‹ Histoire critique et lâegislative de l'instruction publique et de la libertâe de l'enseignement en FranceChapitre 22 sur 34 · I. L'UNIVERSITÉ DE PARIS · texte numérisé non relu

I. L'UNIVERSITÉ DE PARIS

§ 1 . Lutte contre le Saint-Siège.

L'Université de Paris n'avait pas pu pardonner au Saint-Siège sa défaite dans la querelle des ordres mendiants. Jalouse de la liberté, pour son propre compte, elle avait refusé de l'admettre chez ses rivaux. Elle avait perdu son procès, et elle aspirait secrètement à se venger. Les hardiesses de Guillaume de Saint-Amour faisaient des prosélytes, et il ne manquait pas de docteurs de la compagnie qui, dans leur for intérieur, estimassent leur science, sinon leur autorité théologique, fort audessus de celle de l'Église de Rome. Ils prenaient d'ailleurs, pour des marques d'infériorité avouée, les déférences et les honneurs dont les souverains pontifes daignaient les combles1; ils regardaient sérieusement l'école de Paris comme le fondement de la catholicité , ainsi qu'ils l'écrivaient aux évéques de France; et, l'orgueil aidant, ils s'imaginèrent qu'ils étaient les victimes d'un pouvoir qui les enviait et qui, pour les humilier, les avait forcés à recevoir comme égaux des religieux nés d'hier et sans crédit dans le monde. Ils ne cherchaient donc qu'une occasion de se mettre en contradiction ouverte avec le siège apostolique, et de lui prouver combien ils étaient redoutables.

Le prétexte leur fut promptement donné. Philippe le Bel était en lutte avec Boni face VIII : ses motifs n'étaient ni plus nobles ni plus plausibles que ceux de l'Université. Il vit immédiatement tout

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le parti qu'il tirerait de l'appui de ces illustres maîtres que l'Europe admirait. ïl les flatta, épousa leurs griefs , et leur proposa une sorte de ligue offensive et défensive. L'Université donna dans le piège, et quand Philippe tint au Louvre son assemblée des États , en i3o3, les professeurs y parurent en corps. Là, on traita le pape de simoniaque, d'hérétique, et on en appela au futur concile: la passion dictait les termes. Huit jours après, toute la compagnie se présenta au palais; elle vint renouveler son adhésion solennelle aux délibérations des ordres de l'État. Philippe n'avait pas osé tant espérer: cette démarche, entraînant une partie du clergé , semblait assurer le triomphe de ses plans. C'est un singulier et triste rôle que celui de ce monarque : jamais il n'ose se mettre en avant, on dirait qu'il a peur; ce n'est que de la ruse. Les prétentions injustes dont seul il doit profiter, il a l'adresse de les faire soutenir par ceux de ses sujets qui sont en réalité les plus intéressés à les voir rejetées. Ainsi, quand il tente de séparer les églises de son royaume de l'Eglise de Rome, quand il paraît vouloir les affranchir de l'obéissance qu'elles doivent au Saint-Siège, son unique but est de les rendre plus souples à sa propre autorité, et de les faire tomber sous son joug. Et c'est aux évêques eux-mêmes, aux docteurs les plus renommés de son empire, qu'il fait prendre l'initiative de la révolte. Toujours sa conduite est la même. 11 laisse souffleter le pape, en présence de son ambassadeur, par un homme qu'il paye, mais qu'il désavoue. S'il se montre, s'il brûle les bulles du saint-père, il a

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bien soin de ne le faire que devant ses États assemblés, que sur les avis et aux applaudissements de l'Université. Et l'Université ne voyait pas que le feu quiconsumait les bulles deBoniface VIII, dévorait en même temps les titres de son indépendance.

Elle fut d'ailleurs directement frappée. Le pape interdit à tous ceux qui, dans l'élendue delà France, avaient pouvoir de donner licence, de la conférer à aucun candidat de l'Université de Paris et de celle de Toulouse qui l'avait imitée. En retour, elle reçut de nouveaux gages de l'affection de Philippe le Bel. 11 confirma ses statuts, puis il astreignit le Chevalier du guet à prêter serment au recteur de garder les privilèges des maîtres et des écoliers (i3ia). Mais qu'étaient ces concessions auprès de la docilité qu'il obtenait de ses féaux docteurs? Sa volonté était leur loi suprême. Dans l'affaire ténébreuse des templiers, il eut besoin de leur conseil, et il le leur dicta. « Elle donna son avis conforme aux désirs du roi, dit Crevier1 ; c'est toute la part que l'Université prit à cette malheureuse affaire, et c'en est trop à mon gré. »

L'obéissance passive était une dure condition. Elle le sentait, un reste de pudeur l'engageait à s'en délivrer; mais elle n'osait : l'exemple de l'Université d'Orléans l'effrayait. Elle se tut, et essaya seulement de faire sa paix avec le Saint- Siège. Benoît XI consentit à lever les censures de Boniface VIII; Clément V, au concile de Vienne, ordonna quelques réformes, réprouva les dé-

* L.III, t. II, p. 207.

penses excessives du doclorat ï , prescrivit l'établissement de chaires de langues grecque, hébraïque, arabe et chaldaïque; et Jean XXII confirma îousles actes émanés de ses prédécesseurs en faveur du corps enseignant. Il semble que la bulle de Jean XXII fut une reconnaissance de la rentrée en grâce de l'Université; elle corroborait tous les privilèges accordés, soit par les papes, soit par les princes. L'Université était donc revenue à la véritable doctrine , et elle avouait de nouveau tenir toute son existence et toutes ses prérogatives de la puissance spirituelle. Du reste, le pape, semblable au père de famille , célébrait par de nouvelles largesses le retour de l'enfant prodigue. Il recommande, par une bulle du ier mars ï?h,j , les maîtres de Paris pour être nommés aux bénéfices ecclésiastiques préférablement à tous les autres. Et enfin , mêlant à ses grâces d'utiles et de sages avertissements, il exhorte l'Université « à réformer ellemême les abus qui existent dans son sein, si elle ne veut pas que le souverain pontife y mette ordre par son autorité. »

