PREMIERE PARTIE
Ainsi donc, après plus de quinze siècles , les deux principes que nous avons vus apparaître au début de notre histoire, ont conservé leur force et leur vigueur. Malgré les phases diverses qu'a subies la constitution française', ils sont restés inébranlables, et au moment où va éclater celte formidable révolution qui portera de si graves modifications aux lois de l'ordre social, ils sont tellement puissants encore, qu'ils domineront la tempête et survivront à tous les orages.
Fondée par les soins maternels de l'Église , puis organisée par le pouvoir royal, consacrée par l'autorité des souverains pontifes, et garantie par les concessions des monarques, Y Instruction publique a toujours gardé le dépôt des connaissances supérieures qui ont fait la gloire de notre patrie.
Les Romains l'avaient trouvée florissante dans les Gaules : ils l'ont développée avec toute la puissance du despotisme impérial, ils l'ont environnée de toutes les immunités que la munificence des Césars savait inventer.
Quand le flot dévastateur de la barbarie étend ses ravages sur le monde païen, elle est sauvée par le sacerdoce catholique, elle s'abrite à l'ombre des autels, et, du fond des monastères, du parvis des cathédrales, elle répand de nouveau ses bienfaits sur la société régénérée. Sous la première race, l'instruction publique naît de la liberté.
Avec Charlemagne, elle reçoit l'appui du sceptre impérial, et elle participe à la splendeur du trône ; mais là encore c'est l'Église qui, de sa main féconde, lui fournit les aliments, assure sa vie et perpétue sa durée. Heureuse sera-t-eîle aux jours de désordres et de guerre, de pouvoir se réfugier cle nouveau sous le cloître, et se retremper dans l'indépendance ecclésiastique !
Son seul espoir réside dans le successeur de saint Pierre. A lui, au vicaire de N. S. J. C, au gardien de tous les droits, au protecteur de tous les intérêts, elle devra sa résurrection nouvelle. Transformée sous l'autorité du saint Père , la voilà qui reparaît avec la forme et la garantie de lasso-
dation. U École palatine est devenue Y Université. Et telle est la vitalité de cette institution établie par le pape et confirmée par le roi, qu'elle va traverser les âges, et qu'elle pourra laisser aux épines de la route et aux pierres du chemin bien des lambeaux de son indépendance et de sa dignité; qu'elle pourra prostituer son encens aux idoles delà politique et aux passions des carrefours ; qu'elle pourra vendre ses services à la tyrannie, à l'orgueil, à la cupidité, sans que la terre s'entrouvre sous ses pas, tant le principe de vie déposé en son sein a de force, d'activité et de persistance! Elle ne s'écroulera un instant dans l'abîme de la terreur que pour se relever du milieu des ruines, forcer les hommages de ses destructeurs, et fatiguer leur génie à sa reconstitution !
Plus invincible encore est demeurée la Liberté. Une éternelle gratitude lui est due; car c'est elle qui, dans notre France, a sauvé la science et le génie.
Assise au foyer patriarcal de nos antiques aïeux, elle consacrait les droits de la puissance paternelle, cette puissance qui vient de Dieu , et qui est le type et le fondement de toutes lés autres. La Grèce et Rome, abordant sur nos rives, l'ont reconnue et l'ont respectée ; les conquérants lui avaient élevé des autels à Athènes et au Forum; en Gaule, ils se prosternèrent devant elle.
Puis dans le grand naufrage de la vieille civilisation, la liberté se jeta aux pieds de la croix : c'était son asile et son triomphe. De là elle travailla sans relâche à polir les rudes guerriers du Nord? et?
de tous ces barbares, à faire des hommes et des citoyens. Elle y réussit merveilleusement pendant quatre siècles : le fruit de son labeur et de ses souffrances fut le siècle de Charlemagne.
Ce grand siècle ne se montra pas ingrat, il faut le dire à son honneur ; il sentit ce qu'il devait à l'Église et à la liberté, et il fut reconnaissant, docile, généreux. Aussi bien, quand il n'eût pas agi ainsi par affection, il devait le faire par intérêt. Tout héroïque qu'était l'empereur, il savait sa faiblesse , et il ne se dissimulait pas que la majesté de son empire pouvait passer, mais que l'Eglise reste; et que cette Eglise, qui soutenait l'édifice de sa puissance, saurait en conserver les débris, si le vent de l'adversité les dispersait un jour. C'est ce qui arriva.
