II. Destruction des Jésuites
Le premier soin fut de rendre l'Université capable de lutter avec quelque avantage contre ses redoutables émules.
On avait d'abord essayé de contester aux Jésuites le droit de conférer les grades académiques. Le parlement de Toulouse, au mépris de l'Arrêt du conseil de 1618, leur défendit en i6s3 de continuer à donner les degrés de licence, de baccalauréat et de doctorat. Une Ordonnance de 1629 statua que « nul ne serait reçu aux degrés qu'il n'eût étudié trois ans en l'Université, où seront conférés lesdits degrés, ou en une autre pour partie dudit temps, et en ladite Université pour le surplus, dont il rapportera certificat suffisant. » De cet article, qui au fond ne faisait que réglementer le temps d'études que chaque Université pouvait exiger de ses candidats, on voulut conclure au monopole contre les Jésuites. Cette illégale conséquence fut repoussée par les faits comme par la justice ; les Jésuites restèrent en possession des Universités qu'ils dirigeaient, et multiplièrent leurs collèges.
Alors il fallut chercher d'autres moyens. L'infériorité irrémédiable de l'Université de Paris était le prix élevé de ses leçons. On agitauprès du duc d'Orléans, régent, on flatta son amour pour les lettres et sa générosité, on lui demanda d'attacher à son nom la gloire de l'instruction gratuite dans les collèges de Paris, comme déjà il venait de s'immortaliser en décidant que « chaque paroisse aurait des maîtres
358 HISTOIRE DE l' INSTRUCTION PUBLIQUE
et maîtresses d'école, voulant que dans les lieux où il n'y aurait pas d'autres fonds , il pût être imposé sur tous les habitants la somme qui manquerait pour l'établissement desdits maîtres et maîtresses.» Rien n'était plus simple qu'une pareille mesure : il s'agissait de trouver sur les fonds de l'État une ré-< tribution convenable pour les maîtres es arts, et de doter la fille aînée des rois sur le trésor de la nation. Le prince adopta l'idée, et un Arrêt du conseil, rendu le ier avril 1719, affecta à la Faculté le vingthuitième effectif du produit des postes et messageries, évalué alors à 1^0,000 livres. A ce prix les régents ne devaient plus exiger d'honoraires de leurs écoliers.
Puis vinrentdes réformes intérieures, de nouveaux essais dérèglements, quelques améliorations dans les méthodes. Mais qu'était-ce que tout cela ? Rien ou à peu près. Les Jésuites triomphaient toujours. On ne pouvait les surpasser, on les tua.
Nous n'avons pas, on le comprend, à rappeler ici les circonstances de cette guerre acharnée qui se termina par l'expulsion d'un grand nombre de prêtres , la spoliation d'une foule de collèges , la destruction d'un des ordres les plus illustres qui se soient jamais voués à la défense de l'Église. Il nous suffira de citer quelques paroles qui dévoileront les manœuvres, accableront les bourreaux et justifieront les victimes devant le tribunal impartial de la postérité. « C'est proprement la philosophie, dit d'Alembert , qui par la bouche des magistrats a porté l'arrêt contre les Jésuites : le Jansénisme n'en
a été que le solliciteur1. » Il pouvait ajouter que l'Université avait joint ses sollicitations à celles du Jansénisme. Voltaire lui-même n'avait-il pas écrit: « Est-ce que la proposition honnête et modeste d'étrangler le dernier Jésuite avec le dernier Janséniste ne pourrait amener les choses à quelque conciliation 2 ? »
Or, pour les faire disparaître , ces Jésuites, « ces troupes régulières , ralliées et disciplinées sous l'étendard de la superstition , cette phalange macédonienne qu'il importait à la raison de voir rompue et détruite3, » rien ne coûtait. Du fond du Portugal, le marquis de Pombal envoyait de 800,000 à 1 ,200,000 ducatspar an pour payer les écrits contre les Jésuites. En France, le duc de Choiseul accordait aux commissaires chargés d'instruire le procès contre la Société, et à une multitude d'écrivains, d'avocats, de conseillers au parlement, une gratification extraordinaire de deux louis par jour. Le président Roland consacrait annuellement 60,000 livres au même objet. La Boîte à Pervette, ou, comme la nommaient les Jansénistes, la Caisse du Sauveur, disposait par année de 400,000 livres, et l'agent de la secte écrivait de Rome à Paris : « que le cordon tiré contre les Jésuites était si bien tendu , qu'avec tout leur crédit et tous les trésors de l'Inde, il leur serait impossible de le rompre 4. » La corruption