À ces pacifiques relations, à cette soumission des docteurs surtout, on s'aperçoit que Philippe le Bel n'est plus. H était mort en i3i4>et si les germes de discorde semés pendant son règne devaient se développer plus tard avec une déplorable violence, au moins restèrent-ils enfouis pendant quelques années. La France avait alors à combattre pour sa nationalité menacée; elle versait le plus pur de son sang sur les champs de bataille , et entre les trois

1 Fleury, Hist, ecclés., t. XIX.

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grands et glorieux désastres de Crécy, de Poitiers et d'Azincourt , il n'y avait pas de place aux disputes des légistes et aux arguties des clercs. Philippe de Valois trouva le temps, néanmoins, de renouveler les actes de ses pères. Par une ordonnance du i3 mai 1 338, il confia au prévôt de Paris la garde et la protection des maîtres et écoliers de la ville, et le pouvoir de punir tous ceux qui nuiraient à TUniversité ou à ses suppôts l. Seulement il paraît que le roi n'avait pas confiance dans la modération de l'Université. Il craignait qu'elle n'abusât de ces avantages , et il ne les lui concéda que pour quatre ans. A l'expiration du délai l'ordonnance fut renouvelée : la compagnie s'était montrée docile et soumise. Le roi, il Faut le dire, profitait bien, indirectement, de ces chartes, et leur octroi était aussi utile à son autorité qu'à la sûreté de ses protégés. Ainsi, par exemple, quand en i34o il exempta les écoliers de toute taille, péage et impôt onéreux; quand il défendit qu'aucun laïque put les forcer à plaider hors de Paris et qu'il établit le prévôt de la capitale juge et conservateur de ces privilèges, il faisait faire un pas immense à la prérogative royale; et s'il donnait de pareilles lettres sans finance, sine financia, le gain était de son côté. En effet, les baillis de INormandie et d'autres provinces refusaient de reconnaître la juridiction du prévôt. L'Université se plaignit au roi, et le roi rendit une déclaration, le 21 mai i345, qui força tous les justiciers du royaume à obéir au prévôt en cette partie. Voilà une conquête fort consi- 1 Bullaeus, Hist. Univ. Paris 0 t. IV.

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dérable de la centralisation et de la justice royale sur les justices locales et sur les usages provinciaux.

Grâce à ces services mutuels, la bonne intelligence se conserva entre le roi et l'Université; seulement l'Université tenait énergiquementà ses droits, et, dût le salut de la patrie en souffrir, elle ne voulait pas y déroger un instant. En 1 356, les états du royaume votent un subside extraordinaire contre les Anglais : noblesse , tiers-état, clergé en supportèrent leur part. L'Université résista, et, comme on contestait, elle en appela au pape. Il faut le reconnaître cependant, si elle fut avare de ses richesses, elle ne refusa pas son sang, ou du moins le sang de ses clients. Quand Paris fut menacé par les Anglais, elle rendit un décret ordonnant à tous les chirurgiens, libraires, parcheminiers, enlumineurs, écrivains, relieurs, de prendre les armes aux ordres du recteur, et de contribuer à la défense de la ville.

Ce décret et le nom de clients nous révèlent une des premières entreprises de domination que l'on ait à reprocher à la corporation savante. De gré ou de force, à l'aide du temps et des circonstances, elle avait réussi à se faire une population de serfs et de vassaux à qui elle imposait des lois, qui lui prêtaient serment, et qui devaient au besoin combattre et mourir pour elle. Que, dans l'origine, elle prît des précautions contre telle ou telle industrie dont elle était l'unique soutien, qu'elle fit un accord avec les parcheminiers, par exemple, pour ne pas être exposée de leur part à des fraudes et à des abus de confiance, rien de plus juste; mais que ce droit dégénérât en une sorte de despotisme et

de suzeraineté, à tel point que nul ne pût être libraire, enlumineur ou écrivain sans son ordre ou sans sa permission, c'est un excès de pouvoir que les mœurs pouvaient tolérer, mais que la justice réprouve. Libre, sans aucun doute, à tous ceux qui le voulaient, de subir une pareille loi; mais il devait être libre aussi de s'y soustraire. Et ce sera, devant la postérité, un véritable sujet de blâme qued'avoir constitué ces essais de monopole, contre lesquels du reste la conscience privée et l'intérêt de chacun protestèrent toujours, et qui ne s'établirent définitivement que par la connivence des magistrats chargés de protéger les intérêts de tous.

Au demeurant, les clients de l'Université avaient paru en armes sur les murs de la ville. Elle essaya, mais vainement, de maintenir la paix à l'intérieur, lors de la révolte de Marcel et de Charles le Mauvais. Ses bonnes intentions furent reconnues du roi Jean qui, au retour de sa captivité d'Angleterre, lui confirma l'exemption de tout subside, même de l'impôt de la gabelle , dont Philippe de Valois n'avait pas consenti à la décharger. La faveur dura sous Charles Y. « Que le Roy Charles amast science et l'estude, disait Christine de Pisan ', bien le montroit à sa très-amée fille l'Université des clercs de Paris, à laquelle gardoit entièrement les privilèges et franchises et plus encore leur en donnoit, et ne souffrist que leur fussent enfreins. La

1 Cité dans un Mémoire de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, par M. Boivin, t. II, p. 747 et suiv.

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congrégation des clercs avoit en grant reverance ; le recteur, les maistres et les clercs solennels , dont il y a maint, mandoit souvent pour oyr la doctrine de leur science, usoit de leurs conseils de ce qui appartenoit à l'esperituaulté, moult les honnouroit et portoit en toutes choses, tenoit benivolans et en paix. )> Mais si leroi témoignait tant d'affection pour ce qui tenait à Yesjjerifttaulté, il avait grand soin de renfermer sa chère et a/née fille dans les bornes de la soumission. Ainsi, tout en renouvelant ses franchises, tout en forçant le prévôt de Paris à lui faire amende honorable, tout en réprimant les exactions des généraux des aides, il frappa un coup terrible sur la juridiction du Conservateur apostolique , dernier défenseur de l'indépendance universitaire. Ce Conservateur, représentant du Saint-Siège, choisi par l'Université, et reconnu autrefois par les rois, évoquait à son tribunal spécial toutes les causes qui regardaient les écoliers et les maîtres, et qui intéressaient la compagnie dans ses rapports extérieurs. Les justices ordinaires, et spécialement le prévôt de Paris, se plaignaient sans cesse de ce pouvoir intermédiaire , qui leur enlevait la connaissance d'une foule de procès. Charles n'osa pas l'anéantir : il tourna la difficulté, et dans son ordonnance du 18 mars 1367, il déclara que les affaires de l'Université étaient de sa compétence et de celle de ses cours, mais que, par grâce particulière, ii maintenait le tribunal du Conservateur. Le principe était bouleversé ; la règle devenait exception, et le Conservateur ne tenait plus son autorité que du roi et non du pape. Or, qu'il prît fan-

taisie au roi de rétablir le droit commun, qui pourrait s'y opposer?