Avec les derniers Carlovingiens tout était à refaire. La liberté reprit son œuvre : elle ranima cette faible étincelle arrachée aux fureurs des Normands; elle demanda secours et assistance aux Italiens et aux Lombards, à tout ce qui avait gardé l'amour et le dévouement de la science; elle prépara les splendeurs de l'enseignement scolastique, et elle enfanta les Universités.
Que si, ensuite, les corporations savantes reniant leur origine, voulurent porter atteinte aux droits qu'elle protégeait, elle sut toujours avoir justice de leur iniques prétentions ; et comme elle avait défendu les docteurs contre les rois et contre les évêques, elle défendit les évêques, les ordres religieux, les simples citoyens, contre tout envahissement et contre toute tyrannie.
Et maintenant, la voilà forte de ses droits, forte de ses victoires , affrontant les haines et domptant les résistances, la voilà invincible comme la nationalité française, immortelle comme la vérité, prête à soutenir encore de plus redoutables combats.
Sous l'influence de ce double principe, et malgré les luttes funestes que déjà l'instruction publique a livrées à la liberté, la France a vu l'éducation delà jeunesse portée à un degré d'élévation et de force qu'elle regrettera longtemps sans pouvoir la recouvrer. Qu'était-ce donc alors que les Universités n'avaient pas encore obtenu , la triste satisfaction de leurs haines et de leurs jalousies ?
Vingt-cinq ans se sont écoulés à peine depuis que la société de Jésus a été expulsée du royaume. Une nouvelle génération occupe les rangs del'échellesociale.L'histoirepeut juger avec impartialité: ellepeut comparer ce que sont les hommes du XVIIIe siècle formés hors des écoles des Jésuites, avec ce qu'étaient les hommes du XVIIe sortis presque tous de leurs collèges. La différence est celle qui sépare Louis XIV de Louis XV. Et le roi Louis XVI a droit d'écrire avec amertume ces paroles : « Le gouvernement avait toujours accordé une protection particulière à cette célèbre société qui élevait la jeunesse dans l'obéissance aux lois, dans la connaissance des arts, des sciences et des belles-lettres. Choiseul seul livre cette société célèbre aux persécutions des parlements ses ennemis , et la jeunesse aux systèmes
de la philosophie, ou à l'influence des opinions les plus dangereuses du parlement. La destruction des Jésuites a causé un vide qu'au grand détriment et de l'éducation de la jeunesse et des sciences, aucune corporation n'a pu combler1. >)
Néanmoins, et grâce à l'activité féconde de la liberté, la plaie avait été en partie fermée. L'enseignement public et privé possédait encore des établissements qu'après cinquante années de progrès nous sommes réduits à envier. Ainsi, sous le simple rapport des chiffres , on comptait vingt-deux Universités, cinq cent soixante-deux collèges qui recevaient plus de soixante-douze mille élèves; et dans cette énumération ne sont pas compris les petits séminaires, les écoles spéciales , les maîtrises, les écoles professionnelles. Il n'est question que de l'éducation littéraire. Pour arriver à la réalité, il faudrait ajouter encore les innombrables enfants élevés dans les écoles des quartiers , dans les écoles des pauvres, dans les écoles de charité, dans cette multitude d'établissements qui offraient à toutes les classes , surtout aux classes inférieures, l'instruction modeste et nécessaire, l'instruction élémentaire qui fait l'homme et le citoyen.
Que si maintenant nous examinons le régime de ces institutions si diverses, nous verrons qu'elles peuvent se ranger en deux catégories , celles qui
1 Soulavie, Mémoires du règne de Louis XVI, t. I, p. 88 et 91 Theiner, op. cit., en note, à la p. l\Oi} T. I.
386 HISTOIRE DE l' INSTRUCTION PUBLIQUE
dépendaient de l'instruction publique, celles qui vivaient sous les lois de la liberté.
La première observation qui frappe, relativement à l'instruction publique , c'est la parfaite indépendance de chaque Université. Entre elles point de lien commun , point de subordination à un chef unique, point de rapports d'administration ni de hiérarchie. Elles formaient de véritables républiques, se gouvernant par leurs propres règlemen ts, choisissant leurs magistrats, modifiant leurs statuts, jouissant d'une complète égalité. A peine le rang d'ancienneté établissait-il quelque préséance d'honneur entre les recteurs des diverses corporations; tout au plus l'Université de Paris avait-elle droit de marcher la première à cause de son titre de fille aînée des rois. Mais là se bornaient ses prérogatives. Non pas qu'elle ne songeât quelquefois, dans ses rêves de domination, à se former une sorte d'empire sur ses sœurs; mais cette prétention, réduite à l'état d'ambitieuse spéculation, ne passa jamais dans la pratique; à peine prit-elle la forme timide d'un plan d'avenir, et toujours elle échoua devantle bon sens public et devant le droit séculaire des autres Universités.