1 Destruction des Jésuites en France , par un auteur désintéressé, p. 192.
2 OEuvresde Voltaire, t. LVII , p. 109.
3 Destruction des Jésuites.
4 Voyez Proyart, Louis XVI détrôné, p. i3/|-ti8-i89. —
36o HISTOIRE DE i/lNSTRUCTION PUBLIQUE
était si éhontée, que quelques philosophes en furent révoltés :« On a sévi contre moi, écrivait J. J. Rousseau dans sa lettre à monseigneur l'archevêque de Paris * , pour avoir refusé d'embrasser le parti des Jansénistes, et pour n'avoir pas voulu prendre la plume contre les Jésuites que je n'aime pas, mais dont je n'ai point à me plaindre , et que je vois opprimés. )> Diderot ajoutait2 :« À quoi pense le Père Berthier, de persécuter un honnête homme qui n'a d'ennemis que ceux qu'il s'est faits par son attachement pour la Compagnie de Jésus, et qui, tout mécontent qu'il doit en être, vient de repousser avec le dernier mépris les armes qu'on lui offrait contre elle? Vous le dirai-je, mon R. Père? À peine mes deux lettres eurent-elles paru , que je reçus un billet conçu en ces termes : « Si M. Diderot veut se venger des Jésuites , on a de l'argent et des mémoires à\son service. Il est honnête homme, on le sait. Il n'a qu'à dire, on attend sa réponse. » Cette réponse attendue, la voici : Je saurai bien me tirer de ma querelle avec le Père Berthier sans le secours de personne. Je n ai point d'argent, mais je n'en ai que faire. Quant aux mémoires qu'on m'offre , je n'en pourrais faire usage qu'après les avoir très-sérieusement examinés, et je n'en ai pas le temps. Je suis, Monsieur et R. Père, etc,3. »
Feller, Dictionnaire historique , t. III , p. 53 1 ; t. IV , p. 634; k VII, p. 369 Theiner, op, citât., t. I, p. 390.
2 Dans sa lettre au P. Cassel, à l'occasion de la critique que le P. Berthier avait faite d'un de ses ouvrages.
3 Dictionnaire historique de Feller, article Diderot.
Avec de pareils moyens, avec l'appui de madame de Pompadour et da duc de Choiseul, l'intrigue réussit. En vain le pape Clément XIII éleva sa voix pour défendre et pour protéger l'institut opprimé ; en vain redoubla-t-il ses paternelles instances près du roi et des évêques, et leur exposa-t-ii tous les maux qui résulteraient de sa suppression. En vain l'assemblée du clergé, en 1761, vint-elle supplier le roi en faveur de la compagnie odieusement calomniée : «Chargés du dépôt le plus précieux pour la nation dans l'éducation de la jeunesse, disent les prélats, partageant, sous l'autorité des évêques, les fonctions les plus délicates du ministère; honorés de la confiance des rois dans le plus redoutable des tribunaux ; aimés , recherchés d'un grand nombre de vos sujets; estimés de ceux même qui les craignaient, ils avaient obtenu une considération trop générale pour être équivoque... Nous ne pouvons voir sans crainte et sans effroi la destruction d'une société religieuse, si respectable par la pureté de ses mœurs , la sévérité de sa discipline , la vaste étendue de ses travaux et de son instruction, ainsi que par les nombreux services qu'elle a rendus à l'Etat et à l'Église. »
L'Arrêt de 1762 passa outre, et déclara les doctrines des Jésuites « favorables au schisme des Grecs; attentatoires au dogme de la procession du Saint-Esprit; favorisant l'arianisme, le socinianisme , le sabellianisme, le nestorianisme ; ébranlant la certitude d'aucuns dogmes sur la hiérarchie, sur les rites du sacrifice et des sacrements ; renversant l'autorité de l'Église et du siège apos-
tolique; favorisant les Luthériens, les Calvinistes et autres novateurs du seizième siècle; reproduisant l'hérésie de Wiclef; renouvelant les erreurs de Tichonius, de Pelage, des semi-Pélagiens, de Cassien , de Fauste , des Marseillais; ajoutant le blasphème à l'hérésie; injurieuses aux saints Pères, aux apôtres, à Abraham, aux prophètes, à saint Jean- Baptiste, aux anges; outrageuses et blasphématoires contre la bienheureuse Vierge Marie; ébranlant les fondements de la foi chrétienne ; destructives de la foi, de la divinité de Jésus-Christ; attaquant le mystère de la rédemption ; favorisant l'impiété des déistes; ressentant l'épicuréisme ; apprenant aux hommes à vivre en bètes, et aux chrétiens à vivre en païens, etc. x » L'institut fut déclaré dissous, ses membres expulsés de France , ses biens confisqués, les collèges fermés et vendus, à l'exception du collège Louis-le-Grand, qu'un arrêt spécial déclara ne pouvoir être employé qu'à l'instruction publique.