Ce ne fut qu'un prélude. Bientôt commencèrent les exigences de la royauté, et l'Université dut rentrer dans ia voie des complaisances et des coucessions. Les habitudes d'insubordination que les peuples avaient prises vis-à-vis du Saint-Siège pendant la captivité de Babjione , ne faisaient que s'enraciner chaque jour; elles devaient aboutir au schisme. L'exemple donné par la France devint funeste; après les papes d'Avignon, les Italiens voulurent un pape italien. Les Français furent mécontents; une seconde élection eut lieu et la chrétienté offrit le désolant spectacle de la division. Le roi Charles V, qui avait fait choisir l'antipape Clément VII, voulut fortifier son parti de l'adhésion de ses docteurs. L'Université hésita , se fit prier. Elle avait reconnu Urbain VI, et, selon la coutume, avait ordonné qu'on lui adressât le rôle contenant la liste des candidats qu'elle présentait pour la nomination des bénéfices. Charles gagne le recteur, apaise quelques différends nouveaux du corps enseignant avec i'ofhcialité de Paris , rouvre le tribunal du Conservateur apostolique, et en retour de tant de bons offices, presse une décision. La fille des rois recule encore : elle supplie son prince et son maître de permettre qu'elle reste dans le doute1, et qu'elle ne prononce qu'à l'unanimité des voix. Le 20 mai 1379, instances réitérées de la part du

1 Assemblée du 7 janvier 1379, aux Bernardins. Dévier, t. III, liv. V, p. 27.

monarque. Il a embrassé l'obédience de Clément VII, disait la lettre, par les motifs les plus considérables, et d aussi suffisantes personnes que l'Université ne pouvaient refuser leur consentement, en tel cas qui est si grand et notable , et touche notre foi. Il fallut bien délibérer. Les facultés de médecine et de décret se déclarèrent pour Clément; la faculté des arts dit qu'il y avait partage entre ses nations; la faculté de théologie se trouvait en trop petit nombre pour décider. Le ^3 mai, autres lettres de cacbetplus impérieuses encore, et troisième assemblée de l'Université. La nation de France, les facultés de médecine et de décret persistent dans leur opinion; la nation de Normandie adhère, sauf la forme; les nations de Picardie et d'Angleterre résistent énergiquement , et la faculté de théologie, tout en protestant de son attachement à la vérité de la foi catholique, et de son obéissance au Saint- Siège, reconnaît Clément VIL Le roi avait ordonné qu'on passât outre à la question de l'unanimité : les députés et le recteur se transportèrent au donjon du bois de Vincennes, demandèrent excuse au roi du délai apporté à l'exécution de ses ordres, et assurèrent que l'Université se rangeait à l'obédience de Clément Vil, « vu que l'avis porté par trois facultés est censé l'avis de l'Université. » «Il ne disait rien que de vrai, ajoute dévier * ; dans toutes les compagnies, l'avis de la pluralité passe pour celui du corps. Cependant, il est bon d'observer que le

1 Liv.V, p. 36.

défaut de conclusion de la part du Recteur ' était un vice de forme qui infirmait l'autorité de la délibération. »

L'Université ne tarda pas à se repentir de cet acte de faiblesse. L'antipape, trônant à Avignon, accabla le clergé de France d'exactions et d'impôts. Les docteurs de Paris furent éloignés de tous les bénéfices. L'intérêt leur rendit un courage que le bon droit n'avait pas pu leur conserver. Ils réclamèrent auprès de Louis d'Anjou, oncle du malheureux Charles VI et régent du royaume. Le duc d'Anjou ne goûta pas les libertés de langage de l'envoyé de l'Université ; il le fit enlever de son collège et jeter en prison. Le Recteur lui-même, et plusieurs suppôts dont tout le crime était d'avoir reçu ou lu des lettres du pape Urbain, durent chercher leur salut dans la fuite, et la désertion se mit dans les écoles.

Au reste, l'Université, comme la France entière, entrait dans cette époque de violences et de calamités (i38o), qui ne devait cesser qu'après la restauration complète du roi de Rourges. A deux reprises différentes, elle intercéda auprès du roi en faveur des habitants de Paris, après les séditions des maillotins (i38a et 1 383) , et le roi se laissa fléchir. L'Université avait bien mérité cette marque de bienveillance : elle venait de vaincre dans son propre sein les résistances soulevées contre le pape

' Le recteur s'était contenté d'énoncer l'avis des facultés et des nations, sans vouloir conclure, disant que sa conclusion n'ajouterait rien à la délibération.

d' Avignon . 11 est vrai que là encore l'in térêt avait parlé plus haut que la conscience; il s'agissait toujours du rôle des bénéfices. Ce rôle, « qui était en souffrance depuis trois ans, fut conclu, du consentement unanime desfacultés et des nations. C'était le besoin du moment plutôt qu'un changement sincère de dispositions, qui avait réuni au désir des autres compagnies les nations de Picardie et d'Angleterre l. » On juge de la joie de Clément VII et de celle du roi « fort attaché aux principes de son père.» Cette satisfaction se témoigna par un renouvellement de privilèges. Clément confirma tous les actes des papes précédents, et accorda la jouissance des revenus de leurs bénéfices aux maîtres, tant qu'ils enseigneraient, et aux étudiants pendant sept années. Charles exempta l'Université et chacun de ses collèges, « c'est à sçavoir les maistres, escholiers et bedeaux, et les libraires, » des taxes établies sur le vin, le sel , les fruits, les denrées, etc. Puis, comme le roi paraissait en favorable disposition, l'Université obtint confirmation de ses privilèges royaux : «La dite Université a esté multipliée et augmentée d'un moult grant nombre de supposts, par lesquels Nous et nos prédécesseurs avons esté conseillez et servis, nostre royaulme et plusieurs autres païs et nations honuorez et enluminez des sciences et bonnes estudes. » Si la royauté n'est pas ingrate, l'Université lutte de générosité. En j/Ji 8, elle offre de venir au secours de l'Etat, «sous cette clause néanmoins , que l'exemple ne tirerait pas à consé-

' Crevier, t. III, liv. V, p. 49.

