II. LE DOUZIÈME SIECLE
Le zèle d'enseignement qui a fait le caractère de l'époque précédente porte ses fruits. L'Eglise perpétue et multiplie ses écoles ; la science s'étend et s'élève. Les maîtres particuliers rivalisent les uns avec les autres, et commencent ces tournois de la dialectique, non moins fameux que ceux de la chevalerie. La liberté encore protège les combattants et garde le champ clos. Seulement, avant d'entrer en lice, il faut se faire reconnaître, il faut faire preuve de catholicité, et obtenir du héraut d'armes qu'il abaisse la barrière.
L'Église, en effet, et la société chrétienne dont
elle forme la tête et dont elle exerce la tutelle, ont senti le besoin d'user de leurs droits. Si elles respectent l'indépendance du professeur, si elles lui laissent la libre jouissance de ses facultés et de son talent, si elles lui livrent le cercle immense de l'activité humaine, si elles lui permettent d'enseigner de omni re scibili, elles ne lui ont pas garanti, cependant, la liberté religieuse. Elles ne lui ont pas permis, plus qu'à tout autre, d'attenter à l'unité de croyance et de foi; elles n'ont pas abdiqué la juridiction souveraine qu'elles gardent sur les manifestations publiques des doctrines. Toutes les fois donc qu'il voudra participer à ce ministère de la doctrine dont le dépôt a été confié au sacerdoce, comme alors il ambitionne un poste dans les fonctions du corps ecclésiastique , il ne devra pas s'étonner qu'on exige de lui quelque témoignage spécial de déférence et de dévouement; et, puisqu'il veut mettre le pied dans le domaine du Seigneur, c'est bien le moins qu'il en demande l'autorisation à ceux que le Seigneur en a constitués les gardiens.
Il est nécessaire de remarquer d'ailleurs que l'enseignement tout entier , ou du moins l'enseignement supérieur, tend de plus en plus à devenir théologique; que, non content de parcourir les diverses branches des sciences profanes, il aborde de front les questions les plus hautes et les plus difficiles de la science sacrée; qu'en un mot, il pénètre jusqu'au fond du sanctuaire. Jamais l'accès de ce lieu redoutable n'a été livré à la multitude; c'est le devoir des lévites d'en protéger le seuil, et de
i68 histoire de l'instruction publique se faire tuer à ses portes plutôt que d'en laisser violer la majesté, fût-ce même par le génie!
S'il n'avait jamais été question que d'apprendre aux enfants les éléments de la grammaire et de la rhétorique, ou même de les faire passer successivement par les sept chemins du trivium et du quadrwium, l'Église aurait fait, au xne siècle, comme auparavant. Elle s'en serait tenue à la surveillance des pères et des mères ; elle s'en serait remise aux sollicitudes des prêtres et des moines, et elle aurait béni les humbles et utiles travaux des instituteurs de l'enfance, sauf à réprimer les rares erreurs que lui eût signalées la voix publique. Mais il n'en fut plus de la sorte. Les professeurs se firent théologiens, et, qui pis est, théologiens à faux trop souvent. Or , nul n'est théologien , nul ne s'assied sur la chaire de vérité, s'il n'en a reçu le pouvoir de l'autorité spirituelle. C'est un principe élémentaire; on l'avait méconnu, l'Eglise le fit respecter. Voilà tout. Elle resta dans son droit et dans son devoir.
Et qu'on ne dise pas que la liberté d'enseignement fut atteinte par ce fait. Nullement. Que l'enseignement se tînt dans ses limites, il y était pleinement et absolument libre. Que , s'il voulait , au contraire, faire des excursions sur le terrain de la religion, alors il devait naturellement se soumettre aux lois qui régissaient ce domaine, et que la force publique faisait respecter à l'égal des autres lois. Ce n'était pas l'Église qui empiétait sur lui, c'était lui qui voulait envahir l'Église. Il quittait son empire, où régnait l'indépendance : en passant les confins d'une puissance où, de droit
divin, domine un pouvoir souverain, qu'y avaitil d'étonnant à ce qu'il en respectât le régime, et à ce qu'il prêtât, avant de franchir la frontière, le serment de vassalité ? Agir autrement, prétendre importer les licences de la pensée et de la science dans le royaume de la foi, c'eût été faire violence et injustice , c'eût été se révolter contre l'ordre social établi, c'eût été un crime de lèse-majesté divine et humaine; et le moyen âge ne l'aurait pas souffert.