La conscience et l'équité frémissent de cette odieuse violation de toutes les lois divines et humaines ; l'Université fut au comble de l'exaltation et de la joie.
Nous comprimons ici toute expression de notre propre pensée, et nous demandons à de plus graves autorités cet arrêt de la conscience publique qui casse ceux de la magistrature des hommes : « Dans notre opinion, dit M. de Lally-Tolendal, la destruc-
1 Recueil des articles concernant les ci-devant soi-disant Jésuites , 1. 1, p. 367.
tion des Jésuites fut une affaire de parti et non de justice; ce fut un triomphe orgueilleux et vindicatif de l'autorité judiciaire sur l'autorité ecclésiastique, nous dirions même sur l'autorité royale, si nous avions le temps de nous expliquer; les motifs étaient futiles; la persécution devint barbare; l'expulsion de plusieurs milliers de sujets , hors de leurs maisons et de leur patrie, pour des métaphores communes à tous les instituts monastiques, pour des bouquins ensevelis dans la poussière, et composés dans un siècle où tous les casuistes avaient professé la même doctrine, était l'acte le plus arbitraire et le plus tyrannique qu'on pût exercer; il en résulta généralement le désordre qu'entraîne une grande iniquité; et, en particulier, une plaie jusqu'ici incurable faite à l'éducation publique. M. Séguier, obligé par corps de prendre une part active à cette guerre acharnée contre des religieux, y mit au moins tout ce qu'il put de modération et de douceur. Élevé par eux, il pouvait juger combien on les calomniait % « Quand on songe, ajoute l'illustre comte de Maistre, que cet ordre législateur, qui régnait au Paraguay par l'ascendant unique des vertus et des talents, sans jamais s'écarter de la plus humble soumission envers l'autorité légitime , même la plus égarée; que cet ordre, dis-je, venait en même temps affronter dans nos prisons , nos hôpitaux, nos lazarets, tout ce que la misère, la maladie, le désespoir ont de plus hideux et de plus repoussant; que ces mêmes hommes, qui couraient
1 Mercure de France , 25 janvier 1806.
au premier appel se coucher sur la paille à côté de l'indigence, n'avaient pas l'air étrangers dans les cercles les plus polis; qu'ils allaient sur les échafauds dire les dernières paroles aux victimes de la justice humaine, et que de ces théâtres d'horreur, ils s'élançaient dans les chaires pour y tonner devant les rois; qu'ils tenaient le pinceau à la Chine, le télescope dans nos observatoires, la lyre d'Orphée au milieu des sauvages , et qu'ils avaient élevé tout le siècle de Louis XIV; lorsqu'on songe enfin qu'une détestable coalition de ministres pervers, de magistrats en délire, et d'ignobles sectaires, a pu de nos jours détruire cette merveilleuse association et s'en applaudir, on croit voir ce fou qui mettait glorieusement le pied sur une montre, en lui disant : «Je t'empêcherai bien de faire du bruit ! » Mais que dis-je? un fou n'est pas coupable *.»
A ce prix , l'Université se trouva délivrée de la concurrence des Jésuites.
iii. essais de monopole et d'éducation uniforme. Permanence de la liberté.
§ i. Envahissement des collèges des Jésuites.
La succession des Jésuites était aussi lucrative à recueillir que difficile à soutenir.
Ce fut entre les vainqueurs un partage éhonté, une sorte de sauvage et d'avide curée. L'Université de Paris s'établit avec sa cour, avec son tribunal, avec ses suppôts, avec ses hauts et bas officiers,
1 Essai sur le principe générateur des constitutions politiques.
dans le collège de Louis-le-Grand , et s'appropria tout ce que, depuis leur rétablissement, les Pères avaient acquis dans la capitale et spécialement dans le quartier Latin. Le reste des dépouilles opimes se divisa entre les universités de province, qui bénéficièrent des établissements placés dans les villes de leur juridiction; le clergé séculier, qui obtint des administrations municipales la survivance des Pères dans quelques rares collèges; le jansénisme enfin eut la part du lion , et il s'en mit en possession dans la personne des Oratoriens.
