‹ Histoire critique et lâegislative de l'instruction publique et de la libertâe de l'enseignement en FranceChapitre 20 sur 34 · II. Lutte de V Université et des ordres mendiants · texte numérisé non relu

II. Lutte de V Université et des ordres mendiants

L'occasion de mettre cette soumission à l'épreuve ne se fit pas attendre. L'ordre illustre des Frères Prêcheurs, qui a rendu et qui rend encore de si éminents services à l'Église 2 , avait été fondé par saint Dominique, et approuvé par le pape Honorius III, en 12*6. Dès \i 17 le saint fondateur avait envoyé quelques-uns de ses religieux à Paris; luimême s'y était rendu et y avait établi une maison

1 Cette bulle est datée de Pérouse. Elle est rapportée dans du Boullay, op. citât.

2 La France catholique a vu avec bonheur cet ordre ressuscité dans son sein par les soins duR.P. Lacordaire. A l'ombre de la liberté des cultes, solennellement garantie parla charte (art. 5), les ordres monastiques ne peuvent tarder à reparaître de tous côtés sur une terre qui les appelle, et qui ne saurait marcher sans eux dans la voie de la régénération,

ET DE LA LIBERTÉ d'eNSETGNEMENT. 2IO,

de ses frères. Les premiers rapports de Tordre avec la compagnie des maîtres, avec le Studium parisiense, furent pleins de bienveillance. Un théologien et médecin, Jean de Saint-Quentin, donna même aux Prêcheurs un édifice où il logeait des pèlerins et qui s'appelait l'hôtel ou l'hospice de Saint- Jacques k. L'Université possédait quelques droits sur cet emplacement : elle les céda aux Dominicains , et, « eux, de leur côté, dit l'acte, en témoignage de respect et pour reconnaître qu'ils tiennent ce lieu de notre Université comme dame et patronne, ils nous admettront, nous et nos successeurs, dans la participation générale et perpétuelle de toutes leurs prières et bonnes œuvres, comme étant leurs confrères. «De plus, le couvent voulut s'engager à dire deux messes solennelles et des offices pour les morts. L'acte est scellé des sceaux des maîtres en théologie, ce qui confirme la prééminence exclusive de cette faculté.

L'ordre d'ailleurs faisait d'admirables progrès à Paris. Les écoles lui fournissaient de nombreuses recrues: le P. Jourdain recevait soixante novices à la fois. Un jour, Jean de Saint-Quentin prêchait sur la pauvreté évangélique; tout à coup il descend de sa chaire, va prendre l'habit de Saint -Dominique et achève son sermon sous ce nouveau costume, joignant ainsi l'exemple de l'abnégation au précepte.

1 D'où est venu le nom de jacobins que portèrent les dominicains de Paris.

Même enthousiasme accueillit l'Ordre séraphique de Saint-François, et la reine Blanche de Castille s'empressa de remettre à des religieux de ces deux instituts l'éducation de l'enfant qui fut saint Louis. Aucun panégyrique ne vaut la gloire d'avoir formé un semblable élève.

Jusqu'en 1228, la meilleure intelligence avait régné entre les Dominicains, les Franciscains et l'Université. L'Université venait d'obtenir la bulle de Grégoire IX : le roi saint Louis avait renouvelé le privilège de Philippe Auguste. Une querelle d'écoliers faillit remettre en question l'existence même de la corporation enseignante.

Ce n'était pas la première fois que les étudiants de Paris avaient donné des preuves de leur humeur bruyante et belliqueuse. Pendant les fêtes du carnaval, une bande de clercs se rendit dans une taverne du bourg de Saint-Marcel , hors l'enceinte de la ville, et « ayant trouvé le vin bon, en but apparemment plus qu'elle n'en pouvait payer. » Une lutte s'engage entre le cabaretier et les écoliers. Le cabaretier appelle au secours les gens du village qui battent les clercs et les chassent jusqu'aux portes. Le lendemain ils reviennent, pillent la taverne et se répandent dans le bourg où ils commettent d'affreux excès. Le doyen de Saint-Marcel porta plainte àl'évêque et au légat du pape : l'évêque et le légat s'adressèrent à la régente Blanche de Castille, qui ordonna au prévôt de Paris de faire courir sus aux coupables par les archers. Le prévôt avait une vieille rancune contre les clercs, il attaqua indistinctement tous les écoliers qu'il rencontra et en tua deux de la

nation de Flandre et de celle de Normandie, étrangers à la cause du désordre. Les perturbateurs étaient de Picardie. L'Université prit fait et cause pour ses disciples; les maîtres se rendirent près de la reine, qui ne tint compte de leurs réclamations; près de l'évêque, qui ne les écouta pas plus favorablement. Alors une délibération fut prise en commun, tous les professeurs quittèrent Paris et se dispersèrent dans les diverses villes du royaume. Les Anglais retournèrent en Angleterre; et à ce propos, il n'est sorte d'instances que le roi Henri III ne fit aux Français qui voudraient accepter un asile dans ses États.

La reine était irritée de ce coup de hardiesse qu'elle regardait comme une rébellion. L'évêque de Paris fulmina l'excommunication contre les maîtres qui ne reviendraient pas dans un délai fixé. L'Université recourut au pape, son unique appui. Grégoire IX daigna intercéder pour elle; il déplore les dommages résultant de la dispersion des maîtres; il demande l'indulgence du monarque et nomme des commissaires pour négocier la réconciliation. Au fond il reconnaissait le tort de l'Université. Les négociations durèrent deux ans. Pendant cet intervalle, les Dominicains, profitant de la liberté, ouvrirent deux écoles de théologie dans leur couvent, et les Franciscains suivirent leur exemple. Le succès fut complet, d'autant plus que les religieux avaient confié ces chaires à leurs docteurs les plus éminents,tels qu'Albert le Grand, Hugues de Saint- Cher, Jean de Florence et Alexandre de Haies. L'évêque et le légat favorisaient ces fondations , et elles

étaient dans le droit commun. Personne ne pouvait s'en plaindre. L'Université seule en fut singulièrement offensée. Lorsque, grâce à la médiation du pape, qui, selon ses propres expressions1, «avait cru plus à propos d'apaiser la querelle par une économie paternelle que par un jugement en forme,» elle eut obtenu la levée des censures et la réintégration dans ses privilèges, elle voulut faire supprimer les trois chaires. La prétention était révoltante : les Dominicains et les Franciscains restèrent en possession.

