‹ Histoire critique et lâegislative de l'instruction publique et de la libertâe de l'enseignement en FranceChapitre 18 sur 34 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

L INSTRUCTION PUBLIQUE ET LA LIBERTÉ D 'ENSEIGNEMENT SOUS LA TROISIÈME RACE. NAISSANCE DES UNIVERSITES. PRE- MIERE période de leur existence (du douzième au quatorzième siècle).

I. Origines de l'Université de Paris. — II. Lutte de l'Université et des ordres mendiants. — III. Rivalité des établissements d'enseignement : les collèges, les universités, les écoles ecclésiastiques, les écoles privées.

Pour bien comprendre les institutions du passé , il est nécessaire de s'isoler des préoccupations du présent , et de se pénétrer sincèrement des idées et des principes qui dominaient à l'époque où ces institutions prirent naissance; surtout si, au lieu d'être l'œuvre de quelques hommes, elles ont été le résultat de l'esprit et des besoins d'un siècle. Cette vérité est applicable particulièrement aux Universités.

Certes, c'est un fait grave dans l'histoire de l'enseignement, que la création de ces corporations puissantes qui ont si constamment bravé l'effort du temps, et qui, malgré leurs fortunes diverses, ont vécu pendant près de cinq cents années. Il fal-

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lait qu'elles eussent jeté au milieu des populations des racines bien profondes; il fallait qu'elles eussent dès leur origine répondu à des nécessités bien pressantes; il fallait qu'elles trouvassent dans les mœurs de bien solides appuis. Or, quand on les examine de près, on remarque qu'elles avaient deux grandes raisons d'existence et de durée : la première, qu'elles étaient en conformité avec les plus impérieuses tendances et avec les bases essentielles de la société; la seconde, qu'elles ne blessaient en rien les droits de la paternité et la liberté de la famille.

L'association était le génie et la passion du treizième siècle; et cela se conçoit : c'était la condition de l'ordre. Depuis les rangs les plus élevés jusqu'aux degrés les plus humbles, l'individualisme sentait sa faiblesse et disparaissait. La féodalité n'était, dans sa dernière expression , qu'une série d'associations successives , de contrats d'union , dont le serment était le lien et Dieu même le garant. Entre le seigneur et le vassal, communauté d'intérêt, réciprocité de services; entre les pairs d'un royaume, ligue d'intérêt commun , de soutien mutuel; entre les nobles, fraternité d'armes; entre les gens du peuple, confréries d'artisans, de métiers, réunions de bourgeoisie; dans l'Église, ordres religieux et militaires; chez les hommes d'intelligence, sociétés de poètes, de troubadours, de jongleurs, corporations de professeurs et de maîtres. C'est le temps de la chevalerie, cette association par excellence de toute la noblesse occidentale; c'est le temps des communes, ces associations lo-

cales de tous les hommes libres. Et, chose remarquable! toutes elles sont fondées sur le même principe, le support mutuel , soit qu'elles redressent les torts comme les chevaliers bardés de fer , soit qu'elles défendent les libertés, les propriétés, le commun des bourgeois retranchés derrière les chaînes de leurs carrefours. Pourquoi donc la science, elle aussi, ne se serait-elle pas faite corporation? Pourquoi les docteurs et les écoliers ne se seraientils pas rassemblés , et voyant autour d'eux toutes ces sociétés partielles vivantes et armées, secourues, fondées ou reconnues par les diverses autorités dont elles relevaient, pourquoi n'auraient-ils pas associé leurs efforts et leurs faiblesses ? Pourquoi n'auraientils pas cherché à se grouper autour d'un chef représentant élu de leurs besoins et de leurs réclamations? Pourquoi, à côté de la bannière des armes ou de la bannière du travail, n'auraient -ils pas levé la bannière du savoir? Et quand enfin, chaque communauté obtenait de son seigneur spirituel ou temporel des chartes de privilège, quand chaque université avait sa loi particulière I , pourquoi la communauté des savants, pourquoi; Yumyersilé des maîtres et des écoliers n'aurait-elle pas sollicité des privilèges de ses deux souverains, le pape et le roi? Le pape , parce que la communauté avait pour objet les choses spirituelles; le roi, parce qu'elle se composait de sujets du pays? Il n'y avait rien là que

1 Privata lex , privilège. Ce mot ne voulait pas dire autre chose dans l'origine; il n'est devenu odieux que par l'abus qu'on en a fait.

de parfaitement conforme au droit public et aux usages de la chrétienté.

Ainsi, en effet, en se constituant comme corps, en demandant à être reconnue et privilégiée à ce titre, Y Etude l de Paris ou de toute autre ville restait dans la limite des principes qui régissaient l'ordre social; elle respectait l'unité catholique, et elle demeurait soumise au pouvoir royal.

