant de finesse et de bon goût, tant de force et d'élégance n'ont été mis au service d'une meilleure cause , et jamais le triompbe n'a été plus franc et plus complet. Et voilà tout ce que gagna l'Université à cette grande levée de boucliers contre les jésuites.
Nous nous trompons, elle y gagna un autre échec non moins pénible. A la Chambre des députés, la question des ordres religieux fut soulevée; M. de Fontette, député du Calvados, établit, dans un discours plein de force et de dignité, quelle était la position légale des congrégations. Il prouva que, sous la Charte, nulle loi, nulle puissance ne pouvait les priver du bénéfice de la liberté individuelle, du droit de vivre sous le ciel de leur patrie, sous l'inviolabilité du domicile; et la Chambre témoigna, par ses applaudissements, une véritable sympathie pour les nobles paroles de l'orateur.
C'en était fait , le fantôme des jésuites n'épouvantait plus personne; cette machine de guerre était usée, et il ne resta plus à l'Université, pour se venger, que l'espoir de les faire proscrire dans la prochaine loi sur l'enseignement !
II. Nouvelles attaques contre V Université. — Récla* mations des évéques. — M9r Vévéque de Châlons déféré au Conseil d'Etat.
A.u demeurant, la loi n'arrivait pas. Les pétitions
1 Chez Poussielgue, rue Hautefeuille, 9. IL ,9
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s'entassaient sans réponse dans les cartons du ministère, et l'Université ne semblait occupée qu'à cacher ses défaites et à profiter des derniers temps qui lui étaient encore accordés par la patience publique, pour appesantir le joug de son monopole. Loin de donner même une ombre de satisfaction aux griefs de l'épiscopat, elle prenait à tâche de répéter que son enseignement était irréprochable. L'axiome était difficile à admettre en présence des révélations de M. l'abbé des Garets, et d'une petite brochure qui parut vers cette époque sous le titre de Catéchisme de V Université *, contenant, par demandes et par réponses, les professions de foi philosophiques et historiques des docteurs de l'État.
C'est alors que s'élève de nouveau la voix de nos évêques. S. E. M^r le cardinal de Bonald, archevêque de Lyon, exprime hautement son opinion dans une lettre au recteur de son académie.
Nous voulons la liberté d'enseignement telle qu'elle existe en Belgique. Nous la demandons , parce que l'article 69 de la loi fondamentale nous la promet, et que cette loi ne peut être une déception. Mais demander l'exécution de cette disposition de la Charte, ce n'est point appeler sur la tête de l'Université la destruction et la ruine, c'est demander qu'il soit libre à chacun d'enseigner, non pas d'enseigner le vice, non pas de professer l'anarchie, non pas d'instruire la jeunesse sur les moyens à prendre pour pervertir la société et renverser toute subordination ; nous demandons la libre concurrence d'un ensei-» gnement religieux et savant.
Nous voulons que l'éducation de la jeunesse soit sous la
1 Par un Montagnard Vivarais. Paris, chez Martin, rue Pavée Saint-Andrédes-Àrts.
ET DE LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT. l\$l
surveillance de l'autorité civile. Le gouvernement ne peut pas abdiquer le droit qu'il a de veiller à ce que les abus ne dénaturent pas la liberté d'enseignement ; mais ce droit doit s'exercer dans les limites de la constitution...
Que les élèves catholiques n'entendent que des leçons catholiques, j'applaudirai à l'enseignement de vos écoles; niais si un professeur, l'esprit infecté d'une philosophie sceptique ou matérialiste , venait distiller dans de jeunes cœurs le poison de ses doctrines; s'il profitait de sa position pour ébranler l'autorité de la révélation et saper les fondements de la religion catholique, le silence ne pourrait convenir ni au ministère dont je suis honoré, ni à la dignité du siège que j'occupe. Je vous avertirais, M. le Recteur ; et si la foi de mes diocésains catholiques n'était pas bientôt à l'abri de tout danger, je regarderais dès lors la présence d'un aumônier dans vos collèges comme une amère dérision, et je ne pourrais balancer un instant sur la mesure à adopter.
Cette mesure digne et ferme devient immédiatement une sorte de règle de conduite pour Fépiscopat. Msr Févêque de Langres, Msr Févêque de Perpignan, Msr Févêque de Châlons, s'associent à la pensée de Féminent cardinal , et leur adhésion est connue de la France entière, k cette nouvelle, le courroux des défenseurs de l'Université ne connaît plus de bornes. Le Journal des Débais menace de reprendre les églises, et de retrancher du budget les trente millions destinés à l'entretien du culte, et le garde des sceaux défère la lettre de Msr Févêque de Châlons au Conseil d'État. Le 8 novembre ]843, une ordonnance paraît au Moniteur, déclarant que, dans la lettre de Msr de Châlons, « il y a abus. » Grande et belle victoire pour l'Université! Elle tenait, ce semble, à justifier ce que, quelque temps auparavant , l'illustre et vénérable doyen du
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Sacré Collège , S. E. le cardinal Pacca, avait dit d'elle : « A cette multitude <X ennemis acharnés contre lui , le clergé voit se joindre l'Université, qui devrait être son alliée la plus fidèle1. »
Ainsi condamnée par l'épiscopat, l'Université ne pouvait espérer de trouver grâce devant les catholiques. La fin de l'année i843 fut une page douloureuse de ses annales, et ce n'était cependant que le prélude de jouis plus lamentables encore. De tous côtés l'opinion publique, froissée et irritée, se déchaîna contre elle ; la lutte se réveilla plus ardente qu'on ne l'avait jamais vue , et les fastes de la liberté s'enrichirent de nombreuses et d'éloquentes protestations.