‹ Histoire critique et législative de l'instruction publique et de la liberté de l'enseignement en France (volume 2)Chapitre 10 sur 30 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

l'iHSWRUCTIOH HJBLIQUE et la LIBEItT^ D'EffSEIGlfEMElTT DEPUIS LE COMlISII€ElfEIIT OE LA TEOISliMS RAGE IOS^'a LA «AKfiAlTCE DES OUIVElbSITiS.

I. Le onÉièiiie siédc. — ï. Les écoles ecclésiastiques. — H. L^en- Ad^nement lilire.

lî. Le. douzième siècle. — I. Les écoles des monastères et des cathédrales. — II, L'enseignement libre. — III. La licence d'enseigner, «-* IV. Action du pouvoir royal sur TeBseignejDoni.

Une ère nouvelle s'ouvre avec le xi* siècle. Le inonde semble arraché aux angoisses de la terreur : l'an mil est passé; et la chrétienté, se revêtant de la robe blanche des églises ', parait s'élancer vers un plus brillant avenir. Les germes de fécondité si soigneusement conservés par le catholicisme, ne demandent que quelques instants de calme et de repos pour éclore. La renais-

^ Expression d'un écrivain du tenps^ JUoiilijItbQr.

s? Ml t'A utmnf t/wmmuGmwmxn §47

Iftpce d^9 éeoles ie»t le signal de cette épaqii^ de n^oéraiioD.

Cette reoaMsanee e'jopère #oti« lee ^uepices de la liberté, iameis peutrétre la liberté n^avatt^ plue ffimâé^ et phi$wéelle depuis If chrietiaiiie«ie qu'dle M le fut durant un siècle etdemi, jusqu'à la fonda» tion dtfs iiDÎyersit^ Ainsi que noue Feicposions aa* guère, tout homme de science et d'étude était ao« eu^li avec respect et reconnaissance { Couverture cf ujieicoleitait un bienfait que la ipuni&eenae des seigneurs et xles princes ne semtilait pas pouvoir i>éco0ipenser digaement. L'Église favorisait de sa héoite influence toute tentative d'instruction, et, pleine d'une généreuse confiance, elle croyait à la bonne volonté et aux intentions joyales de qui<» conqne se pr^entait pour enseigner. Sans doute, ellp n'abdiquait pas les droits de la surveillance direcie c c'eût été manquer k un devoir sacri^ sans doute elle étendait sa tutélaire inspection sur tout^ les chaires, à quelque fitre qu'elles fussent ^vées; mais son action se bornait a réprimer les écarts et à punir les sdnis.

Qiie si, dans les écoles entretenues par die, elle iosiit^iaities maitres et les professeurs; que si, dans UH# cathédrale ou dans ^n monastère, i^évéque ou f#M>é conféraient seujs i leur subordonné k mission de diriger ou de pratiquer l'enseignement, c'^ait là simplemeiit l'eKer^âoc d^un pouvoir qui % de tout temps appartenu aux fondateurs d'une ins-* tikution d'édu<ation; c'était la jouissance -d'un drmt que nous avons reconnu aux Clesars de Aoipfie et aux: empereurs d^>edident, coeame aux simple^

l48 HISTOIRE DE l'iMSTRUCTION t^UBtlQOE

citoyens de leur empire : la jouissance du droit de propriété sur l'établissement qui leur devait son existence. Quoi de plus légitime que de posséder la dii*ection d'une œuvre que Ion a créée, soutenue, conservée? £t pourquoi FÉglise aurait-elle été privée de ce que la loi naturelle assure au plus humble des hommes y l'indépendance dans son foyer ?

Quant aux écoles libres , établies en dehors de l'Église par les particuliers, elles restaient sous la loi commune. Maîtresses absolues dans le mode de leur organisation, dans leurs formes extérieures, dans leur fondation et dans leurs moyens de durée, dans leurs méthodes et dans le cercle de connaissances qu'elles voulaient embrasser; naissant et mourant sous la loi de la concurrence, elles n'avaient à leur liberté d'autres restrictions que celles qui^étaient imposées par l'ordre social tout entier : elles n'étaient soumises qu'aune seule condition, celle de respecter l'unité de foi, base de la société}; elles n'avaient qu'à être catholiques en un mot, catholiques comme la France elle-même.