La paix dura quelque temps : c'est l'époque où l'Université de Paris achève de recevoir son existence et sa constitution. UnebuîlenouvelledeGrégoire IX y pourvoit; elle est datée de îaSi.Nous en rapporterons les clauses principales; elles forment la charte de l'Université de Paris. « A. l'avenir, tout chancelier de l'Église de Paris devra , le jour de sa prise de possession , en présence de l'évèque ou sur son ordre dans le chapitre, et après avoir appelé deux mai très représentant l'Université des écoliers, prêter serment que pour les études de théologie et de décret, de bonne foi et selon sa conscience, en temps et lieu, selon Fétat de la cité et l'honneur des facultés, il n'accordera la licence qu'à ceux qui en seront dignes, et qu'il n'admettra pas les indignes, ne faisant acception ni de personnes ni de nations. Et avant qu'il n'accorde la licence à quelqu'un , il devra pendant trois mois, à partir du jour de la demande de licence, faire avec le plus grand soin, tant auprès

1 Bulle du 14 avril i23z, dans Crevier, liv. II, p. 246.

de tous les maîtres présents dans la ville qu'auprès des personnes honorables et lettrées desquelles il pourra savoir la vérité, une enquête sur la vie, la science, le talent du postulant, sur le ferme propos où il est et sur l'espérance qu'il offre de faire des progrès, et sur toutes les autres choses nécessaires à connaître en pareille occurrence. Après l'enquête ainsi faite, il devra de bonne foi et selon sa conscience, accorder ou refuser la licence demandée. Les maîtres en théologie et en décret , lorsqu'ils commenceront à lire * , prêteront serment en public de rendre fidèle témoignage sur les points cidessus. Le chancelier jurera aussi qu'il ne révélera pas les avis des maîtres pour leur nuire; au reste, les droits et la liberté des chanoines de Paris, pour professer la théologie et le décret, resteront confirmés. Quant aux physiciens, artistes et autres, le chancelier promettra de bonne foi d'examiner les maîtres et de repousser les indignes, n'admettant

que oeux qui seraient digues Que l'évêque,

ni son officiai, ni son chancelier, n'imposent aux écoliers aucune peine pécuniaire pour la levée de l'excommunication ou de toute autre censure. Et que le chancelier n'exige des maîtres à qui il confère la licence aucun serment ni aucune obéissance; qu'il ne reçoive aucun émolument ou aucune promesse pour la concession de licence , et qu'il se contente du serment dont il a été question plus haut. »

1 C'est-à-dire, lorsqu'ils entreront en fonctions, lorsqu'ils commenceront à professer, après la licence obtenue.

1ll\ HISTOIRE DE ^INSTRUCTION PUBLIQUE

Passant à l'organisation intérieure du corps , le pape accorde ou plutôt conserve à l'Université le droit de faire des règlements pour sa discipline , et de punir les contrevenants par la soustraction des privilèges de la compagnie. Il confirme les immunités relatives à la juridiction ecclésiastique, et défend expressément au chancelier d'avoir une prison particulière ; les élèves inculpés ne pourront être détenus que dans la prison de l'évêque. D'un autre côté , les écoliers ne devront jamais marcher en armes dans la ville , et l'Université ne pourra faire jouir des privilèges de scolarité que ceux qui ont un maître certain. Les écoliers ne pourront pas être arrêtés pour dettes, «ce qui est, dit-il, contraire au droit canonique.» Les vacances ne pourront durer plus d'un mois , et pendant ce temps les bacheliers auront la faculté de continuer leurs leçons s'ils le veulent. Deux autres décisions se rapportent, l'une aux successions des étudiants morts à Paris , et l'autre à la taxe des loyers. La plupart des jeunes gens qui arrivaient dans la capitale ne savaient souvent où se loger. ïl n'existait encore qu'un très-petit nombre de collèges ; les bourgeois rançonnaient à plaisir leurs locataires; l'Université prit sur elle de déterminer un maximum. De là des contestations sans fin. Grégoire IX ordonna que le prix des logements serait fixé par deux maîtres de TUniversitéet deux bourgeois élus du consentement des maîtres; si les bourgeois refusaient de paraître et de délibérer, les maîtres procéderaient sans eux. Cette clause fut ratifiée par le roi.

Enfin, comme sanction de toute la constitution

nouvelle, le souverain pontife autorisa l'Université, quand elle serait grièvement lésée dans ses privilèges et ne pourrait obtenir satisfaction , à suspendre ou même à cesser ses leçons.

L'Université triomphait, et, en réalité, elle n'avait jamais encore vu son indépendance si complètement garantie. Remarquons ici la sagesse de Grégoire IX. Tous les droits sont respectés et consacrés par sa bulle. Le chancelier de Paris reste en possession de conférer la licence, mais il doit s'engager par serment à ne la donner qu'à des personnes parfaitement dignes. Les droits des candidats ont pour sauvegarde ce serment prêté en présence des maîtres et les formes de l'enquête prescrite à leur égard. Ainsi leur aptitude n'est pas constatée par un examen individuel, dont les chances sont si aventureuses, dont le résultat est si incertain et si peu concluant; mais elle est décidée par une enquête , voie beaucoup plus efficace et beaucoup plus honorable , précaution beaucoup plus sûre que les certificats et les diplômes, puisqu'elle porte non-seulement sur la science et le talent, mais sur la vie et les mœurs. Les droits des chanoines sont également réservés; ilscontinueront à user de leur légitime pouvoir d'enseigner la théologie , et l'Université n'v pourra porter atteinte; il ne faut pas que le privilège dégénère en monopole. A.u surplus, l'Université n'a pas à se plaindre : école de théologie par excellence, elle est l'objet des attentions et des soins particuliers du souverain pontife; elle est l'objet de ses recommandations paternelles. Grégoire IX se rappelait les erreurs de 1218; aussi disait-il:

« Que les maîtres et les écoliers de cette faculté s'exercent et travaillent avec de louables efforts; qu'ils ne se montrent pas philosophes, mais qu'ils s'appliquent à devenir théodoctes , et qu'ils ne disputent dans leurs écoles que sur les questions qui peuvent être résolues par les livres théologiques et les traités des saints Pères1.»

L'Université dut donc sa résurrection aux papes. Ils la comblèrent encore de leurs dons. En 1237, Grégoire IX l'exempta de la juridiction canonique de l'ordinaire, en la soustrayant à toute excommunication qui ne serait pas portée en vertu d'un ordre spécial du Saint-Siège, et Innocent IV rendit perpétuelle cette concession que son prédécesseur n'avait accordée que pour sept ans.

Toutes ces faveurs firent naturellement naître le désir d'entrer dans une corporation si privilégiée. Les Dominicains et les Franciscains qui avaient continué de professer la théologie en toute liberté, et sans être encore agrégés à l'Université, ne tardèrent pas à apprécier les avantages d'être admis aux honneurs académiques. Maisleurvœu d'humilité s'opposait à ce qu'ils demandassent la licence. Une bulle d'Innocent IV obligea l'Université à leur laisser partager ses privilèges (1244)- L'Université essaya de résister : les religieux ne demandant pas la licence , on ne la leur donnait pas. Une nouvelle bulle (1249) enjoignit au chancelier de l'accorder à ceux des frè-

1 La bulle se trouve analysée dans Crevier, t. I, et reproduite dans une bulle d'Urbain IV, publiée dans le troisième volume de du Boullay, Hist. Univ. parisiens., p. 366.

res qui en seraient dignes, quand même ils ne la solliciteraient pas.

Les maîtres courbèrent la tète, mais ils ne pardonnèrent pas aux religieux leur défaite. Ne pouvant enlever les chaires des Dominicains , ils essayèrent de les réduire : « Sur les douze chaires de théologie que comporte la ville de Paris, écrivaientils dans un manifeste adressé à tous les prélats de France, trois sont occupées par des chanoines, deux par les Dominicains, une pour chaque collège régulier des Prémontrés, des Cisterciens, du Val des Écoliers , des Trinitaires et des Franciscains; il n'en reste que deux pour les séculiers , qui ne sont pas chanoines de la cathédrale. Or, ce partage est nuisible aux études et injuste \» Et de leur autorité privée les professeurs de théologie firent un règlement qui enlevait une chaire aux Dominicains. Ces derniers protestèrent comme on le suppose , et ils gardèrent leurs deux classes.

