‹ Histoire critique et lâegislative de l'instruction publique et de la libertâe de l'enseignement en FranceChapitre 21 sur 34 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

l'instruction publique et la liberté d'enseignement sous

la troisième race. seconde periode de l'existence des

universités (du xive au xvie siècle).

I. L'Université de Paris. — § i. Lutte contre le saint-siége. — § 2. Asservissement de l'Université. — § 3. Perte des privilèges universitaires.

IL La concurrence et la liberté § i. Les Universités de province § 2. Les collèges, les écoles et académies particulières. — §3. Les écoles ecclésiastiques. — § 4- Les ordres religieux.

III. La réforme et l'Université, les jésuites et la liberté. § i. L'Université et le protestantisme. § 2. Les jésuites et l'Université. § 3. Les séminaires.

Il y a quelque chose de singulièrement remarquable à voir, lors de la fondation des Universités, la science renaissant sous les auspices de la liberté et sous l'action fécondante de l'Église,

se former en corporation, acquérir des privilèges, forcer le pouvoir royal à la reconnaître et à l'accepter, prendre rang dans les premiers ordres de l'État, se constituer enfin , et, au milieu du règne des armes et du triomphe de la force, inaugurer la domination de l'intelligence.

V Instruction publique revêt dès lors une forme nouvelle. Elle n'est plus, comme sous les empereurs romains, ou même comme sous les rois de la seconde race, l'œuvre de l'autorité: elle n'est pas instituée par eux, entretenue à leurs frais, environnée du prestige qui s'attache aux créations du souverain. Non, elle est fille de la liberté; elle a été enfantée dans les pénibles efforts de l'indépendance individuelle, elle a été bercée au vent des orages, et elle a grandi dans les luttes et dans les périls. Et certes, quelle que soit la puissance de l'esprit humain, quelle que soit l'indomptable énergie de la liberté, l'instruction publique eût péri, si une main toute-puissante n'eût couvert son berceau, encouragé ses pas chancelants , soutenu et vivifié ses premiers essais. La papauté, attentive à ranimer le foyer des connaissances humaines, la papauté, protectrice naturelle de tous les droits et de tous les intérêts, prit sous sa tutelle ces associations de maîtres et d'élèves qui ne pouvaient vivre que par elle, et qui lui demandaient son secours: elle les confirma de sa pleine puissance, elle les défendit contre toutes les inimitiés, plaida en leur faveur, interposa sa médiation auprès des grands, et, quand il le fallut, fit parler pour elles sa voix dominatrice. Sous cette bienfaisante influence, l'instruction publique reparut : le pouvoir royal la

sanctionna dans le domaine extérieur, tandis que la papauté l'instituait au nom de Dieu, source de toute science et de toute lumière, et elle fut assurée à la France sous ia garantie du privilège.

Mais, en même temps, la liberté se conserve jusque dans le sein des corporations privilégiées; elle ouvre les collèges , protège les fondations, maintient les droits respectifs de ces unités de second ordre qu'on appelle les facultés, les nations, et qui se subdivisent en tribus. En dehors des Universités, elle perpétue les écoles sacerdotales, les écoles monastiques, les établissements des villes et ceux des particuliers. Tantôt elle se réfugie dans les ordres religieux , et transporte avec eux la lutte au milieu du camp des Universités dont elle veut forcer les barrières* Là encore, c'est le souverain pontificat qui agit; car les moines ne se fondent que sur ses approbations et ne combattent que pour obtenir l'exécution des bulles émanées du chef infaillible de la catholicité. Tantôt elle se couvre des franchises municipales, et revendique les vieux droits de la cité. Plus souvent , elle abrite les intérêts sacrés du sacerdoce, on de la charité chrétienne. Parfois, enfin , elle se présente sous les dehors de l'indépendance personnelle.

Entre ces deux antagonistes, l'équilibre régnait. Si l'instruction publique avait les dignités , les honneurs, les bénéfices, et toute la splendeur attachée au génie et au savoir; la liberté, plus humble, avait les bienfaits ignorés, la confiance des populations, l'amour de la famille et l'amour du peuple, F appui de l'Eglise et la conscience de son Don

droit. Elle n'avait garde de se plaindre du partage. Seulement, il eût fallu que cet équilibre durât. Or, deux choses s'y opposaient, et tendaient , en exagérant la part de l'instruction publique, à diminuer celle delà liberté. C'était, d'une part, l'esprit de domination et de monopole qui semble le triste apanage de tout corps constitué; de l'autre, l'extension du pouvoir royal , qui , au lieu de laisser vivre dans leur indépendance native les institutions qu'il trouvait autour de lui, voulut les régenter à sa manière et à son profit.

Les Universités , celle de Paris surtout, une fois qu'elles sont établies et qu'elles ont pris position dans l'État, manifestent d'incroyables prétentions. L'orgueil , ce compagnon inséparable de la science humaine, commence par faire naître l'insubordination et la révolte, il finit par la bassesse et la servilité.