Il faut se garder de calomnier cette époque : la nôtre aurait beaucoup à lui envier peut-être sous le rapport de la logique , de l'énergie , et surtout de la conscience intime de ce qu'on fait et de ce qu'on veut. Le moyen âge voulait l'unité catholique , et il la maintenait avec tout l'appareil et toute la terreur de l'autorité publique; puis, dans cette atmosphère de foi, il voulait la liberté de la famille , la liberté de l'association , celle de l'enseignement, et il les maintenait en appelant à leur aide les foudres pontificales contre les rois et contre les grands qui les méconnaissaient. Quant à nous, nous n'avons plus l'unité, et nous luttons pour reconquérir la liberté. Quelle situation est la meilleure?
§ 1 . Les écoles épiscopales et les écoles des cloîtres.
Tout en veillant de plus près au maintien de ses droits , le clergé n'en était pas moins dévoué à la propagation et au soutien des études. Il semble même qu'il redoublât de soins et d'empressement pour mettre à la portée de toutes les classes Fins-
truclion nécessaire au service de Dieu et de la société.
En premier lieu, les écoles épiscopales prirent un caractère nouveau d'ordre et de stabilité. Recevant toujours les enfants de quelque condition qu'ils fussent, elles les partageaient en différentes classes, selon leurâge et leurs connaissances. Elles leur distribuaient ces notions premières qui font l'homme et le chrétien ; et quand, au sortir de l'adolescence, les jeunes disciples se décidaient à se consacrer à Dieu, des maîtres spéciaux, l'évêque lui-même quelquefois1, leur donnaient une instruction plus avancée et plus conforme à leur pieuse vocation. Les charges de scoîastiques furent ensuite rendues fixes et permanentes, soit par l'attribution qui leur fut réservée d'un canonicat dans la cathédrale, soit par des fondations particulières qui leur furent spécialement destinées2. Tantôt c'était la munificence épiscopale, tantôt les dons des fidèles, tantôt enfin les testaments des scoîastiques eux-mêmes, qui assuraient ce bienfait aux églises. Le concile de Latran, en 1179, rendit bientôt cet usage général et obligatoire, en affectant expressément une prébende pour l'écolàtre de chaque cathédrale. Dans la plupart des évêchés, l'école devint un établissement très-important, qui comptait plusieurs maîtres, nommés et dirigés par le scolastique, et qui possé-
1 L'évêque du Mans, par exemple. Mabillon , Annal, ord. S. Bened.
2 Ainsi les chanoines d'Angers cèdent une terre à Marbode leur scolastique , à condition qu'elle sera affectée à lui et aux scoîastiques ses successeurs. Hist. ITtt. de France , t. XII.
dait un grand nombre d'élèves. La renommée de l'école de Laon, sous Anselme; de celle de Liège, studiis litterarum apprime famosa, sous Guillaume, scolarwn auriga ; de celle de Lyon , dont saint Bernard fait un si grand éloge; de celle d'Auxerre, où saint Thomas de Cantorbéry vint se perfectionner; de celle de Poitiers, où étudia Suger; de celle d'Angers, qui prenait le titre d'académie. La renommée de tous ces foyers d'études est arrivée jusqu'à nous1. L'école de Paris, enfin, augmenta encore sa célébrité.
Nous nous arrêterons un instant sur cette école, parce qu'elle servait, on peut le dire, de type à toutes les autres. Placée anciennement dans la maison de l'évêque et dans le cloître de la cathédrale, on se rappelle qu'elle avait ensuite été transportée au Parvis. Les écoliers y formaient deux divisions , « comme dans les autres églises,» disent les savants Bénédictins, ce qui confirme l'opinion que nous émettions plus haut. La première division comprenait les enfants , et la direction en était remise au grand chantre ; la seconde recevait les étudiants plus avancés, et avait pour inspecteur et pour chef le chancelier. Celte distinction est essentielle; elle dominera tout le moyen âge, et elle durera jusqu'en 1789. C'est l'origine de la juridiction qu'exercèrent, pendant tant de siècles, ces deux dignitaires de l'Église de Paris, l'un sur les grandes, l'autre sur les peti-
1 II faut voir dans YHist. litt. de France, t. XII , l'admirable travail qui a été fait sur toutes ces écoles épiscopales. Nous ne saurions trop regretter de ne pouvoir l'analyser complètement.
tes écoles du diocèse. Telle fut l'affluence des élèves dans cette école, que l'évêque et le chapitre durent prendre des mesures pour les empêcher de troubler l'office divin. Il fut décidé que tous les enfants qui n'étaient pas du corps de la cathédrale ne demeureraient plus et ne feraient plus leurs exercices dans le cloître. L'école épiscopale devint donc spécialement un petit séminaire; mais pas assez exclusivement cependant pour que les fils de la haute noblesse ne continuassent pas d'y être admis ; comme il advintpour Louis VII, roi de France, pour Philippe son frère, et pour deux neveux du pape Alexandre III. L'illustration de l'école cathédrale de Paris n'étonne pas, quand on songe qu'elle comptait parmi ses professeurs Guillaume de Champeaux , Pierre Lombard , Pierre Comestor ou le Mangeur, Pierre le Chantre, Hugues de Champfleury, etc.