L'affaire en était là quand, pendant le carême de 1253, une querelle pareille à celle du bourg Saint-Marcel remit en émoi toute la corporation. Un écolier avait été tué, d'autres laissés à demi morts. Au bout d'un mois l'Université n'avait pas obtenu satisfaction. Alors, délibération solennelle, proposition de faire un serment collectif, de poursuivre selon Dieu et raison la justice qui était due. Mais les trois professeurs mendiants refusèrent d'adhérer, si l'on ne leur assurait la possession paisible des chaires de leurs ordres. L'Université se croyait forte, elle fit un

1 Crevier , liv. II , p. 3g6 ; du Boullay , t. III, p. 256.

IlS HISTOIRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE

coup d'Etat, et retrancha de son corps les deux docteurs de Saint-Dominique. Les mendiants en appelèrent au pape. Les suppôts de l'Université, le recteur lui-même , étant venus publiera la porte du couvent la sentence qui retranchait les Dominicains du corps universitaire, furent battus, dit-on, par les novices et les élèves. L'Université n'avait pas cru avoir affaire à si rude partie ; elle commença à trembler, elle s'adressa à tous les évêques de la chrétienté, et, pour les intéresser à sa cause , leur représenta que « s'ils laissaient attaquer le fondement de l'Eglise, qui est l'école de Paris , tout l'édifice était mis en péril. » L'hyperbole était un peu trop présomptueuse, et le Saint-Siège ne jugea pas que le salut de l'Église dépendît de la consécration des jalousies ou des mauvais vouloirs de quelques maîtres en théologie.

Le procureur des maîtres et écoliers à Paris près de la cour pontificale, le fameux Guillaume de Saint-Amour, ne servit pas non plus avec beaucoup d'habileté la cause de son corps. Entraîné par un zèle aveugle, il attaqua non-seulement les hères mendiants , mais leur vœu de mendicité ; c'était s'en prendre à l'autorité de l'Eglise et du siège apostolique qui les avait confirmés.

Le pape jugea enfin par la bulle Quasi Ugnum vitœ, le i4 avril ia55. Les ordres mendiants sont les représentants de la liberté : le souverain pontife la sauve encore une fois des atteintes d'un corps jaloux et ambitieux. Il commence par faire un éloge remarquable de l'Université , rappelle les faits , et décide «en esprit de paix et de charité.» Pour ne pas limiter le pouvoir du chancelier dans la colla-

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tion , et les droits des postulants dans l'obtention de la licence, il déclare que le chancelier peut l'accorder à quiconque s'en sera montré digne, sans distinction de séculiers ou de réguliers. «Ce qui, remarque Crevier, mettait les Dominicains à portée d'établir dans leur collège, non pas deux professeurs en théologie, mais autant qu'ils auraient voulu r.» Quant au secret des délibérations, le pape l'accorde, «pourvu que ces délibérations soient telles qu'on puisse les taire sans exposer le salut des âmes.» 11 confirme le droit de cesser ou de suspendre les leçons, mais il exige les deux tiers des suffrages dans chaque faculté. Enfin, il casse et annule les décrets qui avaient exclu les Dominicains, et les réintègre dans tous leurs droits. Par une autre bulle du même jour, adressée aux maîtres en théologie , Alexandre IV voulut les exhorter encore à l'obéissance, et leur déclara que s'ils résistaient, ils s'exposeraient à se faire suspendre de leurs offices et de leurs bénéfices.

L'Université, si solennellement condamnée, résista cependant. Elle usa de ruse, feignit de se dissoudre, et écrivit au pape avec cette suscription : «Les particuliers, maîtres et étudiants en toute faculté , restes de la dispersion de V Université de Paris, actuellement demeurant dans cette ville sans faire corps ensemble. » — «Nous avions, ajoutent ces maîtres, deux inconvénients à éviter, l'un de vous désobéir, l'autre d'admettre des hommes qui ne nous conviennent point. Quel meilleur moyen pour ne vous

1 T. I, liv. 2, p. 4i5.

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point manquer ni à nous-mêmes que de rompre notre société ? Nous en avions le pouvoir par le droit naturel qui ne retient personne en société malgré lui.» — «Au fond, dit Crevier, à qui la vérité force le langage , c'était un subterfuge. » Ils continuaient leurs fonctions, et ne s'abstenaient que des actes publics. Les Dominicains tinrent ferme, et reçurent des docteurs en tout appareil. Les bulles se succédaient : Rome enjoignait sous peine d'excommunication qu'on se soumît hlnhuWe Quasi lignum. L'Université essaya de faire un compromis, elle ne voulait pas plier. Cependant sur quatre docteurs envoyés par elle près le Saint-Siège, trois firent leur soumission; le quatrième, Guillaume de Saint- Amour, eut le chagrin de voir son pamphlet intitulé : du Péril des derniers temps, brûlé en pleine cathédrale devant le saint-père, comme exécrable et injuste. L'Université accablée céda enfin, et elle dut donner le bonnet de docteur au Franciscain saint Bonaventure et au Dominicain saint Thomas. Il était difficile pour les ordres religieux de célébrer leur triomphe d'une manière plus éclatante.

Après avoir fait de la colère et de la résistance, l'Université fit de l'hostilité envieuse et de mauvais aloi. Un décret de 1260 relégua les docteurs jacobins à la dernière place, dans les délibérations et assemblées. Cette petite vengeance était une triste consolation pour le corps privilégié. Les Dominicains venaient d'un seul coup de faire une brèche terrible. Tous les ordres religieux y passèrent à leur suite : le pape Alexandre IV l'avait décidé en prin-

ET DE LA LIBERTÉ d'eNSEÏGNEMENT. l3l

cipe. Les Carmes et les Augustins en profitèrent.

En droit, l'Université était battue: le monopole qu'elle avait tenté de s'attribuer pour le doctorat était à jamais ruiné. En fait, rien de plus glorieux et de plus utile pour elle que les suites de sa défaite. Elle y gagna de compter dans son sein les hommes les plus illustres du treizième siècle, ceux qui ont fait de leur époque l'âge d'or de la science catholique : Albert le Grand, physicien, mathématicien, rhéteur, théologien; saint Thomas, le fils du comte d'Aquin, ce génie si élevé, si profond, si méditatif, cet ange de l'Ecole qui monte sur ses ailes de feu jusqu'aux sommets les plus ardus de la science divine, et qui, planant dans ces hauteurs, embrasse la somme des connaissances divines et humaines; Alexandre de Haies, le docteur irréfragable; saint Bonaventure, le docteur séraphique, aussi humble que sa gloire était grande; Vincent de Beauvais, Alexandre de Vilîedieu, etc., etc.

On le voit, l'Université tira profit de cette rivalité.

III. Rivalité des établissements tf enseignement. — Les collèges. — Les universités . — Les écoles ecclésiastiques. — Les écoles privées.

