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Origines de l'Université de Paris

On se tromperait étrangement si l'on croyait qu'à tel jour que l'on pourrait dire, l'Université de Paris sortit tout armée d'une délibération de ses membres ou d'un acte de quelque pouvoir que ce fût. En ce temps, les institutions ne se décrétaient

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pas; elles se formaient et elles apparaissaient, et quand elles étaient nées, elles sollicitaient qu'on les reconnut et qu'on leur permît de se développer. C'est ce que nous avons vu pour l'école de Paris. Inutile de rappeler la multitude des écoliers et des maîtres qui s'y pressaient; inutile de rappeler que tous ces maîtres et tous ces écoliers n'étaient pas étrangers les uns aux autres, et que, sans doute, déjà ils avaient songé à s'agglomérer et à s'unir. Le diplôme de l'an 1200 l'atteste, puisqu'il traite le Studium parisiense comme une sorte de corps qui avait son chef, Capitale, et qu'il octroie des avantages à tous les écoliers, Scho/ares; ce mot comprenait les professeurs comme les disciples. La grande étude de ces écoles, on le sait, c'était la théologie; et la réputation des docteurs de Paris était si bien établie , que le roi Henri II d'Angleterre offrit de les prendre pour arbitres, dans ses démêlés avec saint Thomas de Cantorbéry. Ces maîtres avaient un fond commun de doctrine; ils exerçaient les uns sur les autres une surveillance active, et ne permettaient pas que l'erreur levât la tête au milieu d'eux; ainsi, quand Amalric eut avancé des propositions dangereuses, « il se vit contredit par tous les catholiques de l'Université, et obligé de se rendre près du souverain pontife, qui, ayant entendu sa proposition et la contradiction de F Université, décida contre lui. De retour à Paris, il fut forcé par l'Université de confesser de bouche le contraire de son opinion première1.» Le mot Université, qui ne doit

1 Rigord , Gesta Phil. Aug.

s'entendre ici que de la compagnie, ou, selon Pasquier,«dela plus grande et meilleure part des escholiers1,» témoigne une certaine union, au moins pour la dénonciation des hérésies, et une certaine influence sur le coupable condamné. On voit bien ensuite les germes d'une organisation dans ces provinces ou nations sous lesquelles se rangeaient les étudiants, divisions toutes naturelles et nées de la force des choses; divisions qui existaient dans l'ancienne Rome et dans l'ancienne Athènes, et qui se représenteront dans toutes les villes où se rassemblera la jeunesse de diverses contrées. Sans doute, ces nations, réunies par le lien de la commune origine, lien si puissant sur la terre étrangère, ne tardèrent pas à élire un chef ou syndic , et ces syndics réunis choisirent ensuite le recteur de l'Université entière. Mais cette constitution ne put être que le résultat du temps et des circonstances.

Le premier acte authentique que fait X Université, à titre de corporation, date d'Innocent III. Elle avait senti que, dans les affaires qui lui survenaient, elle avait besoin d'agir comme être collectif, et de se faire représenter par un agent ou procureur spécial. Elle s'adressa au pape, en i2o3. « Comme, dans les causes qui sont portées pour vous et contre vous, votre Université, répond le souverain pontife, ne saurait aisément intervenir, soit en demandant, soit en défendant, vous INousavezdemandéqu'avec notre autorisation il vous fût loisible d'avoir un procureur. Bien que, d'après

1 Jiech. de ta France, liv. IX, p. 773.

]e droit commun , vous ne puissiez pas le faire, cependant, par l'autorité des présentes , Nous vous concédons la faculté d'instituer un procureur pour cet objet1. » La dernière phrase de ce passage est remarquable , et elle pose nettement la situation. Le droit commun, c'est l'individualité; chaque professeur ou écolier répond ou attaque pour soi et par soi. Maintenant, Y Université des maîtres et élèves, la compagnie qui vient de se former, renonce à ce droit commun; au lieu de l'individualité, elle sollicite les avantages de l'association; à l'action isolée elle préfère l'action collective. Le pape y consent , mais en même temps il réserve les principes et sauve, avec le droit commun, la liberté individuelle.