Mais ce n'était pas tout d'envahir, il fallait conserver, et ici commencèrent les embarras. La Société de Jésus avait été expulsée de cent vingt-quatre collèges, la plupart riches et importants. « Sous ce rapport, avoue M. Villemain t, elle laissait un vide difficile à remplir. » Sous d'autres rapports, sous celui de l'éducation, de l'instruction, de la confiance, le vide était plus grand encore. Sur les quarante établissements qui, dans le ressort de Paris, changèrent de maîtres , il s'éleva au sein des corps municipaux de vives et d'interminables discussions. L'Université et les Oratoriens refusaient de continuer les méthodes des Jésuites : les familles qui avaient apprécié la supériorité de l'enseignement des Pères, réclamaient d'abord, murmuraient ensuite, puis retiraient leurs enfants. Partout où elles étaient libres, les magistratures municipales confièrent leurs collèges à des prêtres séculiers qui rappe-
1 Exposé des motifs du projet de loi de 1844» 2 février, Moniteur du 3.
366 histoire de l'instruction publique laient, autant que possible , les traditions de la société proscrite. Mais la confiance ne se commande pas; les élèves abandonnaient les maisons nouvelles. L'Université de Paris fut obligée de restreindre le nombre de ses collèges. Dans l'espace de quinze ans, elle en supprima vingt-huit, qu'elle réunit au collège de Louis-le-Grand; il est vrai qu'elle garda les revenus, qui s'élevaient à plus de ^4o,ooo livres. Il ne resta que dix collèges dans la capitale l.
Néanmoins, l'éducation tombait en décadence. L'Université et les parlements ne se le dissimulèrent pas. Que faire? Les cours de justice ne pouvaient pas avouer qu'elles avaient prévu les suites de l'expulsion des Jésuites. Bien peu avaient eu, comme le parlement de Bourgogne, le courage d'intercéder auprès du roi, et de lui dire : «C'est au nom de la religion et de la justice que nous venons réclamer en faveur d'un ordre religieux, utile à l'Église, d'un corps qui existe dans l'État depuis près de deux siècles à l'abri des lois, et qui remplit sous nos yeux, à la satisfaction du public, les fonctions les plus intéressantes a. » La plupart des tribunaux étaient encore aveuglés sur les conséquences de leurs actes. Ils ne voyaient pas que, «croyant servir la religion, ils servaient la raison,
1 Ce furent ceux de Harcourt, du cardinal Lemoyne, de Navarre, de Montaigu , du Plessis, de Lisieux, de la Marche, des Grassins, de Mazarin et le collège Louis-le-Grand. (Kilian, op. cit., p. (\0.)
3 La vérité démontrée par les faits , p. 192.
sans s'en douter, comme écrivait Voltaire 1. Ce sont des exécuteurs de la haute justice pour la philosophie dont ils prennent les ordres sans le savoir. » Qu'ils le sussent ou non, ils ne voulaient pas convenir du tort immense qu'ils avaient fait à Féducation. Mais s'ils sentaient la nécessité de le réparer, ils ne confessaient pas leur impuissance, et leur fertile imagination n'épargna ni les plans ni les comptes rendus.
§ II. Plans d'éducation nationale.
Le parlement de Paris, principal auteur de la proscription , et mieux placé qu'aucun autre pour comprendre les périls de la situation nouvelle, ouvre le premier la voie des réformes. Il commence par faire appel à tous les parlements du royaume et aux Universités pour obtenir l'exposé d'un système général d'éducation3. La centralisation, on le sait, était la pensée dominante des magistrats de la capitale, et ceux qui prétendaient réduire les autres cours à ne plus être que les classes du parlement de France, espéraient préluder utilement à leurs desseins en créant pour la France un enseignement uniforme.
L'Université de Paris se hâta de répondre au vœu des hommes qui l'avaient si merveilleusement servie. Dans son mémoire, elle n'ose pas encore articuler le monopole , mais elle le fait pressentir et elle le prépare en quelque sorte.
