ET DE LA LIBERTE D ENSEIGNEMENT. Û^J
Cette question des bénëfices lui tenait au cœur; elle se plaignit au roi y et comme on ne l'écoutait pas, elle recourut à une cessation de leçons. A ce prix elle obtint une intervention favorable; mais les expectatwes données par le monarque ne valaient pas celles du pape. L'Université ne tarda pas à s'en apercevoir; d'ailleurs, on les lui faisait acheter bien cher. Le parti de Benoit XIII s'était fortifié: les intrigues des princes régents et leurs intérêts divisés ne s'accommodaient plus de la soustraction d^ obédience. Il fallut que l'Université délibérât de nouveau, et sa délibération lui fut dictée impitoyablement. Elle céda avec une inconcevable facilité. La nation d'Angleterre seule montra du courage et de la résolution; elle représenta qu'ayant jusquelà reconnu le pape de Rome , elle n'était pas disposée à se démentir , et que les affaires de Benoit ne la regardaient pas. Le reste de la compagnie proclama qu'il rendait sa soumission à l'élu des cardinaux d'Avignon.
N'est-ce pas pitié que de voir ce corps si hautain et si Jîer des docteurs deParis,changer subitement et passer d'une doctrine à l'autre avec la même aisance ? Et qu'est-ce, d'ailleurs, que cette compagnie de régents qui se croit le pouvoir et la droit d'accorder ou de retirer à celui qu'elle regarde comme le vicaire de N. S. Jésus-Christ en terre, le tribut de son obéissance? Voilà où mène cette tendance qu'on a plus ou moins justement appelée le gallicanisme. On refuse de se soumettre au Saint-Siège, et on obéit à une faculté de théologie; on se révolte contre le successeur de saint Pierre, on crée un schisme, pois
VJ% HISTOIRB 0£ L'ilfSTRVGTIOI? PUBIiIQUE
9D 69 dégage de toute autorité , et on finit pi»* àcçepter te joug de quelques pédants en bonnets cAt^ résj ou les décisions dogmatiques d'un roi comnae Charles VI, et de régents tels que le duo d'Orléans ou le duc de Bourgogne!
Il faut que l'attrait de jouer un rôle dans les affaires publiques soit bien puissant^ pour qUe , malgré tous les déboires qu'elle avait déjà essuyés , f Université consentît à en affronter de nouveaux. Maintenant, ce ne sont plus seulement les discussions religieuses quîl'entraineront; elle cédera aussi à la dangereuse ambition de se mêler aux débats politiques. Ainsi , elle rédige un mémoire, de concert avec le Corps de ville de Paris , pour prier le roi de pourvoir « au boti gouvernement de son royaume,» et elle en indique les moyens. Puis elle s^interpose entre le duc de Bourgogne et le dud d'Orléans. « Chacun d^ ces princes tâchait de tirer l'Université à soi , et si elle semblait pencher d'un côté, elle ne manquait pas de tomber dans la disgrâce de l'autre '. » Elle reçut quelquefois de duiiBs leçons : ainsi, dans une députation où Gerson portait la parole, le duc d'Orléans lui fit une vive réprltnande, «l'îtvertissant que ce n'était pas à elle de se mêler du gouvernement de l'État, et qu'elle devait laisser ce soin aux princes du sang. ** »
Elle ne se décourage pas cependant* Mécontente de Benoit XIII, elle remet en avant la soustraction d'obédience ; elle la plaide devant le concile de Pa-
t Cr©vier,liv.T,p.235,
ET DE LA LIB£RT]£ 2>'EZrSEIGV£MfilfT» 9^^
ris; son orateur^ Jean Petit, arguë Benoit de parjure, de schisme et d'hérésie, et la soustraction est décidée. Elle écrit à tous les princes et prélats de la chrétienté, elle prêche contre les bulles, elle demande au roi de les lacérer et elle l'obtient; elle se donne même le plaisir de les mettre en pièces elle-même par les mains de son recteur; Ënfîn^ elle attaque de front les deux pontifes; elle fait enfermer lesévéqueset les abbés qui s'opposent à ces mesures violentes, et elle décide les cardinaux à convoquer un concile à Pise* Ce fut son cheM'œuvre.
En même temps, elle ne néglige pas ses intérêts temporels. Dans l'assemblée de Paris , elle fait d^ créter deux points d'une haute importance pour ses suppôts : d'abord, la nécessité des degrés académiques pour posséder tous les bénéfices de premier ou de second ordre ; ensuite, le droit d'expectative des gradués et autres privilégiés.
