III. Écoles ecclésiastiques
L'Église catholique vit d'enseignement. Allez et enseignez, avait dit le Sauveur à ses disciples'; et ils s'étaient répandus sur toute la terre, annonçant la parole de Dieu et évangélisant les nations. Chaque chrétienté nouvelle, chaque assemblée de fidèles était une école où le prêtre instruisait, et où les auditeurs étaient autant de disciples \fides ex auditu, disait saint Paul; et le Verbe de Dieu lui-même avait pris par excellence le titre de maître.
Or, il ne faut pas croire que les leçons du sacerdoce chrétien fussent uniquement des prédications pour les adultes et des catéchismes pour l'enfance, et qu'elles ne portassent que sur la science sublime de la religion. Sans doute c'était \b l'objet
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essentiel des travaux de l'évêque et du prêtre, la sollicitude supérieure et constante de leur vie et de leur apostolat. Mais, nécessairement aussi, à côté de cette instruction de l'âme qui élevait l'homme à la dignité cle chrétien , lui révélait les privilèges de sa nature régénérée, et l'initiait à la connaissance des mystères dévoilés par Dieu même, il y avait l'instruction de l'esprit, et cette culture de l'intelligence qui, dans un ordre moins éminent, forme néanmoins un des apanages les plus précieux de l'humanité. La nécessité des temps exigeait des écoles chrétiennes, l'intérêt de la religion les réclamait; comment n'auraient-elles pas existé?
Les chrétien s, arrachés à peine aux tristes erreurs du paganisme, ne devaient pas avoir de plus vive préoccupation que de soustraire aux maîtres dont les doctrines avaient flétri leur vie passée, les âmes innocentes et pures de leurs enfants. Quel fidèle, en ces siècles primitifs, aurait consenti, au moment où lui-même venait d'abjurer les vaines et funestes théories de la philosophie antique, à laisser son fils exposé aux leçons des ennemis déclarés de sa foi, à le livrer, dans toute la naïveté et l'inexpérience de son âge, aux dégradantes inspirations des derniers représentants de Zenon ou d'Épicure? Et quand la lutte passa des arènes et des échafauds dans les régions de la polémique, quand les rhéteurs et les sophistes de toute nation déclarèrent une guerre à mort aux croyances qu'ils n avaient pu étouffer dans le sang des martyrs, la répugnance naturelle et instinctive que l'enseignement païen mettait au cœur des pères et des mères ne dut-elle
l\1 HISTOIRE DE ^INSTRUCTION PUBLIQUE
pas se changer en une horreur profonde? Comment s'imaginer cfue les pères fussent assez peu soucieux du salut de leurs enfants pour les immoler à plaisir sur les autels impurs de la fausse sagesse? Quand les mères n'hésitaient pas à sacrifier à Dieu les fruits de leurs entrailles, et exhortaient les martyrs au supplice, qui croira qu'elles voulussent les dévouer aux honteuses apostasies de ces chaires de pestilence ? Non, plutôt l'ignorance, plutôt l'exil, plutôt le renoncement à toutes les satisfactions de l'esprit, à toutes les espérances de la terre! La science passe, l'àme reste, et l'éternité arrive; l'éternité avec les balances du jugement suprême, où toutes les splendeurs du génie et toute l'érudition des siècles ne pèseront pas un grain de sable!
Alors on recourait aux pères et aux docteurs dans la foi : on leur amenait les petits enfants pour qu'ils les gardassent à l'ombre du sanctuaire, pour que la barrière du temple les abritât contre les orages et la contagion du dehors. L'Église, providence des faibles , avait tout prévu.
