CHAPITRE II
l'instruction publique et la liberté d'enseignement sous les deux premières races.
Ecoles ecclésiastiques. — Écoles monastiques. — Écoles épiscopales. — École du palais. — Écoles impériales. — Écoles libres.
L'Église était donc seule capable de sauver renseignement à l'époque de l'invasion des barbares, de même qu'elle était seule capable de sauver la civilisation et la société. C'est ce qu'elle fit.
A l'exception de quelques institutions municipales, l'organisation romaine tout entière avait succombé sous la hache des conquérants. Dans le midi de la Gaule, quelques écoles avaient échappé, abritées par ce droit persistant de la cité , par cette liberté de la municipalité, qui elle-même n'avait dû sa conservation qu'à la puissance épiscopale. En acceptant les pénibles fonctions de magistrat, l'évêque était devenu, dans toute l'étendue de son titre, defensor cwitatis; et, dans ces murs qu'il protégeait contre la cruauté et l'avidité des hommes du Nord, il avait gardé fidèlement le dépôt du savoir et de la littérature. C'est ainsi qu'à Rome le pontife Agapet put établir et maintenir une école de théologie, et c'est ainsi que les petites classes d'instruction popu-
58 histoire de l'instruction publique
laire survécurent aux terreurs et aux ravages de la
conquête x.
A peine le calme fut-il revenu, que l'Eglise reprit son œuvre avec plus d'ardeur et de zèle. Il s'agissait non-seulement alors d'élever les chrétiens, et de les arracher aux séductions du paganisme; il fallait de plus élever ces multitudes grossières et ignorantes, qui ne connaissaient que le glaive et que la destruction. De tous ces barbares, il était nécessaire de faire des hommes et des chrétiens, pour en faire ensuite une nation et une société. Problème le plus difficile qui ait jamais été posé dans le monde, et que la puissance seule de Dieu pouvait résoudre.
L'Église accomplit cette mission par ses propres forces; et si elle reçut quelque appui du pouvoir humain, ce ne fut qu'après qu'elle l'eut constitué lui-même, il y a, en effet, deux époques distinctes dans la période que nous allons examiner. Pendant la première, pendant la durée de la race des Meervings ou Mérovingiens, l'Église agit seule : elle est libre, et elle use de la liberté pour convertir, pour enseigner, pour fonder. Elle est seule; seule, il est vrai , avec ses admirables ressources, avec l'autorité de l'épiscopat, avec la ferveur et l'obéissance des moines , avec son indépendance achetée au prix de son sang, mais toujours respectée. Les rois et les princes ne font rien pour la seconder; ils sont ses premiers disciples et ses créatures, si l'on osait ainsi parler. Dans la seconde
* Nec ego negaverim , prima? ac rudioris literaturae scholas Romae semper siiperfuisse. Forte nec doctores defuere alii. Conring, Antiquit. académie. Dissertatio IIIe.
ET DE LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT. 5o,
époque, il en est autrement. L'Église a formé une nouvelle race de souverains ; elle a sacré le chef de cette race, elle sacrera empereur le fils de ce chef; les Karolings ou Carlovingiens sont ses élèves. Moitié par reconnaissance, moitié par politique, ils la protégeront , et essayeront presque d'en faire un soutien de leur autorité. Ils lui donneront des conseils, des encouragements. Ils agiront de concert avec elle, mais ils agiront aussi de leur propre mouvement; ils seront les promoteurs de la science, et ils tenteront de réorganiser une instruction publique.
INéanmoins, dans l'une comme dans l'autre époque, un fait dominant s'est emparé de la société : l'Occident est devenu catholique, et tellement catholique, que l'homme n'est citoyen qu'autant qu'il est baptisé. L'unité de foi religieuse a remplacé cette sorte de tolérance philosophique ou d'indifférence pratique que l'empire romain laissait subsister. Cela devait être : l'Église s'étant trouvée la seule puissance, et ayant conquis à sa foi les peuples barbares, n'avait dû reconstituer la société qu'à son image. Une par essence comme la vérité, elle n'admettait dans son sein que des fidèles, que des frères; créé par elle et à sa ressemblance, l'État n'admit que des citoyens unis par la communauté de croyances. Mais ensuite cette souveraine garantie de l'unité étant posée, la liberté restait entière ; l'activité humaine jouissait de son développement absolu, sous la surveillance du corps dépositaire de la doctrine et de l'unité, du corps épiscopal avec le pape à sa tête. C'est ce qu'explique parfaitement un il-
lustre écrivain, qui a défendu toutes les vérités avant de les exagérer jusqu'à en faire autant d'erreurs.
« Après l'établissement du christianisme , dit M. l'abbé de Lamennais1, l'éducation passa naturellement entre les mains de la religion , parce que la religion, dont l'objet est de protéger tous les genres de faiblesse, dut venir au secours de la faiblesse de l'esprit, qui est l'ignorance, et de la faiblesse du cœur, qui est les passions. L'éducation dès lors prit un caractère plus moral , plus noble, plus touchant. Mais il faut voir comment on la concevait , et suivant quels principes elle fut dirigée.
« La religion chrétienne, dès son origine, envisagea l'éducation sous un point de vue qu'on gagnerait beaucoup à se rappeler maintenant davantage. Si elle enseigna aux enfants les éléments des lettres, ce fut pour faire servir cette première instruction d'instrument à une instruction plus utile et plus élevée. Elle cultiva l'esprit pour, qu'il connût mieux la loi sublime qui devait régler tout ensemble et l'esprit, et le cœur, et les sens.
« Cela eut deux effets admirables. Premièrement, l'importance d'une pareille instruction fit qu'on en mit beaucoup à la répandre. Pendant plus de douze siècles, il n'exista pas en Europe une seule école qu'on ne dût au zèle du clergé. Les papes, les conciles, les évêques, perpétuellement occupés d'en augmenter le nombre, plaçaient ce soin au rang de leurs premiers devoirs. On peut lire dans les canons les pressantes exhortations, les injonctions
1 Du droit du gouvernement dans l'éducation , 1818.
ET DE LA LIBERTÉ D* ENSEIGNEMENT. Gï
sévères qui attestent la sollicitude des pasteurs sur ce point. La conservation des lettres est manifestement un de leurs bienfaits.
« Secondement, l'objet de l'Église n'étant point de flatter l'orgueil, mais de perfectionner l'homme moral, l'enseignement se rangea de lui-même parmi les oeuvres de miséricorde, les institutions charitables qu'enfanta l'esprit religieux. Dès lors il s'étendait à tous les états, à tous les membres de la société sans distinction ; et la religion ouvrant avec plus de tendresse encore ses yeux de mère sur le pauvre , l'éducation devint essentiellement gratuite.
« Mais on profitait sans contrainte de cet avantage offert à tous. Les lois n'établirent point de système prohibitif. Ni Charlemagne qui contribua si puissamment à la restauration des études, ni ses successeurs, ne songèrent à s'attribuer le privilège exclusif de l'enseignement. En Allemagne, en Angleterre, en Turquie, dans toute l'Europe, dans le monde entier, aucun gouvernement n'éleva jamais cette monstrueuse prétention. »
L'enseignement se releva donc en France sous la double influence de la foi et de la liberté. C'est ce que nous allons prouver.
I. Première époque; les écoles épis copules et monastiques, et V enseignement libre , sous les Mee/vingïens.
Si l'épiscopat en Gaule avait apporté tant de soin à la création et au maintien de ses écoles sous
6l HISTOIRE DE ^INSTRUCTION PUBLIQUE
la domination romaine, combien ne dut-il pas y accorder de sollicitude après l'invasion? Sans doute il est probable que les évêques s'occupèrent surtout de l'instruction cléricale , et cela par deux raisons. D'abord le recrutement du sacerdoce était la grande affaire de l'Église, la force du présent et l'espoir de l'avenir. Ensuite tout ce qui ne cédait pas à la passion des armes, tout ce qui ne voulait pas courir la chance périlleuse de se rallier auxbarbares, tout ce qui avait encore quelque ardeur dans l'esprit, quelque amour de l'indépendance, quelque désir du bien , se jetait dans les saints enthousiasmes de la vie religieuse. L'Eglise était le refuge universel des âmes souffrantes, des cœurs brisés, des intelligences libres; la dignité sacerdotale, les ordres divers de la cléricature étaient une sauvegarde et une immunité. Depuis l'aristocratie gallo-romaine jusqu'aux serfs émancipés, jusqu'aux guerriers convertis, les faibles, les vaincus, les affranchis de toute sorte, se rangeaient au pied du sanctuaire ; et l'Église, qui les accueillait, leur ouvrait largement ses trésors de vertu, de piété et de science. Pour ne pas être envahie à son tour, il fallait qu'elle communiquât à ces transfuges l'autorité morale et intellectuelle qu'elle possédait, et qu'en les consacrant par l'onction sainte, elle les fit rois par le savoir, par la pensée et par l'éloquence.
« Les princes de l'Église, dit du Boullay , craignant que la foi catholique ne vînt à chanceler par l'anéantissement des études, établirent dans tous leurs diocèses des écoles pour l'instruction des
clercs r, » et certes ils y réussirent merveilleusement. Il suffit , pour s'en convaincre , de voir les élèves qui sortirent de ces écoles épiscopales.
L'instruction , ainsi que le dit son nom même , n'est qu'un moyen, un instrument; elle ne vaut qu'autant qu'elle s'adapte et à l'homme qui la possède , et au but qu'elle veut atteindre. L'homme, c'était le prêtre; le but, c'était la conversion des barbares et la constitution de la société. Or, jamais éloquence fut-elle plus puissante que celle de saint Remy, jamais science plus efficace que celle de saint Grégoire de Tours? On s'étonne parfois du peu d'ouvrages que nous ont laissés les successeurs des glorieux Pères de l'Eglise, et on en accuse le malheur des temps , ou le commencement de cette ère ténébreuse qu'on nomme le moyen âge. On se trompe : non , l'Église ne fut pas subitement frappée de stérilité, mais elle sut, comme elle l'a toujours fait avec une merveilleuse habileté, avec l'habileté de l'Esprit saint, elle sut modifier son genre d'instruction , et l'approprier à ses disciples. Le temps n'était plus des dissertations savantes , des discussions philosophiques, ni du beau langage : il ne fallait pas de rhétorique en face des barbares. Les envahisseurs étaient de vrais enfants par l'intelligence, des esprits sans culture, insensibles à l'art et à la forme. Il était nécessaire de parler à leur âme, d'émouvoir leurs sentiments naïfs, de convaincre leur humble entendement; et l'Église y excella. Elle se fit petite avec les petits, elle
1 Hist. universitat. Parisiensis , t. I.
conversa familièrement avec eux, elle s'adressa à leurs sens, elle développa ses magnifiques vérités dans l'idiome le plus simple, avec une grande candeur de paroles, avec une délicieuse humilité d'enseignement.
Et qu'on ne s'imagine pas que pour être familiers, que pour se borner à des homélies et à des lettres, les prélats de la Gaule Franque manquassent et de talent et de mérite. Quelle rhétorique que celle d'un homme qui, après un sermon, entendait toute une armée de Francs battre ses boucliers, et s'écrier : «Nous voulons adorer le Dieu qu'annonce Rem y ! » Quelle sainte et courageuse franchise que celle de cet évêque ï qui se présente devant Chlodomir, qui sait que le roi barbare veut massacrer Sigismond, et qui lui dit : « Si vous tuez Sigismond , vous périrez , vous et les vôtres, de la même manière! » L'éducation fait l'homme : or, quelle éducation que celle qui faisait de tels hommes!
D'ailleurs ils ne négligeaient pas ce travail de l'esprit, cette science et cette érudition que l'Eglise a toujours bénies et encouragées. Sans doute les heures de la noble littérature sont passées. Saint Àvitus ne veut plus faire de poésies , parce qu'il ne se trouve presque plus personne qui puisse goûter les vers 2; et saint Grégoire de Tours s'écrie, dans sa douleur: « Malheur à nos jours, parce que l'amour des lettres y a péri 3! » Pourtant toute lumière n'était pas éteinte. Pendant la
1 Saint Avitus.
2 Aviti. 6, carm. cité dans Y Sis t. littéraire de la France* t. III.
3 Greg. Turon., Hist.
ET DE LA LIBERTÉ d'eNSEIGNEMENT. 65
première race , les écoles c'piscopales se soutinrent avec succès , parfois avec éclat. Saint Grégoire de Tours atteste qu'on y donnait des leçons de grammaire, de dialectique, de rhétorique, de géométrie, d'astrologie , d'arithmétique , et même de poésie. «C'était, assure le saint historien, pour rendre les jeunes gens qu'on y élevait capables de se livrer ensuite avec fruit à l'étude de la science ecclésiastique. » En effet, après ces éléments, on leur expliquait l'Écriture sainte , on leur lisait les Pères et les auteurs de l'Église. L'instruction y était même plus variée encore, puisque quand Gonthram fit en 585 son entrée à Orléans, « une troupe de jeunes gens, qui y suivaient leurs études théologiques sous l'évêque, le harangua en quatre langues différentes, en hébreu, en syriaque, en grec et en latin, et lui remit des poëmes composés à sa louange dans ces mêmes langues \ » Gonthram en fut si émerveillé, qu'il confia son fils Gundobald aux maîtres de l'école d'Orléans.
L'évêque présidait à cet enseignement, soit qu'il le distribuât lui-même, soit qu'il en confiât la direo» tion à un de ses clercs ou à un moine. C'est ainsi qu'à Arles saint Césaire attirait autour de sa chaire, par la grâce de sa diction et par le charme de son savoir, une multitude d'auditeurs. Indépendamment des explications qu'il faisait, il se plaisait à résoudre les difficultés que lui proposaient ses disciples. Nulle école n'eut plus de réputation que
1 Gregor. Turon. , Hist. Francor., lib. V, c. 45. Cf. liv. X, c. 16. (Voir Theiner , Hist. des instit. d'échic, certes, , f-, T
la sienne; et on le comprend, quand on sait que les écrivains les plus distingués de cette époque y avaient étudié : c'étaient spécialement saint Cyprien, évêque de Toulon; Firmin, évêque d'Uzès; Vivence, aussi évêque; le prêtre Messien, le diacre Etienne, etc.
Et il ne faudrait pas croire que ce fait fût le résultat du zèle et du talent d'un seul homme; partout, avec le même soin , sinon avec le même talent , les prélats entretenaient et dirigeaient les écoles de leurs cathédrales. Ainsi, à Paris , saint Germain avait de nombreux élèves , parmi lesquels nous citerons saint Brieuc, un des apôtres de la Bretagne, et Clodoald. «De toutes les parties du royaume on envoyait à l'école de ce saint évêque les jeunes gens que la piété de leurs parents destinait au sacerdoce , afin qu'ils y fussent instruits dans îa science chrétienne et dans les mœurs ecclésiastiques \ » A Gap, on venait, du fond de l'Italie, pour écouter les leçons de l'évêque saint Arigius. Saint Remy à Reims, saint Lezin à Angers, saint Bertchramn au Mans, saint Syagrius à Autun, saint Dizier à Vienne, saint Sulpice à Bourges, saint Didier à Cahors, saint Modoald à Trêves , saint Ouen à Rouen , saint Cloud à Metz , saint Éloi à Noyon, saint Loup à Châlons , saint Audbert à Arras , saint Landebert à Maëstricht , perpétuèrent les nobles et utiles traditions du sacerdoce et des lettres. Qu'on songe que cette énumération d'illustres personnages comprend près
1 Bullaeus , ubi supra.
ET DE LA LIBERTÉ d' ENSEIGNEMENT. 67
de deux siècles, depuis saint Césaire jusqu'à saint Landebert (de So4 à 700); que l'on remarque ensuite que ces noms ont été arrachés à l'oubli des plus arides chroniques; que l'on se reporte enfin à l'état de confusion où était la Gaule Franque sous les derniers Meerwings , et l'on ne pourra se défendre d'un véritable étonnement et d'une profonde reconnaissance, à la vue de cette persistance invincible qui fait survivre l'enseignement et les études à tous les dangers et à tous les bouleversements. La permanence des écoles cathédrales est donc le fait le plus curieux et le plus consolant, comme aussi le plus incontestable, de l'époque; et l'épiscopata bien réellement, par ses propres travaux, arraché la science à la barbarie et à la destruction.
Nous l'avons vu, l'évêque en effet était le premier maître : quelquefois cependant il déléguait un prêtre pour le remplacer. Par exemple, à Chartres , il existait en 53 1 une école célèbre dirigée par le prêtre Chermire ; à Poitiers, Fortunat, alors simple prêtre, enseignait avec honneur; saint Léger fut instruit par un prêtre, du choix de l'évêque Didon, « a dwersis studiis quitus sœculi potenles studere soient, adplene in omnibus disciplina?, lima esset politus. » A Bourges, saint Sulpice le Pieux, n'étant encore que clerc, rassemblait autour de lui de nombreux auditeurs, « eo quodad ipsum doctrinœ gratia multitudines convolarcnt. » Il semblerait même que la coutume de faire don 11er les leçons par des prêtres dut prévaloir, et que l'évêque finit par s'abstenir de l'enseignement. Le pape saint Grégoire le Grand conseilla lui-même à saint Dizier, évêque de Vienne,
68 HISTOIRE DE LINST11LCTION PUBLIQUE
de ne pas continuer à professer la grammaire, parce qu'il ne convenait pas qu'une bouche consacrée aux louanges de Dieu s'ouvrît pour célébrer celles de Jupiter \ De plus, lorsque le diocèse était vaste, l'évêque ne se contentait pas de son école cathédrale; il en établissait sur d'autres points, comme fit saint Remy à Mouson, ville située à l'extrémité de son territoire 2. Les actes relatifs à cet établissement nous donnent de précieux détails sur sa composition et son organisation. Il était remis à des prêtres et à des diacres , à la tête desquels l'évêque avait préposé un primicier , sous ce titre : PrimicëriUs scholœ clarissimœ militiœque lectorwn. C'est la même charge que nous retrouvons à Gap sous le nom de scolastir/ue, et qui était exercée à Metz par le gardien de l'église.