Puis elle poursuit son entreprise. Mais que pout vait le concile du Pise ? Gerson eut beau discourir et publier des écrits de auferibilitate papœ ub ^0lesia; qu'était-ce que ce prétendu concile que n'a* vaient convoqué ni le pape comme chef, nî l'epiperetir comme avoué de l'Église? Et depuis quand une assemblée d'évêques avait-elle le droit à% réformer l'Église dans 6on chef et dans ses membres ? Le prince, le vicaire de Jésus-Christ manquait à la réunion : c'était un corps sans tête, un édifice tronqué. L^événement prouva son impuissance. L'assemblée déclara Grégoire XII et Benoît XIII contumaces et les remplaça par Alexandre V. Il y eut deux antipapes au lieu d'un, et le désordre s'aug*
a8o HISTOIRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE
menta. Alexandre V était de F Université de Paris : elle salua cet avènement comme un triomphe.Mais «Alexandre fit voir,ditCrevier,qu'une tête propre aux études ne l'est pas toujours au gouvernement, » et il ne montra « qu'incapacité, mollesse et négligence. » Et lé concile de Pise se sépara. Qu'est-ce que l'Église y gagnait? L'Université sauva au moins le rôle des bénéfices qui fut présenté au pape de sa création , et elle acquit le droit d'avoir un procureur en cour de Rome , lequel faisait porter devant lui une masse d'argent. Ce qui ne l'empêcha pa.s de se trouver presque immédiatement en opposition avec Alexandre V, et avec Jean XXIII, son successeur,'
Après les affaires de l'extérieur, les troubles intérieurs; et si, dans les unes, la compagnie universitaire perdait sa considération et son indépendance, dans les autres, elle perdit sa dignité et son honneur. En i^o'j, Louis d'Orléans fut assassiné par les ordres de Jean sans Peur, et Jean Petit, docteur de Paris , se fit le panégyriste de l'assassinat. Puis l'Université cherche à s'interposer entre les princes ; mais l'âpreté de son langage les irrite au lieu de les concilier. [Alors elle tombe au pouvoir des factions, elle devient la proie des vainqueurs qui l'exploitent et qui lui imposent des bassesses.
Le duc de Bourgogne, aidé de la faction des bouchers ou cabochiens^ ordonne aux clercs de Paris de publier en chaire les crimes des Armagnacs. L'Université délibère et fait revivre contre les proscrits la bulle d'excommunication lancée en 1367 par Urbain V contre les grandes compagnies. L'année d'à-
ET DE LA LIBERTÉ d'eITSEIGNEMEICT. a8l
près, elle fait des processions pour attirerla colère du ciel contre les partisans d'Orléans, et l'afHuence était si nombreuse qu'au rapport de Juvénal des Ursins, là tête des écoliers était déjà à Saint-- Denis que le recteur se imui^ait encore datant le cloître des Mathurins, Un an plus tard, l'Université aidait au mouvement qui ouvrit les portes de la capitale à ces mêmes Armagnacs. La roue de la fortune avait tourné et les docteurs avec elle : aussi l'assemblée générale des facultés et nations reçut-elle en grande solennité les compliments du dauphin et de toute la cour.
L'Université, on le comprend, s'empressa alors de censurer la doctrine de Jean Petit, et de déclarer abominable le meurtre de Louis d'Orléans. Elle fit même un service pour le repos de l'âme de cet infortuné prince. Mais lorsque la trahison de Perrinet le Clerc eut livré Paris aux mains des Bourguignons, le corps entier se soumit à l'affront d'une rétractation et révoqua la censure du plaidoyer de Jean Petit. L'humiliation fut complète. L'Université traça une peinture horrible du gouvernement des Armagnacs, désavoua tout ce qui avait été fait par elle depuis cinq ans, et un docteur en théologie reprit l'apologie des faits et gestes du duc de Bourgogne. Elle eut de plus la douleur de voir révoquer l'ordonnance de 1407 relative aux libertés de l'Église gallicane, et le triste courage de provoquer et d'applaudir un acte qui donnait à tout son passé un si cruel démenti.