Chacune de ces illustres compagnies n'était-elie pas d'ailleurs en possession de délivrer, comme les Facultés de Paris, le bonnet et les insignes de docteur? Et le maître reçu par elles ne jouissait-il pas du privilège d'enseigner partout : hic et ubique lerrarum? Delà résultait d'abord une diversité d'études et de méthodes qui tournait à l'avantage de la science. Puis, l'esprit provincial aidant, il s'éta-
blissait entre les divers centres d'instruction une rivalité féconde, une émulation utile et généreuse qui, tout en satisfaisant le sentiment patriotique, tendait sans cesse à maintenir et à élever le niveau de l'érudition.
Sans doute les Universités seules accordaient les honneurs académiques , ces grades respectés et enviés, ces degrés dont on se faisait gloire dans les plus hautes dignités de l'Église et de l'État. Mais ce privilège ne constituait pas un monopole. Il n'était pas besoin, comme aujourd'hui, d'être gradué pour ouvrir une maison d'éducation, et surtout, pour être admis aux grades, il n'était pas nécessaire de rapporter un certificat d'études faites dans les établissements asservis aux corps universitaires. Enfin ces grades eux-mêmes n'étaient obligatoires qu'autant qu'ils devaient procurer au titulaire, ou un avantage spécial, ou l'exercice d'une profession privilégiée. Ainsi, et ça été une des causes permanentes de sollicitude pour les Universités, tout notre récit en fait foi, une part dans les bénéfices ecclésiastiques devait être assurée aux suppôts de la Faculté de théologie. Ainsi les lois défendaient à d'autres qu'aux gradués en droit et en médecine, l'exercice de cette double profession. Ainsi les maîtres es arts recevaient un traitement et étaient seuls préposés comme régents dans les collèges dépendants de l'Université de Paris. Mais on n'avait pas encore songé à exiger de tout élève sortant des établissements publics ou privés, l'obligation de se faire recevoir bachelier; vaine et décevante épreuve ? invention du génie de la fiscalité,
et qui met aux mains du malheureux écolier un diplôme sans valeur, avec lequel il se croit propre atout, et qui, après avoir épuisé peut-être ses dernières ressources, ne l'empêchera pas de mourir de faim et de misère au sortir de la salle d'examen !
Dans le sein même des Universités , dans les collèges soumis à leur spéciale juridiction, régnait une véritable indépendance: nul lien commun que la visite et l'autorité du recteur. Du reste, pleine liberté de suivre les règlemenls donnés par leurs fondateurs, de conserver leurs usages, leur mode de remplacement, leur direction, leur discipline intérieure. Les uns offraient l'instruction gratuite, les autres possédaient des bourses pour quelques jeunes gens, d'autres faisaient payer une pension; tous vivaient selon leur constitution originaire et sous la loi de leur primitive institution. Réunis ensemble, les agents de ces établissements nommaient leurs représentants, parfois même ils élisaient îe recteur; mais jamais et dans aucun cas, soit pour l'administration, soit pour l'enseignement, jamais le pouvoir civil, jamais l'État n'avait eu la pensée de s'emparer d'aucun droit ni de faire aucune nomination. A peine voit-on Louis XI faire assister un commissaire du roi au choix du recteur de Paris. Mais nul homme d'État ne se serait imaginé que la puissance publique pût intervenir dans une affaire qui concernait le gouvernement de la république des lettres. C'était le domaine réservé de l'intelligence et du savoir, et Louis XIV lui-même aurait cru faire acte de vandalisme en ne respectant pas cette inviolabilité.
ET DE LA. LIBERTÉ d'eNSETGNEMENT. 38o,
D'ailleurs, il faut bien comprendre les mœurs de cette époque : les Universités n'étaient pas autre chose que des corporations plus illustres, plus vénérées, plus importantes, si l'on veut, que les autres, mais existant au même titre sous la protection de la royauté. On se serait révolté, ou plutôt on aurait ri de l'idée de faire du rectorat une charge de la cour ou un département ministériel, absolument comme ou se serait moqué de la pensée d'ériger le syndicat des marchands de Paris en surintendance royale. Le roi aurait cru faire injure à ses sujets, à ses bonnes villes et à ses Universités, que de ne pas leur laisser le droit d'élire leurs chefs et leurs magistrats; et s'il l'eût fait, sujets, bonnes villes et Universités eussent crié à la tyrannie! Mais personne , grâce à Dieu , n'avait envie de toucher à ces antiques constitutions, qui n'étaient inscrites dans aucune charte, mais qui reposaient gravées au cœur de la nation, et qu'on appelait, dans un magnifique langage, les lois fondamentales du royaume.