Concurremment avec les écoles épiscopales, les écoles monastiques contribuèrent puissamment à la diffusion des sciences et au progrès des études. Tandis que les anciens monastères de l'ordre de S. -Benoit soutenaient leurs vieilles et. glorieuses traditions, les Cisterciens, les Chartreux, les Prémontrés,les chanoines réguliers s'efforcèrent de les égaler.
C'est le temps des grandes fondations, le temps des illustres chefs d'ordre , le temps des hommes de génie et de sainteté. Quel enthousiasme pour les lettres ne devaient pas inspirer ces esprits éminents, qui étaient l'honneur du savoir, les maîtres de la doctrine? Qui aurait pu résistera l'entraînement j quand Pierre le Vénérable , quand
Suger, quand saint Bernard étaient à la tête, et donnaient l'impulsion ?
Aussi , il faut voir la sollicitude des abbés et des moines pour multiplier les moyens d'instruction ! Tantôt on se restreignait aux connaissances secondaires, comme à Saint-Denis, comme à Saint-Germain des Prés , comme à Fonl-Guilen, qui reçut une donation pour de petites écoles, addocendum pueros; et alors les leçons étaient offertes à tous les enfants d'alentour. Tantôt l'éducation était plus complète : l'école de Cambridge, fondée par des moines de Sain t-Ev roui , représente exactement l'état d'un grand nombre de couvents de la France à cette époque. Les frères avaient loué une grange dans la ville, et là ils faisaient des leçons publiques; dès la seconde année, la multitude de leurs élèves s'était tellement accrue, qu'il fallut quitter la grange, et que la plus vaste église n'était pas capable de les contenir. Alors, à l'exemple de l'école d'Orléans , ils prirent le parti de se séparer , et de faire leurs classes l'un après l'autre. « Dès le grand matin, le moine Odon, qui possédait parfaitement les belleslettres, enseignait aux enfants la grammaire suivant la règle de Priscien. A six heures du matin, Terrique son confrère, qui était habile dialecticien, enseignait aux jeunes gens lalogiqued'Àristote avec les introductions et les commentaires de Porphyre et d'Averroës. Sur les neuf heures, Guillaume donnait des leçons de rhétorique, s'attachant particulièrement à Cicéron et à Quintilien. Enfin, tous les jours qui n'étaient pas fêtes, Gilbert, savant professeur de théologie, expliquait FEcriture sainte aux gens lettrés,
et aux prêtres qui venaient l'entendre1. » Ailleurs, on lisait les auteurs profanes, comme à Cluny, dont l'abbé Pierre le Vénérable était le premier controversiste de l'époque et composa une réfutation du Koran. Ici, on s'occupait surtout de l'instruction des moines, comme à la Chartreuse, à Cîteaux, et chez les Prémontrés. Il n'y avait pas jusqu'aux couvents de femmes qui n'eussent des écoles, et des écoles de deux sortes, Tune pour les religieuses, l'autre pour les jeunes filles : Héloïse avait été instruite, dès sa première enfance, au monastère d'Argenteuil. Presque partout l'étude de la haute théologie absorbait les esprits.
La véritable gloire de ce siècle, en effet , c'est la seoldstique. Une fois l'intelligence mise en mouvement, une fois son essor donné, elle partit comme l'aigle, et, les ailes ouvertes, elle monta jusqu'au soleil. Pierre Lombard venait de mettre la dernière main aux travaux de Lanfranc et de saint Anselme. Née avec le bienheureux archevêque de Cantorbéry, développée par son successeur, la science théologique, complétée et ordonnée par l'évêque de Paris, atteignit, sous l'inspiration de ce docte Italien, sa plus haute portée. Lanfranc avait pris la science catholique par la base. L'Ecriture sainte était le point de départ : il Féclaira de ses méditations, il l'illustra par ses commentaires , et en même temps qu'il vengeait les dogmes attaqués, il les expliquait par les témoignages des livres sacrés. C'était déjà de