Se repentait-elle de ce qu'elle venait de faire au concile de Constance, ou bien n'avait-elle de solli-
%S% HISTOIRE PJE L'iirSTEUGTION PUm^IQUE
citude que pour sauver ses expectatives de bénéfices ? La seconde hypothèse est plus probable. Certes, elle s'était donné assez de mouvement pour obtenir une nouvelle assemblée de l'Église. Celle* là, au moins, eut l'apparence de la régularité. Jean XXIII, quoique successeur d'un antipape, l'avait convoquée, et sa présence semblait légitimer les- opérations. Mais le concile, qui n'était qu'à demi rassuré sur sa légalité par la présence de Jean XXIII, fut étrangement embarrassé quand son pape s'enfuit. En vain le chancelier de l'Université de Paris, le fameux Gerson, soutint que le concile œcuménique est supérieur au pape. Cette théorie qui, par un appel au futur concile, dégage aisément de toute soumission au souverain pontife, souleva de violentes récrimi* nations. Les cardinaux ne voulurent pas enten<*> dre le discours de Gerson, et ils quittèrent la séance. Bien que le concile adoptât cet expé<dient , par la raison que sans cela il était immédiatement dissous, l'archevêque de Florence n'osa pas lire en entier la décision , et les prélats ne se sen^' tirent la force de rien faire tant que Jean XXIII ne serait pas de retour. Ils ne prononcèrent même sa destitution que quand il se fut soumis lu i-méme» Grégoire XII, le pape légitime, abdiqua; Benoît XIII fut déposé, et Martin V, librement élu parle sacré collège, rétablit la paix et l'unité dans l'Église. Le premier acte du courageux pontife fut de promulguer un décret dans lequel il déclara illégitimes et illicites tous les appels interjetés du pape à un concil^P annonça que le concile était dissous , ordonna
£T DB hJL XilfifiRT^ D'È!SSmGrWBMimTï Il83
quelques réformes^ et |)artlt poar ritalie^En réalité^ rUniversiié était battue, et lès théorks gallicanes réprouvées. Mais Martin Y avait le droit de donner Texpectative, et l'Université se hâta de lui envoyer le rôle des bénéfices^ dût-elle déplaire au roi et aux princes. Elle osa même appeler des drdodnanoes royales^ puis modifia sa requête parce que le dau« phin fit enfermer le recteur, et appela seulement des évêques qui refusaient les bénéfices à ses sup* pots. Elle alla enfin jusqu'à menacer de cesser ses leçons* Tout ce feu tomba devant ulie réprimanda du parlement; et l'affaire s'arrangea à la satisfào* tien de la compagnie, qui vit bientôt le rôle d« Martin V approuvé en France , les circonstbnoea ayant amené le retout* de la nation à l'obéissance.
§ a. À sser\>is sèment de VUni^ersité.
Bien plus cruelles furent encore les hontes et les douleurs de l'Unifersité souS Id domination des Anglais* En vain fut'^ellé un modèle de soumis-t sion à l'étranger^ en vain cssaya-t-elle de inéritef lés bonnes grâces du vainqueur; Elle se vit con-* Irainte de payer toutes \e& taies dont elle avait été affrânchie jusque-là; sa milice fiit astreinte au service des murailles et des portes de là ville] : le comte d'Ëxcester nomma sans con trôle à ses charges. INéan-' moins ^ elle continua à faire sa cour aux Ahglais , asisistant solennellement aux obsèques de Henri Y^ se recommandant à Henri VI, roi de France et d'An* gleterre, écrivant des lettres d'obéissanee aux ducs^ de Bedfort et de Glocester et à la reine Catherii^e ( j k'X'i). tout cela peut être rejeté sur le malteur de$>
a84 HISTOIRE DE L^IirSTRtFCTIOIC PUBLIQUE
temps; mais pourquoi faut-il que nous trouvions encore TUniversité impliquée dans Tinfàme jugement de l'héroïque et pieuse Jeanne d'Arc? Ce corps si hautain devant les papes ^ devait-il tomber si bas que de se faire l'accusateur et le bourreau d'une des plus nobles martyres de la fidélité et du patriotisme? Ce sera une flétrissure étemelle pour l'Université de Paris , d'avoir servi d'instrument à cette monstrueuse iniquité.