Maintenant il y avait deux manières de s'assurer si les maîtres libres étaient fidèles à cette condition* L'Église pouvait les laisser agir sans prendre de précautions antérieures, sans exiger de garanties de letir orthodoxie; mais en les suivant avec une extrême vigilance, et en les frappant de réprobation et d'interdit , s'ils troublaient les croyances et s'ils sortaient de la vérité. Ou bien, elle pouvait leur demander une preuve de déférence et de soumission; elle pouvait les contraindre à venir solliciter la per-

ET DE LA. LIBERTÉ D'EUTSEIGIÇEMEirr. Ï^Q

mission d'enseigner, sans toutefois refuser jamais cette permission à ceux qui la mériteraient. Dans le premier cas , aucune entrave , pas même la né* cessité d'une autorisation , pas nléme Texigence d'une déclaration à l'autorité spirituelle , mais toujours la dépendance du pouvoir de qui érnsLue toute doctrine. Dans le second, même dépendance, même obéissance ; de plus, l'obligation d'une simple autorisation , d'une permission qui ne saurait être déniée et qui est essentiellement gratuite. Régime à la fois sage et généreux dans ses deux applications, plus confiant dans l'une , plus prudent dans l'autre, toujours modéré et jamais tyrannique. Par instinct et par sentiment, l'Église penchait vers la liberté absolue; on eût dit qu'il lui en coûtât de se mettre en défiance de ses enfants, et qu'elle ne voulût pas croire à la possibilité des abus. Ce n'est que par degrés, avec le temps et en présence des témérités de quelques docteurs, qu'elle se vit contrainte de recourir à une formalité de précaution, et qu'elle se décida à exiger la licence. Encore ne céda-t-elle en quelque sorte qu'à regret, quand le danger fut évident, quand plusieurs fois l'hérésie eut levé la tête , quand la voix publique et la sécurité générale firent entendre leurs réclamations. Sous ce double système, la liberté d'enseignement subsistait ; elle n'était soumise qu'aux restrictions imposées par le droit commun, par la loi supérieure de l'unité religieuse. Toute l'histoire de la période qui nous occupe se résume dans ce double fait: nous le suivrons dans les événements et dans la législation. .\. •>.

ïSo mnmïïÊm m i/iirsTltvcnoir fubuque I. ÏjÈ ùi(tji!MË sii^i.

§ !• Écoles eedésiojtiques. -^ Écoles épUcopcdes. -^ Écoles monastiques.

L'Eglise se trouva plus que jamais abandonnée \ elle-même^ dans l'œuvre de l'instruction* Le pouvoir royaly à peine eonstîtuë^ ne lui offrait aucune as^is» lance : tout au plus avait-on à espérer que les princes de la race nouvelle ^ à l'exemple de Hugu^ Capet^ contribuassent à ramener l'ordre et la paix^ en tendant aux abbayes et aut évéchés des prélats dignes de les posséder^ Ce ti'était pas quelquefois la bonne volonté qui manquait \ Robert le Pieu^ était élève de Gerbert; il aimait les savants, et se plaisait à faire de la poésie et à chanter au lutrin^ Il entretenait méme^fiur son trésor privé, de pau* vres clercs et de pauvres étudiants ; mais là se bor> naient tous ses efforts^ 11 n'y avait rien à attendre de Philippe^ indolent et débauéhé^ qui laissait sans s'émouvoir la Franoë faire la première ctoisade^ et Guillaume le Conquérant s'emparer de l'Angle^ terre. Élevé à l'abbaye de Saint-Denis^ Louis le Gros passait pour un homMe éloquent et pour un théologien lettré '/ maid il ne parait pas qu'il essayât de propager l'éducation publique. Il faut attendre Louis le Jeune et Philippe AUgiiste pour voir les rois s'occuper des études^ D'ici là, l'Eglise aura renouvelé la face de là France ^ lès éoOles seront

' VÎT ore fa€uiiilU9« Orderie TitaL K lâi «- Tbeol^gus lil^ teratus. Suger, Fita Ludovic.

mit vm TUA, uwasrà vhmBmomwmvsr^ iSi deiFeniHes ^ nombreuse» M aï puisMviletty qu'il faudra que Fautorité civile les prenne en sérieuse oonsidération ; la science âera devenue Un corps dans FÉtal.

