‹ Histoire critique et lâegislative de l'instruction publique et de la libertâe de l'enseignement en FranceChapitre 14 sur 34 · I. LE ONZIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

I. LE ONZIÈME SIÈCLE

§ t . Ecoles ecclésiastiques. — Ecoles épiscopales. — Ecoles monastiques.

L'Eglise se trouva plus que jamais abandonnée à elle-même, dans l'œuvre de l'instruction. Le pouvoir royal, à peine constitué, ne lui offrait aucune assistance : tout au plus avait-on à espérer que les princes de la race nouvelle , à l'exemple de Hugues Capet, contribuassent à ramener l'ordre et la paix , en rendant aux abbayes et aux évêcliés des prélats dignes de les posséder. Ce n'était pas quelquefois la bonne volonté qui manquait : Robert le Pieux était élève de Gerbert; il aimait les savants, et se plaisait à faire de la poésie et à chanter au lutrin. Il entretenait même, sur son trésor privé, de pauvres clercs et de pauvres étudiants ; mais là se bornaient tous ses efforts. 11 n'y avait rien à attendre de Philippe, indolent et débauché, qui laissait sans s'émouvoir la France faire la première croisade, et Guillaume le Conquérant s'emparer de l'Angleterre. Elevé à l'abbaye de Saint-Denis, Louis le Gros passait pour un homme éloquent et pour un théologien lettré l ; mais il ne parait pas qu'il essayât de propager l'éducation publique. Il faut attendre Louis le Jeune et Philippe Auguste pour voir les rois s'occuper des études. D'ici là , l'Eglise aura renouvelé la face de la France, les écoles seront

1 Vir ore facunclus. Orderic Vital. 1. 12. — Theologus lit— teratus. Suger, Vita Ludovic.

ET DE LA LIBERTÉ D* ENSEIGNEMENT. l5l

devenues si nombreuses et si puissantes, qu'il faudra que l'autorité civile les prenne en sérieuse considération; la science sera devenue un corps dans l'État.

Il n'y avait donc pas à compter sur la royauté; encore moins sur la noblesse. Les armes étaient sa seule passion; et comment en eut-il été autrement à une époque où la guerre se faisait de donjon à donjon, de château à château ; où chaque terre était un État complet avec son armée toujours prête, avec son seigneur la lance an poing et la visière baissée? Bien peu de nobles dames auraient voulu payer un livre au prix que donna la comtesse Grécia d'Anjou des homélies d'Haimon d'Halberstadt *; et moins encore sans doute eussent été capables de le lire.

L'Église n'eut donc de ressources qu'en sa propre puissance : elle s'y confia, et elle opéra des merveilles. Les éléments étaient en sa main , et l'on sait qu'ils n'avaient pas péri en totalité. Il s'agit alors de renouveler les anciens monastères, dont la science avait fait la renommée; d'en ériger d'antres, rivaux des premiers; de ressusciter ou de relever les écoles cathédrales; de restaurer l'enseignement ecclésiastique, et de réveiller l'ardeur de l'enseignement libre. Ce fut l'affaire de quelques années, et quelques hommes y suffirent.

Il est vrai que ces hommes étaient des saints,

i Elle le paya deux cents brebis, un muid de froment, un muid de seigle, un muid de millet et un certain nombre de peaux de martre. — D. Mabillon, Annal, ordin. S. Bened.