1 Ingulfi Croylandensis Abb. ; Hist.ejusdem monasterii, apud Script, rerum Jnglicar.
la théologie élevée. Vint ensuite saint Anselme, qui ressuscita la philosophie et l'appela au service de la révélation. « La philosophie, dit-il, doit nous faire comprendre ce que la théologie nous a donné à croire ; car la foi occupe , dans les choses religieuses , le même rang que l'expérience dans les choses naturelles. Il faut savoir qu'une chose est, avant d'examiner ce qu'elle est et pourquoi elle est ; et , de même que la raison s'égare dans l'étude de la matière, si elle ne s'appuie sur l'expérience , elle s'égare dans l'étude de la religion, si elle ne s'appuie sur la foi1. » Voilà le-coup d'aiguillon frappé sur l'esprit de l'homme ; voilà la barrière qui tombe devant ses facultés animées; voilà l'émulation, l'élan impétueux, la vie, et à la fois voilà l'ordre, l'harmonie, le but. Le principe est posé, il ne reste plus qu'à déduire les conséquences. Ce fut le travail de Pierre Lombard. Dans son livre des Sentences, ce livre par excellence , il passe en revue toutes les matières théologiques, il les ordonne , il les classe, il en complète l'enseignement. Clarté, lucidité, tout s'y trouve, et l'admiration de la postérité a consacré ce manuel d'instruction, dont l'étude a formé, pendant des siècles, tous les grands génies de l'école catholique.
Rapportant tout à Dieu , la scolastique , telle qu'elle était créée par l'influence de cette idée féconde, ne voyait dans la science humaine qu'un moyen de s'avancer vers la science suprême; le
1 Sancti Anselmi opéra. Voir de Gérando, Hist. comparée des systèmes philosophiques.
i'jS HISTOIRE DE ^INSTRUCTION PUBLIQLK
savoir était le mystérieux degré , dont chaque échelon, correspondant aux diverses études, montait jusqu'à la vérité. De la nature visible à la nature invisible , du monde matériel au monde spirituel, il n'y avait qu'un enchaînement de causes et d'effets , toutes liées intérieurement au principe créateur d'où elles découlaient. Cercles concentriques d'une même spirale , les phénomènes de l'univers entier ne formaient qu'une seule et immense pyramide, dont la base, aussi large que la création , reposait sur la terre, et dont le sommet rapprochait l'homme du trône inaccessible de la très-sainte Trinité.
Avec une théorie aussi vaste, aussi religieuse, l'esprit humain était puissamment excité, et il devait se lancer à pleine course dans cette majestueuse carrière. Mais pour ne pas s'y perdre, il lui fallait le frein de l'Église. C'était l'édifice entier de la science catholique, et l'Église seule gardait la clef de ce sanctuaire.
Jamais elle ne la refusa ; mais il était juste de la demander pour l'obtenir. L'expérience prouva qu'elle avait raison de tenir à ce droit, et de soumettre l'enseignement privé de la théologie à son autorisation , à la Licence.
§ 2. V enseignement libre.
Voici en effet les jours où l'enseignement particulier prend son plus complet développement. Jamais il n'a été plus hardi , plus entreprenant , plus frondeur : en même temps qu'il se multiplie
ET DE LA LIBERTÉ D ENSEIGNEMENT, l'fj
partout, trop souvent aussi il attaque, il affronte, il s'égare.
Non pas cependant qu'il se pose partout en réformateur et en ennemi de l'Eglise. Il y a une grande distinction à faire parmi les maîtres libres de cette époque. Les uns, c'étaient les plus nombreux, se tenaient dans les justes limites de leur droit et de leur savoir. « Il n'y avait ville ni bourgade, dit Guibert de Nogent , où l'on n'eût ouvert des écoles de grammaire, ce qui donna occasion aux gens de la plus basse extraction de l'étudier r. » Et il ne s'agissait pas des écoles ecclésiastiques, puisque l'histoire, en conservant les noms des maîtres, a quelquefois loué leur désintéressement. Tels furent à Paris particulièrement : Guillaume de Couches, Richard l'Évêque, Thierri l'Armoricain, Pierre Hélie, Garnier, etc. L'étude de la grammaire était même devenue si importante et si universelle, qu'elle mérita d'avoir des ennemis jurés. Une secte se forma, la secte des Cornificiens, qui faisait une guerre déclarée à la dialectique et à la grammaire. Tout le monde d'étudiants que renfermait Paris s'émut, et prit parti pour ou contre. Les Cornificiens ne succombèrent que sous les coups d'Abailard, de Guillaume de Conches et de Jean de Salisbury. C'est le prélude des querelles littéraires des anciens et des modernes, des classiques et des romantiques ; chaque époque a sa lutte intestine , qui se termine à l'amiable comme celle du xne siècle. Il en advint que la grammaire fut l'objet d'un culte moins exclusif, et
1 Guibert. de Nov. Gesta Franc, 1. 1.
178 HISTOIRE DE l'inSTRIJCTIOjN' PIBL1QUE
en même temps que son utilité fut mieux et plus sagement appréciée.