La rivalité a toujours été la vie des études; à cette époque, elle fut plus active que jamais entre les maîtres séculiers et réguliers. Jamais aussi les travaux ne furent plus florissants , c'est le moment de la fondation de presque tous les collèges : «Ils commencèrent de provigner dans Paris, dit Pasqujer r;

1 Recherches de la France , liv. IX, p. 190.

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lors les fondateurs choisirent leurs domiciles vers le mont Sainte-Geneviève, tant haut que bas.» Au retour de la bataille de Bouvines, et en exécution d'un vœu auquel ils devaient la victoire, les sergents d'armes avaient fondé le collège de Sainte-Catherine du Val des Écoliers. Lorsque les croisés français eurent enlevé d'assaut Constantinople en 1204, l'empereur Baudouin et le pape Innocent III demandèrent à l'Université de Paris des docteurs pour les établir dans la ville des Césars , et en retour ils envoyèrent à Paris de jeunes Grecs pour lesquels fut établi le collège de Constantinople. Bientôt après on vit s'élever ceux desMathurins, des Bons-Enfants ou Pauvres Ecoliers , à qui saint Louis légua la somme de 10 livres; de Saint-TSicolas du Louvre J; des Bernardins 2 ; des Bons-Enfants de la rue Saint- Victor3, qui eut la première chapelle privée; des Prémontrés 4; des Carmes5; du Trésorier6; de Cluny 7 ; de Tournay 8; d'Harcourt 9; des Cholets I0; du cardinal Lemoyne11; de Bayeux12; de Laonl3;

• Fondé en 1217.

2 Fondé en 1246 par Et. deLexington.

6 Fondé en 1268, par Guillaume de Sâane, trésorier des églises de Rouen.

10 Fondé par le cardinal de Cholets, 1292. » i3o3.

de Montaigu l ; de Narbonne 2 ; ce qui nous amène jusqu'au commencement du quatorzième siècle. Vers la même époque, les étudiants de la Bretagne ouvrirent trois collèges qui rappelaient leurs vieilles provinces nationales, ïréguier,Cornouailles et Léon. Cette nomenclature, toute stérile qu'elle puisse paraître, était nécessaire à notre sujet. Jl fallait que nous pussions donner une idée de l'activité des études et de la faveur qui s'attachait aux lettres. Il fallait surtout constater le grand fait qui ressort d'une manière si éclatante de ces diverses fondations, le fait de la liberté. Rien, en effet, ne l'établit aussi positivement que la naissance de toutes ces maisons qui apparaissent sous le bon vouloir des princes de l'État et des princes de l'Eglise, qui se multiplient par les aumônes des familles les plus humbles, au plein soleil de la concurrence, et sous l'astre vivifiant de la charité catholique. Pas d'entraves, par de formalités , pas d'autorisation préalable. Le donateur achète ou bâtit une maison, il ouvre les portes, il constitue une rente pour les pauvres écoliers qu'il a recueillis pendant sa vie, puis il meurt en paix dans la joie de sa conscience et de ses bonnes œuvres. Nul ne l'a inquiété quand il a tiré du néant ce nouvel acte de bienfaisance, nul ne portera de jalouses exactions sur les legs de son dernier instant. Bien plus , dans l'organisation , dans le régime intérieur de l'hospice qu'il a construit, de la classe qu'il a érigée, il est libre encore, libre

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comme le Créateur au milieu de l'infini. Ainsi, dans l'origine, la plupart des collèges sont des maisons d'habitation commune, destinées à réunir les élèves d'une même province, d'un même diocèse, d'une même nation. Les uns sont gratuits, les autres reçoivent une rétribution. La pensée qui lésa mis au jour est une pensée d'union et de pitié pour ces pauvres étrangers perdus au sein de la grande ville, sans appui et sans compagnons. Des exilés ont souffert de cet isolement, et de retour dans leur pays, ils songent à établir dans cette cité cosmopolite où ils ont trouvé tant d'amertumes, une seconde patrie, un refuge pour ceux qui les suivront. D'ailleurs, si c'est une pensée de commisération envers les étudiants qui, grâce à ces collèges, ne seront plus livrés à la rapacité des bourgeois et aux séductions de la ville, c'est aussi une pensée de progrès et d'ordre : de progrès pour les études qui profiteront du calme et de la réunion des élèves; d'ordre , à cause de la discipline qui planera sur ces jeunes têtes , et les courbera docilement sous son joug salutaire.

Nécessairement le régime se ressentira des habitudes, du caractère, des mœurs de la nation pour qui le collège est formé. Le bon sens exige la liberté dans ce point, l'équité la consacre. Aussi, lorsque Robert de Sorbonne veut faire, ce qui n'avait pas encore été tenté avant lui, un collège pour les séculiers étudiant en théologie, personne ne s'étonne, personne ne réclame*, quand il a fondé sa pauvre société de seize élèves, quand il se met à la gouverner sous le titre modeste alors de proviseur,

quand il adjoint à sa maison d'autres jeunes clercs en état de subvenir à leurs propres dépenses, quand il fait donner des leçons de théologie dans l'intérieur même de son collège, nouvelle dérogation à l'usage qui voulait que tous les étudiants allassent aux écoles de la rue du Fouarre; quand, enfin, il prépare une sorte de pépinière, de petit séminaire pour son grand collège, dans ce collège de Calvi, dans cette petite Sorbonne destinée à de tout jeunes enfants qu'on instruisait dans les sciences élémentaires; certes c'est bien là l'exercice le plus complet de l'indépendance.

Les preuves abondent au surplus. La reine Jeanne de Navarre , femme de Philippe le Bel , eut la généreuse idée de consacrer un collège à l'éducation de la noblesse pauvre : elle le dota de soixante-dix bourses, dont vingt pour la grammaire, trente pour la logique, vingt pour la théologie. Chaque faculté constituait une maison à part, ayant chacune son réfectoire, son dortoir, ses maîtres particuliers: la chapelle seule était commune. A la tête de chaque division étaient placés un maître et un sous-maître. Un proviseur administrait le temporel, et deux gouverneurs de T hôtel i revêt us par la reine d'un plein pouvoir pour régler, changer, ordonner, ajouter, veillaient au maintien et à la prospérité de l'œuvre. L'Université n'entra pour rien dans ce qui regardait ce collège : seulement les exécuteurs testamentaires de la reine adjoignirent à leurs successeurs le doyen de la Faculté de théologie, comme un des supérieurs de la maison. Ce collège de JSavarre devint, selon Mézerai, l'école de la noblesse française : du temps de

LouisXl tous les fils de grande famille y étaient élevés, puisque ce prince, renouvelant l'exemple de Sacrovir à Autun, voulut mettre la main sur ces jeunes gens et les prendre comme otages : « ce qui , dit Louis d'Orléans dans ses notes sur Tacite, ne fut fait qu'une fois, et a toujours été blâmé, ainsi que le jugea le parlement de Paris1.»

Cette liberté de fondation n'était pas seulement le privilège des nationaux , elle s'étendait aux étrangers. En 13^6, unévêque d'Ecosse établit le collège des Ecossais; en 1 334 ? quatre Italiens créent le collège des Lombards; en i348, le collège des Allemands s'ouvrait près du collège de Navarre.

De toutes ces institutions , chacune avait sa règle propre, sa loi particulière, son existence indépendante. Il y a plus : dans le sein même de la corporation germaient des principes de lutte et de liberté. De grandes discussions s'étaient élevées pour la nomination d'un Recteur. La nation de France faisait un parti, les trois autres se liguèrent contre elle: deux Recteurs furent élus et nul ne voulait céder. Il fallut l'intervention d'un cardinal légat pour terminer la querelle. A ce propos, le rectorat fut fixé à trois mois. « Nos ancêtres, dit Crevier, regardaient comme un objet bien important le maintien de la liberté du corps. On craignait pour elle les longues magistratures, et pendant plus de trois cents ans le règlement du cardinal Simon de Rrie fut observé à la lettre2. » A cette jalousie , digne des

1 BuHœus,t. I.

a Histoire de l'Unw. de Paris, liv. II, t. II, p. 19.