Mais les écoles épiscopaîes n'étaient pas la seule source d'instruction. Les ordres monastiques continuant leur admirable rôle, et l'étendant même
1 Cette exhortation, pleine de sagesse et de dignité, a servi de texte aux plus absurdes accusations contre le grand et illustre pontife. Il s'est trouvé des esprits assez aveugles ou assez prévenus pour y voir la proscription de toute étude littéraire. On pense bien que les défenseurs de l'université actuelle n'ont pas manqué de répéter cette calomnie. On lit dans un livre écrit sous l'inspiration de M. Villemain, grand maître de l'université, les lignes suivantes: «Dans toutes les écoles épiscopaîes , on continuait d'enseigner les sciences professées autrefois dans les écoles civiles. Le pape saint Grégoire en fit le reproche auxévèques. Il défendit que les mêmes bouches, etc.; et bientôt toute étude profane, et même celle des livres sacrés, disparut. » Kilian , Tableau de l'instruction secondaire.
a Duchesne, t. I , p. 35o. — Hist. littér. de la France, t. III.
selon le besoin des temps , avaient ouvert de nouveaux asiles à l'étude. La vie du cloître, ce besoin de toutes les civilisations, était plus impérieusement réclamée que jamais; le travail libre, la prière, la contemplation, la charité, l'obéissance, tout ce qui peut élever l'âme à Dieu, et tout ce qui peut mériter des hommes, devint l'existence quotidienne d'une foule d'intelligences ardentes et de cœurs généreux. Tandis que les anciens monastères, créés avant et pendant la conquête, se perpétuaient ou se développaient, l'admirable règle de saint Benoît enfantait d'innombrables communautés. Le labeur d'esprit, la lecture , étaient déjà le grand aliment des religieux. Saint Césaire voulait que chaque moine y donnât tout le temps qui s'écoule entre prime et tierce. Or, pour lire, il fallait apprendre; car on lisait les Pères grecs comme les Pères latins. Aussi, àCondat, tout jeune moine était instruit dans la connaissance des deux langues : « Ut prœter latinis volaminibus etiani grœca facundia redderetur instructus r. » Chaque monastère avait une bibliothèque ; et pour l'augmenter, les frères copiaient assidûment. « Heureux exercices, s'écrie Cassiodore2, où l'on trouve le secret de prêcher de la main , de parler des doigts, d'annoncer le salut aux hommes en gardant le silence! Il est vrai de dire que Satan est percé d'autant de coups qu'un copiste transcrit de paroles du Seigneur. » Indépendamment de ces travaux, chaque couvent possédait une école pour
1 Joli, ÉcoL, 1. I, c. ai j cité dans les^ Bénédictins, Hisu littéraire.
2 Cassiodori, Inst.'9 1. II, c. 7.
]a jeunesse : on trouve, dans la Règle du maître , qu'un des moines les plus versés dans les lettres , ab uno litterato, prendra soin tous les jours d'instruire cette jeunesse pendant trois heures. Les abbés eux-mêmes se chargeaient souvent de ce soin. L'Écriture sainte et la science ecclésiastique faisaient le fond de l'enseignement; mais il est certain qu'on y ajoutait le chant, la musique, « et, disent les savants bénédictins, tout ce que l'on comprenait alors sous le nom d'arts libéraux et d'humanités. »
Avec les prescriptions de saint Benoît, qui devinrent la loi universelle des monastères de la Gaule Franque, les écoles se multiplièrent. Saint Maur, son disciple, en établit une au couvent d'Orléans aussitôt qu'il y fut arrivé; et bientôt dans chaque communauté, nouvelle ou réformée, des chaires furent fondées , d'abord pour l'instruction des moines, puis pour les jeunes gens de diverse condition. Nous citerons seulement les principales.
Peu d'abbayes eurent une renommée aussi étendue que celle de Luxeu ou Luxeuil , dans le diocèse de Besançon; son école fut une pépinière de grands évêques et de pieux abbés. Saint Donat, saint Orner, saint Gall, saint Déicole, saint Valéri, saint Ursicin,etc, y avaient été élevés; et si nous rapportons leurs noms, c'est que tous , sortis de Luxeuil , allèrent fonder des abbayes et des écoles, à l'exemple de celles où ils avaient reçu la science et la piété. On venait à Fontenelle du fond de la Frise pour étudier. A Jumiéges, à Saint-Taurin d'Évreux , à Sithiu, à Tholey, dans le diocèse de Trêves, à Ver-
zy, au diocèse de Reims, à Saint-Vincent de Laon, les lettres étaient cultivées avec soin. Saint-Médard de Soissons avait une académie publique pour les sciences divines et humaines : quatorze évêques sortirent de l'abbaye de Saint-Germain d'Auxerre, L'ancien monastère d'Agaune soutenait sa réputation. Nous n'en finirions pas si nous voulions relever seulement les faits principaux qui se rattachent à tous ces admirables établissements. Nous en avons dit assez pour donner une idée de la prospérité de l'instruction ou au moins de sa persévérance dans les monastères , et pour venger ces siècles reculés des reproches d'ignorance et de barbarie qui leur sont trop souvent prodigués.
C'est donc maintenant un fait irrévocablement acquis à l'histoire, que, sous la première race, l'Eglise fit d'incroyables efforts pour conserver les éléments de l'éducation et du savoir, et que le clergé régulier comme le clergé séculier rivalisèrent d'ardeur et de courage pour accomplir la régénération intellectuelle de la société.
Que l'on ne s'imagine pas d'ailleurs que l'Église ne songeât qu'à elle-même, et qu'elle se contentât de former des prêtres , des moines et des évêques pour le sanctuaire; que l'on ne suppose pas que les écoles épiscopales et monastiques fussent exclusivement destinées au recrutement de la milice sacerdotale. Non, l'Eglise, mère tendre et généreuse, ouvrait ses trésors à tous ceux de ses enfants qui voulaient y puiser; et si ses préférences et ses sollicitudes particulières se portaient sur les âmes d'élite qui se dévouaient au service des autels, elle ne repous-
sait personne. Peuple , rois, grands et princes, elle accueillait tout le monde, les faibles et les infortunés d'abord, les riches et les puissants ensuite. C'était comme à la crèche, les bergers avant les mages !
Rien de plus aisé que de prouver l'admission des laïques dans les écoles ecclésiastiques. 11 suffirait, pour la démontrer, de jeter un coup d'oeil sur ces fonctions nombreuses et importantes que les Meerwings avaient empruntées à la splendeur des cours impériales, et qu'ils confiaient aux personnages éminents de leurroyaume; fonctions qui exigeaient des connaissances variées et une certaine littérature. Pour être chancelier ou référendaire auprès de Chilpéric, de Childebert ou de Daghobert, qui protégeaient les lettres et se faisaient honneurdelesculti- "ver; pour rédiger les ordonnances, pour rendre la justice ou pour remplir des ambassades , il fallait avoir reçu une instruction assez étendue; et où l'aurait-on acquise, si ce n'est sur les bancs des cathédrales ou des monastères? Les faits d'ailleurs confirment le raisonnement. Pour les écoles épiscopaîes, nous avons vu le roi Gonthbald confier son filsGundobaldaux maîtres du diocèse d'Orléans. Nous trouvons que Bertchram fut remis par ses parents aux soins de saint Ger ain, évêque de Paris, et qu'il fut élevé et instruit par lui, eruditus.De même, le comte Aper, voulant rendre son fils Landebert digne d'une charge de secrétaire ou notaire du roi, l'envoya à l'école deMaëstricht, que dirigeait l'évêque saint Théodard. La noblesse suivait l'exemple de ses chefs et de ses rois : Orléans, Poitiers étaient le rendez-vous de
la jeunesse aristocratique. L'étude paraissait indispensable, et l'on parlait alors comme aujourd'hui de cette éducation qui convient à un fils de bonne naissance : « diversis studiis quibus sœculi potentes studere solent. »
Ce point établi, nous ne faisons pas difficulté de reconnaître que les écoles cathédrales étaient aussi bien des séminaires pour le clergé que des collèges pour les laïques. Nous irons même plus loin : nous sommes convaincus que quelques-unes de ces écoles étaient spécialement et exclusivement destinées aux jeunes lévites. C'est ce qui ressort évidemment de l'exemple de l'évêché de Trêves où, indépendamment de l'école cathédrale, il en avait été établi une à Yvois pour V instruction des clercs ; c'est ce que nous retrouvons aussi à Utrecht, où saint Willebrod donnait un soin spécial aux élèves qui se destinaient à porter l'Évangile chez les peuplades païennes de la Germanie.
La même distinction se représente dans les écoles monastiques : les unes étaient réservées aux moines, les autres s'ouvraient à toute la jeunesse. Sans doute, selon la remarque de du Boullay , les premières furent les plus anciennes; sans doute , il est probable que, dans la pensée de leurs fondateurs, elles ne devaient être établies qu'en faveur des novices. Mais la nécessité les rendit publiques, et force fut de les ouvrir à tout venant. La seule chose que l'on put faire fut de séparer les écoliers , de telle façon que la discipline monastique ne souffrit pas de la réunion des élèves séculiers. A quelle époque et comment cette division s'opéra-t-elle? C'est ce que
nous ne saurions préciser; seulement il est de fait que, vers la fin de la première race, on trouvait des écoles (X externes placées en dehors des cloîtres, tenues par des moines, et dont l'accès était libre à tous.
Les écoles monastiques furent donc fréquentées parles laïques de tout rang. Le roi Chilpéric avait envoyé son fils, le malheureux Mérowig ou Mérqvée, au couvent d'Annisole ou deSaint-Calaisdans le Maine. L'abbaye de Saint-Dumnole de Chartres recevait la jeunesse de distinction , avantage qu'elle partageait avec le couvent d'Içoire au diocèse de Clermont, avec celui de Lonrey près de Bourges, dont l'abbé était qualifié par son panégyriste : Nutritor et doctor filiorum nobilium. L'école de Fontenelle comptait parmi ses disciples un grand nombre de personnages illustres à la cour des Meervings. Et, dans presque toutes les autres communautés , la jeunesse des classes inférieures trouvait cette simple et forte éducation qui vaut mieux que le savoir, et qui crée l'homme de conscience et de foi, le bon chrétien et le citoyen fidèle.
L'Eglise a, de tout temps, accordé aussi une attention spéciale à l'éducation des femmes. Comment l'aurait-elle négligée à l'époque où les femmes lui avaient rendu de si importants services, à l'époque de sainte Geneviève, de sainte Bathilde, de sainte Nanthilde? L'abbaye de Chelles, sous sainte Berthilde, recevait des élèves de la Grande-Bretagne, et les rois de ce pays lui demandaient une colonie de ses sages et pieuses institutrices. A Poitiers, les traditions littéraires de sainte Radegonde étaient sui-
vies scrupuleusement. A Laon, sainte Anstrude professait elle-même : exercens se etiani in magisterio doctrinœ. Seulement, il est à croire que ces leçons étaient particulièrement réservées aux vierges consacrées à Dieu; et si les femmes qui restaient dans le monde y étaient admises, ce ne devait être qu'à titre d'exception. L'histoire du moins ne nous a pas conservé de témoignages qui nous autorisent à étendre cette conjecture.
Tel fut le résultat de la puissance d'activité déployée par l'Eglise pendant les trois siècles que dura la royauté meervingienne; or, comme nous l'avons énoncé plus haut, l'Église agit seule et dans toute sa liberté.
Elle agit seule; car il ne faut pas compter comme un appui grandement efficace la protection indirecte que quelques rois chevelus accordèrent aux lettres, protection qui prouve leur bonne volonté, sans avoir été d'un secours réel. Ainsi, lors même que nous admettrions la fondation d'un séminaire près la basilique des Saints- Apôtres, et d'une école ecclésiastique à Saint-Vincent1 par Clodowig; lors même que nous rendrions hommage à la littérature de Childebert Ier, à la poésie de Chilpéric, malgré ses fautes de quantité; lors même que nous saurions gré à Daghobert de ses généreuses inspirations; il n'en restera pas moins vrai que tout le zèle de ces princes aurait laissé périr pour jamais les lettres et les sciences , et que pas un d'eux n'aurait eu l'idée
1 Depuis, Saint-Germain des Prés. Voir Belleforest dans sa Cosmographie.
76 HISTOIRE DE l/iNSTRUCTION PUBLIQUE
oulapuissance d'établir une école. On rencontrebien une tentative faite par Chlother pour donner à sa cour quelque chose qui ressemblât h du goût et de l'urbanité; on voit bien qu'il appela près de lui un abbé ou archichapelaiii, et des prêtres, dont il fit ses aumôniers et qu'il attacha à sa personne; on sait bien que les chapelains furent quelquefois chargés de. l'éducation des jeunes princes; qu'il se forma une sorte â'école palatine, 011 la noblesse de premier ordre ambitionnait de placer ses enfants, et où ces compagnons des rois recevaient des leçons de tous les arts et de toutes les sciences libérales. C'est là que fuient élevés saint Vandregisile, saint Didier, saint Philibert, saint Hubert, saint Ouen. Mais cette école peu nombreuse, sans organisation fixe , n'était, à proprement parler, que l'éducation domestique de la famille régnante, étendue à quelques courtisans privilégiés; et on n'y peut pas voir le moindre commencement d'instruction officielle. Le pouvoir royal n'y songeait pas.
Encore bien moins aurait-il songé à poser quelque restriction à la liberté dont jouissait l'Église, et à la profusion avec laquelle elle répandait le trésor des connaissances dont elle avait le dépôt.
L'Église était libre; libre dans la portée la plus large de ce mot, libre dans ses fondations, libre dans ses méthodes, libre dans le lien , le nombre, la direction de ses écoles. L'évêque dans sa cathédrale , l'abbé dans son monastère , disposaient , réglaient, admettaient selon leur bon plaisir, ou plutôt selon leur bon vouloir. Et lorsque les grands ou les puissants, pénétrés de gratitude ou pressés par
les remords, venaient offrir, comme gage de reconnaissance ou comme témoignage de repentir, leurs trésors ou leurs terres , leurs maisons ou leurs serfs pour soutenir ces utiles fondations, le noble exercice de la charité était libre aussi, et des lois jalouses ne s'interposaient pas entre la main qui donnait et la main qui acceptait l'aumône. Au contraire, les rois eux-mêmes prenaient l'initiative. Ils ne paraissent dans les affaires intérieures des églises et des monastères que pour conférer des privilèges, accorder des exemptions, constituer des dotations; ils ne paraissent que comme des bienfaiteurs, et jamais comme des despotes.
C'est ainsi que, sous l'égide tutélaire de la foi, la liberté de l'enseignement et l'instruction publique vivaient dans le sein de l'Église catholique.
La liberté régnait aussi ailleurs : elle régnait dans l'éducation domestique; elle régnait dans les écoles privées qu'on aperçoit de temps en temps, et qui ont survécu à l'orage.
Ainsi, sous le règne de Gonthbald, l'empire des Burgondes subsistant encore , il y avait à Lyon un rhéteur fameux, qui se nommait Viventiole, et qui donnait des leçons publiques d'éloquence. Viventiole était un des derniers représentants de la délicatesse et du goût des Gallo-Romains . 11 expliquait les anciens poètes et les anciens orateurs ; et les Bourguignons, race bienveillante et douce, qui faisaient tous leurs efforts pour imiter les habitudes et les mœurs des vaincus, les Bourguignons se plaisaient à l'écouter et à entourer sa chaire. Viventiole était un puriste, quelquefois même mal à propos. Jl fit
un reproche à saint Avitus, évêque de Vienne, de ce que, prêchant à Lyon, le prélat avait accentué comme longue la pénultième de potitur ; il se fondait sur ce que Virgile l'avait faite brève. Mais le rhéteur avait trouvé son maître. Saint Avitus lui répondit, et lui montra parfaitement que Virgile n'en avait usé de la sorte que par une licence poétique, et qu'en droit commun la pénultième était longue.
A Clermont, sous les Wisigoths , Mémor Félix enseignait la rhétorique ; c'est à lui que l'on doit l'introduction en Gaule des sept livres d'humanités de Martianus Capella, livres fort estimés du temps de saint Grégoire de Tours. Il paraîtrait que l'école de Mémor Félix se perpétua dans les siècles suivants; car on en cite une différente de l'école cathédrale, et où s'apprenaient la grammaire, la rhétorique et le code Théodosien. Saint Bonet, référendaire de Sighebert III , y avait étudié , et c'était à son talent qu'il avait dû sa charge.
Mais peu à peu tout s'efface, tout tombe en décadence ; les mauvais jours sont arrivés.
Certes, la lutte a été belle. Il est peu de spectacle plus attachant que cette longue croisade contre l'ignorance et la barbarie. L'Église a résisté tant qu'elle a pu; à la fin elle a subi elle-même les coups de l'invasion. Assaillie au midi par les Musulmans, au nord par les Ostrasiens, elle fléchit. Les cruels sectateurs du Koran avaient passé les Pyrénées; ils ravageaient la Septimanie, pillaient Arles, Dijon, Besançon, et ne s'arrêtaient qu'à Sens
devant l'épée de l'archevêque Ebbon, et à Poitiers devant le marteau de Karl. Leur retraite fut une vengeance : Lérins saccagé , Luxeuil dont tous les moines furent égorgés, Vienne et Guéret dévastées, restèrent comme des monuments de leur fureur.
D'un autre côté, le rude vainqueur d'Abd-al- Rhamman traitait la Gaule en pays conquis. Ce bâtard de Peppin donnait à ses Saxons et à ses païens les couvents et les évêchés de Neustrie et de Bourgogne. Quand les cénobites refusaient de se soumettre, il pillait les terres, et en créait des bénéfices pour ses guerriers. Les Germains entraient ainsi dans l'Eglise, et avec eux ils apportaient le goût des armes et de la chasse, la simonie, la débauche. Que pouvaient devenir les lettres et les études avec ces abbés qui portaient la framée, avec ces évêques qui s'armaient de lances ?
— Les études et les lettres pâlissent. Frédegher s'écrie avec une ineffable douleur : « Le monde se fait vieux, la pointe de la sagacité s'émousse; aucun homme de ce temps ne peut ressembler aux orateurs des âges précédents , aucun n'oserait y prétendre l. »
Pour réparer tant de plaies, il fallait le génie de Charlemagne.