Avec moins de retentissement, mais avec autant de succès et autant d'utilité, d'autres professeurs enseignaient ailleurs. Ainsi, Gautier de Chaumont tenait école à Chaumont; c'était un laïque de bonnes mœurs, d'esprit droit, vif, pénétrant. Saint Bernard l'aimait et l'estimait, et ne négligea rien pour l'attirer à Dieu. Un Anglais de Devonshire , Joseph d'Isca, s'établit à Gueldres et y avait ouvert une école florissante. « Rien n'était plus commun, disent les bénédictins, que de voir des Anglais passer la mer , et venir enseigner en France. Et il n'est pas vraisemblable , vu le grand nombre de gens de lettres que la ÎNorraandie, par exemple, et la petite Bretagne ou Armorique, produisirent en ce siècle, qu'il n'y eût dans ces provinces d'autres écoles que les épiscopales et les monastiques. Disons la même chose des autres provinces, où les sciences furent mieux cultivées. »
Quant à tous ces maîtres qui plus ou moins professaient les arts libéraux , l'Eglise ne s'en inquiétait pas; elle ne songeait nullement à porter atteinte à leur indépendance. Bien au contraire, elle les encourageait, elle les soutenait , et, au besoin , elle leur prêtait sa toute-puissante protection. Pour les autres, pour ceux qui ambitionnaient une fonction plus grave, pour ceux qui voulaient, en restant dans leur individualité , aborder les périlleux rivages de la théologie, elle ne s'opposa pas non plus à leur désir, elle ne vit pas leurs essais d'un œil défa-
\orable, mais elle les surveilla avec vigilance, et, quand elle le jugea convenable, elle les soumit à fournir des cautions préalables. Encore ces cautions se réduisirent-elles à une simple autorisation demandée à l'évêcjue , Ncentia docendi ; licence qui ne pouvait jamais être refusée, si l'aspirant était capable, et qui même n'était pas toujours exigée. Un seul fait entre tous, mais fait capital et éclatant , nous donnera la mesure de la législation de l'époque sur l'enseignement. INous voulons parler de l'histoire d'Abailard.
Tout le monde sait ce qu'était Abailard, ce noble breton, ce beau cavalier, qui, épris de passion pour la dialectique , sacrifia , comme il le dit, Mais à Minerve, et se mit en quête d'aventures et de tournois philosophiques. Orgueilleux à l'excès, convaincu que tout devait lui céder, abusant, pour satisfaire ses passions, de l'empire irrésistible que lui donnaient sa grâce, sa jeunesse, son éloquence et son érudition, il arrive à Paris et se présente à Guillaume de Champeaux , l'un des plus illustres maîtres de cette ville. Le directeur du cloître Notre- Dame 1 l'accueille comme un fils, le reçoit dans sa maison. Quelque temps après, le disciple défiait son professeur, et le désarçonnait en pleine joute.
C'était une ingratitude, mais c'était un triomphe. Le vainqueur se crut assez fort pour ouvrir école. Néanmoins il n'osa pas enseigner à Paris même. La cour était à Me] un; Abailard avait parmi les
1 II ne faut pas confondre celte école du cloître avec 1 école cathédrale.
l8o HISTOIRE DE L'INSTRUCTION" PUBLIQUE
seigneurs, de chauds partisans et de grands admirateurs. La noblesse le revendiquait comme un des siens, et elle s'en faisait gloire. Abailard commença ses leçons avec un éclat et un succès incroyable. Mais Paris, Paris que Ton appelait alors la ville des lettres, cariath sepher, était le but de son ambition. Il s'en rapprocha peu à peu : de Melun il passa à Corbeil. Au travail sa santé s'était altérée ; à peine eut-il le temps d'aller respirer l'air natal. Tout d'un coup il revient; comme Antée il a repris ses forces sur le sein de sa mère, et il redescend sur le champ de bataille. Guillaume de Champeaux n'y était plus. Abreuvé de dégoûts, pressé d'un autre côté par la grâce de Dieu , l'écolâtre s'était réfugié sous l'habit de chanoine régulier, et il avait cherché dans le monastère de Saint-Victor cette paix que la renommée lui avait refusée. Il ne devait pas la trouver encore : les instances de ses amis l'avaient contraint à ouvrir une nouvelle école; son talent y appela de nombreux disciples. Abailard le suivit sur cette autre arène, et là encore il feignit de s'asseoir parmi ses auditeurs : « Il voulait, disait-il, apprendre de lui la rhétorique. » A la première occasion, Abailard reprit l'offensive, pressa son adversaire, et s'il faut l'en croire, le contraignit à s'avouer vaincu. Cette victoire fit tant de bruit que le chef de l'école du cloître, le successeur de Guillaume, offrit sa chaire à Abailard, et se rangea parmi ses élèves.