Il n'y avait donc pas à compter stir la ik>yaut4; encore moins sur la noblesse. Lea armes étaient ia seule passion; et comment en eût^il été autr^ ment à une époque où la guerre àe faisait de dOkijon à donjon^ de château à ohàlâau; où chaque terre élait un État complet avec son armée toujours prête, avec son seigneur la lance au poing et la visière btuàaée? Bien peu dé nobles dames auraient voulu payer un livré au prix que donna la comt^Se Grécia d'Anjou dès homélies d'Haimon d'Haïberstadl '; et moins encore sans doUte eussent été capables de le lire«

L'Église n'eut donc de ressourcés qu'en ta propt^ puissance : elle s'y confia 9 et elle opéra des merveilles. LeH éléments étaient en sa main $ et l'on sait qu'ils n'avaient pas péri eti totalité; tlrs'agit alors de renouveler les anciens tnonastères 9 dont la science avait fait la renommée; d'en ériger d'autres^ ritaux des premiers; de ressusciter ou de relever les écoles cathédrales; de restaurer l'enseignemeUt ecclésiastique, et de réveiller l'ardeur du l'enseignement libre. Ce fut l'affaire de quelques annéed, et quelques hommes y suffirent.

U est vrai que ces hommes étaient des saints,

X Elle le paya deux cents brebis, uh muid de froment, tm dduid de ^gle, un muid de millet et un certain nombre de :peatt» d« jnarire» -^ D^ Vk&tiHon^ JMak onim. SèJ^etL

l5a HISTOIRE DK l'iITSTRUCTION PUBLIQUE

tels que saint Bruno , saint Etienne , saint Hugues, saint Fulbert ; il est vrai qu'ils commencèrent par fonder les ordres des Chartreux, de Ctteaux, par réformer l'ordre de Cluny, ou par relever les écoles de leurs diocèses ; il est vrai qu'ils appelèrent d'au delà des monts et d'au delà de la mer les savants et les sages. Mais plus le travail fut difficile, plus il exigea de peines, de sacrifices, de dévouement, plus il doit exciter l'admiration et la reconnaissance. On ne saurait, dans nos jours d'indifférence et de calme, se faire une juste idée de ce que furent l'enthousiasme et l'activité du clergé, avec quelle ardeur il se mit à la tète du mouvement et dirigea les esprits , avec quel entraînement il fut suivi dans les voies nouvelles par les intelligences avides et croyantes! Au onzième siècle, l'Église achève l'initiation du peuple chrétien à la vie intellectuelle. Patiente pour ses faiblesses , douce à son ignorance , elle veille sur ses pas , elle le prend par la main , elle le guide , le soutient s'il chancelle, le relève s'il tombe; et quand enfin elle est sûre de lui , sûre pour les forces de l'esprit comme pour les forces du corps , elle le lance à la conquête de la Palestine, et lui ouvre les magnifiques carrières du savoir. Double croisade, où tout, âme et corps, tend à la vérité, marche vers elle et combat sous ses ordres.

Nous devons renoncer à décrii*e les détails de ce triomphe nouveau du catholicisme, qui, après avoir créé la société moderne, la fortifie, et lui donne toute la souplesse de l'adolescence, toute la vigueur de la jeunesse. L'Occident n'est plus un enfant

ET DE LA LiBEirré d'ehsetgnemjsnt. i53 barbare qu'il faut baptiser et convertir; Glovis et Charlemagne l'ont faft grandir et l'ont émancipé. C'est un jeune guerrier brillant et généreux, plein de foi naïve et d'un indomptable courage. Il lui faut les hasards des batailles et les vastes espaces de la science catholique.

Au premier rang des maîtres de celte époque, apparaît saint Fulbert : ce grand évêque fait le lien entre le siècle qui s'éteint et le siècle qui commence. Jusqu'à sa mort il continua ces leçons si attrayantes et si persuasives qui attiraient auprès de lui d'innombrables auditeurs, et qui faisaient donner à l'école de Chartres le titre à! Académie. Bien de plus touchant que la douleur des élèves qu'il avait formés : Heul s'écrie Adelmann ',

Heu! quanta dignitate moralis îndustriae, Quanta renim gravitate, verborum dulcedine Explicabat altioris arcana scientiael...

Plus que personne il contribua à la résurrection des éludes; partout ses disciples allèrent porter le feu sacré qu'ils avaient reçu de lui :

Ut..i magnas ex se multos fundit ignis radios, Sic insignes propagasti per di versa plurimos.