Les évèques, eux aussi, chargés de ce fardeau redoutable aux anges mêmes , les évêques, répondant des âmes devant Dieu, avaient de pressantes sollicitudes pour ces pauvres intelligences qu'il fallait ravir aux séductions, et qu'il fallait nourrir pour le service de la foi et pour le triomphe de la cause sacrée. Tl s'agissait de former déjeunes lévites, et de choisir dans le troupeau du Seigneur ces agneaux d'élite qui doivent perpétuer le sacerdoce de Jésus-Christ. La hache des persécutions faisait de larges trouées dans les rangs; et si la semence fé-
ET DE LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT. l\$
conde du sang des confesseurs produisait une moisson de fidèles, il était du devoir des chefs de prendre au milieu de la génération nouvelle des auxiliaires qu'ils élevaient depuis leurs plus tendres années aux fatigues et aux exercices de la milice sainte. Ensuite il était nécessaire d'ouvrir des asiles à la jeunesse laïque, et de lui offrir l'instruction qu'elle ne pouvait puiser aux sources empoisonnées du paganisme. Il était nécessaire enfin d'armer pour les combats intellectuels ceux des chrétiens que des dons particuliers de la Providence rendaient plus aptes à soutenir l'honneur de l'Église. C'étaient des apologistes , des docteurs , des savants aussi à opposer aux sophistes et aux maîtres du mensonge : non pas, après tout, que la vérité ait un absolu besoin de ces appuis humains; mais il était utile de prouver que , loin de repousser la science, la religion ne fait que la vivifier et l'ennoblir.
Aussi l'épiscopat fonda-t-il dès l'origine du christianisme trois sortes d'écoles. Des catéchèses d'abord pour l'instruction religieuse de tous; c'étaient ou bien des catéchismes pour l'enfance, ou bien des leçons pour les adultes, ou enfin, comme à Alexandrie , des écoles de hautes études où les questions les pi us graves étaient exposées, et où l'enseignement chrétien détruisait dans une lutte incessante l'enseignement de l'éclectisme païen. Les évêques plaçaient à la tête de ces catéchèses les maîtres les plus habiles, et les leçons se faisaient de vive voix ou par écrit1. Ensuite des écoles de clercs, des sé-
* Eusèbe, îibà V, c> îo,
/|/{ HISTOIRE DF, LINSTRUCTION PUBLÏOT7F.
minaifes : bien que l'on ne possède pas de détails précis sur leur organisation, il est certain que, dès les temps les plus reculés, lesévèques rassemblaient autpurd'eux les jeunes gens qui paraissaient dignes de remplir un jour les fonctions du sacerdoce. Ils les instruisaient eux-mêmes avec un soin particulier; c'étaient leurs enfants1, et dans la suite ces disciples devenaient des maîtres. Enfin , les prêtres et les évêques se livraient aussi à l'enseignement des lettres humaines, et se plaisaient à donner des leçons à la jeunesse chrétienne, de quelque condition qu'elle fût. Ces écoles, on le comprend, avaient d'abord pour principal objet la connaissance des vérités de la religion, l'histoire et la tradition ; mais elles n'excluaient pas les autres sciences. Dans les trois premiers siècles, elles ne furent pas publiques; les païens ne l'auraient pas souffert. Mais comme pendant cette époque les chrétiens ne fréquentaient pas les auditoria du paganisme, et que néanmoins les hommes illustres sortis de leurs rangs font preuve d'une instruction variée et étendue , il est évident qu'ils n'avaient pu l'acquérir que sous la direction de professeurs qui partageaient leur foi. Tertullien disait que la science de la théologie païenne enseignée par les poètes et les philosophes était nécessaire aux défenseurs de la vérité, soit qu'ils agissent contre les païens pour les réfuter, ou contre les hérétiques, dont les philosophes ont été les patriarches9. EtOrigène enseigna la grammaire,
1 Fleury , Hist. ecclésiast., diss. 3. — Histoire littéraire de France, t. I.
7 Tertull., in Hon., p. 121.
la rhétorique, la géométrie, l'astronomie et la musique : saint Grégoire le Thaumaturge était un de ses élèves. En Gaule, ces diverses formes d'enseignement existaient, et elles étaient contemporaines de l'introduction du christianisme. C'est ainsi que saint Pothin instruisit saint Irénée, saint Irénée le prêtre Caïus et saint Hippolyte. Saint Épipode et saint Alexandre firent également sous la direction de saint Pothin de très-grands progrès dans les lettres, bien qu'ils fussent dans un âge peu avancé, disent les actes de leur martyre1.