L'ovation était complète: elle ne dura pas longtemps. Le titulaire qui avait si bénévolement abdiqué aux mains du dialecticien breton, fut destitué et remplacé. Abailard quitta Paris et retourna
ET DE LA LIBERTE* d'eNSEIGNEMENT. ï8l
à Melun. De son coté, Guillaume de Champeaux s'éloigna et se retira avec sa communauté à la campagne. Aussitôt qu'Àbailard apprit le départ de son plus ancien rival, il revint en toute hâte, traînant à sa suite toute son école de Melun, et, dans l'espoir de reconquérir la chaire du cloître Notre-Dame, il en fit le siège en règle : « Castra posui, dit-il , quasi eu m obsessurus qui nostrum occupaverat locum. » Ce camp était établi sur la montagne de Sainte-Geneviève, alors encore couverte de vignes et en pleine culture. Le siège réussit : le successeur de Guillaume de Champeaux, battu en public, abandonna sa chaire et se sauva dans un cloître. Guillaume de Champeaux dut revenir prendre lui-même la défense de son enseignement. Quelle fut l'issue de cette lutte nouvelle? Abailard répond par ce vers d'Ovide :
Si quxritis hujus Fortunam pugnœ, non sum superatus abillo1.
Quoi qu'il en soit, et bien qu'il fût invaincu , il n'était pas invincible. Un écolier à peine sorti des bancs, Gosvin, élève de Josselin, qui enseignait sur une autre partie de la montagne Sainte-Geneviève, le défia à la dispute, et le poursuivit si rudement qu'il dut demander merci. Sa santé altérée fut un excellent prétexte : il partit pour la Bretagne; c'était sa ressource.
Au retour, il se dirigea sur Laon, pour écouter les leçons de théologie d'Anselme , écolâtre de la
'Ovide, Métamorphoses , 1. i3.
\8l HISTOIRE DE i/lNSTRUCTION PUBLIQUE
cathédrale. Là, nouvelles querelles suscitées au maître parle disciple; là, tentative d'enseignement faite par l'élève. Mais cette fois , comme il s'agissait de théologie et de l'explication d'Ézéchiel , Anselme agit d'autorité. Roi dans son école, il chassa le téméraire. Et Abailard revint à Paris.
La chaire de l'école du cloître était vacante : Abailard l'obtint ou s'en empara. C'est l'époque la plus brillante et la plus malheureuse de sa vie. Jamais affluence n'avait été plus pressée et plus assidue autour d'une chaire; il n'était bruit que de l'illustre docteur : l'Anjou, la Bretagne, la Flandre, l'Angleterre, l'Allemagne, lui envoyaient à l'envi la jeunesse la plus distinguée. La popularité épuisa sur lui ses plus enivrantes faveurs ; au* séductions du talent, Abailard joignait la beauté, l'esprit, un organe mélodieux, un goût remarquable pour la poésie; il chantait avec une délicieuse expression, et ses vers faisaient le charme de tout Paris. Deux cents ans après on les répétait encore. La noblesse l'idolâtrait, les femmes se disputaient son amour : Tanti nominis eram, dit-il, et jiwcnùUis éijôrriiœ gvatia prœeminebam, ut quarnciu/u/tie feminariun nostro digàtirer a/jiore, hùllam vererer repidsam \ C'est ce qui le perdit. On sait comme il séduisit l'infortunée Héloïse , comment il reconnut sa faute, comment il essaya de la réparer en épousant celle qu'il avait déshonorée, et comment cette réparation n'apaisa pas l'odieuse et implacable vengeance des parents d'Héloïse.
1 P. Âbaelardi liber calamitatum mearum.
Désespéré, humilié, abandonné de tous, Abailard ensevelit sa honte sous l'habit monastique : il se fit religieux à Saint-Denis, et força Héloïse à prendre le voile.
Ici recommencent de cruelles tribulations pour le malheureux docteur. En vain la renommée essaya-t-elle de le consoler de ses douleurs ; en vain ses disciples vinrent-ils le solliciter de recommencer ses leçons. L'esprit inquiet d' Abailard l'avait suivi au cloître. On lui donna une petite école sur les terres du comte de Champagne : ses auditeurs l'y suivirent. Il dogmatisa, il lit un traité sur la Trinité, il avança des propositions dangereuses. L'Église prit l'alarme : on reprocha à Abailard d'enseigner sans maître , sine magisiro \ sans licence; on le cita au concile de Soissons. Le coupable brûla son livre de ses propres mains, et fut enfermé à Saint-Médard , dans le couvent qui avait servi de prison à Louis le Débonnaire. Reconduit peu après à Saint-Denis , il n'y put rester; son caractère frondeur le mettait en opposition perpétuelle avec les opinions reçues. Suger consentit à ce qu'il s'éloignât , à condition qu'il vivrait dans la solitude; Abailard choisit un lieu désert, sur les bords de la rivière d'Ardusson, près de Nogent-sur- Seine. A peine y était-il arrivé, que ses anciens disciples accourent en foule : ils se logent sous des cabanes de roseaux, bâtissent une maison de pierre à leur maître, convertissent en une église spacieuse le petit oratoire que le solitaire avait consacré à la très-sainte Trinité. Cette petite colonie fut dédiée au Paraclel, à l'Esprit-Saint.