Au reste, c'était aussi en faveur de la liberté que l'Université plaidait devant le pape. Si elle réclamait une sorte de reconnaissance solennelle et la concession d'un défenseur d'office, elle n'avait d'autre but que de se soustraire aux exigences du chancelier de l'Église de Paris, son supérieur légitime. Ce chancelier, dont elle ne contestait pas l'autorité en principe et dont tous les maîtres en théologie recevaient la licence, prétendait faire payer pour cette

1 Quia incausis, quae pro vobis et contra vos moventur, vestra TJniversitas,ad agcndum et respondendum commode interesse non polest, postulastis a Nobis, ut procuratorem vobis de nostra permissioneliceret. Licet igitur de jure communi hoc facere non valeatis, instituendi procuratorem super his, auctoritate presentium vobis concedimus facultatem. Dans les Décrétâtes recueillies par ordre de Grégoire IX, chap. Quœ de procurât.

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licence une taxe pécuniaire. S'appuyant sur les décisions du saint-siége et des conciles, les maîtres refusèrent de se soumettre au tribut, et alors, par représailles, le chancelier avait déclaré qu'il ne laisserait plus enseigner la théologie que dans les écoles épiscopales et claustrales. L'affaire fut portée à Rome, et Rome, tout en consacrant le droit du chancelier à conférer la licence, l'obligea à ne la pas refuser aux maîtres des écoles publiques. Cette première pacification fut obtenue par les soins de l'évêque et du doyen de Troyes, commissaires du saint-siége, et ratifiée par l'évêque de Paris et le chancelier Jean de Candel.

UUniversité atteignit donc un double but : elle fit consacrer son indépendance, et elle fut reconnue comme société. C'est de cette époque (1210) qu'elle semble prendre une marche plus régulière. On voit ses députés dresser en commun un règlement intérieur sur la décence de l'habillement, sur l'ordre des leçons, sur l'assistance aux funérailles. Cette convention fut suivie d'un serment que chaque maître devait prêter , s'engageant à observer les règlements sous peine d'être retranché du corps. Il est essentiel de remarquer que cet acte disciplinaire n'était obligatoire que pour ceux quiy consentaient : libre à ceux qui ne le voulaient pas de refuser. Ils étaient seulement privés des avantages attachés à la corporation; mais ils pouvaient y revenir plus tard, s'ils changeaient d'avis. C'est ce que prouve un rescrit du pape, qui oblige l'Université à recevoir un maître qui, dans l'origine, avait résisté et n'avait

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pas prêté le serment. Nous savons bien que l'Université voyait ces dissidents d'un œil jaloux et que déjà elle manifestait contre eux hostilité et mauvais vouloir. Nous savons bien que dans la suite elle tenta de briser les individualités , et de les faire entrer de force dans son sein. Mais cet abus de la puissance ne témoigne que le penchant inné de tout corps savant vers le despotisme, et il ne prouve rien contre le droit primitif.

L'Université ayant fait approuver ces décisions intérieures par le saint-siége, reçut bientôt une organisation plus complète de la main d'un illustre légat, du prédicateur de la croisade, de Robert de Courson, en 121 5.

La théologie continuait à être la gloire des écoles de Paris, et la principale, sinon l'unique occupation de leurs docteurs. Bien que le droit et la médecine y fussent aussi étudiés, comme l'attestent les annales contemporaines1, ce n'était rien en comparaison delà science sacrée, de la science des lettres divines, sacrœ paginœ. Les arts libéraux eux-mêmes n'étaient considérés que comme des moyens et des accessoires. On comprend que toute l'attention du siège apostolique se soit portée d'abord sur les écoles de théologie , dont l'impor-

1 In diebus illis, dit Rigord, ... in eademnobilissima civitate non modo de trivio et quadrivio, verum et de quœstionibus juris civilis et canonici, et de e&facidtate quœ sanandis corporibus et sanitatibus conservandis scripta est, plena et perfecta inveniretur doctrina. Gesta PIril. Aug. apud Script, rerum franc, collection de A. du Chesne, p. 5o.