î52 HISTOIRE DE l'iNSTRUCTIOX PUBLIQUE

tels que saint Bruno, saint Etienne , saint Hugues, saint Fulbert ; il est vrai qu'ils commencèrent par fonder les ordres des Chartreux, de Cîteaux, par réformer l'ordre de Cluny, ou par relever les écoles de leurs diocèses; il est vrai qu'ils appelèrent d'au delà des monts et d'au delà de la mer les savants et les sages. Mais plus le travail fut difficile, plus il exigea de peines, de sacrifices, de dévouement, plus il doit exciter l'admiration et la reconnaissance. On ne saurait, dans nos jours d'indifférence et de calme, se faire une juste idée de ce que furent l'enthousiasme et l'activité du clergé, avec quelle ardeur il se mit à la tête du mouvement et dirigea les esprits, avec quel entraînement il fut suivi dans les voies nouvelles par les intelligences avides et croyantes! Au onzième siècle, l'Église achève l'initiation du peuple chrétien à la vie intellectuelle. Patiente pour ses faiblesses, douce à son ignorance, elle veille sur ses pas , elle le prend par la main , elle le guide , le soutient s'il chancelle, le relève s'il tombe; et quand enfin elle est sûre de lui , sûre pour les forces de l'esprit comme pour les forces du corps , elle le lance à la conquête de la Palestine, et lui ouvre les magnifiques carrières du savoir. Double croisade, où tout, âme et corps, tend à la vérité, marche vers elle et combat sous ses ordres.

Nous devons renoncer à décrire les détails de ce triomphe nouveau du catholicisme, qui, après avoir créé la société moderne, la fortifie, et lui donne toute la souplesse de l'adolescence, toute la vigueur de la jeunesse. L'Occident n'est plus un enfant

barbare qu'il faut baptiser et convertir; Clovis et Charlemagne l'ont fait grandir et l'ont émancipé. C'est un jeune guerrier brillant et généreux, plein de foi naïve et d'un indomptable courage. Il lui faut les basards des batailles et les vastes espaces de la science catliolique.

Au premier rang des maîtres de celte époque, apparaît saint Fulbert : ce grand évêque fait le lien entre le siècle qui s'éteint et le siècle qui commence. Jusqu'à sa mort il continua ces leçons si attrayantes et si persuasives qui attiraient auprès de lui d'innombrables auditeurs, et qui faisaient donner à l'école de Cbartres le titre d' Académie. Rien de plus toucbant que la douleur des élèves qu'il avait formés : Heu! s'écrie Adelmann ',

Heu! quanta dignitate moralis industrie, Quanta rerum gravitate, verborum dnlcedine Explicabat altioris arcana scientiae!...

Plus que personne il contribua à la résurrection des éludes; partout ses disciples allèrent porter' le feu sacré qu'ils avaient reçu de lui :

Ut... magnus ex se multos fundit ignis radios, Sic insignes propagasti per diversa plurimos.

Une fois l'impulsion donnée, ce fut comme le mot d'ordre auquel obéissaient à l'envi les Églises des Gaules. A Liège, l'école diocésaine mérita le titre de mère des beaux-arts. A Toul , on remar-

1 Mnbillon, Annal, ordin. S. Bened.

1 54 HISTOIRE DE l'iNSTRUCTTOTV PUBLIQUE

quait quelques essais d'enseignement mutuel : les élèves les plus avancés aidaient et instruisaient les autres. De plus, on y trouvait un cours de droit et de jurisprudence. Lyon passait pour la nourrice de la philosophie , surnom remarquable à cette époque, et que justifiera bientôt la naissance de la scolastique. Nous ne pouvons omettre la fameuse école de droit d'Angers, protégée par les comtes d'Anjou, sénéchaux ou justiciers du royaume; ni l'école de Laon illustrée par Anselme, ni celle de Reims que dirigea saint Bruno, etc. Le nord, le centre et l'est de la France rivalisaient de zèle et de célébrité : le midi et l'ouest, plus lents et plus attardés, prenaient néanmoins leur essor; mais la véritable gloire des études, c'était la Normandie, c'était Paris.

Les Northmans jouent un rôle vraiment capital dans ce siècle. On eût dit que la race de Rollon devait à tout prix courir les aventures : fixée qu'elle était en Neustrie, elle ne pouvait s'attacber au sol. Seulement, depuis qu'elle avait recule baptême, elle avait changé ses courses de brigandage en pèlerinages de piété. Sans doute ces pèlerins étaient armés, et plus d'une fois, au sortir de l'humble chapelle qu'ils avaient fait vœu de visiter, ils reprirent la lance et la cotte de mailles, et, parés de leurs coquilles, ils envahirent des provinces et des royaumes; mais c'était toujours à titre de vassaux et de soldats de saint lierre; la bannière pontificale couvrait leurs exploits. Défenseurs du saintsiége dans l'ordre politique, le saint-siége les retrouva quand il en eut besoin dans la guerre contrel'igno-

ET DE LA LIBERTÉ d'eNSEIGNEMENT. l55

rance, dans la guerre pour la foi et pour la science.