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quence \» De son coté, le roi refusa l'offre en partie. «Comme pour l'éminente et notoire nécessité de secourir à nostre royaulme ayons n'agueres imposé un ayde sur les vins de la ville et eslection de Paris, et notre très chère et très amée fille l'Université de Paris, gratieusement, volontairement et liberaument nous ait octroyé qu'iceluy subside soit levé sur ses supposts comme sur les autres , sans préjudice de ses privilèges, franchises, usages et libertez, et que ce ne puisse estre trait à conséquence au temps advenir. Considerans le grand amour et affection que nostre dite fille a vers Nous et nostre seigneurie et la chose publique de nostre royaume.... Ordonons que les docteurs, maistres, régens, vrais supposts et estudians en nostre dite fille... les quatorze bedeaux des facilitez et nations... avec les quatre principaux libraires... soient et demeurent francs et quites d'iceluy ayde. » L'impôt ne tomba donc que sur « le commun des clients de l'Université , » ce même commun qui montait la garde aux murailles du temps des Anglais.

Mais la grande affaire delà catholicité était toujours l'extinction du schisme. On ne peut méconnaître que l'infortuné Charles VI fut animé de quelques bonnes intentions. « Il aurait voloniiers, disait-il, donné sa vie et sa couronne pour ramener la paix dans l'Eglise. » L'Université se crut autorisée par ces paroles à travailler à la réconciliation générale. Elle n'épargna rien : mémoires au roi , lettres aux deux compétiteurs, appels à un concile général,

1 Crevier,ibid., p. 56.

tentatives de compromis, demande de cession volontaire , elle proposa tout ce qu'elle put inventer. Sans doute, un zèle louable entre pour quelque chose dans ses efforts; mais elle n'est pas fâchée de prendre part à un débat où elle espère gagner de la popularité et de l'importance; elle sent si bien la vérité des reproches qu'on peut lui faire à cet égard, qu'elle se défend et se disculpe d'avance : « On nous impute de prétendre tout gouverner à notre gré. Quoi donc? Dans un si grand péril, où les pierres mêmes devraient crier, faut-il que nous restions muets? Pendant que tout périt, quel remède restet-il, si les ignorants font le mal et que les savants gardent le silence? » Ce grand éclat déplut singulièrement aux oncles du roi. Quand les docteurs présentèrent leur mémoire au duc de Berry, ce prince les accusa de témérité, et menaça de faire jeter à Ja rivière les chefs de cette cabale séditieuse. Au conseil du roi, le chancelier leur défendit durement de se mêler davantage d'une affaire qui ne les regardait pas. De colère, l'Université cessa ses leçons, sans discontinuer ses démarches.

Elle ne réussit pas mieux près des papes. Tandis que le souverain légitime, le pape de Rome, ne lui pardonnait pas son adhésion à l'intrus d'Avignon, celui-ci trouvait fort étrange qu'un corps de régents s'ingérât à lui dicter sa conduite. Le cardinal Pierre de Lune, élu après l'antipape Clément VII , lui répondit par des actes de sévérité , et priva quelquemms de ses suppôts de leurs bénéfices. L'Université en appela de Benoît XIII au pape futur, unique , légitime et reconnu de toute l'Éqiïse. Be-

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noît cassa l'appel, parce que « il n'est jamais permis d'appeler du pontife romain. » L'Université réitéra: cette fois elle en appela au concile général. Puis elle se rapprocha plus intimement du roi , et à l'assemblée des prélats et abbés réunis à Paris en 1398, elle fit adopter la détermination que la France se soustrairait à l'obédience de Benoît XIII. En conséquence, le roi publia, le 28 juillet, des lettres patentes qui défendirent à tous ses sujets de reconnaître l'autorité du pape d'Avignon, de lui obéir et de recourir à lui. L'ardeur de l'Université dans cette affaire était=elle bien pure et dégagée de toute considération humaine? Et quand elle eut obtenu ce singulier résultat de faire décider une question de conscience par une ordonnance royale, eut-elle à s'en féliciter? «Il est vrai, dit Crevier, de qui la vérité obtient toujours quelque loyal aveu, que dans le concile on lui fit de belles promesses. A la sollicitation des princes, oncles et frère du roi, il fut dit que mille suppôts de l'Université seraient pourvus de bénéfices par ceux qui en avaient la disposition dans le royaume; que l'Université dresserait son rôle et le présenterait à quatre prélats qui furent nommés commissaires en cette partie. Le rôle fut dressé, présenté aux quatre prélats, et distribué par eux. Mais c'est tout ce qui fut exécuté de cette délibération, et l'événement nous montrera que, malgré son zèle à faire rendre aux ordinaires la dispensation des bénéfices, l'Université eut infiniment moins lieu d'être contente d'eux à cet égard que des papes l. »

p Liv. V, t. III , p. i75.

Cette question des bénéfices lui tenait au cœur; elle se plaignit au roi, et comme on ne l' écoutait pas, elle recourut à une cessation de leçons. A ce prix elle obtint une intervention favorable; mais les expectatives données par le monarque ne valaient pas celles du pape. L'Université ne tarda pas à s'en apercevoir; d'ailleurs, on les lui faisait acheter bien cher. Le parti de Benoît XIII s'était fortifié: les intrigues des princes régents et leurs intérêts divisés ne s'accommodaient plus de la soustraction d'obédience. Il fallut que l'Université délibérât de nouveau, et sa délibération lui fut dictée impitoyablement. Elle céda avec une inconcevable facilité. La nation d'Angleterre seule montra du courage et de la résolutiou; elle représenta qu'ayant jusquelà reconnu le pape de Rome, elle n'était pas disposée à se démentir , et que les affaires de Benoît ne la regardaient pas. Le reste de la compagnie proclama qu'il rendait sa soumission à l'élu des cardinaux d'Avignon.