1 84 HISTOIRE DE L'iNSTRUCTIOX PUBLIQUE
Cependant, la Bretagne le revendiquait : il avait été élu abbé par les moines de Saint-Gildas. 11 se rend à leur désir; mais il est bientôt forcé de fuir : irrités de ce qu'il voulait réformer leurs mœurs, les moines, dit-il , avaient tenté de l'assassiner. Alors ses voyages recommencent. On le voit tantôt, établissant au Paraclet Héloïse et ses religieuses; tantôt, reparaissant à Paris , et reprenant, sur la montagne de Sainte-Geneviève et avec un prodigieux succès, ses anciennes leçons. Puis, entraîné encore par son génie aventureux, entouré de conseils funestes, cédant aux déplorables suggestions d'Arnaud de Brescia, l'ennemi des papes, il formule une doctrine bétérodoxe. Au concile de Sens, saint Bernard le foudroie d'un mot, et il ne trouve de refuge que dans le repentir. Enfin le vénérable abbé de Cluny, Pierre, eut pitié de cette pauvre âme, et lui tendit les bras. Ses dernières années furent un admirable modèle : rien de plus touchant que de voir cet ange déchu se relevant par la puissance des larmes et de la pénitence, et donnant au monde l'exemple de l'humilité la plus profonde et la plus sincère. « Saint Germain ne fut pas plus humble, saint Martin ne fut pas plus pauvre que lui, «écrivait Pierre le Vénérable à Héloïse, en lui annonçant la mort d'Abailard , et en lui renvoyant, suivant son pieux désir, le cadavre de son époux. Héloïse avait sollicité aussi une absolution pour lui : « Moi , Pierre, abbé de Cluny, qui ai reçu Pierre Abailard comme moine, et qui ai fait secrètement enlever son corps, et l'ai accordé à Héloïse , abbesse, et aux religieuses du Paraclet, je l'absous de tous ses péchés,
ET DE LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT. l85
par l'autorité de Dieu tout-puissant et de tous les saints l. » En présence de ces solennités de la mort et de la foi, tout blâme se tait, et il ne reste plus qu'un sentiment d'admiration profonde et d'intime compassion!
On nous pardonnera peut-être la longueur de ce récit en faveur des témoignages irrécusables qu'il contient : c'est d'un bout à l'autre la preuve la plus convaincante de la liberté qui régnait alors.
Liberté dans l'enseignement des lettres profanes, et liberté absolue, sans limites, puisque de sa propre autorité Abailard ouvre une école à Melun, et la transporte à Corbeil, puis à Paris, sans que personne y fasse obstacle, sans qu'aucune autorité laïque ou ecclésiastique s'en inquiète ou s'en occupe.
Liberté même pour l'enseignement tbéologique , avec tout au plus la restriction d'une licence préalable. Et encore cette obligation n'étaiî-elle pas rigoureusement établie; car lorsque l'écolâtre Anselme de Laon ordonna à Abailard de quitter le territoire de l'évêclié, et de cesser cette sorte d'explication de l'Ecriture sainte qu'il avait commencée, Abailard protesta, et prétendit qu'il était victime d'une mauvaise cbicane, qui n'avait jamais été faite à personne2. De plus, on le voit reprendre ses leçons à Paris sans qu'il y ait trace d'autorisation quelconque. Quant au reprocbe qu'on lui fit au concile de Soissons d'avoir enseigné sans maître, sine magistro, ce reprocbe, qui supposerait seulement qu'il n'avait
1 Petr. Cluniac. Epis. 1. 4 , epist. 345.
2 Crevier, Hist. de l'Université ,t. I.
l86 HISTOIRE DE l/lNSTRUCTION PUBLIQUE
pas obtenu Ja permission ou licence dont nous parlions tout à l'heure , n'était, de l'aveu même de ses adversaires, qu'un moyen subsidiaire; le véritable chef d'accusation résidait dans ses opinions aventurées et dans cette renommée d'hérétique qui avait failli le faire lapider par le peuple lois de Son entrée en ville. Lorsque Abailard eut pris l'habit à Saint-Denis, il fut bien obligé de demander permission de recommencer son enseignement ; mais il devait cette déférence à son abbé en vertu du vœu d'obéissance, et d'ailleurs il professait là au nom du monastère et de l'ordre dont il était membre. Depuis, à différentes époques, il remonte en chaire, tantôt au Paraclet, tantôt à Paris, sur la montagne de Sainte-Geneviève , le théâtre de ses anciens exploits, et toujours il parle sans que l'histoire nous montre une seule formalité préventive ou prohibitive.