Quelle était la constitution de ces écoles? L'histoire ne nous le révèle pas, au moins pour les premiers temps; seulement on sait qu'elles devinrent publiques lorsque le libre exercice de la religion chrétienne eut été conquis par la victoire de Constantin. Alors chaque église cathédrale eut son école fondée par l'évêque, et cette école fut à la fois un séminaire pour le clergé et un collège pour les laïques. Telle fut celle que saint Hilaire établit à Poitiers, et d'où sortirent tant d'éminents personnages, à commencer par Jovin, Maxence, et Maxime, évêque de Trêves. Saint Hilaire professaitlui-même, et c'est là qu'il répandait ces flots d'éloquence qui l'ont fait surnommer, par saint Jérôme, «le Rhône de l'éloquence latine. •» L'œuvre de saint Hilaire fut continuée avec un zèle admirable par ses successeurs, et la chaire de Poitiers garda sous leur direction une célébrité que peu d'écoles purent lui disputer. Ve-
1 Àet. Mart., p. 63. — Tillemont, Hist. ceci. — Hist. littéraire de la France , t. I , p. 23'2.
nanlius Fortunatus, un des poètes les plus distingués de la décadence, y enseigna; et de lui à Gilbert de la Porrée, c'est-à-dire du VIe siècle au X1F siècle, une suite non interrompue de savants docteurs perpétuales traditionsdu grand évêquedePoitiers.Marseilleavaitaussi son école, d'où sortitlegrandSalvien, ce prêtre saint et éloquent, dont la voix admirable semblait prononcer l'oraison funèbre de l'empire romain. «Saint Avitus, évêque de Vienne, se faisait remarquer1, dit un chroniqueur, par sa sainteté, et par sa science dans les choses du siècle. » Reticius, évêqued'Autun, eutpour disciple le prêtre Juvencus et d'autres personnages qui honorèrent les Églises des Gaules. Saint Sidoine Apollinaire loue l'école de Clermont; et Lyon avait gardé , sous les successeurs de saint Irénée, cette pépinière de pieux et savants prêtres qui en ont fait en quelque sorte la capitale religieuse des Gaules.
Sans doute il est difficile de définir exactement la forme et de préciser l'existence de toutes ces écoles; sans doute les événements désastreux dont l'Occident fut le théâtre durent les faire languir ou même les faire disparaître dans certaines provinces. Cependant, à voir l'activité intellectuelle qui régnait en Gaule, à voir cet échange continuel de relations théologiques et littéraires dont elle était le centre , on ne peut s'empêcher de reconnaître que, pour former des hommes tels que saint Hilaire , saint Martin de Tours , saint Germain d'Auxerre , saint Loup de Troyes, saint Paulin de
1 Roberti Antissiodorensis clirunicon.
Noie, saint Sulpice Sévère, saint Honorât, saint Sidoine Apollinaire, saint Prosper, Arnobe, Mamert Claudien , saint Avitus , etc. , il fallait de fortes études, une instruction active, un enseignement littéraire, des classes enfin. Et comme ces hommes éminents brillaient autant par l'orthodoxie de leur doctrine et la pureté de leur foi que par leur talent et leur éloquence , il faut nécessairement admettre qu'ils avaient acquis leurs connaissances sous la direction de maîtres aussi pieux et aussi chrétiens qu'eux-mêmes. Le zèle apostolique et la charité ardente des évêques de ce temps les désignent assez comme les premiers et les plus infatigables professeurs des fidèles. Cette conclusion ressort de tous les faits de l'époque. Un évêque, dit M. Guizot, saint Loup, par exemple, « portait au développement intellectuel un intérêt actif; il s'inquiétait, dans son diocèse , des écoles et des lectures pieuses; il protégeait tous ceux qui cultivaient les lettres1; » et saint Sidoine, dans sa lettre à Eriphius, parle des écoliers avec qui il jouait à la paume.