N'est-ce paspitiéquedevoirce corps si hautain etsi fier des docteurs de Paris, changer subitement et passer d'une doctrine à l'autre avec la même aisance ? Et qu'est-ce, d'ailleurs, que cette compagnie de régents qui se croit le pouvoir et le droit d'accorder ou de retirer à celui qu'elle regarde comme le vicaire de N. S. Jésus-Christ en terre, le tribut de son obéissance? Voilà où mène cette tendance qu'on a plus ou moins justement appelée le gallicanisme. On refuse de se soumettre au Saint-Siège, et on obéit à une faculté de théologie; on se révolte contre le successeur de saint Pierre, on crée un schisme, puis

'A'jS HISTOIRE DE i/l INSTRUCTION PUBLIQUE

on se dégage de toute autorité, et on finit par accepter le joug de quelques pédants en bonnets carrés, ouïes décisions dogmatiques d'un roi comme Charles VI, et de régents tels que le duc d'Orléans ou le duc de Bourgogne!

Il faut que l'attrait de jouer un rôle dans les affaires publiques soit bien puissant, pour que, malgré tous les déboires qu'elle avait déjà essuyés, l'Université consentît à en affronter de nouveaux. Maintenant, ce ne sont plus seulement les discussions religieuses qui l'entraîneront; elle cédera aussi à la dangereuse ambition de se mêler aux débats politiques. Ainsi, elle rédige un mémoire, de concert avec le Corps de ville de Paris, pour prier le roi de pourvoir « au bon gouvernement de son royaume,» et elle en indique les moyens. Puis elle s'interpose entre le duc de Bourgogne et le duc d'Orléans. « Chacun de ces princes tachait de tirer l'Université à soi , et si elle semblait pencher d'un côté, elle ne manquait pas de tomber dans la disgrâce de l'autre *. » Elle reçut quelquefois de dures leçons : ainsi, dans une dépuration où Gerson portait la parole, le duc d'Orléans lui fit une vive réprimande, «l'avertissant que ce n'était pas à elle de se mêler du gouvernement de l'État, et qu'elle devait laisser ce soin aux princes du sang. \ »

Elle ne se décourage pas cependant. Mécontente de Benoît XIIÏ, elle remet en avant la soustraction d'obédience; elle la plaide devant le concile de Pa-

1 Crevier, liv. V, p.235.

2 Ibid., p. a36.

ET DE TA LIBERTE1 d' ENSEIGNEMENT. 1JQ

ris; son orateur, Jean Petit, arguë Benoît de parjure, de schisme et d'hérésie, et la soustraction est décidée. Elle écrit à tous les princes et prélats de la chrétienté, elle prêche contre les bulles, elle demande au roi de les lacérer et elle l'obtient; elle se donne même le plaisir de les mettre en pièces elle-même par les mains de son recteur. Enfin, elle attaque de front les deux pontifes; elle fait enfermer les évêques et les abbés qui s'opposent à ces mesures violentes, et elle décide les cardinaux à convoquer un concile à Pise. Ce fut son chef-d'œuvre.

En même temps, elle ne néglige pas ses intérêts temporels. Dans l'assemblée de Paris , elle fait décréter deux points d'une haute importance pour ses suppôts : d'abord, la nécessité des degrés académiques pour posséder tous les bénéfices de premier ou de second ordre; ensuite, le droit d'expectative des gradués et autres privilégiés.

Puis elle poursuit son entreprise. Mais que pouvait le concile du Pise? Gerson eut beau discourir et publier des écrits de auferibi litate papœ ab Eolesia; qu'était-ce que ce prétendu concile que n'avaient convoqué ni le pape comme chef, ni l'empereur comme avoué de l'Eglise? Et depuis quand une assemblée d'évêques avait-elle le droit de réformer l'Eglise dans son chef et dans ses membres ? Le prince, le vicaire de Jésus-Christ manquait à la réunion : c'était un corps sans tête, un édifice tronqué. L'événement prouva son impuissance. L'assemblée déclara Grégoire XII et Benoît XIII contumaces et les remplaça par Alexandre V. Il y eut deux antipapes au lieu d'un, et le désordre s'aug-

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menta. Alexandre V était de l'Université de Paris : elle salua cet avènement comme un triomphe. Mais ccAlexandrefit voir,ditCrevier,qu'unetêtepropreaux études ne l'est pas toujours au gouvernement, » et il ne montra « qu'incapacité, mollesse et négligence. » Et le concile de Pise se sépara. Qu'est-ce que l'Église y gagnait? L'Université sauva au moins le rôle des bénéfices qui fut présenté au pape de sa création , et elle acquit le droit d'avoir un procureur en cour de Rome , lequel faisait porter devant lui une masse d'argent. Ce qui ne l'empêcha pas de se trouver presque immédiatement en opposition avec Alexandre V, et avec Jean XXIII, son successeur.

Après les affaires de l'extérieur, les troubles intérieurs; et si, dans les unes, la compagnie universitaire perdait sa considération et son indépendance, dans les autres, elle perdit sa dignité et son honneur. En 1407, Louis d'Orléans fut assassiné par les ordres de Jean sans Peur, et Jean Petit, docteur de Paris , se fit le panégyriste de l'assassinat. Puis l'Université cherche à s'interposer entre les princes; mais l'âpreté de son langage les irrite au lieu de les concilier. Alors elle tombe au pouvoir des factions, elle devient la proie des vainqueurs qui l'exploitent et qui lui imposent des bassesses.

Le duc de Bourgogne, aidé de la faction des bouchers ou cabochiens , ordonne aux clercs de Paris de publier en chaire les crimes des Armagnacs. L'Université délibère et fait revivre contre les proscrits la bulle d'excommunication lancée en 1367 par Urbain V contre les grandes compagnies. L'année d'à-

près, elle fait des processions pour attirerla colère du ciel contre les partisans d'Orléans, et l'affluence était si nombreuse qu'au rapport de Juvénal des Ursins, la tête des écoliers était déjà à Saint-Denis que le recteur se trouvait encore devant le cloître des Mathurins. Un an plus tard, l'Université aidait au mouvement qui ouvrit les portes de la capitale à ces mêmes Armagnacs. La roue de la fortune avait tourné et les docteurs avec elle : aussi l'assemblée générale des facultés et nations reçut-elle en grande solennité les compliments du dauphin et de toute la cour.