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tance, toujours si grande aux yeux de l'Eglise, prenait à cause du nombre des étudiants et de la célébrité des professeurs, un intérêt plus puissant encore. Il est d'ailleurs probable que les maîtres en théologie, hauts et redoutés seigneurs de l'enseignement à Paris, avaient eu les premiers la pensée de former la corporation, et d'exécuter près de l'autorité ecclésiastique et de l'autorité royale, les instances que leur position élevée leur rendait plus faciles qu'à tous autres. Les maîtres es arts s'étaient jugés trop heureux de marchera la suite des théologiens, de se grouper derrière eux, et de se faire comprendre dans les privilèges que les deux pouvoirs consentiraient à accorder. Il n'est donc pas étonnant de voir le légat préoccupé avant tout de la théologie, régler en second lieu la situation des artistes ou artiens, et garder le silence sur le droit et sur la médecine. La faculté de professer, ou de lire, en théologie, ne sera accordée qu'à des hommes d'une conduite irréprochable, d'une capacité certaine, âgés de trente-cinq ans,etayant étudié pendant huit années. Pour éprouver les candidats, il leur sera permis de faire des leçons publiques, avant d'obtenir le titre de maître. La licence sera conférée par le chancelier de l'Église de Paris, mais il ne devra exiger ni argent, ni aucun engagement de fidélité ou d'obéissance, ni aucune condition que ce puisse être. Quant aux maîtres es arts , nul ne peut lire à Paris, s'il n'a vingt et un ans , et s'il n'a suivi six années durant les leçons des maîtres. Le candidat promettra de lire pendant deux ans au moins, sauf motif légitime d'empêchement ; sa réputation

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devra être sans tache, et sa capacité éprouvée selon l'usage. Viennent ensuite des prescriptions relatives aux livres qui sont autorisés et à ceux qui sont défendus pour cause d'hérésie, des articles regardant la tenue des classes , le costume des maîtres: « Nul lisant es arts n'ait une chappe ronde , noire , et tombant sur les talons, du moins lorsqu'elle est neuve ;» le manteau est permis, mais les souliers à la poulaine sont rigoureusement prohibés. L'assistance aux funérailles d'un maître est de rigueur : les repas d'installation et de thèses sont défendus. Enfin, la constitution de la corporation est confirmée par les dispositions qui permettent aux maîtres et écoliers de contracter des obligations entre eux, et de prendre en commun les délibérations qui leur paraîtront utiles, spécialement dans deux points essentiels, les cas d'injure ou de déni de justice, et la fixation des loyers demandés par les bourgeois aux étudiants.

Ces statuts, solennellement octroyés, établissaient donc et fortifiaient l'existence de l'Université, et, tout en respectant les droits du chancelier de l'évêché de Paris, assuraient à la nouvelle compagnie son indépendance. Le chancelier, il faut le dire, ne put voir, sans un certain mécontentement, l'organisation de ce corps qui se présentait comme relevant directement du saint-siége et qui excipait des privilèges reçus de la puissance apostolique; les ordinaires ont presque toujours, en France, difficilement accepté les exemptions, de quelque genre qu'elles fussent. Philippe de Grève chercha querelle à l'Université, et menaça d'excom-

munication tous ceux qui feraient aucune conspiration ou obligation , touchant l'état des écoliers et maîtres. L'Université en appela au saint-siége, et HonoriusIÏI rendit une bulle, dans laquelle, réprimant Y insolence du chancelier envers l'autorité pontificale, et le blâmant avec sévérité des entreprises qu'il avait faites contre une compagnie « qui répand partout les eaux salutaires de ses doctrines, arrose et féconde la terre de l'Église universelle, » il casse et annule ses sentences, et le cite à comparaître devant lui1. La leçon était forte; elle ne profita pas cependant à Guillaume de Seignelay, évêque de Paris, ni à son successeur, et il fallut de nouvelles bulles, que Grégoire IX donna en 1227 et en

Si le pape se montra généreux envers l'Université naissante quand elle était dans son droit, il sut aussi la châtier quand elle s'écarta de la vérité et de la justice. Ainsi quelques théologiens de Paris, séduits par l'aristotélisme, ayant voulu expliquer les mystères de la religion révélée à l'aide de la philosophie, Grégoire IX leur adressa une bulle foudroyante. Après avoir éloquemment décrit la tristesse de son cœur à l'annonce d'une pareille douleur, après avoir condamné la doctrine pernicieuse de ces hommes qui ne sont pas des théologiens , mais des théophantes, il conclut : « Pour que cet enseignement téméraire et dangereux ne se glisse pas désormais comme un serpent et ne répande plus son venin, pour que Rachel n'ait plus à pleurer

1 Crevier, Hist. de l'Univ.y 1. 1, p. 291.

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ses enfants, nous vous ordonnons et nous vous enjoignons de rejeter cette arrogance impie et d'enseigner la théologie dans sa pureté sans aucun ferment de science mondaine1.)) L'Université se soumit : fille du saint-siége, elle lui devait tout. «Les papes, dit Crevier, étaient ses souverains législateurs.» Ils lui avaient assuré sa liberté et son organisation. Leur témoignera-t-elle toujours le respect qu'ils avaient droit d'espérer d'elle à tant de titres ?

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