Une fois l'impulsion donnée, ce fut comme le mot d'ordre auquel obéissaient à l'envi les Églises des Gaules. A Liège, l'école diocésaine mérita le titre de mère des heaux^arts. A Toul , on remar-

' Habillon, Annal, ordin. S, Bened,

f54 HiarOIRB Bl L'iKSlUVCnCnf FUBLIQDE '

quait quelque» essais d'enseîgnemeat mutuei : l€s élèves les plus avancés aidaient et instruisaient les autres. De plus, on y trouvait un cours de droit et de jurisprudence. Lyon passait pour la nourrice de la philosophie^ surnom remarquable à cette époque, et que justifiera bientôt la naissance de la scolastique. Nous ne pouvons omettre la fameuse école de droit d'Angers, protégée par les comtes d'Anjou, sénéchaux ou justiciers du royaume; ni l'école de Laon illustrée par Anselme, ni celle de Reims que dirigea saint Bruno, etc. Le nord, le centre et l'est de la France rivalisaient de xèle et de célébrité : le midi et l'ouest, plus lents et plus attardés , prenaient néanmoins leur essor; mais la véritable gloire des études, c^étatt la Normandie, c'était Paris.

Les Northmans jouent un rôle vraiment capital dans ce siècle. On eût dit que la race de Rollon devait à tout prix courir les aventures : fixée qu'elle était ep Neustrie, elle ne pouvait s'attacher au sol. Seulement, depuis qu'elle avait reçu le baptême, elle avait changé ses courses de brigandage en pèlerinages de piété. Sans doute ces pèlerins étaient armés, et plus d'une fois, au sortir de l'humble chapelle qu'ils avaient fait voeu de visiter, ils reprirent la lance et la cotte de mailles, et, parés de Ifsurs coquilles , ils envahirent des provinces et des royaumes ; mais c'était toujours à titre de vassaux et de soldats de saint Pieri-ej la bannière pontificale couvrait leurs exploits. Défenseurs du saintsiége dans l'ordre politique, le saint-siége les retrouva quand il en eut besotad^ns la guÏHrre ccyntrerigno-

ET I»E LA LIBBBT^ ^'tSSEÏ^VEMXMT. lS5

raoc^y dans )a guerre pour la foi et pour la sdeoM^

LaafraDc, un sénateur de Pa^ie, un profeaseui* de droit de Bologne^ arrive l^vec une bande d'éùo* liers en Normandie, s'arrête à Ayranchei, et înauguff sa mission en reconstituant l'école épi^copale. A sofl exemple y les écoles de Rouen ^ dé BayeUx, de li-* sieux reprennent leurs études. Le caractère de la population s'y prêta merveilleusement : « Les Nor* mands, dit Geoffroy de Maiaterra % s'appliquèrent atec tant de succès à l'éloquence^ que l'on aurait pris volontiers les enfants eux'^mémes pour autant de rhéteurs. » Qu'on fasse la part de la Tanité natio^ nale et qu'on retire l'exagération , le fait restera*

Ce qu'il avait opéré dans la Neustrie, Lanfranc le renouvela à Paris i l'école cathédrale a la gloire de le compter parmi se^ maîtres ; ses leçons/ comme celles de saint Bruno ^ de Walram, de Guillautne de Champeaux ^ etc., contribuèrent à y attirer cette multitude d'étudiants qui venaient de Bretagne, d'Angleterre, d'Italie, d'Allemagne et même du fond de la Pologne;

ïeUès sont les plus illustres d'entre les écoles épiscopales, et encore en avons-nous laissé une foule d'autres dont les noms sont moins connus, mais qui n'en rendaient pas de moins précieux ser** vices. C'est à regret que nous abrégeons cette no* îîienclâture, car elle fournît d*utîles renseignements, des détails ignorés ; et pour Thonneur de TÉglise et de notre France, par respect et par amour pour un passé trop dédaigné , nous voudrions pouvoir » . .1 .

' Apud Murâtori, JtaLj Script., t. V*

l56 HISTOIRB DE l'iITSTRUCTION PUBLIQUE

accorder aux œuvries et aux efforts de nos pères l'homniageetla justice qui leur sont dus. Qu'il nous suffise d'affirmer que dans le cours du xi** siècle la plus noble émulation s'empara des évéques,et que, malgré les difficultés du temps, malgré l'intérêt supérieur des croisades, malgré les soins infinis de leur ministère pastoral, rien ne leur coûta pour multiplier les moyens d'éducation , pour établir ou pour restaurer les écoles , pour assurer des prébendes aux chanoines et aux scolastiques chargés de l'enseignement, et enfin, pour répandre avec une large profusion les sciences, les lettres et les lumières ^

Plus infatigable encore était l'ardeuf des ordres monastiques. Notre état social actuel ne peut rien présenter d'analogue au pieux enthousiasme qui peuplait les cloîtres et qui y entretenait la vie spi-