ET DE LA LIBERTÉ d'eNSEIGNEMENT. zSj

républiques de l'antiquité , l'Université alliait un sentiment d'équité naturelle qui lui faisait accueillir tout maître digne et capable , de quelque pays qu'il vînt. En principe, elle ne s'enquérait pas de l'endroit où le candidat avait conquis ses connaissances. Il était savant, il en faisait preuve, cela suffisait. Elle fit de cette loi une solennelle application à un docteur venu d'Arabie, qui, non-seulement fut admis d'enthousiasme, mais fut même promu aux honneurs de la régence sans aucune formalité préalable.

Au reste, l'Université savait parfaitement maintenir ses droits , fût-ce contre le roi de France; elle le prouva en 1266. L'affaire cependant était de peu de conséquence : il s'agissait de déterminer à quelle nation appartiendrait un écolier, né dansleBeauvoisis. Les commissaires nommés par les nations contendantes ayant remis la décision au roi, les vaincus en appelèrent au légat du pape, disant que les arbitres avaient outrepassé leur pouvoir en consentant que X illustre roi de France jugeât une pareille contestation, et la sentence de l'illustre roi fut cassée.

Elle n'était pas moins énergique vis-à-vis de l'église de Paris et du chancelier. Les gens del'offîciaiité insultèrent et blessèrent sur le parvis Notre- Dame quelques jeunes écoliers. L'Université porta plainte au pape. C'était son refuge assuré. L'official fut destitué et fit amende honorable. Quant au chancelier, voici le fait: en 1271, ce dignitaire avait conféré la licence en théologie et le doctorat à Ferdinand, fils du roi d'Aragon , sans lui avoir fait subir d'examen ; la compagnie se récria : ses statuts étaient violés, disait-elle. Et pour éviter la récidive,

elle institua de son chef un autre chancelier. Si elle avait jusqu'à un certain point raison dans le principe, elle avait complètement tort dans la conséquence : la licence ne pouvait jamais émaner que du représentant de l'évèque; mais pour la concéder il devait se soumettre au statut de Grégoire IX. Le pape Martin IV décida que toutes les licences accordées par l'Université seule seraient révoquées et déclarées nulles. Et le chancelier dut se renfermer dans les limites de son serment, et n'admettre que des postulants parfaitement dignes et après les enquêtes voulues.

Donc, la liberté du corps était garantie par sa propre force; elle fut encore sanctionnée par les privilèges qu'accorda Philippe le Bel. En i^qS il exempta par des lettres patentes spéciales les écoliers d'un prêt imposé à tous ses sujets pour les besoins de la guerre I. L'année d'après, il donna une sauvegarde et protection générale à tous les maîtres, écoliers et messagers de l'Université de Paris et de l'Université d'Orléans -. Ces privilèges ne laissaient

1 Recueil des privilèges, p. 74. Philippus D. G. Franc, rex, etc. Exposuerunt nobis dilecli nostri magistri et scholares Universitatis parisiensis, quod nomuilli barones, notabdes regni nostri... pretextu cujusdam ordinationis nostrae, de mutuis a nostris subditis pro impugnatione inimicorum regni ejusdem exigendis, a quibnsdam eorum conscholaribus... mutua exigunt... Quare vobis et vestrùm singulis mandamus qua tenus scholares hujusmodi ad prestation ëm mutnorum ipsorum a prsediclis baronibus compelli minime permittatis, etc.

2 Recueil, p. 7 S. « Magistros et scholares Parisiis et Aureliae studentes, seu famulares eisdem undecumque traxerint origi-

ET DE LA LIBERTÉ ^ENSEIGNEMENT. 23o,

pas que d'avoir une grande valeur en ces temps de troubles et de désordre, et ce n'était pas un médiocre avantage que d'être exempté des emprunts de Philippe le Bel.

La dernière charte nous révèle d'ailleurs un ordre de faits nouveaux, et nous ramène à parler des établissements d'instruction en dehors de l'Université de Paris, puisqu'elle contient le noni de l'Université d'Orléans. Ce sont d'autres et de précieux témoignages en faveur de la liberté.

Si le moyen âge, ainsi que nous l'avons expliqué, comprenait et réclamait des lois de privilèges en matière d'étude, s'il applaudissait à la constitution d'une compagnie telle que celle de l'Université de Paris, il n'entendait nullement faire dégénérer ces privilèges en monopole. Rien en effet n'est plus contraire, et dans les mots et dans les choses, que le privilège et le monopole. Dès que le premier existe, dès que telles ou telles associations obtiennent des lois particulières, il devient impossible d'établir un monopole, c'est-à-dire, une loi uniforme, unique, exclusive. Et la France le savait bien. Aussi auraitelle de toute sa puissance résisté aux prétentions d'arbitraire que pouvait mettre en avant telle ou telle corporation. Les papes les premiers, les rois ensuite, se seraient faits alors les gardiens de la liberté publique et universelle , et des concessions rivales

nem... sub nostra volumus protectione manere nuncios

eorum eundo et redeuiido transire more solito permittentes. »

24o HISTOIRE DE ^INSTRUCTION PUBLIQUE

auraient immédiatement réprimé l'orgueil ambitieux des fauteurs du monopole. Par le fait, il ne fut pas besoin de répression : l'indépendance était dans les mœurs comme dans l'équité. Dès le commencement du douzième siècle nous en avons la preuve dans l'établissement de l'Université de Toulouse.

Cette fameuse école date, en effet, du pontificat de Grégoire IX , le même pape à qui l'Université de Parisdut,sinon sa fondation, au moins sa constitution complète. « Elle fut pour telle autorisée par le même Grégoire, dit Pasquier ', l'an is*33, c'est-à-dire, au même an qu'il publia les cinq livres de ses décrétalés. La bulle portoit que cette Université est instituée pour y lire , in quacumque facultate légitima. Clause générale que les Toulousains surent fort bien ménager, car ils comprirent sous elle la faculté des droits avec les autres, et ainsi l'ont toujours pratiqué avec honneur. Et de fait, je trouve dans Bartole, que François Accurse, fris du glossateur, s'y étant, par occasion, transporté, y lut la loi unique, etc. Les jurisconsultes disoient que sur les obscurités qui se trouvoient en l'explication d'une loi, consuetudinem optimum esse /egis interprétera. En cas semblable, on peut dire n'y avoir commentaire ni truchement plus fidèle d'un vieux titre que l'usage. C'est pourquoi elle se prétend la seconde université de la France après Paris, mais la première de toutes les autres au fait de la loi 2.» Ainsi voilà une compagnie rivale, constituée parla même autorité , posée

1 Rech.de la France, liv. IX, p. 843.

2 Rech. de la France, liv. IX , p. 84 5.

ET DE LA. LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT. ll\ I

même sur des bases plus larges encore, puisque l'étude du droit civil n'existait pas comme faculté à Paris, que le droit canon seul ou décret y était enseigné, et que les maîtres de Toulouse peuvent au contraire professer in omni facultate. Voilà la meilleure négation du monopole.