Une ressource nouvelle venait d'ailleurs d'être ouverte à l'Eglise et à la science. Les ordres monastiques avaient pénétré en Gaule , et nous n'hésitons pas à dire que leur fondation était un dessein providentiel pour le salut des lettres.
Les hommes illustres qui présidaient aux destinées spirituelles du monde ne pouvaient voir sans une profonde douleur la décadence où tombait la
1 Hist.de la civilisation moderne, t. I, p. i3o.
société civile. Les écoles devenaient désertes : la jeunesse était ambitieuse et vaine, et ne voulait plus étudier. Les signes avant-coureurs de la ruine et de la destruction planaient sur l'empire. Saint Jérôme se lamentait, saint Augustin voyait sa ville épiscopale assiégée par les barbares ; Salvien s'écriait : Ils viennent, ils viennent; ils ont envahi les Gaules l ! Entre la dégradation intérieure et les menaces du dehors, il fallait sauver l'esprit humain. Il fallait déposer en lieu sûr ces trésors inappréciables que le siècle était incapable de reproduire, et qu'il n'avait même plus la force d'admirer. Il fallait les placer sous l'égide de la seule institution qui put inspirer encore du respect, la seule qui eût foi dans sa perpétuité, et qui ne redoutât pas la mort , l'Eglise ; et dans celte Église il fallait préposer à la conservation de ce dépôt un corps privilégié , une milice particulière , qui les environnât de la triple sauvegarde du caractère sacré, de la règle, et de la vie commune.
Saint Martin mit le premier à exécution ce plan inspiré d'en haut. Sous la discipline de saint Hilaire, évêque de Poitiers, saint Martin institua, à quelque distance de la ville épiscopale, à Ligugé,en36o,un monastère où quatre-vingts disciples se réunirent autour de lui. « Là, personne n'avait rien en propre ; tout était mis en commun : il n'était permis à personne de vendre ni d'acheter 2. » Les plus âgés va-
1 Invaserunt Gallias barbarae gentes! — De Gubernatione Dei.
2 Sulpitii Severi , vit. B. Martini , c. 7.
quaient à la prière, les plus jeunes transcrivaient des manuscrits. École de piété plus que de science , le monastère de Ligugé forma cependant des hommes de premier ordre, tels que : Héros, évêque d'Arles; Eusèbe, également élevé à l'épiscopat; Victor, saint Clair, Gallus, Évagre, et même saint Patrice, l'apôtre de l'Irlande. Telle était la renommée de ce saint lieu, que « toutes les Églises, dit Sulpice Sévère, voulaient avoir pour la gouverner des prêtres qui en sortissent. » Appelé au siège de Tours, saint Martin dota son diocèse d'un nouveau couvent, qui fut bientôt lui-même l'origine de plusieurs autres, ainsi que l'indique son nom de Majus monasterium , Marmou tiers.
Une fois l'impulsion imprimée, le mouvement prit un rapide essor. Vers le milieu du cinquième siècle, parurent les grands monastères de la Gaule méridionale. Cassien créa deux abbayes à Marseille; saint Castor, évêque d'Apt, lui demanda les instituts des moines d'Egypte, que ce père de la vie cénobitique en Occident avait appliqués dans son couvent de Saint-Victor ; et il les donna aux moines de son diocèse. Un peu plus tard, naquirent les monastères de Condat en Franche-Comté , de Grigny près de Vienne, de Laucone, etc. Quelquefois ils s'élevaient sur les ruines des écoles romaines, comme celui de Lyon, qui prit son nom d'Athanasense de l'ancien Athœneum de Claude. C'était l'expression vivante du rôle de l'Église : elle prenait possession des débris de l'antiquité pour les sauver!