Lanfranc, un sénateur de Pavie, un professeur de droit de Bologne, arrive avec une bande d'écoliers en Normandie, s'arrête à Avranches, et inaugure sa mission en reconstituant l'école épiscopale. A son exemple, les écoles de Rouen, de Bayeux, de Lisieux reprennent leurs études. Le caractère de la population s'y prêta merveilleusement : « Les Normands, dit Geoffroy de Malaterra1, s'appliquèrent avec tant de succès à l'éloquence, que l'on aurait pris volontiers les enfants eux-mêmes pour autant de rhéteurs. » Qu'on fasse la part de la vanité nationale et qu'on retire l'exagération, le fait restera.

Ce qu'il avait opéré dans la Neustrie, Lanfranc le renouvela à Paris : l'école cathédrale a la gloire de le compter parmi ses maîtres; ses leçons, comme celles de saint Bru-no, de Walram, de Guillaume deChampeaux, etc., contribuèrent à y attirer cette multitude d'étudiants qui venaient de Bretagne, d'Angleterre , d'Italie , d'Allemagne et même du fond de la Pologne.

Telles sont les plus illustres d'entre les écoles épiscopales, et encore en avons-nous laissé une foule d'autres dont les noms sont moins connus, mais qui n'en rendaient pas de moins précieux services. C'est à regret que nous abrégeons cette nomenclature, car elle fournit d'utiles renseignements, des détails ignorés ; et pour l'honneur de l'Église et de notre France, par respect et par amour pour un passé trop dédaigné, nous voudrions pouvoir

1 Apud Muratori, Ital,, Script. , t. V.

l56 HISTOIRE DE I,' INSTRUCTION PUBLIQUE

accorder aux œuvres et aux efforts de nos pères l'hommage et la justice qui leur sont dus. Qu'il nous suffise d'affirmer que dans le cours du xf siècle la plus noble émulation s'empara des évéques,et que, malgré les difficultés du temps, malgré l'intérêt supérieur des croisades, malgré les soins infinis de leur ministère pastoral, rien ne leur coûta pour multiplier les moyens d'éducation, pour établir ou pour restaurer les écoles, pour assurer des prébendes aux. chanoines et aux scolastiques chargés de l'enseignement, et enfin, pour répandre avec une large profusion les sciences, les lettres et les lumières1.

Plus infatigable encore était l'ardeur des ordres monastiques. Notre état social actuel ne peut rien présenter d'analogue au pieux enthousiasme qui peuplait les cloîtres et qui y entretenait la vie spi-

1 Nécessairement forcés de nous borner à un rapide aperçu de l'état des écoles, nous ne saurions mieux faire que de renvoyer nos lecteurs aux sources où nous avons puisé, et où ils trouveront les plus complètes et les plus curieuses indications. En première ligne, nous parlerons des savants Bénédictins, dont l'érudition est d'un si admirable secours dans toutes les questions historiques, et dont les traditions savantes sont si heureusement continuées dans notre patrie parla pieuse congrégation de Solesmes. Leur Histoire littéraire de France est un monument que la postérité consultera toujours avec respect et avec fruit : rien n'a été fait de comparable en ce genre. Voir également Bullceus, Hist. Universit. Parisiens. ; dévier, Hist. de VUniv.de Paris; Fleury, Hist. ecclés.; Berault-Bercastel,revu par le baron Henrion, Histoire de l'Église; Conring , sintiquit. Académie., etc., etc.