L'Université, on le comprend, s'empressa alors de censurer la doctrine de Jean Petit, et de déclarer abominable le meurtre de Louis d'Orléans. Elle fit même un service pour le repos de 1 ame de cet infortuné prince. Mais lorsque la trahison de Perrinet le Clerc eut livré Paris aux mains des Bourguignons, le corps entier se soumit à l'affront d'une rétractation et révoqua la censure du plaidoyer de Jean Petit. L'humiliation fut complète. L'Université traça unepeinture horrible du gouvernement des Armagnacs, désavoua tout ce qui avait été fait par elle depuis cinq ans, et un docteur en théologie reprit l'apologie des faits et gestes du duc de Bourgogne. Elle eut de plus la douleur de voir révoquer l'ordonnance de 1407 relative aux libertés de l'Église gallicane, et le triste courage de provoquer et d'applaudir un acte qui donnait à tout son passé un si cruel démenti.

Se repentait-elle de ce qu'elle venait de faire au concile de Constance, ou bien n'avait-elle de solli-

2$1 HISTOIRE DE l/ INSTRUCTION PUBLIQUE

citude que pour sauver ses expectatives de bénéfices ? La seconde hypothèse est plus probable. Certes, elle s'était donné assez de mouvement pour obtenir une nouvelle assemblée de l'Eglise. Cellelà, au moins, eut l'apparence de la régularité. Jean XXII l, quoique successeur d'un antipape, l'avait convoquée, et sa présence semblait légitimer les opérations. Mais le concile, qui n'était qu'à demi rassuré sur sa légalité par la présence de Jean XXIII, fut étrangement embarrassé quand son pape s'enfuit. En vain le chancelier de l'Université de Paris, le fameux Gerson, soutint que le concile œcuménique est supérieur au pape. Cette théorie qui, par un appel au futur concile, dégage aisément de toute soumission au souverain pontife, souleva de violentes récriminations. Les cardinaux ne voulurent pas entendre le discours de Gerson , et ils quittèrent la séance. Bien que le concile adoptât cet expédient, par la raison que sans cela il était immédiatement dissous, l'archevêque de Florence n'osa pas lire en entier la décision , et les prélats ne se sentirent la force de rien faire tant que Jean XXIII ne serait pas de retour. Ils ne prononcèrent même sa destitution que quand il se fut soumis lui-même. Grégoire XII, le pape légitime, abdiqua; Benoit XIII fut déposé, et Martin V, librement élu parle sacré collège, rétablit la paix et l'unité dans l'Eglise. Le premier acte du courageux pontife fut de promulguer un décret dans lequel il déclara illégitimes et illicites tous les appels interjetés du pape à un concile, annonça que le concile était dissous, ordonna

ET DE LA LIBERTÉ* D'ENSEIGNEMENT. a 83

quelques réformes, et partit pour l'Italie. En réalité, l'Université était battue, et les théories gallicanes réprouvées. Mais Martin V avait le droit de donner l'expectative, et l'Université se hâta de lui envoyer le rôle des bénéfices, dût-elle déplaire au roi et aux princes. Elle osa même appeler des ordonnances royales , puis modifia sa requête parce que le dauphin fit enfermer le recteur, et appela seulement des évêques qui refusaient les bénéfices à ses suppôts. Elle alla enfin jusqu'à menacer de cesser ses leçons. Tout ce feu tomba devant une réprimande du parlement; et l'affaire s'arrangea à la satisfaction de la compagnie, qui vit bientôt le rôle de Martin V approuvé en France , les circonstances ayant amené le retour de la nation à l'obéissance.

§ 2. A s servis sèment de V Université.

Bien plus cruelles furent encore les hontes et les douleurs de l'Université sous la domination des Anglais. En vain fut-elle un modèle de soumission à l'étranger, en vain essaya-t-eîle démériter les bonnes grâces du vainqueur. Elle se vit contrainte de payer toutes les taxes dont elle avait été affranchie jusque-là; sa milice fut astreinte au service des murailles et des portes de la ville : le comte d'Excester nomma sans contrôle à ses charges. Néanmoins , elle continua à faire sa cour aux Anglais , assistant solennellement aux obsèques de Henri Y, se recommandant à Henri VI, roi de France et d'Angleterre, écrivant des lettres d'obéissante, aux ducs de Bedfort et de Glocester et à la reine Catherine (i4aa). Tout cela peut être rejeté sur le malheur des

temps; mais pourquoi faut-il que nous trouvions encore l'Université impliquée dans l'infâme jugement de l'héroïque et pieuse Jeanne d'Arc? Ce corps si hautain devant les papes, devait-il tomber si bas que de se faire l'accusateur et le bourreau d'une des plus nobles martyres de la fidélité et du patriotisme? Ce sera une flétrissure éternelle pour l'Université de Paris, d'avoir servi d'instrument à cette monstrueuse iniquité.

Que l'on ne vante donc pas après cela les prétendues traditions d'indépendance qui vivaient au sein de la corporation enseignante. Si l'Université se réunit aux gens de l'hôtel de ville pour envoyer une députation au duc de Bourgogne, dans l'espoir de l'arracher au parti des Anglais, c'est une simple affaire d'intrigue, c'est qu'elle sentait bien que le jour de la domination étrangère finissait, et qu'elle voulait se ménager des appuis pour l'avenir. Si elle s'opposa au duc de Bedfort quand ce dernier voulut établir une Université à Caen , c'est une affaire de rivalité et de jalousie, c'est qu'elle avait peur de se voir désertée. Si, lors du concile de Baie, elle fit de la bravoure contre le pape et exhorta les Pères « à lui résister en face, s'il en était besoin, de même que Paul, représentant les docteurs, a résislé en face à Pierre, qui représentait les pontifes x , » c'est une affaire de vieille rancune, et c'est qu'elle savait que cette décision plaisait au roi de Bourges qu'elle avait intérêt à se concilier, parce qu'il allait redevenir réellement le roi de France.

1 Lettre de l'Université au concile, Bullœus, Hist. Univers. Parisiens. , t. V, p. 4i3.

En effet, le vendredi d'après Pâques i436, le connétable de Richemond rentra à Paris et en prit possession au nom du roi. L'Université ne sut que faire pour témoigner convenablement sa joie. Elle décréta une procession solennelle à l'église de Sainte-Catherine, et quatre mille de ses suppôts y parurent un cierge à la main. Elle écrivit au roi; elle lui envoya une ambassade; elle remercia tout le monde, le prince, les seigneurs, le connétable, le Bâtard d'Orléans, le sire de l'Isle-Àdam, etc. Elle avait tant à expier! Charles fut généreux. Par un édit daté de Bourges, il confirma les privilèges du corps. Ce n'était pas pour longtemps.