Mais de tous ces monastères , le plus célèbre fut
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celui de l'île de Lérins. Quand saint Honorât se retira dans cette île, elle était déserte et inculte; quelques années après, c'était, selon l'expression de saint Hilaire, une pépinière de saints qui vivaieut plutôt comme des anges que comme des hommes , un séminaire d'évêques et d'abbés, une école de savants1. «Elle les reçoit tout jeunes et presque enfants , ajoute saint Césaire; elle les rend dans la Force de l'âge. De soldats faibles et sans expérience, elle en fait des rois. » Oui sans doute, rois par la sainteté et par le savoir, rois par la vertu et l'intelligence; et cette royale lignée se répandait ensuite sur les trônes de l'épiscopat. La plupart des grands esprits de ce temps y avaient été instruits : saint Hilaire , saint Eucber, saint Salone, saint Maxime, saint Loup, saint Jacques de Tarantaise, Salvien, Vincent, Antiole, avaient tous été des solitaires et des élèves de Lérins. Et on le comprend quand on remarque que la vie monastique était l'élément le plus puissant d'activité qui existât alors. « Elle alluma un foyer de développement intellectuel, elle servit d'instrument à la fermentation et à la propagation des idées. Les monastères du midi de la Gaule sont les écoles philosophiques du christianisme; c'est là qu'on médite, qu'on enseigne 2. » Enseignement est le mot; écoutez l'un des plus savants élèves de Lérins. Adressant h Salonius son dernier livre des Instructions, saint Eucher de Lyon dit : « C'est un devoir pour moi de fortifier « ton esprit avec tout le soin dont je suis capable,
1 Hilarii de Honor., p. 16.
2 Guizot , Hist. de la civilisation.
ET DE LA. LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT. 5l
« toi qui , entré dans la solitude à l'âge de dix ans « à peine, as été non-seulement formé par les mains « de ces saints, mais nourri par saint Honorât, pa- « triarche de ces îles et maître des Églises, lorsque « les leçons du bienheureux Hilaire, alors élève de « l'île et depuis pontife (d'Arles), te formaient à l'é- « tude des choses spirituelles; toi qui, enfant, as été « perfectionné par Salvien et par Vincent, ces « hommes éminents , qui brillaient non moins par « l'éloquence que par la sagesse \ »
Voilà les conditions de l'instruction ecclésiastique. Maintenant qu'on ne nous demande pas de détails spéciaux; qu'on n'espère pas des renseignements précis sur la forme et sur la constitution de ces écoles, nées du besoin et de la confusion des temps. Comment l'évêque dans sa ville épiscopale, l'abbé dans son monastère, le chrétien dans sa demeure, avaient-ils organisé l'éducation ? L'histoire ne le saurait dire. Le seul fait positif et hors de doute, c'est que l'Église enseignait , qu'elle enseignait par tous les moyens que la Providence mettait à sa disposition , avec toutes les forces de l'esprit et du cœur , avec les intarissables ressources
1 Dignum est quacumque cura mea ingenium tuum reparari, qui vixdum decem annos natus eremum ingressus, in ter il las sanctorum raanus non solum imbutus , verum etiam enutritus sis ab Honorato patre?, inquam , illo primo insularum , postea Eeclesiarum magistro , cuncta illic beatissimi Hilarii, tu m insulamTironis, sed jam nunc summi pontificis [A relate n sis videlicet) , doctrina formaret per omnes spiritualium rerum disciplinas : adhuc etiam te postea consnmmantibus summis viris Salviano atque Vincentio, eloquentia pariteretsapientia proeminentibus. Sancti Eucheri lib. II Instruction, prœfatio.