ET DE LA LIBERTÉ d'eNSEIGJVEMEJNT. l5>]

rituelle et intellectuelle, la force de la piété et de la science. Rien ne fatiguait cette avidité immense de connaître que l'éducation chrétienne développe à un si haut degré : les tentatives furent hardies, mais elles furent heureuses et prudentes, parce que la foi les réglait. La foi, ce sentiment doux et énergique qui donne la paix et le calme , cette intuition de la vérité qui captive et qui absorbe les regards, qui élève la pensée et la porte lumineuse dans le sein de Dieu, la foi dominait; naïve et brûlante, elle transporta des montagnes et combla des abîmes.

Le signal part encore de la Normandie, de l'abbaye de Fécamp, et le mouvement s'étend partout. Saint- Vandrille se relève avec Gérard, disciple de saint Fulbert de Chartres; Luxeuil renaît avec Constancius; la Chaise-Dieu est fondée; Saint-Martin de Tours obéit à Bérenger dont l'orgueil fera bientôt un hérétique; Saint-Germain d'Auxerre, Saint-Germain de Paris, Saint-Denis, Cluny et mille autres se disputent les maîtres et les écoliers. Enfin la Normandie reprend la palme, et voici les grands monastères de Jumiéges , de Saint-Evroul, deCaen, delà Trinité, de Sainl-Ouen, et avant tous l'illustre école du Bec, la création de Lan franc, la chaire de saint Anselme , le berceau de la scolastique.

Il faut passer; nous ne pouvons demeurer à contempler cette prodigieuse activité dont le détail étonne et éblouit. Un fait seulement en donnera une idée. Ce sont les voyages continuels des docteurs en renom ; ce sont ces pèlerinages perpétuels qu'ils entreprennent à la prière des évêquesoudes abbés, aux instances de la jeunesse; ces séjours de

quelques années qu'ils accordent aux désirs et aux applaudissements de leurs auditeurs. Rien de plus nomade que la vie d'un savant d'alors. Avant d'être évêque d'Angoulême, Gérard avait enseigné dans plusieurs petites villes voisines , puis à Périgueux, enfin à Angoulême1. Lanfranc lui-même avait professé à Bologne, à Paris, à Avranches,à Saint-Étienne de Caen, avant de devenir archevêque de Cantorbéry. Le maître ne se reposait que quand il avait accompli sa carrière. Au déclin de ses forces, le cloître lui offrait la paix et le repos , et là encore il pouvait, dans le calme de sa vieillesse, faire servir ses derniers jours et sa longue expérience à l'instruction de ses frères; on bien l'épiscopat le réclamait, et il devenait le protecteur et le père de ces fidèles qu'il avait nourris de sa doctrine, le conseiller des rois, le soutien de la chrétienté. Quelle existence, par exemple, que celle de Lanfranc, cet ange d'humilité fuyant la gloire qui s'attachait à ses pas, refusant le siège de Rouen et n'acceptant celui de Cantorbéry que sur l'ordre du pape et d'un concile; champion intrépide des droits de son Église, résistant en face à Guillaume le Conquérant, investi de la confiance du monarque et chargé par lui de l'administration de ses nouveaux Etats, et, malgré tous ses soins extérieurs, s'occupant sans relâche de l'éducation , commentant les livres sacrés et foudroyant l'hérésie, qui osait contester la présence réelle du Sauveur dans le saint sacrement de l'autel !

1 Hist. litt.de France, t. Vil.

ET DE LA LIBERTÉ RENSEIGNEMENT. 1 5g

Ce que Lan franc avait commencé , saint Anselme , son ami, son élève, Italien comme lui, comme lui maître de l'école du Bec, l'accomplit avec une habileté singulière. La métaphysique et la théologie firent, grâce à lui, d'admirables progrès, et les études furent élevées jusqu'aux travaux les plus sérieux de la dialectique, jusqu'aux difficultés les plus ardues de la philosophie et aux sublimités de l'ontologie. L'enseignement chrétien, dans toute sa hauteur, était inauguré.