Quelques années plus tard fut érigée la faculté de Montpellier. L'école de cette ville remonte à une haute antiquité , et la médecine y fut cultivée dès les premiers siècles de la monarchie. Les maîtres et écoliers se réunirent en corporation, studium générale, et le pape Nicolas IV les reconnut par une bulle du 26 octobre 1289. Cet acte leur donne le pouvoir de conférer le degré de maître ou docteur dans l'un et l'autre droit, en médecine et es arts. Il n'est pas parlé de la théologie. L'évèque diocésain accordera, avec le conseil des maîtres, la licence d'enseigner, et «ceux qui l'auront reçue pourront en faire usage et enseigner partout sans aucun nouvel examen *. »

Orléans vint ensuite. Le pape Clément V y avait étudié le droit, et l'on sait que depuislongtemps cette école jouissait d'une haute renommée en cette matière. Il voulut conférer aux maîtres les privilèges d'université (i3o6 et 1307). Il l'érigé, dit-il, sur le modèle de celle de Toulouse : seulement il ne fait mention que des professeurs de l'un et l'autre droit. «Dans cette ville, dit Pasquier % l'opiniâtreté principalement se logea pour enseigner le droit ro-

1 Crevier, op. cit., liv. III, t. II, p. 121.

2 Recherches de la France, ibid.

ll\1 HISTOIRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE

main : elle est la première de toutes les autres qui sont au pays coutuniier, voire de toute la France, qui porta le nom d'Université des lois , et eut pour parrains le pape Clément V et notre roi Philippe le Bel, IVe du nom.»

INous rappelons ici, non sans dessein, le nom de Philippe le Bel; c'est qu'il représente un ordre tout nouveau de prétentions relatives à l'enseignement et à la fondation des grands centres d'études. Jusqu'ici nous avons vu les papes constituer ou reconnaître les corporations de maîtres et d'écoliers. Le pouvoir civil se contentait de faire respecter les décisions des fondateurs , et parfois il dotait les communautés d'utiles privilèges. Ici la scène change. Les bourgeois d'Orléans s'étant plaints vivement des faveurs que le pape avait octroyées à l'Université nouvelle, et une sédition violente s'en étant suivie, Philippe intervint. Saisissant avec empressement l'occasion de résister à un acte de l'autorité pontificale et de continuer la conduite coupable qu'il avait tenue envers Boniface VIII, il annula l'Université, qui, disait-il, avait causé tout le trouble; mais par la même ordonnance il rétablit une étude générale en fun et l'autre droit , à laquelle il rendit, de sa pleine puissance royale, les mêmes privilèges que le pape avait conférés à la corporation. C'était une simple affaire d'hostilité et de mauvais vouloir. Que le roi eût le droit d'établir des écoles et des universités, rien de mieux, et personne n'aurait contesté. Seulement il ne fallait pas qu'il fût question de faculté de théologie; celle-là relevait directement du Saint-Siège, gardien de la doctrine catholique. Aussi

ET DE LA LIBERTÉ d'eNSEIGNEMENT. l/\Z

le roi le reconnut explicitement, quand il défendit que Ton créât des maîtres en théologie à Orléans, «pour ne pas déroger, dit-il, aux privilèges accor- « dés à l'école de Paris par le Saint-Siège. » Hommage rendu à la source unique de toute science et de toute vérité.

Avec ces diverses institutions, avec celles du même genre qui naquirent bientôt, telles que l'Université de Cahors en i33i , de Perpignan en i349? d'Angers en 1398, la concurrence devint plus active et plus sérieuse, et la liberté y gagna.

Mais il ne faudrait pas croire que cette liberté régnât seulement entre les établissements de hautes études; elle protégeait les écoles de toute nature, celles du clergé, comme celles des particuliers.

L'Eglise, en effet, n'abandonne pas la mission d'élever la jeunesse. D'une part , elle se préoccupe toujours de recruter le sacerdoce; de l'autre , elle étend sa sollicitude sur les enfants "de toute classe et de toute condition ; les pauvres ont , comme dans tous les siècles , ses prédilections les plus tendres. Le saint concile de Latran avait rendu cet admirable canon .-«Comme l'Eglise de Dieu, semblable à une pieuse mère, est tenue de pourvoir à ce que les pauvres, qui ne peuvent être secourus par les ressources de leurs parents, ne soient pas privés des avantages de l'instruction, chaque église cathédrale aura un maître qui enseignera ses clercs et les pauvres écoliers gratuitement, et un bénéfice

ll\l\ HISTOIRE DE ^INSTRUCTION PUBLIQUE

conrenable lui sera assigne1. » Et le grand pape Innocent III conclut : « Mais, comme ce précepte n'est pas observé dans plusieurs églises, Nous, confirmant les susdits statuts, nous y ajoutons que, non-seulement dans les églises cathédrales, mais aussi dans toutes lesautres qui en aurontle moyen, un maître capable soit choisi par le prélat avec son chapitre, pour instruire gratuitement les clercs de l'Eglise et les autres enfants dans l'art de la grammaire. Que, néanmoins, chaque église métropolitaine possède son théologien, qui enseigne la sainte Écriture aux prêtres et aux autres, et les forme surtout à la science qui regarde le salut des âmes2. » Grégoire IX , enfin, dont on retrouve le nom toutes les fois qu'il s'agit de la propagation des lettres et de l'encouragement des études , Grégoire IX renouvelle les instances et les ordres de ses prédécesseurs.

Il est hors de doute que la voix de ces glorieux pontifes ait été entendue , et que les églises de la chrétienté aient répondu à leurs pastorales exhortations. Nous ne nous arrêterons pas à donner de longs détails sur ce sujet. Cependant, comme on a contesté l'existence des écoles cathédrales à partir de l'établissement des Universités, nous devons établir les preuves de leur durée; c'est toujours faire l'histoire de la liberté.

i Concil. Lateranens. Can. in Breviario Partsiensi, parte autumnali, in fine.

2 Innocenti III P. P. in Concilio gênerait , apud Conring, op. cit. y p. 92.

ET DE UL LIBERTÉ d'eNSEIGNEMENT. ll\ 5

Le pape Urbain IV , par exemple, fut élevé à l'école de l'évêché de ïroyes \ Un archevêque de Rouen témoigne la plus vive reconnaissance des soins qu'il avait reçus dans celle du chapitre métropolitain de Normandie2. En 1209, FécolâtreduMans était un homme célèbre3. Dans le diocèse de Senlis, on voit, à deux reprises différentes, un évêque ordonner aux maîtres établis près la collégiale de Saint-Thomas, à Crespy, d'instruire gratuitement les enfants de chœur, et un autre prélat confier la direction des écoles de Senlis à Odoard de Montmoliac.cc Tout annonce que des prélats avaient fondé et surveillaient les écoles que possédaient plusieurs villes. Irvin était maître de celle d'Orléans en i2o3, et si les lettres florissaient à Châtillon-sur-Seine , autant que l'affirme Guillaume le Breton, il est impossible de n'en pas conclure qu'elles y étaient soigneusement enseignées4. »

L'éducation populaire ne fut pas non plus négligée par le clergé des villes, et surtout par le clergé des campagnes. Nous n'en voudrions pour témoignage que l'ordonnance de Pierre de la Chapelle, évêque de Carcassonne , puis cardinal , qui rappelle et enjoint ce devoir aux ecclésiastiques de

1 Thésaurus anecd. de D. Martène.

2 Pommeraye, Vie des archev. de Rouen.

3 Cartulaire de l'abbaye de Saint-Vineent, cité par les continuateurs de YHist. litt. t. XVI.

4 Hist. littéraire de la France, continuée par des membres de l'Institut (Académie royale des inscriptions et belles- lettres) , t. XVI, p. 41.

nt[6 HISTOIRE DE i/lNSTRUCTION PUBLIQUE

son diocèse (1297)1. Et cette obligation ne fut nulle part observée avec plus de soin que dans les villes où se formèrent des Universités. À Paris, par exemple, tandis que les maîtres es arts et les docteurs en théologie exerçaient le haut enseignement, la grammaire et les notions élémentaires devinrent le partage des écoles paroissiales: ce que prouve parfaitement messire Claude Joly , en son traité des écoles de grammaire2. « Dans les commencements du xne siècle, dit-il , on trouva à propos, dans l'Église de Paris, de donner à d'autres églises collégiales de la ville des écoles semblables à celle de l'église cathédrale, comme à Saint-Honoré , à Saint-Méry, à Saint-Marcel, etsingulièrementà Saint- Victor, et même à diverses paroisses de la ville.»