1 Lettre à d'Alembert, du 4 mai 1762 , 100e.
2 Arrêt du 9 septembre 1762.
Elle savail bien que le temps n'était pas encore venu, et, tout entreprenante qu'elle fût, elle n'avait pas l'audace de heurter à ce point le droit public et le sentiment général. Aussi quelles précautions ne prend-elle pas ! Elle sollicite une simple correspondance des Universités entre elles et des collèges avec les Universités. Ce sera le moyen d'imprimer à l'éducation publique le caractère d'éducation nationale. Ce mot magique était destiné à éblouir les esprits. Puis elle déplore le peu de ressources dont disposent les collèges isolés; ainsi abandonnés à leurs propres forces, ils ne peuvent porter la science à ce degré de perfection qui fait le bonheur d'un grand peuple. L'Université oubliait le siècle de Louis XIV et l'admirable fécondité dont elle venait de tarir la source en étouffant la concurrence, cet aliment des grandes choses. L'idée se dégage dans le courant du mémoire. Bientôt ce n'est plus une simple correspondance; il est question de X autorité des Universités sur les écoles, et des bienfaits incalculables de cette autorité qui doit être un principe de mouvement et de vie. « Les collèges recevront de l'Université à laquelle ils seront soumis des maîtres habiles et exercés dans l'art de former les cœurs et les esprits, une discipline fondée sur des statuts sages et réfléchis, des principes de goût puisés dans la meilleure source, la tradition des maximes chères à l'Etat, des livres élémentaires faits avec clarté et exactitude, et surtout une méthode d'enseigner dont une longue expérience a justifié la perfection. » Ainsi tout sera pour le mieux quand la France sera moulée à l'effigie de
ET DE LA. LIBERTÉ DEtfSEIGNEMENT. 36g
l'Université de Paris, hommes, livres et méthodes!
L'Université de Bourges était plus traitable. Née en province, elle résiste à l'uniformité; rivale de Paris , elle demande une circonscription pour chaque Université; corporation jalouse, elle prétend que chaque Université ne devra donner les degrés (juaux étudiants nés sur son territoire et ayant étudié dans un collège correspondant de cette Université ; Paris est excepté de la règle commune. Mais en même temps , elle respecte les droits de l'instruction privée, en se prononçant énergiquement « pour que l'on laissât, dans l'intérêt des lettres, une entière liberté d'étudier dans toutes les écoles du royaume. »
Au reste, tout en réclamant l'intervention du pouvoir, en concluant même au monopole à leur profit , les docteurs redoutaient le joug de l'État et protestaient contre son autorité : « Les sciences doivent être surveillées, dit l'Université de Paris, mais elles ne doivent pas être se/vilement conduites : il est une gêne qui leur serait plus nuisible que le défaut de protection , et pourvu qu'elles soient encouragées avec discernement , elles acquièrent d'elles-mêmes le degré de perfection dont chaque âge les rend susceptibles. »
Cette exclusion de l'Etat dans tout ce qui ne tenait pas à la surveillance, n'était pas goûtée par les magistrats. M. de la Ghalotais, au parlement de Bretagne, s'écria1 : «Je prétends revendiquer pour
i Essai d'éducation nationale, compte rendu présenté aux chambres assemblées, le 24 mars 1764.
la nation, une éducation qui ne dépende que de V État y parce qu'une nation a un droit inaliénable et imprescriptible d'instruire ses membres 9 parce qu'enfin les enfants de l'État doivent être élevés par les membres de l'État. » C'est la maxime que nous verrons proclamer par Robespierre et Danton à la Convention. Lé fils de M. delà Chalotais fut envoyé à l'échafaud le 11 messidor an II, par Robespierre au nom de ce même Etat, dont son père avait contribué à exagérer le despotisme.
Le parlement de Paris ne se pressait pas de conclure : il attendait les mémoires et avis. Enfin, en 1768, le président Roland d'Erceville présente le compte rendu des différents projets adressés, et y ajoute ses vues. Le président donne d'abord son adhésion complète au principe d'une éducation nationale. S'il n'avait d'autre but que de généraliser et de réglementer l'instruction publique, d'appliquer une loi plus ou moins semblable aux diverses Universités dépositaires de cette instruction publique, rien n'était plus juste et plus utile. La royauté en avait le droit, comme nous le lui avons reconnu de tout temps, comme elle l'avait presque toujours exercé. Il est même, jusqu'à un certain point, dans le devoir du gouvernement de constituer un enseignement officiel et permanent, type et modèle des établissements particuliers. Mais sous ce prétexte et sous cette trompeuse apparence, établir un monopole, livrer la guerre aux droits des familles et confisquer la liberté , c'était une flagrante et coupable usurpation; et les intentions du président Roland , quelque généreuses qu'elles
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pussent être d'ailleurs, ne le laveront pas de cet attentat porté aux intérêts les plus sacrés. Ainsi, quand il propose la centralisation de l'enseignement public à Paris, quand il veut obtenir cette centralisation par l'établissement d'une école «mère et surintendante des autres écoles , » il a beau voiler cet acte d'arbitraire par l'espoir de procurer à la France « des mœurs semblables, une législation commune, et surtout un même droit national, » l'oppression n'en reste pas moins inique et pas moins condamnable aux yeux de la postérité.