Le onzième siècle se ferme sur le grand nom de saint Anselme. Les écoles étaient; constituées partout, et il y régnait une incroyable ardeur; quand l'Église se met à l'œuvre, elle fait exécuter largement ses plans. Saint Guillaume avait, lui seul, régénéré quarante monastères, et là il avait rétabli à la fois les écoles claustrales et les écoles d'externes, les premières, pour les moines, les secondes pour tout le peuple ; en quelques années cet antique usage avait reparu dans toutes les Gaules. L'Eglise fit mieux encore: non contente d'offrir à tous l'éducation, elle entretint elle-même les écoliers trop pauvres pour vivre de leurs propres ressources. L'instruction gratuite était déjà un merveilleux bienfait : le bienfait fut doublé!

Ainsi, fondations, enseignement universel, gratuit, multiplication des maîtres, entretien des élèves, qu'est-ce que l'Église pouvait faire de plus? Ajoutons un dernier trait. Saint Anselme disait une magnifique parole : « Nil diligit Deus plus qaam libertateni Ecclesiœ suce : Dieu n'aime rien tant que la liberté de son Église. » Or l'Église, elle aussi,

l6o HISTOIRE DE L INSTRUCTION PUBLIQUE

n'aime rien tant que la liberté de ses enfants : elle veut être servie dans l'amour et non dans la crainte. En ces temps, elle se reposait sur la volonté droite et soumise des fidèles, et elle laissait à leur émulation le plus libre essor. Elle se plaisait à les voir aborder hardiment les fonctions sérieuses de l'enseignement, et elle favorisait leur filiale indépendance. Cependant déjà, quelques-uns de ces crimes de la pensée qui s'attaquent à Dieu étaient venus troublersa confiante tolérance. L'écolâtre de Tours, Bérenger, jaloux de la célébrité de Lanfranc, l'avait contredit : jusque-là il n'y avait qu'une rivalité ordinaire; mais dans la lutte Bérenger fut vaincu, il vit tous ses disciples passer à son émule : l'orgueil et le dépit lui montant à la tête, il avança des propositions impies et nia la présence réelle. A ce blasphème l'Eglise s'émut; le pape et les conciles excommunièrent l'hérétique, et Bérenger signa une rétractation entre les mains du sous-diacre Hildebrand, qui fut depuis saint Grégoire VII. Le coupable s'était repenti , l'Eglise était satisfaite ; elle lui laissa son titre et sa charge de maître d'école. Bien ne prouve mieux l'existence de la liberté que la vie entière de Bérenger. Quand on songeque cinq fois il retomba dans les mêmes erreurs, et que cependant l'enseignement ne lui fut pas interditparce que l'on avait foi dans sa conversion, on ne peut s'empêcher de reconnaître que l'indépendance des maîtres était un privilège bien sacré, puisqu'elle était respectée malgré de pareilles aberrations.

Or, il s'agit ici d'un scolaslique de couvent, d'un docteur placé sous la juridiction directe de

ET DE LA LIBERTÉ ^ENSEIGNEMENT. iGl

l'Église, d'un moine plus étroitement lié que qui que ce soit à l'obéissance. La longanimité de ses juges, la paternelle indulgence dont il abusa à tant de reprises, ne sont-elles pas d'admirables témoignages de cette sorte d'inviolabilité qui s'attachait à Ja science, et de la miséricorde inépuisable du pouvoir chargé de surveiller et de sévir?

Maintenant ce pouvoir, si généreux, si doux , si soigneux de la liberté dans le principe même et dans l'institution des maîtres, était-il plus absolu et plus jaloux dans les applications? Prétendait-il imposer une méthode uniforme, ou prescrire les modes et les objets de l'instruction ? Établissait-il entre les écoles ces niveaux différents, ces degrés infranchissables dont un impôt onéreux doit garderies abords ? Posait-il au zèle des évêques et des abbes des limites de fiscalité qu'on ne pouvait franchir que l'argent à la main? Exigeait-il des épreuves et des examens pour les professeurs, et frappait-il tous les élèves d'un impôt arbitraire? Mettait-il des entraves à la charité, et tarifait-il le savoir et la pensée? Non, non. L'Église n'a jamais connu ces odieuses tyrannies; l'Église n'a jamais coupé les ailes du génie, jamais elle n'a marchandé aux hommes Dieu et l'intelligence. Elle disait à ses enfants : « Croyez et aimez; » et quand ses enfants lui avaient répondu: « Nous croyons le Père , le Fils et le Saint-Esprit , nous aimons Dieu par-dessus toutes choses et notre prochain comme nous-mêmes, » elle ajoutait avec saint Augustin : « Fac quod vis , faites ce que vous voudrez; fondez des asiles pour les faibles et les persécutés, ouvrez des écoles pour les petits et