* Nécessairement forcés de nous borner à un rapide aperçu de l'état des écoles, nous ne saurions mieux faire que de renvoyer nos lecteurs aux sources où nous avons puisé , et où ils trouveront les plus complètes et les plus curieuses indications. En première ligne, nous parlerons des savants Bénédictins, dont l'érudition est d'un si admirable secours dans toutes les questions historiques , et dont les traditions savantes sont si heureusement continuées dans notre patrie parla pieuse congrégation de Solesmes. Leur Histoire littéraire de France est un monument que la postérité consultera toujours avec respect et avec fruit : rien n'a été fait de comparable en ce genre. Voir également Bullaeus, Hist, Université Parisiens. ; Crévier, Hist, de l'Uniç. de Paris; Fleury, Hist. écoles.; Berault-Bercastel, revu par le baron Henrion^ Histoire deTÉglise; Conring, Jntiquit, Jcademic, etc., etc. / a x>.

ET DE LA LIBERTÉ D'ENSEIGNSMEirr. t^*)

rituelle et intellectuelle , la force de la piété et de la science. Rien ne fatiguait cette avidité immense de connaître que l'éducation chrétienne développe à un si haut degré : les tentatives furent hardies, mais elles furent heureuses et prudentes, parce que la foi les réglait. La foi, ce sentiment doux et énergique qui donne la paix et le calme , cette intuition de la vérité qui captive et qui absorbe les regards, qui élève la pensée et la porte lumineuse dans le sein de Dieu, la foi dominait; naïve et brûlante, elle transporta des montagnes et combla des abtmes.

Le signal part encore de la Normandie, de l'abbaye de Fécamp, et le mouvement s'élend partout. Saint- Vandrille se relève avec Gérard, disciple de saint Fulbert de Chartres; Lu^teuil renaît avec Constancius; la Chaise-Dieu est fondée; Saint-Martin de Tours obéit à Bérenger dont l'orgueil fera bientôt un hérétique; Saint-Germain d'Auxerre, Saint-Germain de Paris, Saint-Denis, Cluny et mille autres se disputent les maîtres et les écoliers. Enfin la Normandie reprend la palme , et voici les grands monastères de Jumiéges , de Saint-Évroul, deCaen, delà Trinité, de Saint-Ouen, et avant tous l'illustre école du Bec, la création de Lanfranc, la chaire de saint Anselme , le berceau de la scolastique.

Il faut passer; nous ne pouvons demeurer à contempler cette prodigieuse activité dont 1^ détail étonne et éblouit. Un fait seulement en donnera une idée. Ce sont les voyages continuels des docteurs en reno'm ; ce sont ces pèlerinages perpétuels qu'ils entreprennent à la prière des évéquesoudes abbés y wx instances de la jeunesse; ces séjours dé

(quelques anné^ qu'iU accordent aux désirs et aux applaudissements de leurs auditeurs. Rien de plus nomade que la vie d un savant d'alors. Avant d'être évéque d'Angoulême, Gérard avait enseigUié dans planteurs petites villes voisines ^ puis à Périgu^iK, erifinà Àngouléaie\ Lanfranelui^méoie avait proi* f0^kBo\ogo^jài Parîsy à Avraucbes^à SaiutrÉtieiiiii^ de CaeOy avant de devenir archevêque de Cantoer béry. Le maître ne se reposait que quand il avait accooipli sa eartîère. Au déclin de ses forces , le doitre lui oAVait la paix et le repos , et là encore il pouvait 9 daoe le calme de sa vieillesse ^ £adre servir ses derniers jours et sa longue expérience à Finstruotionde ses frères; ou bien lepiscopatle réclamait, et il devenait le^ protecteur et le père de ces fidèles qu'il avait nourris desa doctrine , le conseiller des rois, le soutien de la chrétienté. Quelle existence, par exemple, que celle de Lanfranc, cet ange d'hur militéTuyant la gloire qui s'attachait à ses pas, refiju aant le siège de Rouen et n'acceptant celui de Can* lorbéry que sur l'ordre du pape et d'un concile; jchampion intrépide des droits de son É^ise, résistant en face à Guillaume le Conquérant , investi de la confiance du monarque et chaîné par lui de l'ad*ministration de ses nouveaux États, et, malgré tous «es soine extérieurs , s'occupant sans relâche de l'éducation , commentant les livras sacrés et £ou» droyant l'hérésie, qui osait jcontester la préseoee réelle du Sauveur dans le saint sacremeoC de l'autel!

f Btêi. iiti.de Ff^anee, t. Yli.