Les mœurs publiques résistaient d'ailleurs à ces entreprises de la puissance parlementaire et de la corporation savante; quoi que pussent tenter les cours souveraines, elles neréussirent pas aies faire consacrer par la législation. Disons-le cependant, quelques essais d'organisation furent tentés, et des actes du pouvoir royal fixèrent une sorte d'administration générale applicable aux divers collèges répandus sur la surface du royaume. Mais ces ordonnances ne s'appliquèrent qu'aux maisons qui ne dépendaient ni des Universités, ni des corporations enseignantes. Elles appartiennent à l'histoire de la liberté.
§ III. Les écoles des ordres religieux, les collèges des villes , les séminaires , les petites écoles.
Quelle qu'ait été la perturbation apportée dans l'enseignement par l'expulsion des Jésuites, le coup qui les frappait , tout attentatoire qu'il fut aux droits les plus légitimes , ne retombait pas directe-
pient sur la liberté d'éducation. L'illustre Compagnie était proscrite pour ses doctrines; ses services, ses bienfaits, sa gloire, voilà ses crimes. Mais jamais on n'avait songé à la condamner pour l'exercice du droit en vertu duquel elle avait ouvert ses collèges et ses Universités; jamais aux plus mauvais jours, on ne lui avait contesté la jouissance de cette liberté dont tout catholique était en possession. Victimes de la haine et de la violence, les Jésuites souffraient pour la liberté, mais la liberté n'était pas exilée avec eux. Les événements qui suivirent leur retraite, et même le partage de leurs dépouilles, firent en quelque sorte éclater l'indépendance des divers corps qui s'emparèrent de leur succession. Le pouvoir royal n'intervint pas directement : il laissa les Universités, les ordres religieux, les municipalités remplacer çà et là les Jésuites. Avec des fortunes diverses, les établissements se soutinrent; et si quelques-uns dépérirent, la plupart survécurent, sans reconquérir toutefois leur ancienne supériorité.
Ainsi les Bénédictins, les Oratoriens, les Doctrinaires ou Pères de la Doctrine chrétienne virent augmenter le nombre de leurs maisons. Juilly, Sorrèze, Pontlevoy, Senlis, Chartres, aux portes de Paris Nan terre et une foule d'autres dont rénumération serait trop longue, conservèrent une louable et utile émulation. Chaque province, chaque ville avait son collège. Ceux-ci étaient confiés aux ordres que nous venons de nommer , les autres étaient tenus par des prêtres séculiers : des laïques enfin en occupaient quelques-uns.
ET DE LA LIBERTÉ d'eNSEIGNEMENT. 3^3
Le pouvoir royal respectait ces divers établissements, et il étendait sur tous sa protection et sa sollicitude. Il en donna une preuve solennelle en 1 763, dans un Édil dont quelques dispositions pouvaient prêter à l'arbitraire, mais dont le principe était juste et les intentions excellentes. Les différents collèges , qui ne dépendaient d'aucune congrégation, et qui par conséquent n'offraient pas à l'Etat la garantie des statuts d'un Ordre autorisé et reconnu par la loi. avaient besoin d'être placés d'une manière plus complète sous la surveillance des magistrats. Jusque-là cette surveillance s'était exercée sans unité , tantôt par les parlements ou les officiers de justice, tantôt par les corps municipaux ou les représentants de l'autorité royale. Le roi songea à soumettre tous les collèges à une législation uniforme, ou du moins à leur imposer diverses mesures propres à assurer la conservation et l'amélioration de leurs biens et la discipline des études.