l6l HISTOIRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE

pour les ignorants. Travaillez, scrutez les Écritures, fouillez le vaste champ des connaissances divines et humaines; c'est votre domaine: allez, ma main vous guide et mon flambeau vous éclaire! » Et chacun se mettait à l'œuvre : le maître cherchait, inventait, s'élançait dans des voies nouvelles et mesurait le labyrinthe de la science, aidé et soutenu par ce fil immortel qui la ramenait , à travers les détours , au centre de la vérité et de la lumière. Le disciple entrait hardiment dans la carrière; il interrogeait tous les docteurs, les suivait ou les quittait à son gré, s'attachait à leurs pas, ou les abandonnait pour faire cortège à d'autres illustrations. C'est un spectacle étonnant que celui des pérégrinations scientifiques de cette époque. Lan franc entraîne après lui ses élèves de Bologne , et les transporte au milieu des Gaules. Otbert, abbé de Gembloux, avait étudié dans presque toutes les écoles de France ; après avoir reçu les premiers éléments à Laubes , il passa quelque temps à Saint-Germain des Prés de Paris, puis à l'école cathédrale de Trêves , puis à Chartres sous saint Fulbert; enfin il retourna enseigner à Laubes. Et cette vie errante était la condition de la plupart des étudiants ; l'écolier faisait son tour de France, comme l'artisan de nos jours. Mais tandis qu'aujourd'hui une autorité inquiète multiplie les difficultés sur la route, et laisse périr de faim et de fatigue le malheureux pèlerin , le voyageur du xie siècle était toujours sûr de trouver en son chemin l'hospitalité du monastère, et souvent la pension fondée par les nobles ou par les prêtres. Voilà comment l'Église entendait l'exercice du

ET DE LA LIBERTÉ RENSEIGNEMENT. l63

pouvoir dans l'intérieur de ses écoles. Était-elle plus sévère pour l'enseignement libre?

§ 2. V enseignement libre.

C'est un des caractères les plus curieux du xie siècle , que la renaissance de cet enseignement privé dont les traces semblaient effacées en France depuis la race karolingienne. Il ne faudrait pas croire, en effet, que les cathédrales et les monastères, malgré le prodigieux développement de leurs études , fussent seuls en possession de distribuer la science.

Les écoles ecclésiastiques (ce fait est leur gloire) suffisaient aux besoins de la société religieuse et de la société civile. Elles formaient des ministres pour les autels, des religieux pour le cloître, et plusieurs établissements spéciaux étaient consacrés à cette pieuse destination, sous le titre & écoles pour les clercs •, et àescholœ interiores, écoles internes des couvents. De plus, les écoles externes et les écoles des églises diocésaines recevaient les laïques de tout rang, depuis les rois, comme Louis le Gros, jusqu'aux plus humbles fidèles, tels qu'Anselme de Laon, le docteur des docteurs, fils d'un pauvre paysan et élevé par charité.

Mais , en favorisant la diffusion de l'instruction , l'Eglise devait naturellement faire naître des docteurs et des maîtres qui , sans prendre rang dans la milice sacrée, se livreraient à l'utile et noble mission de répandre au milieu des hommes les connaissances qu'ils ont acquises. C'est ce qui arriva. Il est à remarquer même que la plupart des hommes célè-

l64 HISTOIRE DE ^INSTRUCTION PUBLIQUE

bresqui dirigeaient les écoles publiques avaient commencé par être adjoints aux recteurs de ces écoles, ou avaient fait des cours privés. Cet exercice était un moyen d'acquérir de la renommée et de se désigner à l'estime et au choix des évêques ou des abbés ; et , plus d'une fois , le savant fut enlevé à son auditoire particulier pour aller s'asseoir sur un siège métropolitain ou pour recevoir l'anneau abbatial.