L'unité catholique se trouvait garantie par l'institution même de la corporation, inst itut ue le pape seul pouvait conférer par lui ou par son légat. En voici la raison. L'enseignement, nous l'avons vu, était presque uniquement théologique au treizième siècle. A Paris surtout, il l'était, on peut le dire, exclusivement; les arts libéraux n'étant considérés que comme la voie préparatoire à la théologie. Or, tant que les maîtres avaient professé individuellement, il leur avait suffi de prendre la licence de l'autorité ecclésiastique locale : « Comme ainsi fust , dit Pasquier % que sur la première ouverture de nos escholes, il fust loisible à tous ceux qui avoient quelque asseurance de suffisance, d'entrer en chaire avec la permission de l'évesque. » Assurance de suffisance, voilà la liberté individuelle; permission de Févêque, voilà le gage de l'orthodoxie. C'est ce que nous avons observé plus haut, et ce fut la loi au douzième siècle. Mais maintenant, les maîtres s'associaient, ils voulaient se réunir, élire un chef, former un corps; de plus, ils prétendaient se

1 Ainsi que l'on disait alors, Studium parisiense. a Rech. delà France, liv. IX.

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perpétuer, se créer des successeurs, exercer une autorité, astreindre leurs futurs coopérateurs à des règlements. Cette vie nouvelle exigeait de nouvelles précautions. L'Eglise n'a jamais craint les associations; au contraire, elle les a toujours favorisées, mais elle les a soumises à des obligations plus étroites. En réalité, lorsqu'une université se présentait au souverain pontife et requérait son érection, que faisait-elle? Elle réclamait pour ses membres une sorte d'exemption de la juridiction ordinaire; elle réclamait sur ses membres un pouvoir de surveillance et d'admission qui n'avait jusque là été exercé que par l'évêque, seul inspecteur de la foi, seul maître de la doctrine. Aussi l'Église, jalouse à la fois de conserver la liberté individuelle et les droits de l'épiscopat , n'y dérogeait pas sans offrir à l'une et à l'autre des compensations équivalentes. Ainsi , d'abord le pape seul pouvait accorder de semblables dispenses; ensuite, quand il les octroyait, il réservait le droit originaire de l'évêque en obligeant les docteurs admis par l'université à ne recevoir les insignes de leur grade et la permission d'exercer leur fonction que de l'évêque ou de son chancelier; de plus, en ne permettant pas à la compagnie ou à son recteur d'étendre son autorité sur les écoles qui devraient par leur nature rester en dehors de l'université; enfin, en n'établissant jamais le monopole de l'instruction au profit de cette même compagnie, quelque privilégiée qu'elle fût d'ailleurs.

De même , vis-à-vis du pouvoir civil , qu'étaient-ce que les privilèges si ardemment désirés par l'Uni-

versité, et si gracieusement octroyés par le monarque? Rien autre chose que la reconnaissance de cette société comme une persontie civile, s'il est permis de se servir de cette expression, comme un corps dont les rapports étaient réglés par une législation spéciale, et dont la constitution offrait assez de sécurité au prince pour qu'il la sanctionnât et qu'il se dépouillât en sa faveur de quelque partie de son pouvoir de police et de tutelle. Ainsi, la soumission de l'école de Paris à l'évêque semblait à Philippe Auguste un motif plausible de la placer sous la juridiction épiscopale. Ainsi, l'importance de cette corporation lui paraissait telle, qu'il consentait à lui accorder des exemptions précieuses. Et une fois qu'il l'avait reconnue, il se chargeait de la défendre et de la faire respecter des corporations environnantes, dût-il, pour plus de sûreté, obliger lesbourgeois de Paris à jurer qu'ils se garderaient d'aucune entreprise contre leur studieuse et souvent turbulente voisine. Le rôle de la royauté était dans cette circonstance, comme il devait être partout, une mission de paix et de tutélaire intervention entre tous les intérêts rivaux.

Constituées de cette façon par les papes et reconnues par les rois, les Universités, si elles voulaient rester fidèles à leur institution, ne devaient gêner en aucune façon les droits de personne, ni les droits de l'Église, auxquels elles n'étaient nullement substituées, et qui, comme toujours , gardait sa liberté d'élever quand elle le voudrait et comme elle le voudrait, des maisons d'éducation pour les pauvres et pour les riches, dans ses cathédrales, dans ses

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monastères , clans ses paroisses de ville et de campagne; ni les droits des maîtres particuliers, qui pouvaient enseigner, sous l'autorisation épiscopale, partout où ils l'obtiendraient ; ni les droits des citoyens, qui pouvaient fonder des collèges, ou avoir chez eux des professeurs pour leurs enfants, ou envoyer leurs fils à tels ou tels établissements; ni les droits des communes, qui pouvaient créer et soutenir des collèges; ni les droits du roi et du pape, qui ne s'étaient nullement interdit la faculté de fonder d'autres institutions, et même d'autres universités, partout où bon leur semblerait et partout où d'autres corporations solliciteraient cette faveur.

En un mot, il y eut des associations privilégiées, mais il n'y eut jamais de monopole, et, malgré les prétentions abusives qu'elles émirent parfois, ces associations ne nuisirent pas plus à la liberté de l'enseignement, qu'aujourd'hui les sociétés commerciales autorisées par ordonnance ne nuisent à la liberté du commerce. Les faits sont la preuve de ces principes. Nous les passerons rapidement en revue.

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