Le préambule de cetédit est un des actes les plus curieux que nous possédions sur l'état de la législation à cette époque. Il résume parfaitement la situation des établissements, leur origine, les droits de cbacun, et consacre le double principe de Finstruction publique et de la liberté. Après avoir rappelé que les lettres avaient trouvé asile dans les églises cathédrales et dans les monastères, et que les rois de France avaient favorisé le développement des Universités, l'édit continue ainsi: « Au grand ouvrage de l'établissement des Universités, il en a été ajouté un autre d'un ordre moins élevé, mais d'un détail plus étendu , auquel l'autorité et
la sagesse des rois, nos prédécesseurs, ne se sont pas moins intéressées. Comme les écoles des Universités fixées dans un certain nombre de villes ne pouvaient servir qu'à ceux qui étaient en état de les fréquenter, la jeunesse se trouvait privée partout ailleurs, même dans les autres villes les plus nombreuses et les plus distinguées , des secours et des avantages de l'éducation publique. Pour y remédier autant qu'il était possible , la plupart des villes de notre royaume ont successivement obtenu l'établissement de collèges particuliers, bornés à V éducation et à V instruction , si utiles en ellesmêmes, indépendamment des degrés , et propres en même temps à y préparer ceux qui, pour les obtenir, voudraient passer aux Universités et y accomplir le cours des études académiques. Tout a concouru à la dotation de ces collèges : le clergé , par l'application des prébendes préceptoriales , destinées à l'instruction de la jeunesse; les corps municipaux , par les engagements qu'ils ont pris pour aider à en soutenir les charges ; les particuliers de tout ordre et de toute condition, par leurs dons et leurs libéralités; les rois même par leurs grâces et
par leurs bienfaits »
« Deux sortes d'écoles existent aujourd'hui dans nos États : les unes gouvernées par les Universités , sous leur inspection et leur discipline , soumises à leurs lois et à leurs statuts; — les autres subsistant chacune par son propre établissement, et dispersées dans toute V étendue de notre royaume. Nous devons également à toutes notre protection ROYALE et NOTRE ATTENTION PATERNELLE. »
Certes, il est difficile d'établir plus nettement les vrais principes , il est difficile de consacrer plus énèrgiquement la liberté. D'une part, on voit les Universités distribuant l'instruction supérieure et conférant les degrés académiques sous la loi de la concurrence; de l'autre , les collèges des villes, fondés soit par le clergé, soit par les municipalités, soit par les citoyens, soit même par la royauté; puis les écoles des ordres religieux , « les congrégations régulières et séculières » que l'édit reconnaît , et auxquelles il déclare expressément vouloir rester étranger : tous ces établissements, enfin , indépendants les uns des autres, placés également sous la protection paternelle du pouvoir royal. C'est la liberté sincère et positive, la liberté sous l'autorité, la liberté sans la licence.
Et l'édit prenait grand soin de protester qu'il entendait ne porter « aucun préjudice aux droits légitimes des fondateurs ; » qu'il se gardait bien de vouloir modifier « les conditions primitives des fondations, » et que ses dispositions ne tendaient qu'à mettre un ordre meilleur dans tous les collèges « qui s'étaient formés sans aucune règle commune.» C'était d'ailleurs une simple affaire de police extérieure et d'administration intérieure; il s'agissait seulement de la constitution d'un bureau qui offrît des garanties de stabilité et de bonne gestion. Aussi point de tentative de monopole , point de centralisation, point d'entraves. Chaque collège aura son bureau parfaitement indépendant. La composition de ce bureau ne sortira pas toute faite d'un ministère siégeant à Paris : elle ne sera pas invaria-
blement fixée et limitée entre les mêmes membres d'une régie privilégiée. Le bureau sera formé de divers ordres de personnes, « soit du clergé, intéressé à plusieurs titres à y prendre part; soit de la magistrature, pour qui ce genre d'administration est un objet de bien public et de police; soit du corps municipal et des notables habitants du lieu , à qui surtout l'éducation des enfants des citoyens doit être recommandable. » Ainsi le clergé souvent comme fondateur, toujours comme gardien de l'unité religieuse, la magistrature comme dépositaire du maintien de l'ordre public, les municipalités représentant à la fois les villes et les familles, voilà les éléments naturels et nécessaires de ce conseil, où tous les intérêts sont défendus et tous les droits garantis.
Le bureau nomme le principal, les professeurs et les régents ; le principal nomme les sous-principaux, les maîtres et les sous-maîtres. Si les pensionnaires sont à sa cbarge , il n'en est pas comptable : il ne rend compte que des boursiers ou des fonds alloués par les cités. Le bureau enfin arrête les règlements généraux qui devront être homologués par les parlements.
Toutes ces prescriptions étaient fort sages : la dernière seulement pouvait fournir prétexte à l'immixtion de la magistrature dans des faits qui passaient sa compétence. On reconnaît là les tendances envahissantes des corps judiciaires.
Le parlement de Paris en donna bientôt une preuve plus manifeste. Des lettres patentes de 1764
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avaient exempté « les principaux, préfets des éludes, professeurs et régents, de tout guet et garde, de corvées, de collectes et de toutes charges municipales, même des fonctions de tuteurs et de curateurs. ...» Les collèges étaient déclarés « exempts de tous logements ou contributions pour les gens de guerre. » Quand l'édit et les lettres patentes furent présentés à l'enregistrement, la Cour, de son autorité privée , y joignit une instruction réglementaire afin d'établir V uniformité d'administration entre les divers collèges , et recommanda aux bureaux de « se conformer, autant que possible, aux usages et méthodes de l'Université de Paris. » Le parlement n'abandonne donc pas son plan favori d'éducation nationale, et l'Université de Paris ne renonce pas à se transformer un jour en Université de France. Peu à peu elle s'avançait vers son but : l'établissement de soixante places de docteurs-agrégés dans la Faculté des arts, agrégés parmi lesquels les régents des collèges de Paris devaient être exclusivement choisis *, fut un pas immense. Cependant la force de la liberté exigea qu'à ce concours d'agrégation tous les maîtres es arts des Universités du royaume fussent admis; et si on exclut de la lutte les réguliers , l'indépendance de leurs collèges n'en fut que plus sûrement constatée. Remarquons d'ailleurs que les places d'agrégés étaient lucratives; qu'en retour de la difficulté des épreuves, les candidats admis recevaient un trai-