II. Seconde époque : les écoles impériales , épiscopales, monastiques, et C enseignement libre sous les Karolingiens .
Charlemagne, Karl le Grand, comme disaient les Ostrasiens , était d'une famille qui devait tout
1 Fredegar. apud Script, rerum francicar., t. II.
8o HISTOIRE DE l' INSTRUCTION PUBLIQUE
à l'Église. Par saint Arnold, évèque de Metz, par Peppin de Landen, il se rattachait aux illustrations de la Gaule chrétienne. Son père, Peppin le Bref, avait reçu la couronne du pape Zacharie et de saint Boniface. Il fut reconnaissant envers les papes et envers les évêques. « Nous n'ignorons pas les sacrés canons, disait-il; et nous voulons qu'au nom de Dieu, la sainte Église jouisse de ses libertés et de ses privilèges1. » En retour, l'Église donna à Karl une partie de son esprit: tout ce qui était civilisation, lettres, renaissance des études, instruction.
Et où donc en effet le roi de Germanie aurait-il pu trouver des inspirations et des modèles, sinon dans le sanctuaire? Ce n'était ni le rude et farouche Karl le Martel, ni même le roi Peppin, qui eussent pu lui apprendre à aimer l'étude et à favoriser le travail intellectuel. Peppin n'avait de toute sa vie songé qu'à consolider son autorité; et si Karl le Martel avait eu un jour la velléité d'imposer à un monastère l'obligation d'élever ses comtes, ses ducs et ses barons, il avait détruit plus de bibliothèques et ruiné plus de couvents à lui seul que les Sarrasins dans leurs incursions. C'est néanmoins un fait singulier que de voir le guerrier d'Ostrasie, le conquérant de la Gaule Franque s'éprendre par aventure de passion pour la science, et se donner le rôle de fondateur d'école pour ses leudes. « Il institua l'abbaye d'Angia-la-Riche , dit Bruschius % afin que les princes,
1 Ier cap. de l'an 8o3 , § i.
2 Apud Gonring, Antiq. Acaclem. Supplementum XXXII, p. 286. «Ut tantum Principes, Comités ac Barones illic educarentur et erudirentur a prima infantia ad adolescentiae usque
£ï DE LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT, 8l
les comtes et les barons y fussent exclusivement élevés et instruits, depuis leur première enfance jusqu'à leur adolescence. Parvenus à cette époque et ayant reçu une éducation libérale, ils étaient entièrement libres de sortir de l'abbaye et de se marier , de suivre la cour, ou de se livrer au métier désarmes. On n'admettait dans cette maison ni les fils des simples nobles, ni les enfants des citoyens libres. C'était un collège et un gymnase réservé aux princes et à la plus haute aristocratie. » Et il paraît que l'institution eut quelques succès, puisque saint Meinrady fut conduit, cwn juin œtatem earri attigisset , qua aptari posset litterarum studiis *, et que saint Wolffgang y entra également, « ne se contentant pas de l'éducation qui était donnée dans les écoles privées ou triviales 2. »
Néanmoins, et quelque gré que nous sachions de
cette fantaisie au vainqueur de Poitiers, nous ne pouvons la considérer comme le résultat d'un plan arrêté ; et nous croyons surtout que les bonnes intentions qui l'avaient dictée furent rendues parfaitement inutiles, par le caractère et les mœurs de cette aristocratie belliqueuse à laquelle elles s'ap-
tempora. Tum enim bene instituas ac libère educatis integrum ac liberum erat, prodire iterum et vel uxores ducere, vel aulas principum vel militiam seqtii. Equitum vero ac civium liberi admittebantur nulli. Erat igitur tan tum principum ac sublimi stirpe natorum schola ac gymnasium qiioddam. »
1 Sancti Meinradi vita apud Surium, m en se Januario. Vid. Conring, loc. citât.
2 Non contentus scholis trivialibus mit privatis erudiri. Vita Sti. PVo/Jfgang, apud eumdem Surium, mense octob. — Nous reviendrons sur ces écoles triviales.
pliquaient. Les leudes de Karl vivaient beaucoup plus de pillage et de batailles que de lettres et de savoir; et quand même, ce qui n'est pas prouvé, le collège d'Angia eût survécu à son fondateur, ce serait évidemment rechercher trop loin les germes du noble amour de Charlemagne pour la science, que de les demander à de pareilles traditions.'
Lui-même d'ailleurs le confesse : jusqu'à l'âge de trente ans, il était resté étranger à toute connaissance libérale. C'est à Pavie seulement qu'ayant pris des leçons de grammaire de Pierre de Pise, il sentit naître ce goût de l'étude et cet enthousiasme pour la littérature qui font l'honneur de son règne. A partir de cette époque, il fit des efforts incroyables pour combattre l'ignorance, et pour environner son trône de la splendeur des lettres.
Or, dans l'activité nouvelle imprimée aux esprits, il y a trois ordres de faits à remarquer : l'impulsion donnée directement par l'empereur, le secours que lui prêta l'Église, et enfin ce qu'opéra le zèle des simples particuliers; ou autrement, l'œuvre impériale, l'œuvre de l'Église, l'œuvre des individus; ou enfin, l'enseignement officiel, l'enseignement ecclésiastique, l'enseignement privé.
L'empereur fit tout ce que l'on pouvait attendre d'un homme de génie luttant contre les obstacles , domptant les difficultés , faisant jaillir la lumière du milieu des ténèbres. Le foyer n'était pas complètement éteint, mais il menaçait d'être étouffé
ET DE LA. LIBERTÉ d'eNSEIGNEMEIVT. 83
sous la cendre. Karl le ranima, et lui fit jeter un éclat admirable.
Il n'avait pas de maîtres , il en demanda à l'Italie et à l'Angleterre. Il n'avait pas d'écoles , il en fonda une dans son palais. Les Franks n'avaient pas d'attrait pour l'étude , il leur donna l'exemple de la docilité en étant le premier écolier de son empire. C'est vraiment un beau et touchant spectacle que celui de ce roi , de ce fils de la barbarie, déposant le glaive et le diadème des Césars, pour écouter les leçons d'un pauvre diacre ; et Karl ne nous paraît pas moins grand quand il épèle sous le doigt d' Alcuin, que quand à Paderborn il fixe d'un mot les destinées de l'Occident.
Le caractère éminent de Karl , comme de tous les grands princes, était de distinguer les hommes supérieurs, de les appeler à lui, et de les faire servir à ses desseins. Ainsi la première fois qu'il vit Alcuin , il l'attacha à sa personne. Ce fut son confident, son conseiller, son premier ministre intellectuel1. Depuis lors on ne peut plus séparer le maître du sujet; leurs idées se croisent, se complètent. Tantôt Karl imagine et Alcuin exécute, tantôt le docteur pense et l'empereur agit. Tous deux se rencontrèrent dans la pensée de doter la Gaule des bienfaits de l'instruction, &l\ Ecole palatine fut ouverte. Dans cette école , Alcuin enseignait lui-même. « C'est soussa discipline, dit Eginhart2,que Charles employa beaucoup de temps et de travail pour apprendre la dialectique, la rhétorique, et surtout
i Guizot , Histoire de la civilisation , t. II. 2Éginhart, Fit. Caroli M., c.*5.
l'astronomie. 11 s'occupait aussi de l'art du comput, et suivait avec une sagacité profonde et un vif intérêt le cours des astres. Il essayait d'écrire, et il faisait mettre partout sous son oreiller des tablettes et des parchemins, pour s'exercer à tracer des lettres aussitôt qu'il avait un instant de loisir. Il était fort instruit dans l'art de lire et de psalmodier , bien qu'il ne lût jamais haut et qu'il chantât toujours à voix basse. »
On se ferait difficilement une idée de l'ardeur avec laquelle le grand empereur se livrait à tous ces travaux, et combien il avait à cœur de répandre l'instruction parmi son peuple. Lorsqu'il eut favorisé l'établissement d'une multitude d'écoles, il se désolait de ne pas voir les hommes qu'il avait formés s'élever jusqu'à la sublimité des Pères : « Oh ! s'écriait-il dans son affliction , si seulement je pouvais avoir douze clercs aussi savants, aussi éminents par leur piété et. leur sagesse, que saint Jérôme et saint Augustin ! — Le créateur du ciel et de la terre s'est contenté de ceux-là, lui répondit Alcuin ; et vous voudriez en posséder douze x ? » Si Charles ne les obtint pas, ces douze docteurs, il n'eut pas toutefois à se reprocher d'avoir rien négligé pour y parvenir. Et si les élèves sortis de l'École du palais n'étaient pas des saint Jérôme et des saint Augustin, cependant ils étaient des gloires véritables pour leur siècle.
La première création du roi fut donc X Ecole palatine, Scliola palatina, dont la constitution est eu-
1 Monachus Siincti Galli. Vita Car. Mas. lib. I, ç. o.
rieuse à pins d'un titre. C'était d'abord une sorte d'école domestique, attachée à la cour, voyageant avec elle, la suivant dans les provinces, et spécialement destinée au prince, à ses trois fils , et même aux princesses du sang royal. Puis on y admettait des personnages distingués, les conseillers et les ministres de l'empereur , tels que Adalhart, Angilbert, Éginhart, Riculf et Richbod ; des femmes aussi, Gundrade, sœur d'Àdalhart, et Richtrude, religieuse de Chelles. L'instruction était aussi étendue que variée : on y faisait de la théologie, des commentaires sur l'Ecriture sainte, des traités dogmatiques, des livres de liturgie, de la philosophie, de la littérature, de la poésie. Là parurent successivement les rénovateurs de l'enseignement, Leidrade, archevêque de Lyon; Théodulf, évêque d'Orléans; Smaragde, abbé de Saint-Mihiel; Àdalhart, abbé de Corbie ; Amalaire, prêtre de Metz ; Agobart, archevêque de Lyon; Raban Maur, abbé de Fulde et archevêque de Mayence; Angilbert, abbé de Saint-Riquier; Eginhart, abbé de Seligenstadt; Anseghise, abbé de Fontenelle, etc. Avec le temps l'école s'agrandit, et ses disciples se multiplièrent. Puis, ils devinrent des maîtres à leur tour, et répandirent sur toute la surface de l'empire cette activité scientifique dont ils avaient reçu les premiers éléments.
A l'école proprement dite était jointe une Académie, où les beaux esprits de la cour karolingienne se livraient aux délassements de la poésie et de la discussion ; où chacun prenait un surnom tiré de l'antiquité, et préludait aux réunions savantes des
âges suivants. Karl s'était appelé David; Alcuin, Flaccus; Angilbert, Homère; Riculf, Damœtas; Ghisla , Lucie ; et entre tous ces champions de la littérature il s'établissait des assauts quelque peu grossiers , mais où l'esprit essayait ses forces , remuait des idées, et, sous une forme puérile parfois, préparait son essor. « C'était , dit Alcuin , une nouvelle Athènes, préférable à l'ancienne, autant que la doctrine de Jésus-Christ est supérieure à la doctrine de Platon. »
Assez vaguement constituée d'abord, comme toute institution naissante, l'Ecole du palais fut rapidement assise sur une base régulière. Il suffit de connaître le génie organisateur de Charlemagne, pour penser qu'il ne laissa pas imparfaite une œuvre à laquelle il attachait tant de prix, et dont les résultats prouvèrent l'immense utilité. Ainsi l'étude des sept arts libéraux y fut prescrite, et la médecine n'en était pas exclue : Alcuin parle d'un édifice consacré dans Le palais à la science d'Hippocrate : Hippocratica tecta l. La dignité de chef de l'École du palais* était une charge importante, et il est hors de doute que d'autres professeurs dussent être adjoints à celui qui la dirigeait. Quoique nous ayons peu de renseignements sur l'administration de cette école, il paraît certain que la nomination de son directeur appartenait à l'empereur ; le prince se reposait ensuite de tout le soin du régime in-^ térieur sur l'homme qu'il avait choisi. La plus grande indépendance régnait relativement aux mé-
1 Crevier, Hist, de l'Université de Paris, 1. 1 , p. 29.
thodes; car on voit que le successeur d'Alcuin s'écarta totalement de celle qui avait été suivie jusqu'à lui , sans que la moindre réclamation fût élevée ni par l'empereur, qui vivait encore (c'était en 800) , ni par les autres maîtres qu'Alcuin avait formés.
Les noms que nous avons cités, et dont nous aurions pu augmenter considérablement la liste, témoignent assez des services que rendit l'École palatine à la religion et à la science. Charlemagne ne borna pas là sa sollicitude. L'École palatine était sa fondation directe : il en rétribuait les professeurs, puisque Éginhart ne peut pas s'empêcher de dire qu'on trouvait cette charge un peu onéreuse pour le trésor. Mais cette institution était spécialement un cours de hautes études, et, si nous osions le dire, une sorte d'école normale supérieure, dont les leçons s'appliquaient à des hommes déjà instruits. Il fallait des écoles pour la jeunesse et pour l'enfance : Charlemagne en établit, indépendamment même de celles que l'Église ouvrit partout à sa voix.
On pourrait au premier abord s'étonner de nous von attribuer à Charlemagne des tentatives réelles d'instruction publique; on pourrait croire que nous cédons à des préoccupations d'un autre âge, en lui prêtant des vues et des projets qu'il ne devait pas avoir. Un examen attentif de l'histoire a seul déterminé notre conviction, et nous ne parlons que d'après les faits les plus authentiques. Voici nos autorités :
En 829, les Pères du vie concile de Paris se préoc-
cupaient vivement de l'état des études. Charles n'était plus; mais son fils Louis le Pieux {Lodewig) manifestait le même empressement et la même faveur pour les lettres. C'est vers lui que les prélats tournent leurs regards, c'est à lui qu'ils adressent leurs vœux : « Nous supplions instamment et avec ardeur Votre Altesse qu'à l'exemple de son père, elle établisse, seulement dans trois endroits les plus convenables de son empire, des écoles publiques , relevant de son autorité ; afin que l'œuvre de votre père et la vôtre ne soit pas dissoute, et ne périsse pas, ce qu'à Dieu ne plaise ! par l'incurie et par la négligence. De cet établissement , il reviendra une grande utilité et un grand honneur à l'Église de Dieu ; et à vous, la grande récompense d'une éternelle mémoire 1. » Il s'agit bien évidemment ici d'écoles publiques , fondées par l'empereur, et placées sous son autorité directe : les termes sont exprès. Il ne peut pas être question d'écoles cathédrales ou d'écoles monastiques, puisque d'une part ces écoles existaient, que de l'autre elles relevaient de l'évêque ou de l'abbé, et qu'enfin le concile ne se serait pas borné à en de-
1 « Siniiliter obnixe ac suppliciter Vestrae Celsitudini suggerimus, ut riïorem paternum sequcntes saltem in tribus congruentissimis Imperii vestri locis sclwlœ publicœ ex vestra auctoritate fiant : ut labor Patris Vestri et Vester per incuriam, quod absit, labefactando depereat : quoniam ex hoc facto et magna utilitas et honor sanctae Dei Ecclesiae, et Vobis magnum mercedis emolumentum et memoria sempiterna accrescet. » Concii. Parisiens. VI. Capit. XII , lib. 3. — Conring , Antiquit. Acad, Supplément., XXXIX.
ET DE LA LIBERTÉ d'eNSEIGNEMENT. 89
mander trois pour tout l'empire. Le titre seul à' écolespubliques indiquait assez, du reste, la pensée des Pères. L'obligation où ils se trouvent de recourir à l'empereur, de le prier de faire intervenir son autorité, dessine d'ailleurs le caractère de ces établissements ; et il n'y a plus de doute, quand on les voit remettre au prince le choix des lieux où il les formera. De plus, cette demande n'est pas une nouveauté; les prélats s'appuient sur l'exemple de Charlemagne : ce qu'ils sollicitent, c'est, disent-ils à Louis, l'œuvre de votre père, laborpatris, morern paternum. Comment ne pas se rendre à de pareils témoignages? comment ne pas croire que Karl avait créé quelques institutions d'instruction publique ? Rien au reste n'était plus conforme à toute sa conduite politique, rien ne rentrait mieux dans les plans de sa vie entière. Il avait toujours devant les yeux le modèle de cet empire romain qu'il avait ressuscité en Occident. Dans son administration , ses usages, sa cour, il essayait sans cesse de l'imiter et de le reproduire. Peut-être se flattait-il d'avoir, dans son École palatine, représenté Y Auditoire impérial de la ville éternelle : pourquoi n'aurait-il pas songé à doter les provinces d'écoles publiques , comme celles de Constantinople , de Béryte , de Lyon? Pourquoi, lui qui prodiguait les honneurs aux savants et qui les appelait des divers points du globe, pourquoi ne les aurait-il pas , comme les anciens Césars, préposés à l'enseignement donné sous son autorité, ex auctoritate vestra? Et quand il prenait soin de faire venir des maîtres de grammaire et d'arithmétique d'Italie, peut-on penser
qu'il ne les réservait pas pour ses écoles de prédilection?