La corporation universitaire de Paris, fière de ses privilèges, vaine de la haute renommée que l'Europe entière accordait à ses docteurs, oublia tout d'abord qu'elle devait son existence et sa force aux successeurs de saint Pierre, et elle n'eut rien de plus à cœur que de se soustraire à leur autorité. Par elle-même, elle n'en avait ni le courage, ni la hardiesse, ni la possibilité. 11 lui fallait un appui; elle le rencontra dans la royauté, dont l'esprit dominateur répondait au sien , et elle se jeta dans ses bras.

La royauté l'accueillit avec transport. Une même animosité contre le Saint-Siège les rassemblait; elles s'encouragèrent et s'aidèrent mutuellement dans cette guerre inique qu'elles déclaraient à la puis-

sance tutélaire qui avait formé l'unité chrétienne, et qui, seule, gardait la clef de voûte de l'édifice social. Entre les mains de la royauté, l'Université devint un formidable instrument de combats. La royauté, d'ailleurs, y trouvait un autre avantage. Sans s'en rendre compte, elle n'avait pu voir qu'avec un certain déplaisir l'instruction publique constituée en dehors d'elle-même : pour user de son droit incontestable et fonder des établissements royaux, elle arrivait trop tard. Elle essaya bien, comme à Orléans, de faire aussi son Université, qui ne relevait que de la pleine autorité du trône; mais les places étaient prises de longue date, et il n'y avait pas à revenir sur le passé; seulement, on pouvait modifier la situation, et dans la pratique, sinon dans le droit, se substituer au pape. C'est ce qui fut fait. A cela, le roi gagnait double : d'abord, il arrachait au Saint-Siège une admirable prérogative, ensuite, il réduisait sous son obéissance un corps redoutable qu'il avait appris à craindre, et qui aurait pu être, contre ses plans, l'obstacle le plus invincible. Une merveilleuse intelligence régna dans l'origine entre les deux alliés. L'autorité pontificale seule fut battue en brèche; l'Université reçut de nouveaux témoignages de gratitude de l'autorité civile. Dans la réalité, elle avait perdu par là son indépendance. Elle s'en aperçut bien quelque temps après; mais le joug était accepté , la chaîne trop solidement rivée pour être brisée. Alors elle tenta de se rapprocher de ce siège apostolique qu'elle avait insulté, elle lâcha de reconquérir sa bienveillance et son secours : il n'était plus temps. Elle le

sentit cruellement, quand la loyauté, la traitant en sujet rebelle, ne se fit pas faute de diminuer ses privilèges.

Et encore, la perte de ces privilèges ne fut pas le seul échec qu'elle éprouva. Les rois, pour s'en faire une arme d'attaque et de défense, l'avaient jetée au milieu de la mêlée des affaires publiques. Elle était devenue un corps délibérant, paraissant dans tous les grands débats, envoyant ses docteurs sur tous les champs de bataille de la polémique religieuse ou sociale. D'institution d'études, elle s'était laissé faire institution politique. Elle en eut tous les déboires et toutes les hontes, sans en avoir les avantages et les honneurs. Tantôt, on la voit, enchaînée à la suite du pouvoir, partager ses défaites et couvrir ses fautes; tantôt, elle est traînée à la remorque des partis qui la déchirent et qui la flétrissent. Subissant la loi du plus fort, instrument de tyrannie ou de licence, donnant le triste spectacle de toutes les apostasies, elle finit, au temps des invasions anglaises, par être l'auxiliaire de tous les ennemis de la France.

Enfin , elle ne sut pas même garder le noble caractère d'orthodoxie qui avait fait sa force et sa gloire. Disons-le cependant, elle s'efforça d'abord de résister aux innovations et à l'hérésie, et il faut lui tenir compte de ses courageuses tentatives. Mais elle avait perdu, dans les discordes civiles , l'énergie et la considération nécessaires pour se faire obéir. Elle sentait le besoin de porter une main vigoureuse sur ses plaies intérieures, et elle ne l'osait pas, elle n'en avait pas le courage. Quandla réforme vint, celle-ci

fut envahie comme une place démantelée; juste punition de cette première révolte, dont elle avait donné l'exemple, contre l'autorité du souverain pontificat. Le protestantisme, en effet, est la suite logique du gallicanisme, et le gallicanisme était désarmé devant le fils de ses œuvres.

Au xvie siècle, l'Université de Paris se vit donc abandonnée des papes qu'elle avait reniés, des rois qu'elle avait trahis, de la foi qu'elle n'avait pas conservée pure. N'ayant pas su opérer dans son sein d'utiles et de sages modifications, elle fut livrée à la merci des parlements, qui lui retirèrent son rôle politique, annulèrent son influence, lui dictèrent des lois, et ne surent pas toujours la défendre.

Entre ces deux extrêmes de révolte et de servitude, d'arrogance et d'humilité, est comprise toute la seconde époque de son histoire; époque de troubles, de prétentions, de décadence, qui s'ouvre à Philippe le Bel et se termine à Henri IV; peu fertile en actes législatifs , trop abondante en événements politiques, et sur laquelle nous nous contenterons d'un rapide aperçu.

Les péripéties de l'instruction publique et des Universités ne nous feront pas oublier les brèves , mais curieuses annales de la concurrence et de la liberté, les annales des collèges, des établissements de provinces, des écoles monastiques, des séminaires, des petites écoles, des ordres religieux, des écoles particulières enfin.

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