« Charles VII, qui joua le rôle d'un légiste pendant les vingt dernières années de son règne, après avoir joué celui d'un chevalier pendant les vingt premières, Charles VII, en qui commence véritablement l'histoire moderne, fit sentir durement à la fille aînée des rois de France , que la main paternelle était devenue plus vigoureuse1.» Ainsi, il commença par la soumettre aux impôts qu'il levait sur Paris. L'Université réclama ; le roi y mit des formes : des membres de son conseil demandèrent que « sans préjudice des privilèges donnez et octroyez aux recteur, maistres, docteurs, escholiers et supposts de ladite Université, ils voulsissent souffrir et permettre les supposts de ladite Université contribuer audit ayde ou emprunt, selon qu'ils seroient assiz et imposez raisonablement, et ainsi

x Cahiers d'histoire littéraire, par Th. Burette, 11e cahier, page 141.

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que la nécessite le requiert. » L'Université déclara qu'elley consentait «pour celte foiset non d'autres»; elle dégagea ses maîtres, ses régents, ses écoliers, ses bedeaux, et abandonna le commua de ses clients, ces malheureux taillables qui payaient pour tous. Quelque temps après, le joug fut rendu plus pesant. L'Université avait eu beau prêter son appui à Charles VII dans cette étrange déclaration, qu'on appela la Pragmatique de Bourges, et où un roi siégeant au milieu d'un concile décida des questions de foi par un édit ; Charles ne lui en sut pas de gré. Elle était déjà déchue dans l'opinion publique. Aussi, quand elle voulut exciper de ses antiques privilèges, invoquer les bulles des papes, et réclamer la juridiction directe du roi ; quand , à l'appui de ses récriminations, elle tenta de renouveler ses cessations d'études , le roi, d'une part, lui défendit toute cessation et la priva de ce droit dont elle était si jalouse; et de l'autre, il décréta : « Considéré que nostre cour de parlement est souveraine, et aussi que pour les grandes et hautes affaires de nostredit royaume, ne pouvons vaquer ne entendre en nostre personne, et ouïr, discuter et décider des querelles, causes, négoces et questions de nostre fille l'Université de Paris ny de ses supposts, et ({ue de plus grandes choses de moult que celles de ladite Université nostre dite cour de parlement connoist, décide et détermine de jour en jour.... Avons ordonné et appointé que vous connoissiez et déterminiez des causes , querelles et négoces de nostredile fille l'Université de Paris, etc. » Au reste l'Université portait le châtiment tout naturel de sa

révolte contre le Saint-Siège. Elle avait annulé autant qu'elle le pouvait la puissance des papes : qu'y avait-il d'étonnant à ce qu'on lui enlevât ce qu'elle tenait de cette puissance?

Encore moins dut-elle songer à réclamer quand le roi lui intima de corriger les nombreux abus qui s'étaient glissés dans son sein. Comme elle ne se pressait pas, elle reçut en i45e un nouveau coup d'aiguillon1 par une lettre du monarque. Enfin, Charles agit d'autorité : il pria le cardinal légat d'Estouteville de visiter et réformer l'Université, et lui adjoignit des commissaires royaux pour cet office. Le légat avait tout pouvoir delà part du Saint- Siège, et les gens du roi ne devaient songer qu'à la réforme des privilèges royaux. C'était un dernier reste de respect, une dernière garantie d'indépendance que l'on n'osait pas encore ravir à la fille des papes. Elle la perdra plus tard.

L'œuvre du cardinal d'Estouteville fut une œuvre de règlement intérieur : elle ne changea rien à l'existence légale et aux rapports de la corporation avec le pouvoir civil. La sollicitude du légat se porta sur les qualités morales requises dans les candidats aux honneurs académiques, sur la décence de l'habillement, sur l'ordre des délibérations, sur les attestations d'assiduité pour les écoliers. Il détermine l'organisation des thèses et des leçons, il réprime avec une juste sévérité les exactions des maîtres, et il diminue les droits que payaient les auditeurs ; cette réforme s'applique surtout aux

1 Cr évier.

professeurs de droit canon ou de décret. Il s'occupe ensuite de la faculté des arts et de l'élection du recteur et essaye de prévenir les brigues et les fraudes ; puis il passe aux collèges et au choix, des régents , ordonnant aux pédagogues ou maîtres de pension de nourrir leurs régents et de leur donner des appointements convenables. Enfin , il établit une nouvelle magistrature, celle de quatre censeurs, « un pour chaque nation, gens de bonne réputation, craignant Dieu et intelligents en affaire. Leur commission est de visiter les collèges et pédagogies *, » et d'y veiller au maintien de la discipline et au progrès des études. Les statuts du cardinal d'Estouteville furent lus et publiés en assemblée générale de l'Université, le ierjuin i/^S'a.

Avec le règne de Charles VII , l'Université dut comprendre que son rôle politique était fini , ou au moins suspendu. Le roi n'avait plus besoin d'elle; il ne la craignait plus, il ne voulait pas qu'elle s'immisçât davantage dans les affaires du royaume. Instrument désormais inutile, brisé et flétri par les divers despotismes auxquels il avait servi, l'Université n'avait plus qu'à se renfermer strictement dans sa mission scientifique, sans sortir de son quartier latin, sans troubler les bourgeois, surtout sans occuper d'elle les gens du roi qui en auraient eu facilement raison. Si Sa Majesté avait envie de ses conseils, Sa Majesté saurait les prendre. Ace prix, le repos, le calme et même la bienveillance du maître lui étaient accordés. Encore ne fallait-il pas que les

1 Crevier , liv. VII , t. IV, p. 189.

disputes théologiques fissent trop de bruit et que les querelles des écoles de la rue du Fouarre retentissent au delà des ponts.

§ 3. Diminution des privilèges universitaires.