Mais il y a des preuves plus décisives et plus directes encore. « Le glorieux Karl revenait en Gaule après une longue absence : il donna ordre qu'on lui amenât les enfants qu'il avait confiés, dans l'école de Paris, à l'Ecossais Clément pour les instruire, et qu'on lui montrât leurs lettres, leurs vers, leurs poèmes, leurs discours, leurs panégyriques, leurs copies, afin qu'il pût juger de leur talent et de leurs dispositions. Lorsqu'il eut vu que les enfants de médiocre condition avaient fait des progrès au-dessus de toute espérance, et que les nobles, au contraire, avaient négligé la culture de l'esprit pour les amusements du corps , le sage prince, à l'exemple du souverain Juge, les sépara , et faisant mettre les premiers à sa droite, leur dit : «Courage, mes chers enfants! vous avez été fidèles à mes ordres, vous avez bien mérité de notre empire ; les évêchés les plus illustres et les plus riches bénéfices vous seront réservés. Je vous appellerai à la cour ; je choisirai parmi vous les ministres et les fonctionnaires, je vous inscrirai au rang des juges et des magistrats. » Puis se tournant vers les autres qui étaient à sa gauche , et exprimant la colère par les traits de son visage : « Quant à vous , délicats et mignons, qui, pleins d'une vaine confiance dans le rang et la richesse de vos parents, avez outragé notre Majesté, et qui, au mépris de nos ordres, avez préféré la paresse, le jeu , le luxe et les vices, aux vertus et aux belles-lettres, je vous le dis , et j'en jure par le Roi du ciel, n'attendez rien, ni grâce,
ni honneur, pas même une obole de votre empereur, dont vous dédaignez les injonctions ; et je ferai de vous des exemples, si vous ne vous repentez, et si vous n'expiez votre négligence par votre diligence et par votre zèle \ »
Il y a plusieurs choses à remarquer dans ce récit. En lui-même, il ne peut s'appliquer qu'à une école à laquelle Charles portait une attention toute spéciale. Les soins de l'empereur, ce désir de connaître les progrès des études, cet examen des compositions, puis ce jugement sévère et solennel, cette haute leçon si énergiquement donnée, tout prouve qu'il s'agissait d'une des œuvres chéries du prince, sur laquelle il fondait ses plus grandes espérances. Manifestement Charles n'aurait pas fait, pour toutes les écoles cathédrales et monastiques de l'empire, ce qu'il fit pour son école de Paris. A considérer son empressement tout paternel , on se reporte naturellement aux visites de Louis XIV à Saint-Cyr, et de Napoléon à Écouen.
Et en effet, l'école de Paris était une pépinière pour les charges et les dignités de la couronne ; c'était une école publique et privilégiée. Qu'on se le rappelle : d'abord l'empereur a lui-même désigné le chef, il l'a accueilli ou il l'a appelé de loin ; c'est un homme de mérite, un homme de confiance. Charles a remis entre ses mains l'espoir de la génération nouvelle , Clementi Scoto commiseral. Les études y étaient nombreuses et élevées : on y en-
1 Monach. Sancti Galli. , lib. I. — Aventini Annalium lib. IV. ^- Crevier, HisL de l'Univ. de Paris , etc.
seignait tout ce que comportait l'éducation la plus distinguée de l'époque, jusqu'à la poésie. Les ordres de l'empereur avaient présidé à tout. Il le déclare explicitement, à plusieurs reprises, comtemto décrète* nostro, jussa nostra aspernati, nostram Maj esta te m eonsprevistis. Puis le principe de l'égalité d'admission ressort de toutes les circonstances ; il y a des nobles, des fils de haute lignée, dont les parents occupent les degrés élevés de l'ordre social et sont maîtres de fortunes considérables ; il y a aussi des enfants de moindre condition, tenuioris fortunée . Ainsi, école publique, école impériale, dont le directeur est nommé par le prince, et qui est l'objet des sollicitudes et des complaisances de son fondateur : certes, si tous ces caractères ne constituent pas une institution spéciale, un établissement d'instruction officielle , il faut renoncer à en rencontrer jamais. Reconnaissons plutôt que le génie de Cbarlemagne avait compris un des devoirs, et exercé un des droits les plus précieux de l'État ; et que tout en respectant, ainsi que nous allons le montrer, la liberté de l'Église et celle de ses sujets, il avait doté son empire naissant d'un moyen puissant d'émulation, d'un élément utile d'instruction et de savoir.
Mais l'empereur, tout grand qu'il était, ne pouvait pas tout faire. Et précisément parce qu'il était grand, il comprenait sa faiblesse, et ne rougissait pas de son impuissance. Or, l'Église était dépositaire de la force, de l'activité et des lumières. Charles le savait; il s'adressa à l'Église. « Charles, dit
Anseghise, établit que clans tous les évêchés et monastères il y aurait des écoles, où les fils des hommes libres et des serfs apprendraient la grammaire, la musique et l'arithmétique. » Mais comment cette constitution de l'empereur fut-elle rendue? Était-ce un ordre émané de sa volonté absolue, un décret arbitraire qui, bon gré mal gré, avec ou sans le consentement des intéressés, les obligeait à se conformer à sa décision, et portait une sanction pénale contre ceux qui ne s'y rendraient pas ? Ce serait faire injure à l'empereur, injure à son temps, que de le penser. L'Église n'était pas tellement asservie, qu'elle n'eût qu'à recevoir les injonctions de César, à obéir et se taire. Charles n'était pas assez oublieux des droits de la divine épouse de Jésus-Christ, pour vouloir lui ravir son indépendance et lui parler en maître. Non, cette façon d'agir est moderne, et le despotisme des barbares n'allait pas jusqu'à de pareils excès.
La fondation des écoles est prescrite par les Capitulaires. En voici les termes : « Constitututn est ut scholœ le gentiwn pueror uni fiant : psalmos, notas, cantus , computum , grammetticam per sîngula nwnasteria vel episcopia discant. Il a été décrété que des écoles seront ouvertes pour les enfants, et pour qu'ils apprennent dans tous les monastères et évêchés les psaumes, les notes, les chants, le comput et la grammaire r. » Puis : « Que les prêtres enseignent toujours au peuple chrétien le symbole, qui est le signe de la foi, et l'oraison dominicale. Et nous vou-
1 Capitularium Anseghisi, lib. I, cap. 71.
Ions que ceux qui négligent d'apprendre ces choses reçoivent une pénitence, soit par un jeûne, soit par tout autre châtiment. En conséquence, il est juste que les fidèles envoient leurs fils aux écoles ou aux monastères, pour qu'ils y apprennent exactement la foi catholique et l'oraison dominicale, et qu'ils puissent, enseigner les autres. « Sjmbolum quod est signaculum jidei, et oratiouem dominicain, se/nper adm&neant sacerdotes populum christianum ; volumusque ut disciplinant condigiuun habeant , qui hœc discere negligunt , sive injejunio, sive in alla castigatione. Propterea dignunt est ut fdios suos douent ad scholas, sive ad //tonasteria, ut fuient catholicam recte discant et oratiouem dominicam, ut alios edocere valeant } . »
Or, qu'étaient les Capituîaires , et comment ces décisions souveraines étaient-elles rendues? « C'était l'usage de ce temps , dit Hincmar, l'illustre archevêque de Reims, de tenir chaque année deux assemblées; dans l'une et dans l'autre, on soumettait à la délibération des grands, et en vertu des ordres du roi , les articles de loi nommés capitula, que le roi lui-même avait rédigés par l'inspiration de Dieu, ou dont la nécessité lui avait été manifestée dans l'intervalle des réunions. Après avoir reçu ces communications, les grands en délibéraient, un, deux ou trois jours au plus, selon l'importance des affaires. Les lieux destinés à la réunion des seigneurs étaient divisés en deux parties, de telle sorte que les évêques, les
1 Ibid.,\\b. V, tit. $5.
ET DE LA LIBERTÉ d'eNSEIGNEMENT. 0,5
abbés et les clercs élevés en dignité pussent se réunir, sans aucun mélange de laïques. De même, les comtes et les autres principaux de l'Etat se séparaient dès le matin du reste de la multitude, jusqu'à ce que, le roi présent ou absent, ils fussent tous réunis; et alors les seigneurs ci-dessus désignés, les clercs de leur côté, les laïques du leur, se rendaient dans la salle qui leur était assignée.... Lorsque les seigneurs laïques et ecclésiastiques étaient ainsi séparés de la multitude, il demeurait en leur pouvoir de siéger ensemble ou séparément, selon la nature des affaires qu'ils avaient à traiter, ecclésiastiques, séculières ou mixtes. Ainsi se passait l'examen des affaires que le roi proposait à leurs délibérations.... Des messagers du palais, allant et venant, recevaient leurs questions et rapportaient les réponses; et aucun étranger n'approchait de leur réunion jusqu'à ce que le résultat de leurs délibérations pût être mis sous les yeux du grand prince, qui alors, avec la sagesse qu'il avait reçue de Dieu, adoptait une résolution à laquelle tous obéissaient 1. »
Ainsi, pour parler le langage de notre temps, l'initiative appartenait au prince; la sanction législative lui était également réservée; mais le droit de délibération était garanti aux corps de l'État , au clergé spécialement; et c'est là ce qui nous intéresse pour le moment. Les évêques, les abbés et les
1 Hincmar, Opp. de online Palatii, t. II, p. 201-21 5. La traduction que nous donnons est celle de M. Guizot dans son Histoire de la civil, moderne , t. II, p. 287.
()6 histoire de l'instruction publique clercs discutaient donc seuls s'ils le voulaient, réunis aux autres ordres, s'ils y consentaient ; ils étaient consultés, surtout lorsqu'il s'agissait de matières ecclésiastiques; ils délibéraient, en un mot. Sans doute, dans beaucoup de cas, le grand Karl était l'âme de ces conseils, le promoteur de ces décisions ; mais cependant, quand il était nécessaire d'avoir l'appui et le consentement de l'Église , il savait parfaitement les demander; et l'Église, toujours attentive au bien des peuples, toujours jalouse de répondre à la confiance des monarques, l'Eglise, sans jamais sacrifier ses droits, apportait à la royauté son loyal et puissant concours.
Maintenant, appliquons à l'enseignement ces diverses observations, et voyons ce qu'étaient sous ce rapport les Capitulaires que nous avons cités. Émanant des grandes assemblées, contenant le vœu général, renfermant l'énoncé d'une résolution adoptée par la nation et sanctionnée par le roi, œuvre collective du pouvoir, le capitulaire posait les principes et remettait ensuite aux diverses autorités particulières le soin de les exécuter, chacune dans sa sphère, ainsi, roi, nobles et peuple voulaient l'instruction, établissaient qu'elle devait être donnée, et la sollicitaient de ceux qui seuls la possédaient, des prêtres et des évêques , des maîtres de la doctrine enfin ; et l'assemblée des princes de l'Église consentait au désir de tous, et s'en faisait une loi. L'universalité de l'éducation était décrétée: le clergé séculier et régulier était chargé de la distribuer dans les évêchés et les monastères : ut scholœ legentiu/n puerorum fiant,... per singula monasteria vel épis-
copia discaut. On allait plus loin , on traçait les bases générales de cette éducation : sjmbolum et oralionem dominicain ; psalmos, notas, cantus, cornputuni, grammaticam. C'en était assez : la loi était faite, le principe établi; quant à l'application, quant aux méthodes, quanta la direction intérieure, quant à toute l'administration réglementaire, les évêques dans leur diocèse, les abbés dans leur couvent, étaient libres de tout disposer comme ils l'entendraient. Leur adhésion répondait de leur sollicitude , et le roi ainsi que la nation pouvaient se reposer sur eux.
Ainsi faisaient-ils, et ils avaient raison. Le zèle n'a jamais manqué, dans les Églises de notre patrie, pour le développement et les progrès de l'intelligence. Alors, ou bien les évêques se réunissaient, et ils prenaient ensemble de nouvelles décisions , telles que celles-ci : « Nous avons décrété entre nous, d'un commun accord, que chacun des évêques porterait dorénavant le plus grand empressement à l'établissement des écoles, et à préparer et à élever des soldats du Christ pour le service de l'Église. Et nous voulons, en témoignage du zèle de chacun de nous, que chaque fois qu'il se tiendra un concile provincial, chacun des recteurs des Églises présente ses écolâtres (maîtres d'école) au concile, afin que cela soit connu des autres Églises , et que son habile dévouement au culte divin soit manifesté aux yeux de tous r. » Ou bien le roi lui-même, au
x a lnter nos pari consensu decrevimus ut unusquisque Episcoporum in seholis habendis et ad iifilitatemEcclesiae niilitibus
nom de sa puissance executive, notifiait l'avis et la
Christi praeparandis et educandis, abhinc majus studium adhiberet. Et in hoc uniùscujusque studium volumus probare ut, quando ad provinciale Episcoporum concilium conventum fuerit, unusquisque Rectorum Scholasticos suos eidem concilio adesse faciat, quatenus el caeteris Ecclesiis notum sit, et ejus solers studium circa divinum cultuin omnibus fiât manifestum. » Capitular. Anseghisi additionum, lib. II, cap. 5. Nous avons hésité quelque temps sur le sens du mot redores et sur celui du mot scholasticus. On peut les expliquer par directeur d'école et écoliers , ainsi que l'a fait le Dr Aug. Theiner , dans son livre sur les Institutions d'éducation ecclésiastique . Le canon du concile obligerait alors les chefs d'école à présenter leurs élèves au concile provincial ; mesure sage et efficace dans son principe, mais, il faut l'avouer, assez difficile dans l'exécution. Cette difficulté de pratique d'abord, deux autres considérations capitales ensuite, nous ont déterminé à interpréter les deux mots en litige, l'un par évéque, l'autre par écolâtre ou chef d'école. Le premier de nos motifs est tiré de ce qu'on trouve le nom de Rector réservé à l'évéque, dans ces temps surtout, rector Ecclesiœ : aujourd'hui encore, les médailles frappées à Rome en l'honneur des saints apôtres Pierre et Paul portent pour légende: Redores Ecclesiœ. Quant au mot scholasticus, il est toujours employépour signifier écolâtre } et presque jamais pour designer les écoliers : ces derniers se nomment scholares la plupart du temps. La seconde raison décisive se trouve dans un canon d'un autre concile, que nous citons plus loin, et qui, se référant à celui-ci, en répète les termes, et ajoute Redores Ecclesiarum ; ce qui ne peut pas laisser de doute, et ce qui ne peut absolument s'appliquer qu'aux évêques. Il est enfin naturel de penser que les Pères prescrivaient aux évêques d'amener avec eux leurs écolâtres , le chanoine ou le prêtre qui remplissait cette charge dans leur cathédrale, et de le présenter au concile. Cette présentation était le meilleur moyen de s'assurer de la capacité et du zèle des maîtres : elle prouvait bien mieux leur talent que la comparution de quelques élèves, et elle était beaucoup plus facile à obtenir.
ET DE LA LIBERTE D ENSEIGNEMENT. go,
décision de l'assemblée aux chefs du clergé, et les invitait à y déférer. C'est ce que nous voyons dans une Circulaire impériale adressée à Baudulf, abbé de Fulde. Cette pièce a pour nous un double intérêt : elle émane du prince, et elle contient de précieuses indications sur le genre d'instruction que sollicitait l'empereur.
« Karl , par la grâce de Dieu roi des Franks et des Langobards, patrice des Romains, à Baudulf abbé, et à toute la congrégation , ainsi qu'à nos fidèles orateurs qui te sont confiés, Nous t'adressons un gracieux salut au nom du Dieu tout-puissant. Nous faisons savoir à votre Dévotion agréable à Dieu, que, de concert avec nos fidèles, nous avons jugé utile que dans les évêchés et les monastères confiés, par la faveur du Christ, à Notre gouvernement, on prît soin, indépendamment de l'ordre de la vie régulière et de l'obéissance à notre sainte religion, d'instruire dans la méditation des lettres, et selon la capacité de chacun, ceux qui avec l'aide de Dieu peuvent apprendre; de telle sorte que, comme la règle religieuse forme l'honnêteté des mœurs , ainsi l'application à enseigner et à s'instruire orne et dirige l'usage de la parole; et afin que ceux qui désirent plaire à Dieu en vivant bien , ne négligent pas non plus de lui être agréables en parlant bien; car il est écrit : « Vous serez justifié ou vous serez condamné par vos paroles.» En effet, quoiqu'il soit meilleur de bien faire que de savoir, il faut cependant savoir avant de faire; aussi chacun doit apprendre ce qu'il désire accomplir... Or, durant ces dernières années, plusieurs monastères Nous
ayant adressé des écrits où on Nous avertissait que les frères de ces communautés priaient pour Nous dans de saintes et pieuses oraisons, Nous avons remarqué que, dans la plupart de ces écrits, les sentiments étaient bons, mais les paroles incultes ; car ce qu'une pieuse dévotion dictait fidèlement à l'intérieur , une langue malhabile , et qu'on avait négligé d'instruire, ne savait pas l'exprimer sans faute. D'où il résulte que Nous commencions à craindre que, comme il y avait peu d'habileté à écrire, de même aussi la science nécessaire pour comprendre les saintes Ecritures fût beaucoup moindre qu'elle ne devait l'être. Et Nous savons par expérience que, quelque périlleuses que soient les erreurs de mots, bien plus périlleuses encore sont les erreurs de sens. C'est pourquoi Nous vous exhortons non-seulement à ne pas négliger l'étude des lettres, mais à vous y exercer, dans une intention humble et agréable à Dieu, pour être en état de pénétrer plus aisément et plus exactement les mystères des divines Écritures. Or, il y a dans les pages sacrées des allégories, des figures et autres choses semblables ; et il est hors de doute que celuilà seulles comprendra facilement et spirituellement, qui aura été d'abord pleinement instruit dans la science des lettres. Que pour cette fonction on choisisse des hommes qui aient la volonté et la possibilité d'apprendre, et le désir d'instruire les autres ; et que cela soit fait dans une intention qui réponde à la dévotion qui dicte nos préceptes. Nous vous souhaitons, ainsi qu'il convient aux soldats de l'Église, que l'on voie en vous, à l'intérieur,
une dévotion parfaite, et que, par votre parole habile, vous paraissiez de bons disciples; en telle manière que quiconque désirera vous envisager, à cause de l'amour de Dieu et de la noblesse de votre sainte vie, soit non moins édifié par votre aspect que par votre science, dont il aura eu la preuve en vous entendant lire et chanter, et qu'il s'en retourne en rendant grâce à Dieu dans sa joie Ne
néglige pas, si tu veux conserver notre faveur, d'adresser des exemplaires de cette lettre à tous tes suîfragants, tes coévêques , et dans tous les monastères. Salut au lecteur I. »
Nous avons dû citer cette pièce presque tout entière à cause des renseignements qu'elle nous donne, et parce qu'elle est un des trop rares monuments de la législation relative à l'enseignement. Dégageons-la de tous les détails et de tous les accessoires, et elle nous apparaîtra d'abord comme un acte émanant simplemeutdu pouvoir exécutif, et adressé aux évéques et aux monastères, c'est-à-dire, aux deux autorités les plus puissantes pour l'instruction; disons plus, aux deux seules autorités capables de faire et d'accomplir quelque chose en ce point. Ainsi considérée, cette pièce est précieuse, parce qu'elle marque positivement la limite où s'arrêtait l'intervention de la royauté. Avant tout , la lettre n'est écrite que comme résultat d'une délibération, d'un accord
1 Cette lettre se trouve dans Conring : Jntiquit. Académie. Supplément. XXXV , p. 269. M. Guizot en a rapporté une partie dans son Hist. de la civilisation. Elle est extraite de la collection des conciles du P. Sirmond, Sirmundi conciliorum Gall.y t. II, p. 121.
commun : Una currt fidetious nos tris considérai* imus. JNous avons jugé, de concert avec nos fidèles; et on sait que ce terme de fidèles comprenait l'assemblée des seigneurs ecclésiastiques et laïques; assemblée purement ecclésiastique, s'il s'agissait seulement des affaires de l'Église, assemblée qui décrétait ou préparait les lois. Ainsi que nous le disions , c'est la mise à exécution d'un capitulaire.