Liberté enfin dans la concurrence et dans l'émulation : Guillaume deChampeaux, Gosvin , Abailard sont en lutte permanente. Rois et peuples applaudissent , et l'Eglise veille. Tant, que les combattants lesteront dans les limites de leur droit, ils ont carrière ouverte. L'interdit ne tombe que sur l'erreur ou sur les mauvaises mœurs.
Il ne faudrait pas penser d'ailleurs que les maîtres, dont nous avons eu l'occasion de prononcer les noms, fussent les seuls à distribuer l'instruction. Outre le camp d' Abailard, la montagne Sainte- Geneviève possédait l'école de Josselin, celle de Guillaume, etc.; l'île de Notre-Dame avait celle d'Adam du grand pont et celle de Jean du petit pont, ainsi nommés de ce que leurs classes étaient situées l'une
près du grand, l'autre près du petit pont. La grande affaire de ces écoles était la dialectique ; elle était enseignée, disent les historiens contemporains, a quant plurimis magistris I. La théologie comptait aussi d'illustres représentants, tels qu'Albéric et Robert de Melun. Les arts libéraux possédaient Harduin le Teu tonique, Thierry, Robert Pullu s, Simon de Poissy, Jean de Salisbury enfin , qui nous a laissé les plus précieux détails sur l'état des études de son temps. Entre tous ces maîtres, il y avait une incroyable émulation : c'était à qui attirerait les écoliers. Guillaume de Couches les séduisait par la simplicité de sa méthode, Adam du grand pont les éblouissait par sa subtilité, Gilbert de la Porrée les entraînait par la puissance de sa logique. Par malheur, celui-ci ne sut pas, comme ses rivaux, résister au danger de la vaine gloire; il se brisa, à l'exemple d'Abailard, contre l'auguste mystère de la très-sainte Trinité : ainsi que lui il fut foudroyé par saint Bernard , et ainsi que lui il se retira ennobli et régénéré par la pénitence. Avec de pareils noms on juge de ce que devait être la concurrence : elle apparaît jusque dans ses pelites industries. Adam disait qu'il n'aurait pas d'élèves s'il n'excitait pas la curiosité par une certaine obscurité d'expressions, et s'il n'avait pas recours au prestige de la terminologie.
Il paraît d'ailleurs que le nombre des disciples n'était pas seulement une question de vanité : les maîtres se faisaient payer, etpayerfort cher quelquefois. Abailard avoue sans détour qu'avant d'entrer au cloî-
' VitaGoswini, apud Crevier, Hist. de l'Unw. de Paris.
î88 HISTOIRE DE ^INSTRUCTION PUBLIQUE
tre, il avait ouvert école pour s'enrichir1 ; il parle des sommes considérables que lui valaient les leçons qu'il donna à Paris. Il y a plus : un professeur qui s'éloignait, vendait sa clientèle, et affermait le local de son école à son successeur a.
Certes, voilà la liberté, et il est impossible de ne pas dire avec un homme dont l'opinion n'est pas suspecte sur ce point, avecCrevier : « L'ancienne liberté d'ouvrir école était bien peu restreinte. Celle de Saint-Victor est érigée, celle de Sainte-Geneviève se renouvelle sans aucune marque d'autorisation de la part de quelque puissance que ce soit. Il n'y avait ni ordre prescrit pour les études, ni nombre d'années fixées3. » Ajoutons un dernier mot : «La liberté d'ouvrir école, sans autre titre que le mérite et la bonne volonté, n'existait plus, dit le même écrivain, après le milieu du douzième siècle. » Donc , elle existait avant. C'est tout ce que nous voulons prouver, quant à présent. Les défenseurs les plus ardents du monopole actuel ne peuvent s'empêcher de le reconnaître : « L'enseignement public , dit M. Kilian4, était entièrement libre. Aucune discipline scolastique n'en réglait ni la matière, ni les formes; les maîtres n'avaient aucun droit sur leurs élèves.»
Il est vrai, comme nous l'avons dit, que vers le milieu de ce douzième siècle, l'Eglise, justement alarmée des coupables entreprises de quelques doc-
1 Abaelardi, Ep. p. 974.
* Hist. litt. de France, t. IX.
3 Crevier, Hist. de l'Unie, de Paris, 1. 1.
4 Tableau de l'instruction secondaire, p. 6.
teurs imprudents, usa de son droit, et qu'elle
commença à exiger la licence.