«Les arts d'humanité, ajoutait un autre écrivain3, se répandirent dans les maisons claustrales et dans les petites écoles des paroisses, de peur que le voisinage des études inférieures ne nuisit à la majesté des lettres sacrées, et que les murmures des classes de grammaire ne troublassent les profondes méditations des maîtres supérieurs. »

11 paraîtrait même que peu à peu les écoles cathédrales proprement dites ne s'ouvrirent plus pour les enfants des laïques, qui trouvaient tant de ressources à leur portée dans les petits établissements paroissiaux, et qu'elles furent restreintes à de jeunes clercs qu'on élevait pour le service divin, ou même

■ Gallia christiana , nov. VI , 892.

3 Hémérai, deAcademia Parisiensi , p. 5i

ET DE LA LIKERTÉ DENSEIGNEMENT. ll\l

spécialement réservées aux enfants de chœur. Mais sous ce titre d'enfants de chœur, et sous le nom de maîtrise, l'Église possédait un véritable petit séminaire pour le sacerdoce. Il ne faudrait pas s'imaginer, en effet, qu'autrefois les enfants de chœur fussent ce que nous voyons à présent : de pauvres mercenaires qu'on emploie le matin pour répondre la messe, et les jours de fête pour chanter l'office, tant bien que mal, et figurer dans les cérémonies. Non , les enfants de chœur étaient des clercs, élevés sans doute par la charité chrétienne et sur les fonds de l'Église, mais vivant en commun, sous une règle fixe, destinés au saint ministère, et se préparant par de fortes études à ses augustes fonctions. « 11 semble, disait Claude Joly, au xvne siècle, que dans l'Église de Paris ils retiennent encore quelque chose du vieux séminaire auquel ils ont succédé. Car, quoique les douze enfants de chœur de Notre-Dame n'y soient pas reçus en qualité de titulaires, mais seulement pour aider à l'office par leur voix et par les autres services que peuvent rendre des enfants, néanmoins ils ont tous ensemble une prébende canoniale dans l'Eglise de Paris, qui est attachée à leur corps, qu'on apj)e\\ep revende morte, h cause qu'elle n'est pas servie par un titulaire particulier, n'ayant tous que le revenu de cette prébende avec quelques petites fondations pour leur subsistance, dont le surplus,

qui va bien plus loin , est fourni par le chapitre

L'ancien enfant de chœur s'appelle le spe , parce qu'il est en espérance [spes) de sortir bientôt pour être mis au collège de Fôrtet, dont l'habitation leur

l[fi HISTOIRE DE ^INSTRUCTION PUBLIQUE

est destinée pour terminer leurs études1 L'habitation des enfants de chœur de Notre-Dame est dans une maison du cloître qui leur est affectée, où ils sont instruits , non-seulement dans le chant, mais aussi dans les lettres humaines , ayant pour cela deux maîtres différents, l'un de musique et l'autre de grammaire : d'où cette maison est appelée la maîtrise , d'un nom semblable à celui dont le cardinal de Sainte-Marie appelait l'église, ou plutôt l'ancienne école de l'Église de Paris, literaturœ înagisterium*. »

Maîtrises, écoles paroissiales, petites écoles, tels sont les humbles mais utiles établissements que le clergé sut entretenir pendant toute la période qui nous occupe. L'histoire n'a pas consacré de longs souvenirs à cet enseignement du peuple et de la bourgeoisie : elle a réservé toutes ses louanges pour les brillantes destinées des Universités et des hautes écoles. « Le bien ne fait pas de bruit, le bruit ne fait pas bien, » disait un pieux et saint archevêque de Paris 3. L'Église continuait, dans le calme et dans le silence, son admirable travail

1 « Le spe aussi porte clans l'Église de Paris la chape de laine noire de chanoine sous son chaperon. Et quand les enfants de chœur se courbent au Gloria Patri et à la seconde élévation de la sainte hostie, ou autrement, le spe seul demeure debout, tournant seulement sa face vers l'autel comme les autres chanoines. Et l'on donne aux petits enfants de chœur qui portent la chape en la fête et en l'octave des SS. Innocents uneaumusse sur leur bras, qui sont toutes marques de la qualité de chanoine. » lbid.y p. a33.

2 Claude Joly,o/?. cit., p. 234.

3 Monseigneur de Quélen.

ET DE LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT. l[\§

pour l'instruction des pauvres et des petits, et tandis que trop souvent la science hautaine et turbulente des docteurs jetait l'orgueil et le trouble dans les esprits et servait d'instrument à d'audacieuses et d'indignes prétentions, le modeste savoir des magisters répandait l'inappréciable bienfait d'une éducation morale et chrétienne.

Sous ce rapport, les monastères, indépendamment des études supérieures qui y restaient en vigueur et auxquelles se livraient les religieux, rendaientaussid'importantsservices.Àinsi,on remarque que le pape Innocent III fit recevoir au couvent de Saint-Médard de Soissons le fils d'une pauvre veuve, avec ordre de l'instruire et de l'entretenir jusqu'à l'âge de quinze ans1. « A Saint-Maixent, à Sithiu, l'instruction gratuite était donnée, comme par le passé, aux pauvres enfants. On formait aussi des élèves dans le prieuré de Saint-Martin du Mans; et dans l'abbaye de Cisoin, l'un des règlements portait qu'ils y resteraient quatre années. Guillaume de Nangis indique une école, dans l'abbaye de Saint- Nicolas au Bois, où les étrangers venaient apprendre la langue française. Sibrand, abbé de Notre-Dame du Jardin prèsd'Utrecht, établit au sein de sa communauté une espèce d'académie à laquelle il préposa un savant nommé Frédéric. Là, des leçons d'histoire profane, l'explication des poètes et des livres saints, attiraient un grand nombre d'étudiants. Il serait facile de citer bien d'autres exemples2. »

' Innocent P. P., Epistol.Jib. XII.

3 Continuation de YHist. littéraire de la France, t. XVI, p. 40.

25o HISTOIRE DE ^INSTRUCTION PUBLIQUE

Ceux-là nous suffisent, et nous n'ajouterons qu'un seul fait : c'est que le zèle des ordres mendiants pour l'étude ne fut pas moindre que celui des communautés plus anciennes. Dans le chapitre général des frères Prêcheurs, tenu à Lyon en 1274? les statuts relatifs aux étudiants et professeurs tiennent vingt-deux articles.

Reste l'enseignement municipal et l'enseignement privé.