Ensuite, et même sous ce rapport il faut remarquer avec quelle précaution, avec quelle déférence le roi s'adresse au clergé : « Il nous a semblé bon et utile que la science et la littérature fussent pratiquées dans l'Eglise, et que des écoles fussent établies. » Charles en déduit longuement les motifs : il présente l'affaire comme une question d'honneur et de conscience pour les évêques et pour les moines; il cite des textes de l'Écriture ; et quand il a pris la peine de formuler un long et habile préambule, que fait-il? Il ordonne? non, il exhorte : Hortaniur vos. Il invite, il prie. Et en effet, il ne pouvait faire autrement, lui, respectueux pour les droits de l'Église, lui, enfant dévoué et sincère du catholicisme. Il savait bien d'ailleurs qu'une instance valait plus qu'une injonction, parce qu'on allait au-devant du désir, et qu'on aurait peut-être résisté à l'ordre. Aussi comme il se confie ! On choisira qui on voudra, la nomination regarde l'évêque ou l'abbé. Il conseille seulement que les élus aient volonté et possibilité d'apprendre, et capacité d'enseigner. Pas de défiance, pas de jalouse prétention ! Il est sûr de ses évêques et de ses abbés, sûr de leurs loyales et pieuses dispositions; la confiance excite
ET DE LA. LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT. Iû3
la confiance. Et l'Eglise, qui a toujours rendu des bienfaits, même à ses ennemis; l'Eglise, qui, selon le précepte de l'Apôtre, doit songer d'abord à ses enfants, dômes ticos fidei, s'empresse de répondre au généreux appel du monarque. Dans ce mutuel et précieux écbange de condescendances et de respects, dans cette union des deux puissances qui gardent chacune leurs droits en s'alliant pour le bien , l'autorité royale étend sa paternelle influence , la religion répand avec plus d'abondance ses salutaires enseignements; la patrie grandit, s'éclaire, se civilise, et un siècle de gloire vient inaugurer de sa clarté naissante les destinées nouvelles de l'Occident.
L'Église seconda avec enthousiasme les vœux de l'empereur, sacré à Rome. D'un bout à l'autre de son immense empire, le mouvement fut général ; les fondations d'écoles se multipliaient partout. Les cathédrales rivalisaient avec les monastères; l'activité gagna jusque dans les pays de conquête récente, jusque dans la Saxe.
Rien de plus admirable que l'empressement des évêques. Qu'il nous soit permis, pour en donner une idée, de rapporter les efforts de quelques-uns d'entre eux : ces faits résument les tentatives de tous. A Lyon , l'archevêque était un élève de l'École du palais : né dans la Norique, Leidrade avait été attiré dans la Gaule Franque parCharlemagne, qui lui avait successivement confié la charge de bibliothécaire et celle de missus dominicus dans des circonstances importantes. Élevé à la dignité d'archevêque d'un des sièges les
plus illustres de l'empire , Leidrade justifia l'estime du prince. Dans une lettre que nous possédons , il rend compte à l'empereur de tout ce qu'il a fait pour relever la foi et la science dans son diocèse : « Il a plu à votre piété, ditil , d'accorder, à ma demande, la restitution des revenus qui appartenaient autrefois à l'Eglise de Lyon : au moyen de quoi , avec la grâce de Dieu et la vôtre, on a établi dans ladite Église une psalmodie, où l'on suit, autant que nous l'avons pu, le rit du sacré palais, en tout ce que comporte l'office divin. J'ai des écoles de chantres , dont plusieurs sont déjà assez instruits pour pouvoir en instruire d'autres. En outre, j'ai des écoles de lecteurs qui non-seulement s'acquittent de leurs fonctions dans les offices, mais qui , par la méditation des livres saints, s'assurent les fruits de l'intelligence des choses spirituelles. Quelques-uns peuvent expliquer le sens spirituel des Evangiles ; plusieurs ont l'intelligence des prophéties , d'autres des livres de Salomon, des psaumes, et même de .lob. J'ai fait aussi tout ce que j'ai pu dans cette Église pour la copie des livres \ » Ainsi, écoles de chantres, écoles de lecteurs, écoles où l'on expliquait les livres les plus difficiles de l'Écriture sainte ; c'étaient d'utiles et d'heureuses prémices.
L'évêque d'Orléans, Théodulf, alla plus loin. 11 était étranger comme Leidrade; il avait été son collègue dans les missions impériales; il était Goth de
1 Traduction de M. Guizot dans son Hist. de la avilis. , t. II. Sancti Agobardi Op., t. II.
ET DE LA LIBERTÉ RENSEIGNEMENT. lo5
nation et né en Italie. Nous avons de lui un capitulaire en quarante-six articles, sur les devoirs des prêtres. Son premier soin était d'inspirer aux clercs l'amour de l'étude, «afin , dit-il, qu'étant instruits euxmêmes, ils fussent en état d'instruire les autres. » On retrouve ici la pensée de l'empereur, et les mois mêmes des constitutions impériales. « Que les prêtres tiennent des écoles dans les bourgs et dans les campagnes; et si quelqu'un des fidèles veut leur confier ses petits enfants pour leur faire étudier les lettres, qu'ils ne refusent point de les recevoir et de les instruire; mais qu'au contraire ils les enseignent avec une parfaite charité, se souvenant qu'il a été écrit : « Ceux qui auront été savants brilleront comme les feux du firmament ; et ceux qui en auront instruit plusieurs dans la voie de la justice luiront comme des étoiles dans toute l'éternité '. » Et qu'en instruisant les enfants, ils n'exigent pour cela aucun prix et ne reçoivent rien, excepté ce que les parents offriront volontairement et par affection 2. » Voilà donc l'application du principe, voilà les écoles pour l'enfance, les écoles
2 Théodulf., Capital., §20. « Presbyteri per villas et vicos scholas habeant* et si quilibet fidelium suos parvulos ad discendas litteras eis commendare vult, eos suscipere et docere non renuant, sed cum su mm a caritate eos doeeant, attendentes illud quod scriptum est : « Qui autem docti fuerint, fulgebunt quasi splendor firmamenti; et qui ad justiliam erudiunt multos, fulgebunt quasi stellae in perpétuas œternitates. » Cùm ergo eos doeent , nihil ab eis pretii pro hac re exigant, nec aliquid ab eis accipiant, excepto quod eis parentes cari ta tis studio sua voluntateobtinuerint. »
lo6 HISTOIRE DE i/ï INSTRUCTION PUBLIQf E
de campagne, les écoles du peuple, les écoles gratuites surtout; et ce sera un éternel honneur pour le nom du saint évêque, de se présenter comme le promoteur de l'éducation offerte au nom de Dieu, et sans aucune récompense en ce monde.
Au reste, le zèle du pontife ne s'arrêtait pas là : il institua des écoles plus élevées et plus considérables. « Si quelqu'un des prêtres veut envoyer à l'école son neveu , ou tout autre de ses parents, nous lui permettons de l'envoyer à l'église de la Sainte-Croix (la cathédrale) , ou au monastère de Saint-Aignan, ou de Saint-Benoît, oudeSaint-Lifard, ou à tout autre des monastères confiés à notre gouvernement r. » Il faut remarquer ici que ces écoles dont parle l' évêque d'Orléans semblent plus particulièrement destinées au sacerdoce, ou du moins qu'elles sont plus spécialement ouvertes aux parents des prêtres; faveur bien juste et bien méritée, digne prix de leur dévouement à Dieu et à son Eglise.
Ces deux exemples nous suffisent pour montrer l'éducation épiscopale dans sa force et dans son extension ; ce que nous pourrions ajouter ne ferait que représenter une même sollicitude et des soins analogues. Les évêques rivalisaient d'ardeur et de sacrifices, et les conciles eux-mêmes stimulaient encore l'activité de tous : « 11 faut en effet, disaient
1 Théodulf. Capit., § 19. «Si quis ex presbyteris voluerit nepotem suum, aut aliquem consanguineum ad scholam mittere in cclesia Sanctae Crucis , aut in monasterio Sancti Aniani , aut Sancti Benedicti, aut Sancti Lifardi, aut in cœteris de his cœnobiis, quae nobis ad regendum concessa sunt, ei licentiam id faciendi concessimus. »
les Pètes de Châlons, que, selon le précepte de l'empereur Karl, homme d'une singulière mansuétude, de force et de prudence, de justice et de tempérance, il faut que des écoles soient constituées, dans lesquelles l'habileté littéraire, les sciences et les explications des saintes Écritures soient enseignées, et que les disciples qui y seront élevés soient tels que le Seigneur puisse leur dire en vérité : Vous êtes le sel de la terre \ » Le concile de Mayence est aussi explicite : « Il est juste que les fidèles confient leurs fils à l'école ou aux monastères, ou au dehors aux prêtres, pour qu'ils apprennent la foi catholique et l'oraison dominicale 2. » Ainsi , soit par ses plus illustres représentants , soit dans ses assemblées particulières , l'épiscopat se consacrait tout entier à l'instruction et à l'éducation.
Une institution qui favorisa singulièrement cette noble entreprise, ce fut la fondation des chapitres épiscopaux. Renouvelée de saint Augustin , cette pieuse pensée de réunir autour des églises cathédrales des prêtres vivant sous la même règle (chanoines, canonici*), dans la communauté du travail
1 « Oportet enim, sicut Domnus Imperator Karolus, vir singularis mansuetudinis, fortitudinis et prudentiae, justitiae et temperantiae, prsecepit, scholas constitui , in quibus literariae solertia disciplina? et sacra? Scripturae documenta discantur, et taies ibi ërudiantur, quibus merito dicatur a Domino : Vos estis sal terrse. » Concil. II Cabillonens. , çap. 14.
a « Dignum est ut filios suos donent ad scholam, sive ad monasteria, sive foras presbyteris, ut fidem catholiçam recte discant et orationem dominicain. » Concil. Mogunt., cap. 45.
3 De canon , règle.
Jo8 HISTOIRE DK L'INSTRUCTION PUBLIQUE
et de la prière, et sous l'œil de l'évêque, fut réalisée à Metz par saint Chrodeghang. Ce grand pontife avait été envoyé à Rome par Peppin; c'est là qu'il soumit an saint-siége la règle qu'il avait composée ; et le pape Etienne, lors de son voyage en France, la confirma de son autorité apostolique. Le concile d'Aix-la-Chapelle généralisa cette constitution claustrale, etl'étendità tous les évèchés de France. Les chanoines offrirent, on le comprend, une admirable ressource pour l'entretien et la direction des écoles cathédrales : un d'entre eux fut choisi pour les présider, et il reçut le titre de scolasiique ou écolâtre, Scholasticus, Capischola. Il est probable que cet écolâtre succéda aux fonctions qu'exerçait autrefois l'archidiacre, le primicier de l'école, tel que nous l'avons trouvé sous la première race. 8a charge était jointe assez souvent à celle de grand chantre; c'est ce que nous verrons à Paris.
Ces écoles canoniales se divisaient en différentes classes, et elles étaient situées ordinairement dans le bas de la nef de l'église, ou dans Xatrium, ou mieux encore dans le cloître qui environnait la cathédrale. On assure même que le nom de parvis, donné à la place qui s'étend devant l'église, vient de ce qu'autrefois c'était locus parvis educandis, le lieu où l'on instruisait les petits enfants, paivisiurn1 . Quoiqu'il en soit, il est certain qu'on y enseignait la grammaire, les arts libéraux, le chant, la psalmodie, l'Écriture sainte et le cérémonial. Le glorieux souvenir de la restauration des études s'est
1 C'est l'opinion du savant Jacq. Wats dans son Glossaire.
perpétué jusqu'à nos jours dans les maîtrises et les psallettes; faible mais respectable débris de la plus vénérable antiquité, et que l'empire de Napoléon aurait dû respecter, ne fût-ce que par honneur pour l'empire de Charlemagne !
A côté des écoles épiscopales paraissent ensuite les écoles monastiques; et, il faut le dire, les destinées de celles-ci furent plus brillantes encore. Tandis, en effet , que le talent ou la volonté d'un évéque pouvaient quelquefois être les seules garanties de vie et de durée pour les unes, les autres participaient de cette persistance et de ces traditions, de cet esprit de corps enfin qui se perpétue dans une communauté plus que partout ailleurs.
Que dans tous les monastères on trouvât des écoles pour la jeunesse et pour l'enfance, c'est un fait qu'il n'est pas permis de révoquer en doute; les monuments de l'histoire tout entière des ordres religieux l'attestent. « Dans ces temps, dit J. Trithème, et longtemps après , c'était une coutume fort célèbre des moines bénédictins, de posséder des écoles dans presque tous les couvents. A leur tête étaient placés , non pas des séculiers, mais des moines distingués par leurs mœurs et leur érudition, et non -seulement habiles dans les lettres divines, mais aussi instruits dans les mathématiques, l'astronomie, l'arithmétique, la géométrie, la musique, la rhétorique, la poésie, et toutes lesautres sciences delà littérature profane. Plusieurs
d'entre eux étaient à la fois savants dans la langue romaine, et également dans les langues grecque, hébraïque et arabe, ainsi que le prouvent leurs ouvrages. Si par hasard un abbé n'avait pas parmi ses moines un frère capable de diriger l'enseignement, il ne rougissait pas d'en demander un à un autre monastère ; mais on aurait eu honte de négliger l'instruction des moines dociles, et on ne négligeait ni labeurs ni dépenses pour leur apprendre convenablement les lettres et pour former leurs mœurs1. Aussi, dans tous les couvents de Gaule et de Germanie, choisissait-on des Scolastiques qui donnaient à tous les enfants les premiers éléments des connaissances, et ensuite faisaient passer dans des écoles plus élevées ceux de leurs disciples qui leur avaient paru les plus distingués. Ces écoles, d'un ordre supérieur, n'existaient que dans les monastères 011 le grand nombre des cénobites , les richesses et la renommée permettaient de fonder de pareils établissements d'instruction2 . » En examinant de près ces paroles, nous remarquons que l'éducation monastique, fût-elle même destinée aux jeunes cénobites, n'était pas uniquement religieuse, mais au contraire qu'elle était essentiellement littéraire, au moins dans le sens le plus étendu de ce mot à l'époque de Charleinagne; qu'ensuite elle était distribuée à toute la jeunesse laïque et ecclésiastique, et qu'enfin elle se composait de divers degrés.
1 Joann. Trithemii Chronic. Hirsaugiens., apud Conring , op. supra laadato , suppl. XXXII.
2 J. Trithemii id.7 apud Bullaeum, op. citato.
Si maintenant il était nécessaire d'établir par de nouveaux faits la première de ces observations, nous pourrions invoquer à notre aide les nombreux exemples que nous rencontrons à chaque page de nos annales. Qui ne sait que le célèbre Alcuin, épuisé par ses travaux, et quittant Y Ecole du palais qu'il avait dirigée avec tant de gloire, se retira dans l'abbaye de Saint-Martin de Tours, et y fonda une école devenue bientôt fameuse? Depuis longtemps AJcuin désirait le calme de la solitude. «Que votre paternité le sache, écrivait-il à un archevêque; moi, votre fils, je désire ardemment déposer le fardeau des affaires du siècle, et ne plus servir que Dieu seul. Tout homme a besoin de se préparer avec vigilance à la rencontre de Dieu ; à plus forte raison les vieillards brisés par les années et les infirmités r. »Mais Charles ne voulait pas se priver d'un conseiller si habile et si sage; il résista pendant plusieurs années, et même après avoir cédé il tenta plusieurs fois de rappeler près de lui son ami , son maître : « C'est une honte , écrivait-il , de préférer* les toits enfumés des habitants de Tours aux palais des Romains. » Alcuin ne se laissa pas séduire : comment aurait-il pu quitter sa chère retraite, cette bibliothèque enrichie par ses soins, et pour laquelle il avait envoyé chercher des copies jusqu'à York; cette école où il enseignait les hommes les plus éminents de la génération nouvelle, Raban-Maur , Amalaire , etc. ? «Moi, votre Flaccus, écrivait-il à Charlemagne, selon votre exhortation et votre sage volonté , je
1 Alcuini Epist. 168, t. I.
m'applique à servir aux uns, sous l'abri cle Saint- Martin, le miel des saintes Ecritures; j'essaye d'enivrer les autres du vin vieux des anciennes études; je nourris ceux-ci de la science grammaticale, je tente de faire briller aux yeux de ceux-là l'ordre des astres1. » On le voit, c'étaient bien là les éléments de toute l'activité intellectuelle du temps, et, pour ainsi dire, la répétition de l'École du palais.
La fondation d'Alcuin fut le modèle de toutes les autres. Raban-Maur restaura l'école de Fulde sur ce plan, et, grâce à ses soins, cette antique abbaye recouvra sa splendeur De Fulde, les études passèrent à Reicbenau, à Hirsauge, à Saint-Germain d'Auxerre. Dans le nord des Gaules, Corbie au diocèse de Beauvais, Saint-Yandrille près de Rouen, en Lorraine le Vieux-Moutier, fondé par Smaragde, encore un disciple de l'École du palais; près de Paris , Saint-Denys, que le pape Hadrien jugea digne de ses éloges; à Paris même, Saint-Germain des Prés; à Luxeuil, à Hirsfeld, à Orléans, etc., etc., les sciences avaient de doctes interprètes.