L'Université se résigna à son sort sans trop de difficulté. Elle consentit à voir une commission du parlement régler un différend élevé à l'occasion de l'élection de son Recteur; dans une contestation qu'elle eut ensuite avec les généraux des aides, elle entendit le maréchal de Lohéac lui parler avec une rudesse toute militaire, et elle courba la tête. Elle chercha un refuge dans le travail, et les études reprirent faveur. Accueillant avec bonté les vaincus de Constantinople, elle leur ouvrit ses chaires. Puis elle seconda les efforts de l'imprimerie naissante et la multiplication des livres.

Cependant elle ne négligeait pas les occasions de parler de ses intérêts. Louis XI, embarrassé dans la guerre du Bien public, lui ayant paru plus traitable que son père, elle en obtint une confirmation de ses privilèges. Mais le roi était plus fin que les docteurs, et il prit sa revanche. Une bulle de Pie II vint interdire absolument les cessations de leçons : c'était Louis qui l'avait sollicitée. Bien plus, en 1467, et avec toutes les précautions oratoires les plus gracieuses, il enjoignit à sa fille aînée a de se donner de garde d'une ancienne pratique vicieuse, suivant laquelle il lui arrivoit quelquefois de s'entremêler avec peu de retenue dans les querelles entre les princes. » S'il survenait quelque nouvelle dissension, il menaçait

des plus grandes peines les murmurateurs, et avertissait ceux qui ne croiraient pas avoir assez de force sur eux-mêmes pour contenir leurs langues, de se retirer dès le moment actuel, afin d'éviter de plus grands dangers. «Enfin, comme il n'étoit pas « juste de disposer delà fille sans que le père en fut « instruit , » il ordonna qu'un commissaire du roi assistât à l'élection du Recteur.

Quatre ans après (147 1), lors de la guerre avec le duc de Bourgogne, Louis exigea le serment de fidélité de tous les suppôts, maîtres et écoliers, envoya un sauf-conduit aux étudiants sujets du duc, et quand quatre cents d'entre eux furent sortis de la ville, il confisqua tous leurs biens. L'Université se plaignit, réclama, et ne fut pas écoutée. Le roi Louis XI, malgré ses belles paroles, était encore plus impérieux que Charles VIL

Ln jour enfin , il s'irrita de ce que la vieille querelle des nominaux et des réalistes recommençait dans les écoles. Une ordonnance parut, défendant, sous peine de bannissement, d'enseigner les opinions des nominaux, séquestrant tous leurs livres , et obligeant les maîtres de s'engager par serment à l'observation de cette loi. Le premier président opéra la saisie, les œuvres nominalistes furent enchaînées dans les bibliothèques. « On traite ces pauvres écrits, dit Robert Gaguin, comme les lions et les ours indomptés que l'on met aux fers. » Le serment fut prêté par toute l'Université.

Il est vrai que les nominaux furent rendus à la liberté en 1481. Le prévôt de Paris écrivit: « A Monsieur le Recteur et à Messieurs de notre mère l'U-

niversité de Paris. Monsieur le Recteur, je me recommande à vous et à Messieurs de notre mère l'Université de Paris, tant comme je puis. Le roi m'a chargé de faire déclouer et défermer tous les livres des nominaux qui jà pieçà furent scellez et clouez par M. d'Avranches es collèges de ladite Université de Paris, et que je vous fisse sçavoir que chacun y estudiast qui voudroit : et pour ce je vous prie que le fassiez sçavoir par touslesdits collèges; en priant Dieu, Messieurs, qu'il vous donne bonne vie et longue. Vostre fils et serviteur, J. d'Estouteville. » Mais les vieux privilèges et l'antique indépendance de l'Université ne furent pas décloués et défermés. Au fond le roi s'inquiétait peu d'un débat de régents ; mais il tenait fort à garder sous le joug sa très-chère et très-tu née fille.

L'Université se tint pour avertie. Elle ne remua pas pendant les dernières années de Louis XI. Sous Charles VIII, elle se contenta de le voir assister en cérémonie à quelques-unes de ses thèses. Elle le laissa déterminer par une ordonnance quels étaient ses officiers privilégiés et exempts. La seule affaire à laquelle elle employa toute son activité et toute sa souplesse, ce fut la question des bénéfices. On ne s'imagine pas combien de démarches, de sollicitations, quelquefois de menaces, plus souvent d'obséquiosités furent déployées pour assurer aux suppôts et aux gradués un droit aux dignités lucratives de l'Église. Il semblait que ce fût une question de vie ou de mort pour la science.

Et néanmoins l'Université perdit chaque jour quelque fleuron de sa couronne. Louis XII restrei-

gnit singulièrement ses privilèges; quand elle se plaignit , il lui fit répondre sévèrement par George d'Amboise et ajouta : «Allez, saluez de ma part les honnêtes gens qui sont parmi vous; car pour les mauvais je n'en tiens compte. Ils m'ont taxé moimême dans leurs sermons. Ah! je les enverrai prêcher ailleurs ! » Et il tint parole. C'en était fait de la puissance universitaire. Quelques oppositions se manifestèrent à l'époque du concordat de Léon X et de François 1er; elles ne témoignèrent que le dédain où était tombée l'Université.

Ce prince, qui mit les rois hors de pages, se souciait fort peu des immunités de la corporation enseignante. îl la fit réformer sans façon par son parlement; un arrêt du i3 juin 1 534 réduisit le nombre des professeurs, régla les épreuves que les candidats devaient subir, prescrivit l'usage exclusif de la langue latine, et traça des plans de discipline intérieure pour les collèges.

Voilà l'Université démantelée; en même temps elle a perdu le sceptre de la science. Dans ces sanglantes arènes où les passions des partis l'ont fait descendre, elle a laissé les lambeaux de son antique renommée et les débris de sa gloire. Les écoliers sont devenus des artisans de désordre ; les maîtres ont oublié leurs leçons pour les intrigues de la cour et pour les hontes de la place publique. Les fortes études ont péri; il n'est plus resté de la scolasiique qu'un langage barbare, qu'une forme pédantesque, que de puériles arguties. Le bon sens public se révolte contre l'ignorance hautaine et la sotte vanité des docteurs; l'esprit satirique de la

littérature moderne les livre à la risée et au mépris, et Rabelais les couvre d'un ridicule immortel. Ainsi déshéritée de son antique splendeur, privée de ses droits séculaires, l'Université va subir encore une dernière atteinte, celle de la concurrence et de la liberté. Saura-t-elle se retremper dans les épreuves de la rivalité et de la lutte?

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