« Dans presque toutes les villes, il se rencontrait des maîtres, mais isolés et en petit nombre. La plupart avaient peu de réputation, et si quelques-uns étaient plus distingués, la gloire de la ville ou du bourg s'évanouissait lorsqu'ils mouraient, ou lorsqu'ils se transportaient ailleurs1....» Cette assertion est vraie pour le commencement du xme siècle; nous ajouterons que l'esprit d'association vint bientôt donner à ces écoles un caractère nouveau de fixité et de durée. Des collèges furent fondés , et les magistrats communaux, les syndics des municipalités renaissantes y apportèrent une attention jalouse et des soins tout paternels. L'entretien des écoles a toujours été, en effet, un des plus chers apanages du droit municipal , et nos pères, si zélés pour la conservation de leurs immunités, n'avaient pas abandonné cette liberté , la plus précieuse de toutes, puisqu'elle tient à l'exercice de l'autorité paternelle et aux intérêts sacrés de la famille. A Reims , un collège avait été fondé pour les

1 Bullaeus, Hist. Univ. Parisiens. , t, IL p. 11.

ET DE LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT. a5l

pauvres écoliers ou Bons Enfants. En 12^5, le collège eut besoin d'une réforme ; ce fut l'archevêque qui régla, par de nouveaux statuts, le cours des exercices, et qui, du consentement des bourgeois, institua pour supérieur le scolastique de la cathédrale. Dans le comté d'Auxerre, la bonne comtesse, Mathilde ou Mahaut de Courtenay, dotale collège des Bons-Enfants , en 1^53, d'un terrain qui avait servi de cimetière aux juifs. Vers la fin du siècle, le pénitencier de l'évèché voulut lever sur eux un tribut annuel : le principal s'y opposa, et les bourgeois prirent fait et cause pour le collège. Les sacrifices ne coûtaient pas à ces petites municipalités du moyen âge, pour s'assurer des maîtres distingués. Les habitants de Tarascon retinrent dans leur ville Pierre Cardinal, pour instruire la jeunesse aux bonnes mœurs et aux bonnes lettres, et ils lui assurèrent des émoluments honorables. Il est vrai que, par une noble émulation, Robert de INaples les en indemnisa en les exemptant pour deux ans de taille et de subsides. Parfois les princes se faisaient honneur de solder des professeurs : à Toulouse, par exemple, avant l'érection de l'Université, Raymond Vil payait quatre mille marcs d'argent pour deux maîtres de théologie, deux de décret, et quatre de grammaire. Ailleurs, on trouve les chefs d'école se succédant d'une manière non interrompue, comme à Tournay, à Angers, à Oranges, etc.

Malgré toute cette multitude d'Universités, d'écoles ecclésiastiques, monastiques ou municipales, l'enseignement privé n'avait pas cessé. Il vivait plus

l5<ï HISTOIRE DE i/lNSTRUCTION PUBLIQUE

humble, plus ignoré que jamais; il vivait cependant. « Il est certain que, dans les cités et les bourgades , existaient des écoles privées et particulières, des écoles abécédaires ou des premiers éléments de la grammaire. Il ne paraît pas que la philosophie ni la rhétorique y fussent enseignées. Elles n'étaient guère tenues que par des grammairiens triviales (se restreignant au trivium), dont la science était parfois si mince, qu'il aurait mieux valu pour eux apprendre que professer1. » Malgré ce dédain pour les pauvres instituteurs privés , du Boullay est obligé de convenir que leur condition et leur savoir s'améliorèrent sensiblement. Vers le commencement du xme siècle se répandirent dans toutes les provinces les élèves des écoles ecclésiastiques , qu'on nommait clericuli vaga?ites, professeurs nomades qui allaient de ville en ville, et se fixaient dans les lieux où ils se voyaient appréciés. Les seigneurs de château ou les magistrats de commune les retenaient, leur témoignaient estime et affection, et les recommandaient à leurs voisins. Voici un assez curieux exemple de ces lettres de protection accordées aux maîtres ambulants : «Au seigneur Hugues de Gournay : Radulf, par la grâce de Dieu, consul de Clermont. — Il faut rechercher les meilleurs grains avec la simplicité de la colombe. ■ — Comme l'ardeur de l'affection peut presque faire l'impossible, je n'ai pas hésité à vous adresser, à vous et à vos clercs , cette missive. J'ai à Clermont un maître qui s'adonne depuis longtemps à la di-

1 BuUaeus,t. III, p. 520.

rection des écoles, et qui s'y est encore livré cette année. Séduit par la renommée de votre ville (castelli) , et par l'espoir d'acquérir votre affection , il désire arriver , par mon intermédiaire, à ce que souhaite sa volonté. C'est un homme remarquable par sa connaissance des auteurs, des philosophes et des diverses parties des arts, et par son habileté dans la grammaire; il n'est pas, comme on dit, étranger à la science des lettres sacrées, et, ce qui est le complément et l'assaisonnement de toutes choses , il est d'une gravité de mœurs éprouvée. Je mets donc tous mes efforts, et j'emploie toutes mes instances près de vous et de vos clercs , à obtenir que vous lui accordiez pour l'an prochain la direction scolastique de votre résidence1.» Voilà pour les campagnes et pour les provinces. A Paris même, on trouve des traces de cet enseignement particulier. « Les étudiants en grammaire, dit dom du Breuil2, allaient parla ville, en quelques maisons privées , pour apprendre la congruité. » Ces faits, arrachés à l'oubli des temps', suffisent pour établir la permanence de cette instruction qui subsistait. , à l'ombre de la liberté, dans le secret et sous la sauvegarde de la pauvreté et de la famille.

Nul doute, enfin, que l'éducation domestique, appropriée, il est vrai, aux mœurs et aux usages du temps, ne fût aussi complètement libre. Les jeunes seigneurs dans la cour de leurs suzerains, les fils de roi, de comte et de baron apprenaient, outre le

1 Apud Bullaeum, t. II, p. n.

a Antiquités de Paris, 1. Il , p. 638.

2 5/j HISTOIRE DE t/ INSTRUCTION PUBLIQUE

métier des armes, les sciences nécessaires à leur rang et à leurs fonctions. Cette sorte de littérature à l'usage de la noblesse était même assez avancée : les progrès de la poésie et delà langue nationale, et l'érudition, plus ou moins fabuleuse, dont les poèmes de cette époque sont remplis, l'établissement de ces tournois de l'esprit et de la galanterie, qu'on appelait les cours d'amour, les gieuxsous Formel, etc., la passion de toute la haute aristocratie pour les premiers essais de notre génie français; enfin, de plus sérieuses études, celles, par exemple, delà jurisprudence et des lois indispensables à tout seigneur justicier, témoignent assez des soins qui présidaient à l'instruction domestique. 11 y avait une chevalerie de littérature comme une chevalerie de

guerre :

Ou s'il veut, pour la foi deffendre Quelque chevalerie entreprendre Ou soit d'armes ou de lectures,

dit le Roman de la Rose1. Et l'enthousiasme n'était pas moins grand pour l'une que pour l'autre; l'émulation n'était pas moins vive, et les triomphes non moins recherchés. Là encore la liberté gardait le camp et protégeait la lutte.

Telle est, pendant lexni6 et le xive siècle, la vie du moyen âge, ardente, pleine de spontanéité et de force. Tandis que le génie de l'association déploie sa fécondité, l'individualité reste dans son indépen-

1 Vers 12092 etsuiv.

dance et dans son énergie. Le pouvoir ecclésiastique, le souverain pontificat sauve l'unité de croyances, en favorisant l'expansion de tous les intérêts et de tous les droits légitimes. Le pouvoir politique, la royauté encourage les éléments d'ordre et de hiérarchie ; elle respecte l'activité et l'élan de toutes les institutions naissantes, et elle ne songe ni à restreindre leur influence, ni à s'en servir comme d'un instrument d'attaque ou d'oppression. Cet heureux équilibre durera-t-il toujours ?

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