Si HISTOIRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE
de la charité; qu'elle enseignait les enfants depuis leurs plus tendres années, les jeunes gens dans le péril de leur adolescence, les hommes faits dans les difficultés de la vie , les vieillards dans le désenchantement des choses humaines; et qu'elle en faisait un peuple courageux, plein de foi et de confiance, prêt à subir les douleurs de la mort, prêt aussi à recélei* dans son sein les germes de la civilisation et les ruines du génie. Ce qui est certain , c'est qu'elle préparait merveilleusement ces grands hommes, qui, dans le naufrage de la société romaine, prirent la direction des affaires des cités, acceptèrent les charges pénibles et salutaires de défenseurs des villes % et qui, après avoir maintenu l'ordre et le calme au dedans, après avoir rompu le pain de la parole divine, rendu la justice aux citoyens, instruit et consolé les faibles et les ignorants, s'en allaient au-devant des barbares, et les fléchissaient ou les épouvantaient, comme saint Loup et saint Aignan. Le fléau de Dieu reculait devant les enfants de l'Église, et certes c'était une assez belle gloire pour les maîtres qui avaient créé de pareils disciples !
D'ailleurs le génie des fondations nouvelles n'avait pas abandonné le catholicisme. Saint Augustin, le grand évêque d'Hippone, régularisant l'usage immémorial, formait le modèle des séminaires. Dans un jardin attenant à sa demeure épiscopale, il avait rassemblé ses clercs et ses prêtres : il y vivait avec eux à
' On sait que presque partout les évêques sauvèrent les libertés et le régime municipal , en acceptant les fonctions de defensores , premiers magistrats de la cité.
la manière des apôtres, dans la prière, le jeûne, les veilles et l'étude. Le vœu de chasteté et le voeu de pauvreté furent les bases de cette institution , qui devint la véritable pépinière du clergé, puisque personne ne pouvait être ordonné prêtre à moins d'y avoir passé plusieurs années, à moins d'y avoir été élevé sous les yeux vigilants du pontife. Cette admirable pensée fut avidement saisie par les évêques les plus pieux de l'Église d'Afrique; et la haute estime où étaient placés les élèves de saint Augustin dut adoucir, dans la belle âme du fondateur, les blessures que d'indignes calomnies y avaient pu faire. En mourant , Augustin léguait à son clergé l'institution qu'il laissait florissante. Les Vandales ne permirent pas l'accomplissement de ce dernier vœu de l'illustre docteur, et le séminaire périt avec la religion dans cette terre désolée !
Cependant l'exemple ne devait pas être perdu. Saint Paulin, évêque de Noie, que la Gaule revendique avec raison comme une de ses gloires, avait, dans son Eglise, un séminaire semblable à celui d'Hippone, et une école de théologie.
Au reste, les maisons d'éducation ecclésiastique étaient depuis longues années en usage dans la chrétienté. Rome n'en avait jamais été privée, et saint Léon le Grand en rend témoignage , quand il rappelle ce les vénérables décisions des saints Pères, qui, lorsqu'ils parlaient de l'ordination des prêtres, pensaient qu'on ne devait admettre aux ordres sacrés que ceux dont toute la vie, depuis leur première enfance jusqu'aux années plus avancées , s'était écoulée dans la carrière de la discipline ecclé-
siastique l. » Que l'on veuille observer maintenant que saint Léon parle ici des séminaires comme d'établissements de la plus haute antiquité, consacrés par la tradition constante de l'Église ; que l'on se reporte ensuite à l'immense autorité dont la parole de ce saint pontife jouissait en Gaule; qu'enfin on rapproche les faits divers que nous avons rassemblés dans le courant de notre récit . et l'on croira aisément que, dans des Eglises aussi nombreuses et aussi ferventes que celles de notre pays , avec des prélats aussi zélés, avec des hommes aussi savants et aussi distingués, des écoles réclamées par l'intérêt de la religion et de la société, existant dans d'autres contrées moins favorisées et toujours vivantes à Rome; des écoles nécessaires au recrutement du clergé , à la conservation des âmes , à l'instruction de la jeunesse chrétienne, étaient certainement admises et constituées au sein d'une nation aussi avide de connaissances et aussi heureusement douée que la nôtre, sous une législation enfin qui favorisait la liberté.