ET 9£ M,k LIBEBTi D^ElTSCIGIinBin^nf. %6^

Ce que {^tifranc avait comqnence , saint Anseloia, son ami, son élèi^e, Italien comme lui^ comme lui maitre.de l'école du Bec 9 l'accomplit avec une habileté singulière. La métaphysique et la théologie firent^ grâce à lui , d'admirables progrès, et les études fuient élevées jusqu'aux travaux les plus sérieux de la dialectique, jusqu'aux difficultés les plus ardues de la philosophie et aux sublimités de l'ontologie. L'enseignement clirétien,dans toute sa hauteur, était inauguré.

Le onzième siècle se ferme sur le grand nom de saint Anselme* Les écoles étaient constituées partout , et il y régnait une incroyable ardeur; quand l'Église se meta l'œuvre, elle fait exécuter largement ses plans. Saint Guillaume avait, lui se<]l, régénéré quarante monastères, et là il avait rétabli à la fois les écoles<Jaiistrâ}es et les écoles d'externes, tes premières, pour les moines, les secondes pour tout le peuple ;.en quelques années cet antique «sage avait reparu dans toutes les Gaules. L'Église fit mieux encore : non contente d'offrir à tous l'éducation , elle entretint elle-même les écoliers trop pauvres pour vivre de leurs propres ressources. L*instructÎ0B gratuite était déjà un merveilleux bienfait : le bîen- &it fut doublé!

•Ai^, fondations, enseignement universel, gratuit, multiplication des maitres, entretien des élèves, qu'est-ce que l'Église pouvait faire déplus? Ajoutons un dernier trait. Saint Anselme disait une magnifique parole : « IVU dUigit Deus plus quam> liheriaiem Ei:clesiœ suœ : Dieu n'aime rien tant que U lUi^té d^ 000 ÉglîscL » Or rÉglise, elle aussi ,

l6o HISTOIRE DE L^ INSTRUCTION PUBLIQUE

n'aime rien tant que la liberté de s^s enfants : elle veut être servie dans l'amour et non dans la crainte. En ces temps ^ elle se reposait sur la volonté droite et soumise des fidèles^ et elle laissait à leur émulation le plus libre essor. Elle se plaisait à les voir aborder hardiment les fonctions sérieuses de l'enseignement, et elle favorisait leur filiale indépendance. Cependant déjà y quelques-uns de ces crimes de la pensée qui s'attaquent à Dieu étaient venus troubler sa confiante tolérance. L'écolâtre de Tours, Bérenger, jaloux de la célébrité de Lanfranc, l'avait contredit : jusque-là il n'y avait qu'une rivalité ordinaire ; mais dans la lutte Bérenger fut vaincu , il vit tous ses disciples passer à son émule : l'orgueil et le dépit lui montant à la tête , il avança des propositions impies et nia la présence réelle. Â ce blasphème l'Église s'émut; le pape et les conciles excommunièrent l'hérétique, et Bérenger signa une rétractation entre les mains du sous-diacre Hildebrand , qui fut depuis saint Grégoire VII. Le coupable s'était repenti , l'Église était satisfaite ; elle lui laissa son titre et sa charge de maître d'école. Rien ne prouve mieux l'existence de la liberté que la vie entière de Bérenger. Quand on songe que cinq fois il retomba dans les mêmes erreurs, et que cependant l'enseignement ne lui fut pas interdit parce que l'on avait foi dans sa conversion, on ne peut s'empêcher de reconnaîti'e que l'indépendance des maîtres était un privilège bien sacré, puisqu'elle était respectée malgré de pareilles aberrations.

Or, il s'agit ici d'un scolastique de couvent, d'un docteur placé sous la juridiction directe de

ET DE LA LIBERTE d'eNSEIGNEMENT. i6i

FÉglise^ d'un moine plus étroitement lié que qui que ce soit à l'obéissance. La longanimité de ses juges, la paternelle indulgence dont il abusa à tant de reprises, ne sont-elles pas d'admirables témoignages de cette sorte d'inviolabilité qui s'attachait à la science, et de la miséricorde inépuisable du pouvoir chargé de surveiller et de sévir?