C'est à Paris surtout que l'on rencontre des exemples d'écoles libres ouvertes au public, et où s'enseignaient les arts libéraux. Un élève de saint Fulbert de Chartres, Lambert , y donna des leçons, et l'histoire remarque qu'il gagna des sommes considérables dans cette profession. L'exemple parut bon à suivre : le Parisien Drogon l'imita ; Walram , avant d'être écolâtre de la cathédrale, en fit autant; seulement son cours était un cours de philosophie. Paris entendait, pour la première fois depuis longues années, retentir ce mot dans ses murs; la réputation du maître passa jusqu'en Allemagne; l'évêque de Bamberg voulut l'avoir pour écolâtre, et les moines de Mersbourg le choisirent ensuite pour abbé1.

Rien de plus indépendant que ces professeurs: ils apparaissent sans que nul s'enquière où ils ont appris et qui leur donne autorité. Ils enseignent, on les écoute; les disciples se multiplient, si l'enseignement a de l'intérêt, si le maître a du talent. Ils abordent telle ou telle connaissance qui leur plaît; ils changent de matière quand ils le veulent. Leur méthode est leur propriété; ils s'y

1 Trithem., Chronkon hirsaugiens.

ET DE LA. LIBERTÉ d' ENSEIGNEMENT. l65

retranchent , ils la défendent, ou ils l'abandonnent, selon leur bon plaisir. « Un habile logicien nommé Amalric, dit un écrivain contemporain1, dirigea d'abord des écoles de dialectique et d'arts libéraux; puis il passa à l'Ecriture sainte, et toujours il conserva son mode spécial d'apprendre et d'enseigner, son opinion propre et son jugement privé. » Ils taxent leurs élèves comme ils l'entendent, différence essentielle entre eux et les recteurs d'écoles ecclésiastiques , où l'instruction était gratuite. Ils se transportent sans difficulté d'un lieu à un autre. Ils sont libres enfin, libres dans toute l'étendue du mot.

Le plus notable exemple est celui de Manegold. Manegold était d'Alsace, né à Lutenbach ; il résumait en lui toute la science de son siècle, théologien consommé , philosophe profond, dialecticien habile. Il enseigna d'abord dans sa patrie : de là i! parcourut la France, et on le tenait en telle estime que les chroniques de son temps le mettent sur la même ligne que Lanfranc et saint Anselme. Et enfin il vint h Paris, et il y ouvrit une école. Parmi ses disciples on compte Guillaume de Champeaux , l'adversaire d'Abailard. Or, l'école de Manegold était bien une école laïque, puisqu'il était marié. Mais ce qui étonne da-

1 Rigord. De gestis Phil. August. Chronicon. — Cet Amalric de Chartres fut poursuivi, il est vrai, comme hérétique, etcondamné; mais ses erreurs même attestent la liberté qui était laissée aux maîtres. Son exemple est une preuve de plus en faveur de cette tolérance que nous exposions plus haut. L'Église veillait, elle rejeta l'hérésie et se contenta du repentir. C'est la même conduite qu'à l'égard de Bérenger.

l66 HISTOIRE DE L INSTRUCTION PUBLIQUE

vantage , c'est que sa femme el ses filles, remarquablement savantes, imitaient leur père et enseignaient les personnes de leur sexe.

On le voit donc : écoles particulières, écoles laïques, écoles de femmes, rétribution payée par les élèves, tout ce qui constitue l'enseignement libre et privé existait en France au xic siècle. Et cette liberté était réelle; elle ne subissait aucune entrave, ni pour la capacité, ni pour le lieu d'établissement, ni pour l'autorisation préalable, ni pour la forme , ni pour le fond des études. Cela dura plus de cent cinquante ans, et le monde chrétien n'en souffrît pas, et, sous l'aiguillon de la concurrence, la science marcha à pas de géant.

Nous voici arrivés, en effet, au xne siècle, au temps de Pierre Lombard , de Suger, de saint Bernard et d'Abailard.

Page 1