1 Lettres patentes du 3 mai 1766. — Règlement du eonseil, to août 1766.
tement fixe de deux cents livres par an, et qu'enfin le jury pouvait exempter de tout ou partie des thèses et des leçons, les anciens professeurs, les professeurs en exercice qui désiraient obtenir le titre d'agrégés, et ceux des aspirants qui avaient obtenu le prix d'éloquence * ou les prix de rhétorique dans le concours général 2 des collèges de Paris.
Mais l'Université avait beau faire; ses règlements n'atteignaient pas les écoles monastiques, ni les écoles privées, ni les séminaires, ni les petites écoles. Ces maisons étaient autant d'asiles ouverts à la liberté. Les séminaires en particulier restaient sous la juridiction absolue des évêques, et jouissaient toujours du bénéfice des lois protectrices de Louis XIV. Si la proscription des Jésuites avait privé l'épiscopat d'un appui à jamais regrettable, les congrégations de Saint-Sulpice, de l'Oratoire, du Saint- Esprit, etc., perpétuaient heureusement la tradition de la science ecclésiastique ; et si trop souvent elles ne réparaient pas le mal, cependant elles continuaient à pourvoir abondamment au recrutement du sacerdoce.
1 Ce prix avait été fondé par la Faculté des arts en i347-
2 «Le concours général avait été établi en 1744? pour tous les collèges de Paris. Un chanoine de la métropole, Louis Legendre, avait légué 69,760 livres pour une distribution de prix entre les élèves de rhétorique , de seconde et de troisième. Le règlement du concours fut approuvé par le parlement. La première distribution eut lieu le 23 août 1768. Le premier président y assista à la tète d'une dëputation du parlement.» Kilian, op. cit. p. 47»
Le zèle de la Royauté s'était étendu aussi sur les écoles de campagne. Un Édit du i4 mai 1724 s'exprime ainsi : « Voulons qu'il soit établi, autant qu'il sera possible, des maîtres et maîtresses d'école où il n'y en a point, pour instruire tous les enfants de l'un et de l'autre sexe des principaux mystères et devoirs de la religion catholique, apostolique et romaine, les conduire à la messe tous les jours ouvriers, autant qu'il sera possible, leur donner les instructions dont ils ont besoin sur ce sujet, et avoir soin qu'ils assistent au service divin les dimanches et fêtes ; comme aussi pour y apprendre à lire et même à écrire , à ceux qui pourront en avoir besoin , le tout ainsi qu'il sera ordonné par les archevêques et évèques , conformément à l'édit de 1693. Voulons à cet effet que dans les lieux où il n'y aura pas d'autres fonds , il puisse être imposé sur tous les habitants la somme qui manquera pour l'établissement desdits maîtres et maîtresses, jusqu'à celle de i5o fr. par an, etc. »
A ces écoles de campagne, que l'on ajoute les maîtrises des cathédrales, les petites écoles de quartier, les permissionnaires et les écoles de charité ; et l'on aura à peine une idée de ce que , sous l'égide de la liberté et de la concurrence, la France possédait en établissements d'instruction de tous les degrés.
Nous ne parlerons pas non plus des écoles spéciales pour les armes de terre et de mer, et de cette éducation professionnelle qui se donnait à l'ombre de l'atelier dans les rangs nombreux de l'apprentissage , et qui formait l'artiste, l'ouvrier, l'indus-
38o HISTOIRE DE u'i INSTRUCTION PUBLIQUE
triel,souslaprotection trop souvent jalouse el exclusive des corporations.
Ce simple énoncé suffit, nous l'espérons du moins , pour constater îa permanence de la liberté jusqu'à l'époque de la révolution française. Jetons seulement un dernier coup d'oeil sur ces siècles qui vont finir, sur cette société qui va disparaître sous les ruines , sur ce passé dont les abus n'échappent ni à nos regards ni à notre réprobation, mais dont les institutions ont droit aussi à nos respects et à notre justice.