De nombreux professeurs se partageaient les travaux. Ainsi l'école d'Amiens, fondée par saint Benoît, avait des maîtres distincts pour le chant, pour la lecture , pour la grammaire. Alcuin s'adjoignit Sigulfe dans la direction de Saint-Martin, et Sigulfe expliquait Virgile; à Fulde, Raban-Maur, modérateur de l'école, eut pour collègue Samuel, son condisciple à Saint-Martin.
1 Id., Epist. 38.
ET DE LA. LIBERTÉ d'eNSEIGNEME'JN'T. Il3
Quant à l'admission de tous les enfants indifféremment dans les classes conventuelles, cet usage, que nous avons déjà vu exister dès l'origine , est clairement démontré à l'époque où nous sommes parvenus. «Les rois et les princes, dit Paul Langius % et les autres nobles, livraient leurs enfants aux moines dans l'intérieur du cloître, pour qu'ils apprissent la crainte de Dieu et les lettres ; les uns, restant sous la règle, devinrent, grâce à la discipline et à la science, des hommes de sainteté; les autres, rappelés par leurs parents, furent d'habiles et de prudents modérateurs de la chose publique. » Les anciennes écoles, surtout celles des bénédictins, ajoute un autre écrivain 2, étaient publiques, et avaient été créées par les personnages les plus saints, pour l'instruction de la jeunesse, « Les enfants, dit encore Bruschius 3, confiés dès leurs plus tendres années aux monastères, ne s'astreignaient à aucun vœu; mais ils pouvaient sortir quand ils le voulaient, soit pour se marier, soit pour suivre la cour des princes ou la carrière des armes. » C'est d'ailleurs ce que prouve l'existence des collèges de l'abbaye de Saint-Riquier en Ponthieu, où « les fils des rois, des ducs et des princes, avaient coutume de recevoir leur première éducation 4.»
Mais si la noblesse envoyait ses enfants dans les écoles conventuelles, il ne faudrait pas croire que
1 Pauli Langii apud Conring, Antiquit. académie, supplem. XXXII.
2 Aubert. Mirœi , O ri gin. monast. lib. II, cap. i.
3 Bruschi. In monast. Augiens. apud Bullaeum.
4 Hist. littéraire de la France, par les Bénédictin* , t. IV.
Il4 HISTOIRE DE LIXSTRUCTIOIV PUBLIQUE
l'instruction qu'on y recevait fût un privilège de l'aristocratie. Loin delà: l'Église a des entrailles de mère pour les petits comme pour les grands, et elle se plait surtout à aider la faiblesse, à relever la pauvreté, à soulager l'infortune. Aussi était-ce un sentiment admirable de la charité chrétienne qui avait dicté ce fameux capitulaire dont nous avons rapporté le texte, et qui voulait des écoles pou ries enfants des serfs comme pour les enfants des hommes libres. Sublime inspiration de la foi catholique, devant qui il n'y a plus de Grec ni de barbare, de libre ni d'esclave, mais des frères en Notre Seigneur Jésus-Christ !
Il y avait donc des écoles pour le peuple dans les monastères, des scholœ triviales , selon l'expression de l'époque. Ces scholœ triviales, ainsi nommées de ce qu'on y enseignait le trivium, la science élémentaire, étaient de deux sortes. Les unes étaient renfermées dans l'intérieur des cloîtres, et consacrées à l'éducation monastique , c'est-à-dire à l'éducation des enfants qui dépendaient du couvent ou qui se dévouaient à lui, des oblats. Ce détail ressort d'un capitulaire de Louis le Débonnaire, ainsi conçu : « Qu'il n'y ait pas d'école dans l'intérieur des monastères , excepté pour les oblats i. » Ces oblats étaient aussi appelés enfants de l'habit monacal , pueri monacliici habitas. Les autres écoles étaient tenues à l'extérieur, et recevaient toute la population laïque. L'instruction , on le conçoit, variait selon
1 « Schola in monasteriis non habeatur, nisi eorum qui oblati sunt. » Anseghisi Capit. lib. 1. addition., cap. 45.
ET DE LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT. Tl5
les circonstances de temps et de lieux; mais partout elle était chrétienne, simple et solide; partout elle formait des fidèles pieux et fervents, des citoyens honnêtes et dévoués; partout elle apprenait à vivre humblement ici-bas, en vue de Dieu et de l'éternité.
Récapitulons maintenant l'œuvre de l'Église. L'épiscopat avait ses écoles cathédrales, dirigées par l'évêque ou par le chanoine écolâtre. Séminaires pour le clergé, collèges pour les laïques, établissements d'instruction supérieure et libérale, elles s'ouvraient pour toute la jeunesse, depuis les fils d'empereur, puisque Lother fut élevé dans la cathédrale de Paris1, jusqu'aux enfants des bourgeois de la cité. De plus, l'épiscopat avait ses écoles de campagne, tenues par le curé ou le prêtre ; éducation élémentaire, qui ne pouvait être refusée et qui devait être gratuite. Les moines possédaient leurs écoles supérieures, tant pour les jeunes cénobites que pour les laïques, princes ou citoyens, comme le prouve l'exemple d'Abbon, comme le démontre la multitude des écoliers de Fleury- sur -Loire, lesquels étaient au nombre de 5,ooo, et les six cents étudiants que nourrissait l'abbaye de Fulde. Ils entretenaient leurs écoles inférieures au dedans et au dehors : car l'usage de séparer les laïques et les oblats s'étendit même aux classes des grands monastères, où l'instruction était plus forte et plus littéraire. Enfin, ils ouvraient leurs écoles triviales pour les pauvres et les paysans.
* Crevier, Hist. de l'Univ. de Paris, t. î.
Il6 HISTOIRE DE LI INSTRUCTION PUBLIQUE
Certes, à voir un pareil ensemble, on ne peut s'empêcher d'admirer et de bénir la fécondité et les ressources du catholicisme, qui, pourvu qu'on lui assure la paix, couvre un immense empire du plus complet réseau d'éducation qu'on eût encore rencontré dans le monde, et qui, pour cette tache, ne demande rien que la liberté.
Charles , de son côté , suivait avec passion le développement de ce merveilleux travail : il exhortait, il soutenait , il encourageait. Tantôt, comme à Lyon, il faisait restituer les revenus des églises, tantôt il envoyait des maîtres et des livres, tantôt il adressait des questions et sollicitait des réponses. Enfin, il récompensait les plus dignes. C'est de la sorte qu'il octroya à Osnabruck des immunités et des privilèges. « Nous accordons, dit-il, à l'évêque et à ses successeurs , l'indépendance et l'exemption de toute autorité royale. S'il arrive que l'empereur des Romains et le roi des Grecs veulent unir leurs enfants par le lien conjugal , l'évêque de cette Église aura l'honneur et la charge de cette négociation, aux frais du roi ou de l'empereur. Et nous établissons ces choses, parce que nous avons ordonné que des écoles grecques et latines fussent fondées à perpétuité en ce lieu , et parce que nous avons la confiance qu'il s'y trouvera toujours des clercs instruits dans l'une et l'autre langue \ »
Avec tant de travaux et avec de pareils appuis, la civilisation prend une face nouvelle. Les traces du rèffne de Charlemagne sont profondes; l'élan qu'il
* Crantzii Metropoli, lib. h apudConring, op. laudato.
ET DE LA LIBERTÉ DENSEiGNEMEIVT. U7
donne aux sciences et aux lettres lui survivra, et, pour arrêter l'impulsion partie de sa main souveraine, il faudra de terribles obstacles.
On se tromperait gravement, en effet, si l'on pensait que l'œuvre littéraire de l'empereur ne dura pas plus que son œuvre politique. Celle-là était assise sur de trop solides fondements, pour être facilement ébranlée. Aussi, tandis que l'unité politique , si laborieusement constituée , se brisait sous le sceptre débile des Rarolingiens, la gloire des études se soutint d'abord ; et les mêmes princes, inhabiles à sauver l'intégrité de leur diadème, surent perpétuer la splendeur des lettres. C'est ce que nous voyons pendant le règne de Louis le Pieux et de Charles le Chauve.
Les institutions d'instruction publique formées par Charlemagne furent l'objet des soins les plus zélés de ces deux princes. U École du palais resta digne de son fondateur et de son chef. Le moine Clément, Claude, depuis évèque de Turin ; Aldric, depuis archevêque de Sens; Amalaire, prêtre de l'église de Metz, occupèrent successivement, sous l'empire de Louis , la charge que le grand Alcuin avait illustrée. Charles le Chauve était lui-même élève de l'École du palais. Il y avait puisé l'amour de la science ; et rien, dans le cours de sa vie, si tristement agitée, rien ne put le détourner de ses goûts littéraires, rien ne put lui faire oublier la protection dont il honorait les savants. C'est pour son éducation que Loup de Ferrières composa un Abrégé de l'histoire des empereurs. « En quelque
Il8 HISTOIRE DE i/lNSTRUCTION PUBLIQUE
lieu du monde que brillassent d'habiles maîtres, dit le moine Henri d'Auxerre, vous les attirez dans voire royaume, pour y travailler à l'instruction publique '. » — La cour, ajoute un autre écrivain, était devenue comme une palestre et un gymnase pour toutes les parties de la sagesse. Aussi la noblesse et tous les grands du royaume y envoyaientils leurs enfants s'y former aux sciences divines et humaines. » La réputation de l'École du palais et celle du prince se répandirent au loin ; l'historien Anastase le bibliothécaire félicita Charles de ses heureux succès; et les papes confirmèrent le titre de doctrinœ studiosissimus , que ses sujets lui avaient donné. La direction de l'école impériale fut confiée par lui à Jean Scot, puis à Mannon , qui la conserva jusque sous le règne de Louis le Bègue.
Le nom de ce savant moine est le dernier que l'on trouve sur la liste des modérateurs de l'École palatine. En faut-il conclure que l'école disparut avec le démembrement de l'empire ? Nous serions tentés de le croire, surtout si, comme cela nous paraît probable, elle avait conservé son caractère primitif, si elle était restée attachée à la cour, et suivit le monarque dans ses voyages et ses expéditions.
A proprement parler, Charles le Chauve fut le dernier successeur réel de Charlemagne, le dernier représentant de ses traditions et de sa puissance. Après lui, il n'y eut plus d'empire, plus de majesté, plus de cour. Les rois qui s'étaient taillé des royaumes dans le vaste domaine de Charlemagne étaient trop
1 Crevier, Hist. de l'Univers, de Paris, 1. 1.
occupés à les défendre ou à se les disputer, pour prétendre reconstituer la monarchie de leur aïeul, et ils devaient abandonner jusqu'à la pensée de faire revivre ses œuvres. C'est ce qui arriva pour l'École palatine : elle fut ensevelie sous les ruines du palais impérial. Il semblait que Charles le Chauve luimême le pressentît; car plutôt que de garder ses fils Lother, Drogon etPeppin près de lui, et de leur faire donner l'éducation qu'il avait reçue lui-même, il envoya le premier au monastère de Saint-Germain d'Auxerre, sous la discipline de Henri, et les deux autres au couvent de Saint- Amand, où enseignait Milon, un des plus habiles personnages de son temps; ce qui y attira un grand nombre d'enfants de la haute aristocratie \ Privée ainsi de l'éducation des princes, l'École palatine resta sans doute une sorte d'académie d'instruction supérieure, destinée à vivre tant que l'empereur régnant serait un protecteur des lettres, et condamnée à mourir du jour où l'indifférence du monarque, aidée des circonstances extérieures, la rendrait importune. Les malheurs de la France n'amenèrent que trop rapidement ces causes de dissolution.
Non pas aussi promptement s'éteignirent les autres établissements d'instruction publique dus au génie de Charlemagne. On se rappelle les sollicitalions du concile de Paris en 829; on se rappelle avec quelles instances les évêques demandèrent à Louis l'établissement ou le maintien de trois écoles publiques créées par l'autorité souveraine. Le vœu
1 Hist. littéraire de la France , t.V.
du concile fut sans doute exaucé; et bien que l'histoire ne nous ait pas conservé de documents explicites, nous sommes autorisés à croire que spécialement l'École publique fondée à Paris reçut, de la part des empereurs, de puissants encouragements. Vraisemblablement c'est cette école qui, un instant abandonnée ou tombée en décadence vers les premières années des successeurs de Charles le Chauve, fut relevée par les soins et par le talent du moine Remy d'Auxerre. On voit cet homme émanent, après avoir restauré les écoles cathédrales de Reims, arriver à Paris, et y donner avec un succès prodigieux des leçons de grammaire, de dialectique , de musique et d'arts libéraux. C'est bien là le cours ordinaire des études tel que Charlemagne l'avait prescrit. D'ailleurs, l'école de Remy ne se rattachait aucunement à celle de l'évèché, ni à celles des monastères; elle en était parfaitement distincte r. Elle était publique, et elle avait tous les caractères d'un établissement supérieur , puisque les maîtres des autres écoles venaient s'y instruire, comme fit Abbon de Fleury. Enfin, la chaire de Remy fut occupée après lui par une succession de docteurs qui traversa les orages du ixe siècle, et salua l'aurore de la troisième race royale en France.
Il ne faut pas cependant se le dissimuler : là n'étaient pas la force et la vie des études. C'est l'Eglise qui seule les possédait réellement, parce que l'Eglise a éminemment le génie de la conservation.
1 Crevier, Hist. de l'Univers, de Paris, t., I.
ET DE IA LIBERTÉ d'eNSEIGIYEMENT. 19.1
Charlemagne l'avait senti; il lui avait remis le dépôt de ses pensées et de ses nobles désirs, il lui avait légué son testament intellectuel. Exécutrice fidèle, elle accomplit le legs; et tandis que tout l'édifice bâti sur la puissance humaine s'écroulait avec fracas, l'édifice élevé à l'ombre de l'autel resta longtemps inébranlable.
A l'exemple de son père, Lodewig adresse un noble appel aux évêques, et les évêques ne font jamais défaut à ses exhortations. « Le pieux et orthodoxe prince, disent les Pères du concile de Paris en 8 19, le seigneur Lodewig, empereur cher à Dieu, a conseillé et ordonné que les recteurs des Églises préparassent et élevassent, dans les Églises qui leur sont confiées, de courageux soldats au Christ, qui puissent trouver grâce devant Dieu. Mais, malgré ce désir et cet ordre du prince, plusieurs de ces pasteurs ont agi jusqu'ici mollement et avec négligence. C'est pourquoi nous avons unanimement pensé que chacun devait, en renonçant à cette torpeur et à celte indifférence, apporter une vigilance plus active à l'éducation et à l'instruction des soldats du Christ; et lorsqu'il se tiendra un concile provincial, tout recteur sera obligé, ainsi qu'on l'a déjà rappelé précédemment, de présenter au concile ses scolastiques, afin que leur zèle pour le culte divin soit manifesté aux yeux de tous *. » JNous n'avons pas
1 «■ Jam dudum a pio et orthodoxo principe, domino Hludovico,Deo amabili Imperatore, jussum et admonitum est ut Rectores Ecclesiarum in Ecclesiis sibi commissis strenuos milites Christi, quibus Deusplacari posset, praepararent et educarent. . . Sed super hac ejusdem principis admonitione, imo
besoin d'insister sur l'émulation qui devait naturellement résulter entre les s colas tiques de cette solennelle présentation, nous dirions presque de cet examen en plein concile.
On le voit , c'est toujours la même bonne volonté dans le clergé. En veut-on une preuve nouvelle ? Pendant les guerres qui ensanglantèrent le règne de Louis , plusieurs écoles avaient été détruites, et l'ignorance faisait de nouveaux progrès. Le troisième concile de Valence s'occupe de leur rétablissement : On nous demande que } « selon l'exemple de nos prédécesseurs, nous traitions entre nous des écoles de lettres divines et de lettres humaines et de chant ecclésiastique, et, s'il est possible, que nous rendions à leur égard des statuts et des ordonnances; car l'interruption des études a laissé l'ignorance de la foi et l'absence de toute science envahir la plupart des Églises. Cela est juste: qu'il soit fait ainsi \ » Le malheur des temps ne ra-
jussione, a nonnullisRectoribus tepide et desidiose hactenus actum. Unde omnibus nobis visum est, ut abhinc postposita totius torporis negligentia ab omnibus diligentior in educandis et erudiendis militibus Christi et vigilantior adhibeatur diligentia ; et, quando ad provinciale Episcoporum concilium ventum fuerit, unusquisque Rectorum, sicut jam in praecedentibus memoratum est, Scholasticos suos eidem concilio adesse faciat, ut suum solers studium circa cultuin divinum omnibus manifestum fiât. » Concili. Parisiensis YI,can. XXX, apud Sirmondum , Collect. concil.
1 « Ut de scholis tam divinse quam humanae littérature, nec non et ecclesiasticae eantilenœ, jnxta exemplum prœclecessorum nostrorum aliquid inter nos tractetur, et, si potesliieri, statuatur atque ordinetur : quia ex hujus studii longa intermis-
ET DE LA LIBERTÉ d'eNSEIGNEMENT. 1^3
lentit ni l'ardeur ni le courage. Ecoutez le concile de Tulle sous Lother, fils de l'empereur Lother, en 859 : « Comme les écoles d'Écriture sainte et de littérature humaine ont, dans les précédentes années, et grâce aux soins des religieux empereurs, répandu un grand éclat sur l'Église et rapporté d'admirables avantages pour la science, nous devons supplier nos pieux princes, et exhorter instamment nos frères dans l'épiscopat, afin que partout où le Dieu tout-puissant daigne accorder des hommes capables d'enseigner, c'est-à-dire, doués d'une intelligence droite et fidèle, des écoles publiques soient établies, pour que l'une et l'autre science, la science divine et la science humaine, produisent leurs fruits pour l'Église de Dieu; car (ce qu'on ne saurait trop déplorer et ce qui est d'un danger extrême) la vraie et complète intelligence des saintes Écritures se perd à tel point, qu'à peine en retrouvet-on des vestiges. Aussi faut-il y apporter remède avec le plus grand empressement et la plus vive sollicitude l. »
sione pleraque Ecclesiarum Dei loca et ignorantia fidei et totius scientiae inopia invasit. Placet firmatum. » Concil. Valent. III, cap. i3 (anno Domini 855), apud Conring.