La liberté ! l'Eglise en a toujours eu besoin , et jamais on ne pourra la lui ravir. C'est son droit, et elle le tient de Dieu même. Pendant trois cents ans,
1 Merito sanctorum Patrum venerabiles sanctiones, cum de sacerdotum elatione loquerentur eos de mu m idoneos sacris administrationibus censuerunt, quorum omnis œtas a puerilibus exordiis usque ad provectiores annos per disciplina ecclesiasticae stipendia cucurrisset. S. Léon, Epist. XII, t. I de ses œuvres. — Voir Aug. Theiner , Histoire des institutions d'éducation ecclésiastique , traduite par J. Cohen.
onze millions de martyrs étaient morts pour lui conquérir la liberté des enfants de Dieu, la liberté de régénérer le genre humain, et de le racheter des erreurs, des crimes, des folies, et de la mort éternelle; la liberté de l'élever dans la crainte et dans l'amour du Créateur, dans la vie de la grâce, dans la science divine. Au bout de dix persécutions, l'Église avait triomphé, et elle pouvait maintenant agir sans contrainte dans sa royale indépendance. De temps à autre il s'élevait des tyrans comme Julien, qui pouvaient fermer ses écoles, et lui dire : « Tu n'expliqueras ni Homère ni Virgile ! » Elle courbait la tête, et laissait passer le tyran ; puis elle recommençait sa mission sainte avec ce calme inaltérable qui n'appartient qu'aux êtres suis de leur éternité. Personne encore n'avait été assez imprudent et assez hardi pour lui dire : « Tu n'enseigneras pas l'Évangile! » Ce jour-là elle serait remontée sur les échafauds, et elle aurait lassé encore le bras des oppresseurs. Personne n'avait songé à porter une loi pour lui défendre d'instruire les enfants des pauvres, et de veiller à l'éducation des ministres du sanctuaire. Personne n'avait osé limiter le chiffre des élus du Seigneur, et dire à Dieu, par une ordonnance : « Vous n'appellerez pas à vous plus de vingt mille lévites ! » Les Césars, dans leur omnipotence, n'avaient jamais rêvé de violer la conscience des hommes, et, pénétrant de force dans ce sanctuaire, de demander compte à la créature libre du serment qu'elle a pu faire à son rédempteur. Non ! sous les derniers successeurs de Tibère et de Néron, sous les empereurs abâtardis de Constantinople ,
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sous l'apostat Julien, l'Église était libre, libre de prêcher, libre d'enseigner, libre de fonder des monastères , des cathédrales et des écoles ! libre de laisser venir à elle les petits enfants, et de leur rompre le pain de la parole et de la science! libre d'élever la milice sacerdotale, libre de couvrir les campagnes de ces couvents, asiles de la paix , du génie et de la prière!
Eh! grand Dieu, que serait devenu le monde, si une législation jalouse et impie avait passé son joug sacrilège sur le noble front du christianisme? Que serait devenue notre patrie, si dans ce grand abandon de toutes les forces vitales, dans cet anéantissement de l'empire qui mourait de corruption , dans cette effroyable mêlée de la barbarie, qui faisait voler les débris de la civilisation comme la paille sous le fléau , que serait-elle devenue, si l'épiscopat n'avait pas pu préparer librement les chaînes pacifiques sous lesquelles devaient se courber les farouches vainqueurs; si les moines n'avaient pas librement édifié ces refuges sacrés, où., sous la cendre du cloître, vivait le foyer de l'intelligence et de la régénération ?
Si c'est l'éternel honneur de l'Eglise d'avoir tout sauvé au temps redoutable de l'invasion , ce sera devant la postérité la glorieuse apologie des empereurs, d'avoir laissé à l'Église la liberté dont elle devait jouir pour cette oeuvre; et ce serait la honte des temps modernes, de lui avoir refusé cette indépendance qui seule peut dénouer le problème de l'avenir !
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