Maintenant ce pouvoir, si généreux, si doux , si soigneux de la liberté dans le principe même et dans l'institution des maîtres, était-il plus absolu et plus jaloux dans les applications? Prétendait-il imposer une méthode uniforme, ou prescrire les modes et les objets de l'instruction ? Établissait-il entre les écoles ces niveaux difTérents, ces degrés infranchissables dont un impôt onéreux doit garderies abords ? Posait-il au zèle des évéques et des abbes des limites de fiscalité qu'on ne pouvait franchir que l'argent à la main? Exigeait-il des épreuves et des examens pour les professeurs, et frappait-il tous les élèves d'un impôt arbitraire? Mettait-il des entraves à la charité, et tarifait-il le savoir et la pensée? Non, non. L'Église n'a jamais connu ces odieuses tyrannies; l'Église n'a jamais coupé les ailes du génie, jamais elle n'a marchandé aux hommes Dieu et l'intelligence. Elle disait à ses enfants : « Croyez et aimez; » et quand ses enfants lui avaient répondu: a Nous croyons le Père , le Fils et le Saint-Esprit , nous aimons Dieu par-dessus toutes choses et notre prochain comme nous-mêmes, » elle ajoutait avec saint Augustin : « Fac quodvis, faites ce que vous voudrez 5 fondez des asiles pour les faibles et les persécutés, ouvrez des écoles pour les petits et

l6a HISTOIRE DE L'HrSTÎlUCTIOlf PUBLIQUE

pour les ignorants. Travailles;, scrutez les Ecriture^, fouillez le vaste champ des connaissances divines ethpmaines; c'est votre domaine: allez, ma main vous guide et mon flambeau vous éclaire! » Et char cun sp mettait à l'œuvre: le maître cherchait, inventait, s'élançait dans des voies nouvelles et mesurait le labyrinthe de la science^ aidé et soutenu par ce fil immortiel qui la ramenait, à travers ][es détours , au centre d/e la vérjté et jie la lumière, he disciple en lirait har4iment dans la carrière j il interr rogeait tous les docteurs, les suivait ou les quittait à spn gré, s'altachait à leurs pas, ou les abandonnait pour faire cprtége à d'autres illustrations. C'est un spectacle étonnant que celui des pérégrinations scientifiqujes de cette époque. Lanfranc entraîne après lui ses élèves dç Bologne , et les transporte au milieu des Gaules. Otbert, abbé d^ Gembloux, ^vait étgdié dans presque toutes l^s écoles ^e France ; après avoir reçu les premiers éléments à Laubes , il passa quelque temps à Saint-Germain des Prés 4e Paris, pujs à l'école cathédrale de Trêves , puis à Chartres sous saint Fulbert; enfin il retourna en:: seigner à )L.aubes. Et cette vie errante était la condition de la plupart des étudiants ; l'écolier faisait son tour, (le France, comme l'artisan de nos jours. Mais tandis qu'aujourd'hui une autorité inquiète multiplie les difïicuHés sur la route- et laisse périr de faim et de fatigue le malheureux pèlerin , le voyageur du j^i^ siècle était toujours sûr de trouver en son chemin l'hgspitalité du monastère, et souvent la ppnsion fqndée par les nobles ou par les prçtres. Voijà coipment rÉglis^e ei^tendait Texçrcioie du

ET DE LA LIBERTE d'eNSEIGNEMEHT. 1^3

pouvoir dans Finterieur de sps écoles. Était-elle plu^ sëyère pour Tensei^nMient libre?

^ î. V enseignement libre.

C'est un des caractères les plus curieux 4u ^i* siècle , que la renaissance de cet enseignemient privé dont les traces semblaient effacées en France depuis la race karoiingienne. Il ne faudrait pas croire, en effet , que les cathédrales et les monastères , malgré le prodigieux développement de leurs études , fussent seuls en possession de distribue^:* la science.

Les écoles ecclésiastiques (ce fait est leur gloire) suffisaient aux besoins de la société religieuse et de la société civile. Elles formaient des ministres pour les autels, des religieux pour le cloître, et plusieurs établissements spéciaux étaient consacrés à cette pieuse destination, sou§ le titre d^ écoles pour les clercs, et àesckolœ inteiioresj écoles internes des couvents. De plus, les écoles externes et les écoles des églises diocésaines r^cev^ient les laïques de tout rang, depuis les reis, coipme Louis le Qros, jusqu'aux plus humbles fidèles, tels qu'Anselme de Laon, le docteur des docteurs^ fils d'un pauvre pays^p et élevé par charité.