1 « Ut scholae sanctarum Scripturarum et humanae quoque litteraturae, unde annis praecedentibus per religiosorum Imperatorum studium magna illuminatio Ecclesiae et eruditionis utilitas processif , deprecandi snnt pii Principes nostri et omnes fratresctCoepiscopi nostri instantissime commonendi ut ubicunque omnipotens Dous idoneos ad docendum , id est, fideliter et veraciter intelligentes, don are dignatur, constituantur ubique scholae public» ut utriusque eruditionis et divinae videlicet et humanae, in Ecclesia Dei fructus valeat accrescere. Quia
Ces doléances furent entendues, non pas peutêtre du pouvoir, trop faible pour les satisfaire, mais de l'épiscopat, qui recommençait sa lâche malgré tous les obstacles; qui ne se laissait rebuter ni par les désastres, ni par les guerres, ni par les violences. Parfois , il est vrai , son rôle est rendu plus pénible; parfois, dans sa lutte avec l'ignorance, il reçoit quelques échecs; mais repoussé sur un point, il triomphe sur un autre. Au moment où il semble abattu, il se relève avec une énergie nouvelle; et, victorieux de ses ennemis, il transporte à travers les siècles le flambeau de la science et de la civilisation, qu'il a tant de fois sauvé des fureurs de la barbarie.
Le plus rapide coup d'oeil jeté sur les écoles épiscopales pendant le ixe et le xe siècle, fera ressortir d'une manière invincible les admirables résultats obtenus par les pontifes des Gaules. Les exemples de Théodulf et de Leidrade avaient eu de nombreux imitateurs : la charge d'écolàtre fut brillamment remplie à Lyon par le docte Florus, que ses contemporains nommèrent le maître par excellence, magistêr. A Meaux, l'évêque Hildegher fit observer les capitulaires de Théodulf. A Orléans, l'un des successeurs de ce grand évêque, Gualther, renouvela ses ordonnances, et statua en
(quod nimis dolendum est et perniciosum maxime ), divinae Scripturae verax et fidelis intelligentia jam ita dilabitur, ut vix jam extrema ejus vestigia reperiantnr. Et iolcirco ingenti cura et summo studio remedium procurandum est. » Concil. Tull. cap. XVIII.
outre « que chaque prêtre aurait près de lui un jeune clerc, qu'il élèverait dans la pieté; qu'il ouvrirait une école dans sa paroisse, et veillerait aux mœurs et à l'instruction des enfants qui y seraient reçus \ » L'archevêque de Reims, Hincmar, l'homme peut-être le plus illustre de son siècle, ne devait pas négliger les études; aussi le voyons-nous soutenir l'école des chantres et celle des clercs de sa métropole, et leur donner de précieux développements. Elles devinrent même, vers la fin du xc siècle, les plus florissantes qui fussent dans le royaume : leur réputation, relevée après Hincmar par Remy et Huchald, fut portée au plus haut degré par l'illustre Gerbert, qui sembla résumer en lui toute la science de son siècle, pour la faire monter sur le siège de saint Pierre. Gerbert enseignait la rhétorique , les mathématiques, et toutes les sciences sacrées et profanes, jusqu'à la médecine. Recueillant et se procurant à grands frais les œuvres de l'antiquité, il réunit Cicéron , César, Pline, Suétone, Stace , Manilius, P. Aurelius, Claudius, Victorin , la dialectique de Boëce, etc. Son habileté dans les sciences physiques était telle, que de son temps on le proclamait supérieur à Ptolémée dans l'art de l'astrolabe; à Alcandre, clans l'astronomie; à JuliusFirmicus, dans l'astrologie2. On alla plus loin , et les chroniqueurs le représentèrent comme un magicien et un sorcier, tandis qu'en réa-
1 Concil. t. VIII. — Hist. litt. de la Fiance, t. V.
2 Guill. Malniesbur. de Reg. Jngl. — Hist. litt, de la France, t. VI.
ii6 nisToiRE de l'instruction publique lité il n'était « qu'un astre brillant dans tout l'univers, par l'éclat immense de sa sagesse '. »
Si toutes les écoles cathédrales ne peuvent pas aspirer à la renommée de celle de Reims, cependant celles de Metz, de Toul et de Verdun, celles de Liège, où Francon,« le très-docte Francon nourrissait dans toute science une multitude de disciples, » où l'évêque Evéracle envoyait lui-même des pièces de vers de sa composition aux maîtres et aux élèves, pour exciter leur émulation; celle de Strasbourg , qui fit donner à cette ville le surnom $ Urbs doctrinis florida ; celle de Sens, que dirigeait Gerland,?;//* in omni génère scientiarumdoctissinws ; celle d'Auxerre, où se succédaient des professeurs dignes de recevoir dans le nécrologe les titres de doctor eximius ', doctor omni sapientiœ luce coruscans; celle de Chartres enfin, où brillèrent ensemble et Fulbert et Hubert, les deux élèves du pape Silvestre II, et les deux précepteurs du xie siècle ; toutes ces écoles soutiennent néanmoins avec honneur les traditions du grand règne. « L'admirable sollicitude de Notger (évêque de Liège, contemporain de Charles le Gros ) pour l'éducation des enfants et pour l'instruction des écoliers, se témoigne par l'habitude où était ce prélat de se faire accompagner, chaque fois qu'il se mettait en route pour une longueoupour une courte excursion , par de jeunes écoliers qui étaient placés sous la discipline sévère de six chapelains. L'évêque faisait transporter à sa
1 Pro maximo suae sapientiœ nierito, quae toto radiebat in mundo. — Helg. Vita Roberti PU.
suite les livres et les objets nécessaires à l'étude. Il en résultait que souvent ceux que l'évêque avait amenés [grossiers et illettrés revenaient savants, et capables de surpasser leurs maîtres eux-mêmes1.» Nous n'insisterons pas davantage sur ces faits : ils prouvent surabondamment la permanence et la force des études dans les églises cathédrales, et ils sont un magnifique hommage rendu à la vérité et à la vitalité des principes sur lesquels était fondé l'enseignement ecclésiastique. Nous ferons seulement observer que, pendant toute cette période aussi bien que durant les précédentes, les enfants des laïques furent reçus concurremment avec les jeunes gens qui se destinaient aux fonctions du sacerdoce, et que les petites écoles, les écoles du peuple et des campagnes, ne sévirent pas plus négligées qu'auparavant. AToul, elles existaient du temps d'Einold, et se maintinrent jusqu'à la fin du siècle ; on y admettait les enfants au moins dès l'âge de sept ans. On lit dans la vie de Dadon, évêque de Verdun, qu'il avait une grande attention à faire instruire ou à instruire lui-même les enfants. Evéracle ou Éracle, évêque de Trêves, voulait que, pour se mettre à la portée de ses jeunes auditeurs, le professeur « tournât et développât les choses en cent façons, jusqu'à ce qu'ils les comprissent2.» Riculf, évêque de Soissons, ordonnait par ses statuts aux prêtres de son diocèse, d'avoir un soin particulier des écoles qui leur étaient confiées; et on rencontre dans VOrdo des
1 Hist. Yitœ Notgeriy citée par Aub. Lemire, Codex donationum piarum.
2 Hist. litt. de la France, t. VI.
128 HISTOIRE Dïï LIJNS TRLCTIOîV PUBLIQUE
offices d'Arras, ordo qui date de la fin du xe siècle, un article relatif aux petites écoles de grammaire et de chant, destinées autant aux clercs qu'aux enfants laïques. «11 faut les former avec un zèle spécial les uns et les autres dans les arts libéraux comme dans la science de la religion , afin de les rendre capables du saint ministère, habiles à servir dignement Dieu, et d'être même utiles au peuple dans les affaires temporelles. Rien ne contribue davantage à faire tomber l'épiscopat dans l'avilissement, que de négliger de former de tels élèves1. »
Voilà l'œuvre desévèques. Les monastères maintenant : ils ne se dévouaient pas avec moins d'ardeur et moins de succès à répandre la science. Les abbayes de Fulde, de Saint-Gall, de Saint-Germain d'Auxerre, de Saint-Germain de Paris, de Granfel, d'Hirsauge, deLuxeu, de Reichenau , de Saint-Riquier, de Laubes , de Fleury, de Saint-Martin de Tours, de Blandenberg, de Stavelo , d'Epternach, etc., etc., conservaient leur ancien éclat, ou se distinguaient à l'envi par les maîtres qu'elles possédaient et les élèves qui sortaient de leurs cloîtres. -,. A peine fondé , le monastère de Cluny devint, sous ' le gouvernement de saint Odon (927), une pépinière de saints et de savants! La réforme qui y avait été si heureusement tentée ayant ensuite été adoptée par une foule d'autres couvents , la doctrine qu'on y enseignait se répandit avec les règles de l'institut; et, à leur faveur, les écoles se multiplièrent encore.
1 Hist, litt., ibid., d'après les Boilandistes : Mart. IL, p. 800.
C'est ainsi que le bienheureux Guillaume releva l'école de Saint-Germain des Prés en y introduisant la réforme de Cluny , et que celle de Saint-Pierre le Vif, près d'Auxerre, reprit une activité nouvelle. La grande illustration de l'école de Fleury date de ce moment ; Anselle y dirigeait les études sous le gouvernement de saint Odon ; et Abbon lui-même, après avoir enseigné à Paris et à Reims, recommençait ses leçons aux élèves de sa communauté. On accourait des contrées lointaines pour l'entendre ; les évêques d'Angleterre le supplièrent de porter parmi eux la lumière de la science; et le duc de Gascogne sollicitait comme une grâce qu'on lui accordât, pour son abbaye de la Réole, des moines de Fleury : Quippe luciferam famam de eorurn speciali schola et sùigulari corwersatioîie audîeramus, « parce que, dit-il, nous avons appris l'étincelante renommée de votre précieuse école et de votre admirable conduite1.» A son retour d'Angleterre, Abbon reprit sa chaire; et la charge d'abbé, dont il fut bientôt revêtu, ne put le détourner de ses fonctions de maître. 11 professait tous les arts libéraux, et donnait une application particulière à la rhétorique , à la dialectique , à l'astronomie et à la géométrie. La place d'Abbon était difficile à remplir: Fleury eut le bonheur de rencontrer, dans le moine Constantin, un digne héritier de ce célèbre docteur. Constantin était l'ami intime de Gerbert, scholasticus adprime eruditus , mihiquein amicitia conjunctissimus, dit l'illustre pontife. O mi dulce so lumen laborum Constantine , ajoute-
1 Hist. lût. de la France, t. VI.
l3o HISTOIRE DE I/ïlN'STRTTCTIOIV PUBLIQUE
t-il ailleurs. Cette affection profilait à la sienne; car il se faisait entre les deux amis un échange de découvertes et de travaux dont les monuments nous restent, et sont sans contredit les vestiges les plus curieux de l'érudition à cette époque. C'est à Constantin que Gerbert dédia son traité de la division des nombres , et qu'il adressa sa lettre sur la manière de construire les sphères. Luxeu continuait à réunir les élèves sortis de différentes Eglises de France. De Besançon, de Lyon, de Châlons , de Mâcon, de Langres, de Strasbourg, on venait écouter les leçons de Constance, de qui l'on disait: Tu, magister magistrorum , cloctior doctissimis.
Que si, d'après ces détails et tous ceux que nous renonçons à ajouter, il nous paraît démontré que l'enseignement monastique ne dégénérait pas, il est aussi facile d'établir que le cercle des connaissances, loin de se rétrécir, tendait au contraire à s'augmenter. Ainsi, indépendamment des arts libéraux, qui avec l'instruction religieuse faisaient le fond de toutes les écoles, on ne négligeait pas l'étude des Pères, ni des conciles, ni de la liturgie. De plus, on s'exerçait à la poésie ; on lisait et on expliquait les écrivains de l'antiquité. La langue grecque était l'objet d'un cours spécial à Saint-Gall , à Saint-Martial de Limoges. Le docte Brunon, archevêque de Cologne, contribua puissamment à inspirer aux Francs le goût de ce bel et antique idiome : duc de Lorraine, frère et conseiller de la reine Gerberge , il mit à profit ses relations et son autorité pour rassembler les chefs-d'œuvre des classiques , et il établit une sorte d'académie composée des hommes les
ET DE LA LIBERTÉ d'eNSEÏGNEMENT. l3l
plus savants qu'il put trouver, dont les travaux étaient consacrés à la littérature grecque. C'est là que Gerbert puisa l'amour de cette étude. Saint Gérard de Toul (994) avait d'ailleurs donné asile à des Orientaux qui formaient dans son diocèse des communautés, où ils suivaient leur rit particulier: ces couvents, que l'on retrouve plus d'un siècle après, durent aider beaucoup à la connaissance de la littérature hellénique. Quant aux sciences mathématiques, bien qu'elles fussent encore dans l'enfance, il est certain cependant que les savants de la fin de cette époque, et Gerbert plus que tout autre, leur firent faire des progrès considérables. Des traités sur la sphère, la construction d'une horloge dont la position était réglée sur l'étoile polaire, l'invention des orgues hydrauliques, les écrits sur l'usage de l'astrolabe, ceux sur la division des nombres, les tables d'arithmétique ou Jbacus, des connaissances assez profondes en géométrie, mettent Gerbert au premier rang des mathématiciens, et témoignent de la variété et de l'importance de ses lumières. Or, Gerbert ne fut pas un génie isolé, devançant ses contemporains, et abandonné par eux dans les routes nouvelles qu'il traçait; à sa suite et à son exemple, plusieurs personnages distingués se livrèrent aux calculs et soulevèrent les problèmes de la science. Sans parler de l'art du comput ecclésiastique, que tous les clercs et les religieuses ellesmêmes savaient parfaitement, et qui devenait entre leurs mains la seule mais inébranlable base de toute chronologie; sans parler des tables que dressa Abbon? on voit l'évéque Évéracle expliquer des éclip-
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ses, le mêmeAbbon composer des démonstrations astronomiques, Constantin continuer les découvertes deGerbert, Bernelin écrire sur les nombres, Remy d'Àuxerre faire un traité sur la géométrie de Capella, et Adelbald en dédier un semblable à Gerbert, etc..
Ces faits nous ont paru dignes d'être rapportés, parce qu'ils combattent l'opinion généralement répandue de l'ignorance et de la barbarie où aurait été plongée la France dans ces temps reculés. Sans doute, et nous le reconnaissons, il n'est que trop vrai que les discordes civiles, les bouleversements politiques, les incursions des Northmans, toutes les tristes circonstances enfin qui accompagnèrent la dissolution de l'empire karlovingien, eurent une funeste influence sur les études et sur les productions de l'intelligence. Les lettres veulent la paix et le calme pour rester florissantes : elles périssent dans le tumulte des armes et dans le conflit des passions extérieures. Mais, il faut le proclamera la gloire de l'Église, partout où le catholicisme s'est établi , il a offert des asiles et des refuges; partout où la croix a été plantée, elle a couvert de son ombre et de sa protection le foyer du génie et delà civilisation. Quelquefois le vent et la tempête font vaciller la flamme et atténuent sa clarté; mais elle est alimentée par le feu sacré de l'autel, et si elle semble s'éclipser, c'est pour reparaître bientôt plus brillante et plus radieuse.
Ainsi donc, la régénération due à Charlemagne
ET DE LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT. l33
ne s'est pas arrêtée après lui ; ainsi donc, l'Eglise a achevé, soutenu, perpétué l'œuvre du grand empereur. Encouragée par lui, elle lui a rendu au centuple les faveurs qu'elle en recevait. Les faveurs ont cessé; l'empire, sur son déclin , n'offrait plus de secours et de privilèges. A peine quelque bon vouloir comme celui de Charles le Chauve essayait-il de soutenir les restes d'instruction publique, et d'exciter le zèle de l'épiscopat. L'Église savait gré à l'État de ses efforts et de ses désirs; elle se passait de ses secours et de ses privilèges, et marchait à son but, répandant sur son chemin la vérité et la lumière. Le plus précieux des biens, la plus féconde des ressources lui restait , sa liberté!
Oui, certes, sa liberté; et il semble même que l'Eglise a plus de force et plus d'énergie quand elle se retrouve seule avec cette indépendance , quand les appuis et les exhortations du pouvoir lui manquent. Si jamais princes s'étaient montrés respectueux envers les droits du catholicisme, c'était bien le grand Karl, c'était bien le pieux Lodewig; leur sceptre docile s'est étendu comme une protection, et non comme un joug. Eh bien ! quand ils sont descendus dans la tombe, quand l'égide a été retirée, quand l'Église n'a plus même ce doux lien de la reconnaissance, alors elle agit avec plus d'enthousiasme, avec plus d'assurance, avec plus de hardiesse. Elle se retrempe dans la réforme monastique, elle fait le dénombrement de ses forces, et elle compte uniquement sur elle-même; elle n'a plus César, mais elle a Dieu; et aussi tandis qu'avec César elle avait produit Àlcuin, avec Dieu elle produit Gerbert, Ger-
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bert qui surpasse Alcuin autant que la tiare surpasse la couronne du diacre.
Et cette supériorité n'est pas seulement l'apanage de quelques hommes. Le génie est un privilège d'en haut, que les sièoles reçoivent sans y contribuer, et dont ils ne peuvent s'enorgueillir que comme d'un présent et non d'une conquête; mais nous voulons parler des masses, des populations, de la nation. Le niveau du savoir général était évidemment plus haut et plus large à la fin qu'au commencement de la seconde race; les écoles, qui naissaient à peine, s'étaient consolidées et multipliées; chaque monastère nouveau était un nouveau centre d'études, surtout depuis la réforme de Cluny ; chaque église cathédrale avait recruté ou formé des maîtres; le titre d'écolâtre, qui se retrouve dans tous les chapitres, en fait foi. Depuis les cours supérieurs des grandes abbayes , depuis les cours ordinairs des communautés de second ordre,jusqu'aux écoles internes et externes, jusqu'aux petites écoles des campagnes, une vaste hiérarchie intellectuelle couvrait notre patrie, et distribuait dans tous les rangs l'instruction nécessaire à chacun, sous la sauvegarde de la plus complète indépendance.