Que Ton ne vante donc pas après cela les prétendues traditions d'indépendance qui vivaient au sein de la corporation enseignante. Si l'Université se réunit aux gens de l'hôtel de ville pour envoyer une députation au duc de Bourgogne, dans l'espoir de l'arracher au parti des Anglais, c'est une simple affaire d'intrigue, c'est qu'elle sentait bien que le jour delà domination étrangère finissait, et qu'elle voulait se ménager des appuis pour l'avenir. Si elle s'opposa au duc de Bedfort quâhd ce dernier voulut établir une Université à Gaen , c'est une affaire de rivalité et de jalousie, c'est qu'elle avait peur de se voir désertée. Si, lors du concile de Baie, elle fit de la bravoure contre le- pape et exhorta les Pères « à lui résister en face, s'il en était besoin, de même que Paul , représentant les docteurs , a résisté en face à Pierre, qui représentait les pontifes ' ,.» c'est une affaire de vieille rancune, et c'est qu'elle savait que cette décision plaisait au roi de Bourges qu'elle avait intérêt à se concilier , parce qu'il allait redevenir réellement le roi de France.
* Lettre de l'Université au concile, Bullaeus, Hist, Univers. Parisiens.^t.yyf.i^i^,
ET DE LA LIBERTÉ d'eNSEIGITEMENT. a85
En effet, le vendredi d'après Pâques i436, le connétable de Richemond rentra à Paris et en prit possession au nom du roi. L'Universitë ne sut que faire pour témoigner convenablement sa joie. Elle décréta une procession solennelle à Féglise de Sainte-Catherine, et quatre mille de ses suppôts y parurent un cierge à la main. Elle écrivit au roi; elle lui envoya une ambassade; elle remercia tout le monde, le prince, les seigneurs, le connétable, le Bâtard d'Orléans, le sire de l'Isle-Adam, etc. Elle avait tant à expier! Charles fut généreux. Par un édit daté de Bourges , il confirma les privilèges du corps. Ce n'était pas pour longtemps.
a Charles VII, qui joua le rôle d'un légiste pendant les vingt dernières années de son règne, après avoir joué celui d'un chevalier pendant les vingt premières, Charles VII, en qui commence véritablement l'histoire moderne, fit sentir durement à la fille aînée des rois de France , que la main paternelle était devenue plus vigoureuse'.» Ainsi, il commença par la soumettre aux impôts qu'il levait sur Paris. L'Université réclama ; le roi y mit des formes : des membres de son conseil demandèrent que te sans préjudice des privilèges donnez et oc^ troyez aux recteur, maistres, docteurs, escholiers et supposts de ladite Université, ils voulsissent souffrir et permettre leç supposts de ladite Université contribuer audit ayde ou emprunt , selon qu'ils seroient assiz et imposez raisonablement, et ainsi
* Cahiers d'histoire littéraire , par Th. Burette, ii* cahier, pagei4i.
a 86 HiSTontx bb L^ikaTRUcriow publique que la nécessité le requiert. » L'Université déolara qu'elle y consentait « pour cette fois et non d'autres»; elle dégagea ses maitres, ses récents, ses écoliers, ses bedeaux, et abandonna le commun de ses ctients^ ces malheureux taillables qui payaient pour tous. <5uelque temps après , le joug fut rendu plus pesant. L'Université avait eu beau prêter son appui à Charles VII dans cette étrange déclaration^ qu'on appela la Pragmatique de Bourges, et où un roi siégeant au milieu d'un concile décida des questions de foi par un édit ; Charles ne lui en sut pas de gré. Elle était déjà déchue dans l'opinion publique. Aussi, quand elle voulut exciper de ses antiques privilèges , invoquer les bulles des papes, et réclamer la juridiction directe du roi ; quand , à l'appui de ses récriminations, elle tenta de renouveler ses cessations d'études , le roi, d'une part, lui défendit toute cessation et la priva de ce droit dont elle était si jalouse; et de l'autre, il décréta : « Considéré que nostre cour de parlement est souveraine, et aussi que pour les grandes et hautes aflFaires de nostredit royaume , ne pouvons vaquer ne entendre en nostre personne, et ouïr, discuter et décider des querelles, causes, négoces et questions de nostre fille l'Université de Paris ny de ses supposts, et que de plus grandes choses de moult que celles de ladite Université nostre dit^ cour de parlement connoist , décide et détermine de jour en jour.... Avon» ordom^ et appointé que vous connoissiez et déterminiez des causes, querelles et négoces de QOiStFedite fiUe fUniversijté de Paris, etc. » Au reste l'Université portait le châtiment tout naturel de sa