Mais, en favorisant la diffusion 4e l'instruptioç, rÉglise devait naturelleajpnt faire naître des docteurs et des maîtres qui , §ans prendre raag dans ]fk milice sacrée, se livreraient à l'ufile let qo|)le missiqn de répandre au mili^u desi hoipmes \e% conp^ii^- «ances qu'ils ont* acquises. C'est ce qui arriva. Il est à remarquer même que la plupart de§ hommes ,c^lè-

l64 HISTOIRE DE l'iNSTRUCTIOIT PUBLIQUE

bresqûi dirigeaient lesécolespubliques avaient commencé par être adjoints aux recteurs de ces écoles, ou avaient fait des cours privés. Cet exercice était un moyen d'acquérir de la renommée et de se, désigner à l'estime et au choix des évêques ou des abbés ; et , plus d'une fois , le savant fut ^levé à son auditoire particulier pour aller s'asseoir sur un siège métropolitain ou pour recevoir l'anneau abbatial.

C'est à Paris surtout que l'on rencontre des exemples d'écoles libres ouvertes au public, et où s'enseignaient les arts libéraux. Un élève de saint Fulbert de Chartres, Lambert , y donna des leçons, et l'histoire remarque qu'il gagna des sommes considérables dans cette profession. L'exemple parut bon à suivre : le Parisien Drogon l'imita ; Walram , avant d'être écolâtre de la cathédrale, en fit autant; seulement son cours était un cours de philosophie. Paris entendait, pour la première fois depuis longues années, retentir ce mot dans ses murs; la réputation du maître passa jusqu'en Allemagne ; l'évéque de Bamberg voulut l'avoir pour écolâtre, et les moines de Mersbourg le choisirent ensuite pour abbé*.

Rien de plus indépendant que ces professeurs: ils apparaissent sans que nul s'enquière où ils ont appris et qui leur donne autorité. Ils enseignent, on les écoute; les disciples se multiplient, si l'enseignement a de l'intérêt, si le maître a du talent. Ils abordent telle ou telle connaissance qui leur plaît; ils changent de matière quand ils le veulent. Leur méthode est leur propriété; ils s'y

* Trithem., Chronieon hirsaugiens.

ET DE LA LIBERTIÊ d'eICSEIGNEMENT. i65

retranchent , Us la défendent, ou ils l'abandonnent, selon leur bon plaisir, a Un haibile logicien nommé Amalric, dit un écrivain contemporain^ dirigea d'abord des écoles de dialectique et d'arts libéraux; puis il passa à l'Écriture sainte, et toujours il conserva son mode spécial d'apprendre et d'enseignerj ton opinion propre et son jugement privé. » Ils taxent leurs élèves comme ils l'entendent, différence essentielle entre eux et les recteurs d'écoles* ecclésiastiques , où l'instruction était gratuite. Ils se transportent sans difficulté d'un lieu à un autre. Us sont libres enfin, libres dans toute l'étendue du mot.

Le plus notable exemple est celui de Manegold. Manegold était d'Alsace, né à Lutenbach ; il résumait en lui toute la science de son siècle, théologien consommé , philosophe profond, dialecticien habile. 11 enseignai' abord dans sa patrie : de là il parcourut la France, et on le tenait en telle estime que les chroniques de son temps le mettent sur la même ligne que Lanfranc et saint Anselme. Et enfin il vint à Paris, et il y ouvrit une école. Parmi ses disciples on compte Guillaume de Champeaux, l'adversaire d'Abailard. Or, l'école de Manegold était bien une école laïque, puisqu'il était marié. Mais ce qui étonne da-

* Kigord. De gestis Phil, August, Chronicon. — Cet Amalric de Chartres fut poursuivi, ii est vrai, comme hérétique, et condamné; mais ses erreurs même attestent la liberté qui était laissée aux maîtres. Son exemple est une preuve de plus en faveur de cette tolérance que nous exposions plus haut. L'Église veillait, elle rejeta l'hérésie et se contenta du repentir. C*est la même conduite qu'à l'égard de Béreuger.

loÔ HISTOIRE DE l'hTSTRUCTIOIT PUBLIQUE

Vantage , c*est que sa femme et ses filles^ remarquablement savabtes, imitaient leur père et enseignaient les personnes de leur sexe.

On le voit donc : écoles particulières , écoles laïques ^ écoleà de femmes, rétribution payée par les élèves, tout ce qui constitue l'enseignement libre et privé existait en France au xi® siècle. Et cette liberté était réelle; elle ne subissait aucune entrave, ni pour la capacité, ni pour le lieu d'établissement, ni pour I autorisation préalable, ni pour la forme , ni pour le fond des études. Cela dura plus de cent cinquante ans, et le monde chrétien n'en souffrit pas, et , sous l'aiguillon de la concurrence , la science marclia à pas de géant.

Nous voici arrivés, en effet, au xif siècle, au temps de Pierre Lombard ,,de Suger, de saint Bernard et d'Abailard. «

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