Il ne faudrait pas s'imaginer non plus que la science fût le domaine exclusif du clergé. Elle était, nous le savons, une nécessité et un honneur pour lui; et loin de nous la pensée de diminuer ici le mérite de tous les hommes illustres qui se renfermaient dans les monastères ou s'asseyaient sur les sièges épiscopaux! Mais si elle semblait plus spécia-
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lement unie à la vertu et à la sainteté, si elle était rehaussée par la dignité du caractère sacré et qu'elle en parût la légitime et inséparable compagne, cependant elle s'alliait souvent aussi avec la pompe des grandeurs humaines. Nous avons vu avec quelle sollicitude les empereurs et les rois, successeurs de Charlemagne, assuraient à leurs enfants les leçons et les modèles des personnages les plus distingués, soit à l'Ecole palatine, soit dans les couvents ou dans les cathédrales. Cette noble coutume fut suivie religieusement après eux , puisque Otton III et Robert le Pieux furent élèves du grand Gerbert. L'ignorance dès ce temps semblait une honte pour la royauté ; et la noblesse ne se faisait pas faute de le rappeler, avec toute la rudesse de sa franchise, aux princes qui pouvaient l'avoir oublié. Quand Foulques le Bon, comte d'Anjou, répondait aux plaisanteries de Louis d'Outremer, qui se moquait de le voir chanter au lutrin avec les chanoines de Tours : « Seigneur, un roi lettré est un âne couronné , » la noblesse applaudissait. Non pas , sans doute, qu'elle fût elle-même grandement instruite; ses habitudes de guerre la détournaient la plupart du temps des travaux de l'esprit. Mais elle envoyait ses fds aux écoles des couvents, sauf à les en retirer après les leçons élémentaires ; mais elle tenait en véritable estime ces charges élevées du sacerdoce, pour lesquelles l'étude était un piédestal et un ornement nécessaires; mais elle était fière des quelques hommes sortis de ses rangs et qui brillaient par leurs connaissances, tels que saint Gérald , comte d'Aurillac; Abbon , père de saint Odon
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de Cluny; Hugues, comte d'Arles et roi d'Italie; Guillaume Y, duc d'Aquitaine, qui s'honorait du titre de grammairien, et passait les nuits à lire et à méditer, etc. La noblesse aussi portait respect et reconnaissance aux maîtres qui se dévouaient à instruire ses fils , comme le docte Rather, depuis évêque de Vérone, qui composa un traité de grammaire pour un jeune seigneur de Provence, dont il était le précepteur. Enfin, les mères ne dédaignaient pas l'instruction de leurs enfants ; et si toutes n'avaient pas , comme la duchesse Dodana de Septimanie, le talent de composer pour eux des Manuels de conduite , la plupart au moins leur recommandaient, comme elle, « de s'entourer de livres et de veiller à l'éducation de leurs frères r. » Que si la noblesse profitait de l'instruction offerte par l'Eglise, le peuple s'y jetait avec bien plus d'ardeur encore. La science , voie des dignités et des honneurs, la science était sa seule ressource, la seule compensation de son infériorité, le seul espoir de son ambition. Avec la science , il entrait dans le premier ordre de l'État ; avec la science , il montait aux fonctions les plus saintes et les plus vénérées, et alors il marchait l'égal des seigneurs les plus fiers et les plus puissants; que dis-je? il leur dictait des lois. Dans ce chaos politique, où se débattaient les derniers débris de l'organisation impériale, le rôle de l'épiscopat était magnifique, à le considérer seulement au point de vue matériel et humain. C'était la domination de l'ordre sur le dé-
1 Mabillon , Act. fiened., t. V.
sordre, de ia paix sur le trouble, de l'esprit sur le corps, de la croix qui sauve sur l'épée qui tue. Or, quelle admirable revanche pour ce pauvre peuple, battu, foulé aux pieds par les comtes et les ducs, livré en pâture à une multitude de souverains éphémères, que de se réfugier dans les forteresses du Seigneur, de ceindre la robe du moine ou de saisir la crosse pontificale, et de dominer au nom de Dieu par la double puissance de la vertu et du génie ! C'est ce que le peuple pouvait faire , c'est ce qu'il fit, et c'est ce qui jette un si vif intérêt sur les luttes trop dédaignées du xe siècle. L'Église alors sauva la dignité et la liberté du peuple, comme elle avait sauvé sa propre dignité et sa propre indépendance, comme elle avait sauvé la liberté de l'enseignement.
La liberté de l'enseignement subsista sous le sceptre des Karolingiens , et ce dernier trait achèvera le tableau de leur époque. Elle vécut dans les écoles publiques, où les maîtres étaient rois, comme Alcuin, comme Clément, comme Aldric. Elle vécut dans les écoles cathédrales, où le scolastique, une fois reconnu digne de la confiance de son évèque, gouvernait ses maîtres et ses élèves sans leur enlever l'indépendance de leurs méthodes et de leurs opinions; elle vécut dans les écoles monastiques, où l'émulation étail la seule loi , l'habileté le seul titre de faveur. Elle vécut surtout par la vaste concurrence qui animait , du nord au midi, de l'est à l'ouest, ces innombrables établissements; par la concurrence qui attirait les auditeurs autour de la
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chaire la plus illustre , et les laissait librement passer d'une école à l'autre avec le talent et avec la renommée. Elle vécut dans la multiplicité des modes , dans la diversité des formes , dans la division infinie des natures d'enseignement. Elle vécut dans toutes ces fondations qui apparaissaient à la voix d'un moine ou d'un évèque, qui naissaient sur toute terre sans aucune obligation préalable et sans formalité ultérieure. Elle vécut enfin dans l'absence complète de toute autorisation du pouvoir civil, de toute contrainte quelle qu'elle fût, soit sous le rapport des connaissances à développer, soit sous le rapport des livres à prescrire, soit sous celui des grades à posséder. Point d'entraves pour les maîtres, point d'entraves pour les disciples. On enseignait où on pouvait , comme on voulait , pour l'amour de Dieu et des hommes; les hommes saluaient le dévouement par leurs suffrages, et Dieu le bénissait en ce monde avant de le récompenser en l'autre !
Il y a même quelque chose de naïf et de confiant dans l'exercice de cette liberté, qui l'atteste mieux que tous les discours. Le célèbre Raban- Maur avait ouvert une école; les moines s'irritent, parce qu'ils trouvaient que dans son amour de la science il négligeait trop leurs intérêts temporels, et ils le chassent. Raban s'éloigne, et va recommencer ses leçons à quelque dislance , sur le mont Saint- Pierre , et personne ne l'inquiète; tant la création d'une école était chose commune, tant la liberté était passée dans les mœurs! Sous Charlemagne , deux moines arrivent d'Ecosse, s'établissent à Pa-
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ris, et s'en vont par les carrefours, criant : Science à vendre l ! Ils ne demandaient pour prix que la nourriture et le vêtement. Charles en entend parler ; que fait-il ? Leur interdira-t-il ce commerce nouveau? ou leur imposera-t-il un tarif et un droit d'entrée? Nullement. Il fait comparaître les deux étrangers devant lui ; l'un d'eux lui plaît par son talent: il le met à la tête de l'école publique qu'il avait instituée dans la ville. Quant à l'autre, après avoir enseigné à Paris, il alla, dit-on, à Pavie. Voilà la vérité de la situation. Nous le répéterons donc: enseignait qui pouvait, et rois, princes et peuple, loin d'en être jaloux, en étaient profondément reconnaissants.
Il faut noter une restriction cependant, mais restriction commandée par l'ordre social à cette épo-
1 « Duos ferunt monachos ex Hybernia sive Scotia, in Gal- ]ias delatos, se sapientiam venalem habere magna voce testantes, rnercedis loco cibsiria et vestiaria duntaxat petiisse; et istorum alterum qui Clemens nominabatur a Carolo Lutetiœ retentum,eique ex omni ordine civitatis traditos juvenes in disciplinait. » Polydori lib. V. — Le Moine de Saint-Gall et une foule d'autres historiens rapportent ce fait. Crevier le traite de fable, je ne sais trop pourquoi; car, quelques lignes plus bas , il cite tout au long le discours de Charles aux enfants de son école publique de Paris; fait qui, dans l'écrivain de Saint- Gall, est la suite de son récit et se rattache nécessairement à l'histoire de ce Clément que l'empereur chargea de la direction de l'école. Si le Moim» est croyable sur une partie du fait, pourquoi ne le serait-il pas pour l'autre? J'aime mieux prendre l'anecdote tout entière, d'autant qu'elle est parfaitement dans les mœurs de l'époque, qu'elle a été rapportée par un homme assez rapproché des temps qu'il décrivait, et que plusieurs auteurs graves n'ont pas fait de difficulté de la répéter.
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que. Nous l'avons dit : tout citoyen alors étant nécessairement catholique , l'enseignement privé , comme l'enseignement public, était sous la surveillance de l'autorité ecclésiastique. L'écolâtre dans la cathédrale, le moine dans le couvent, le docteur de l'École palatine à la cour, l'instituteur privé dans ses leçons, tous étaient soumis au pouvoir de l'Église, tous relevaient de leur évêque, de leur abbé et du souverain pontife. Mais cette surveillance était-elle une condition spéciale pour l'enseignement? Point du tout ; elle suivait l'homme dans tous les actes de sa vie privée et publique. Elle le prenait au baptême, à l'instant où l'eau sainte le marquait du signe de la régénération et l'affiliait à la grande famille chrétienne ; et elle ne le quittait qu'à la tombe, après avoir marqué son corps expirant de l'onction du chrême, ou après l'avoir rejeté dans sa terrible sentence d'excommunication, de la terre bénite et sanctifiée; et, durant cet intervalle de la naissance à la mort, chaque parole, chaque action du chrétien étaient déférées au tribunal permanent du sacerdoce. Si donc la doctrine émise au milieu de la société chrétienne était contraire aux lois et aux canons, à la discipline et à la morale de l'Evangile; si le scandale était public, la hiérarchie judiciaire établie au sein de l'Église instruisait, jugeait, condamnait. Quel que fût le rang ou l'autorité du coupable, il n'échappait pas; le plus obscur artisan qui aurait dogmatisé dans son échoppe, comme le roi qui aurait professé l'erreur sur son trône; le moine sous son humble froc, comme l'évêque sous sa mitre, tous étaient placés sous la juridiction sou-
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veraine; et du haut de la chaire pontificale partaient en dernier ressort ces terribles arrêts qui lançaient l'anathème, et retranchaient les condamnés de la société des enfants de Dieu.
Or, ce glaive salutaire qui frappe et qui guérit le criminel repentant, ce glaive spirituel planant sur la chrétienté entière, n'était pas suspendu plutôt sur la tête des docteurs que sur les autres; seulement, plus exposés par la nature de leur mission à commettre des fautes, les maîtres étaient l'objet d'une surveillanceplus étroite. Mais, on doit le remarquer, dans l'origine et spécialement au temps où nous sommes parvenus, cette surveillance ne s'exerçait nullement par des mesures préventives. La permission d'enseigner résultait du fait de l'enseignement, et non pas d'un brevet ou d'une licence préalables. Le préjugé était en faveur de l'orthodoxie, et on était réputé chrétien et savant jusqu'à preuve contraire. Seulement, quand par malheur la confiance publique avait été trompée, le châtiment était immédiat et exemplaire : l'école était fermée, et le docteur interdit. Nous en avons une preuve éclatante dans la personne de Jean Scot. Cet étranger, homme d'une science incontestable etd'une vaste renommée, avait été élevé par Charles le Chauve à la dignité de directeur de l'École palatine. A ce haut degré, l'orgueil s'empara de lui; composant un traité contre Goteschalk, il dépassa le but, et, «disputant sur la prescience ou la prédestination divine, à l'aide de raisonnements purement humains et philosophiques, » il affirma sur la liberté des opinions dangereuses. Le concile de Va-
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lence le condamna; de Rome, le pape Nicolas Ier s'empressa d'écrire à Charles, et lui demanda d'interdire à l'hérétique le séjour de Paris, parce qu'il « mêlait l'ivraie au froment de la parole sacrée, et qu'il offrait du poison à ceux qui cherchaient du pain1.» On retrouve ici la liberté dans sa plénitude, et la répression dans son exercice nécessaire.
Nous nous arrêterons maintenant, et, jetant un regard en arrière, nous bénirons les efforts de l'Église, les intentions favorables des princes, de la noblesse et du peuple ; nous admirerons encore la toute-puissance du catholicisme dans son indépendance native. Aussi bien la scène s'assombrit , la mission du clergé devient plus pénible au milieu de la dissolution universelle. Les conciles essayaient sans doute, comme celui de Tribur (895) , de réprimer l'anarchie et d'empêcher l'impunité des crimes. Mais celte dernière disposition révélait le malheur des temps : il ne s'agissait plus seulement de conserver les lumières, l'ordre et la foi; il fallait recommencer la constitution de la société. « Tout était perdu au xe siècle, tout, hormis l'esprit chrétien, et l'Europe fut sauvée par lui. C'est quelque chose d'éternellement admirable, que la position des prêtres et des évèques alors. Les terreurs de l'invasion, de l'invasion avec un redoublement de férocité, de l'invasion toute païenne, toute sanglante, viennent assaillir le monde à peine reposé. Voici les North-
1 Epist. Nicolaï P. P. , dans le recueil de D. Martène. — Guizot , Hist. de la civilis. moderne, t. III.
mans, essaim de brigands qui ne se plaisent qu'au pillage et à l'incendie; ils en veulent aux richesses, aux moissons, aux bestiaux, aux esclaves, à l'or surtout, aux pierreries elaux ornements des églises. Lançant leurs terribles dragons l qui sillonnent tous les fleuves, ils tombent inopinément sur les cités et les campagnes, chargent leurs barques de butin, et, par un instinct singulier de rage et de colère, ils mettent à feu et à sang les malheureuses contrées qu'ils ont dépeuplées. Que faire contre de si cruels ennemis? Le pouvoir civil est lâche ou nul; les armées, quand il peut s'en rassembler quelques débris, regardent de loin la dévastation; les rois ne savent que payer de honteux tributs, appâts certains d'une avidité insatiable. Les populations fuyaient leurs villes dévastées et leurs temples en ruine. Seule l'Église résista ; seule elle rassembla ses enfants, et, dans le découragement général, seule elle anima la défense et fit tête à l'invasion. Chaque évêché a son héros , chaque ville a son sauveur2. »
Enfin le clergé lui-même ne put rester à l'abri de la tempête. Les rois avaient mis la main sur les dignités de l'Eglise : les abbayes et les évêchés avaient été donnés en commendeh des abba-comites, laïques et guerriers qui en touchaient les revenus et se chargeaient de les défendre. Le pouvoir trouvait commode de récompenser ses fidèles avec les propriétés ecclésiastiques. Mais à mesure que les
i Dracknar, nom qu'ils donnaient à leurs barques. 2 Voir notre Hist. du monde, t. III.
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troublescivils augmentaient, la fidélité devenait plus rare, les prétendants plus nombreux; il y avait beaucoup de dévouements à acheter ou à rémunérer. L'abus des commendes se multiplia à l'infini ; les comtes et les seigneurs se disputèrent les couvents comme des domaines. Hugues le Grand fut le plus riche abbé de France, et ce titre à' abbé s'attachait même à son nom comme une désignation spéciale. «Or, quelle était la conduite de ces étranges prélats? Plus de rois ni d'empereurs pour leur ordonner de respecter au moins les observances des moines ; d'ailleurs les ordres des princes n'auraient eu ni valeur ni puissance. Les abbés en cotte de mailles, et portant l'épée en guise de crosse, introduisaient dans les couvents de tristes habitudes de guerre, de chasse, de débauche; il fallait recevoir dans ces demeures silencieuses les troupes bruyantes des hommes d'armes ; il fallait loger les chevaux et les chiens : les bibliothèques se transformaient en écuries, les réfectoires en salles de banquet, les cellules en casernes. Joignez à cela les courses des Northmans, les attaques de tous les partisans qui battaient la campagne. Les monastères s'étaient changés en forteresses, et quand on apercevait au loin la poussière des escadrons ou le dragon des barbares , les paysans se réfugiaient derrière les murailles, les portes étaient fermées; on courait aux armes, on s'apprêtait à soutenir un siège ou à faire une sortie. Le moyen donc qu'au milieu de scènes semblables, obligés de défendre leur existence et leurs biens sans cesse menacés, des hommes braves pour la plupart, élevés dans les camps,
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habitués au maniement du glaive, ne cédassent pas à l'entraînement et à la nécessité ? Mais en même temps les règles étaient violées, les études rendues impossibles; on se battait au lieu de prier, on s'exerçait au lieu d'écrire; et bien souvent, quand il était question d'élire un abbé, on dut choisir le seigneur le plus brave ou le plus puissant du voisinage1. »
D'un autre côté, les biens de l'Église ont toujours été l'objet de hautes convoitises : soit pour eux, soit pour leurs enfants, les grands ambitionnaient les mitres et les crosses, et la force ou l'intrigue réussissaient parfois à les obtenir. De là de terribles désordres, la perte des couvents, l'affaiblissement du clergé, l'invasion de l'ignorance.
Enfin les vagues teneurs de Y an mil, et cette appréhension qui tenait tous les peuples dans l'attente du jugement dernier, jetaient un voile de tristesse et de découragement sur le monde.
Mais l'esprit chrétien vivait, l'Église avait des trésors d'espérance et de courage. Elle affronta les Northmanset elle les civilisa; elle affronta l'anarchie et elle ramena l'ordre dans la société; elle affronta l'ignorance qui reparaissait et elle en triompha. Ce sera l'histoire des siècles qui vont suivre.
En résumé donc, sous les deux premières races nous retrouvons, comme dans les époques antérieures , le double principe inscrit dans nos mœurs nationales : Y instruction publique, offerte par l'État
1 Histoire du monde, t. III.
ll[ti HISTOIRE DE l'iINSTRUCTIOJN PI BLIQEE
ou par le prince, encouragée et soutenue par l'Église, ordinairement gratuite , toujours accessible à tous; et parallèlement la liberté de V enseignement, c'est-à-dire, le droit des pères sur l'éducation de leurs enfants, le droit des maîtres à l'indépendance, et le maintien d'une juste et légitime concurrence entre tous les instituteurs, sous la surveillance de l'autorité politique et religieuse.