Même vénération pour les établissements fondés en dehors du régime des Universités, pour les écoles de la liberté. Les unes appartenaient aux congrégations religieuses; le roi avait autorisé les statuts de ces congrégations, c'était assez; il y avait confiance, et dès lors il ne se mêlait plus de l'administration et de la direction des collèges érigés et entretenus d'après ces règles. Point d'impôt sur l'intelligence, point de mesures préventives contre les maîtres, point de taxes sur les élèves. L'autorité
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publique ne s'enquérait pas de ce qui s'enseignait, de la qualité et du talent de ceux qui enseignaient : elle ne se donnait pas le ridicule de forcer des moines à prendre un brevet ou à passer des examens devant une Université : d'abord, parce que c'eût été une fantaisie arbitraire, puis, parce qu'elle savait bien que les moines n'y auraient pas consenti, et enfin, parce que, si les religieux n'avaient pas été capables de tenir école, ils n'auraient pas eu la folie de l'essayer, au risque de se faire tourner en dérision par leurs rivaux et leurs ennemis.
D'autres collèges étaient la propriété des villes; à ceux-là le roi avait , comme simple mesure administrative, préposé des bureaux. Nous savons ce qu'étaient ces bureaux : isolés, sans contrainte, sans subordination, nommant à la direction le principal et les régents qui leur convenaient. Quant aux maîtres, nulle condition de grades, de certificats, d'examens , toutes choses qui sont de jalouses et d'hostiles préventions, qui mettent en suspicion le dévouement et qui découragent le mérite et la bonne volonté.
Ensuite venaient les séminaires , grands et petits, affranchis de toute espèce de déclaration , autorisation , lettres patentes, etc. Le pouvoir royal ne s'en inquiétait que pour les doter et les soutenir. Mais la seconde Majesté eût cru faire un sacrilège envers la première, si elle eût essayé de jeter un regard, ou de porter la main sur les maisons sacerdotales ; et elle avait raison , car les écoles des clercs sont aussi sacrées que le sanctuaire,
ET DE LA. LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT. 3q I
elles existent au même titre et exigent le même respect.
Enfin, les écoles particulières, les écoles de charité , les maîtrises , les écoles des pauvres , les écoles de campagne; qui sous l'autorité de leur fondateur, qui sous celle des curés, des chanoines, des évêques, toutes sous la garantie de la liberté et sous la protection du roi, complétaient le plus vaste système d'instruction qu'on ait vu chez un peuple policé.
Et grâce à cette salutaire indépendance , la bienfaisance chrétienne avait opéré des prodiges : elle avait réalisé ce problème, que les nations de l'antiquité essayèrent en vain , qu'un demi-siècle de révolution a vainement inscrit dans vingt décrets sans pouvoir le réaliser, le problème de l'instruction la plus élevée distribuée gratuitement et à profusion. Un chiffre suffira: c'est le plus sublime éloge de la toute-puissance de la charité, aidée par la liberté.
En 1789, sur les soixante-douze mille septceet quarante- sept enfants qui recevaient l'instruction dans les cinq cent soixante-deux collèges, il y en avait quarante mille six cent vingt et un qui étaient élevés gratuitement. Et nous ne comprenons pas ici trois mille deux cent quarante- neuf bourses affectées aux séminaires ou à des destinations spéciales, ni les innombrables enfants des écoles élémentaires.
En 1842, le nombre des élèves de collèges n'était
3o,2 HISTOIRE DE L'iNSTRUCTTON PUBLIQUE.
que de quarante-quatre mille quatre vingt-onze, répartis en trois cent cinquante-huit établissements, et il n'y avait que deux mille sept cent soixantequatorze GRATUITS f.
La liberté existait en 1789; en 1842, elle n'existe
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1 Nous prenons ici les chiffres donnés par M. Villemain , ministre de l'instruction publique, dans son rapport de 1842, tableau 25e. Il reconnaît lui-même que son appréciation est approximative. Elle reste, selon nous , au-dessous de la vérité en ce qui regarde l'époque ancienne. Le reste est parfaitement officiel , ayant été relevé sur les états de l'Université. Nous pourrions faire bien des observations sur ces chiffres : tels qu'ils sont, ils parlent assez haut, et leur éloquence est assez accablante.