CHAPITRE PREMIER
I^'lirSTKUGTION PUBLIQUE ET LA LIBEET^ D'ENSKIGNEMSirT DAHS LES GAULES , AYANT KT PENDANT LA DOMINATION ROMAINE.
I. Écoles gauloises. — IL Écoles gallo-roroaines. — III. Écoles ecdésiasdques. L'Église'sauve renseignement en Gaule.
Les principes essentiels au maintien et à la prospérité de l'ordre social ne sont 'pas nés d'hier; ils sont vieux comme le monde, et ils se représentent dans toute nation civilisée. Seulement ils y paraissent développés à des degrés différents, et leurs conséquences sont plus ou aioin$ rigoureusement
a HISTOIRE DE HBTSTRUCnON PUBLIQUE
admises. Ils vivent cependant, et c'est avec un étonnement mêlé de joie qu'on les reconnaît sous la poussière des âges.
\insi rien d« plus aocitn parmi uoiss que le double principe consacré par la charte de i83o dans son article 69. Liberté de renseignement et instruction publique sonide\xx idées prof 00 dément enracinées dans le passé, deux éléments fondamentaux de notre constitulioQ lécybiire. Formulées diversement selon les circonstances, recevant une extension plus ou moins grande selon les conditions et l'esprit de l'époque, toujours proclamées, jamais contestées, elles ont vécu parallèlement; et à leur ombre s'est formée la gloire littéraire dont iK>tx« patrie s'honore depuis ses plus Ipintaio^s années.
C'est donc un honneur de notre France, qu'à travers les phases si contraires et souvent si périlleuses de son existence , les études libérales y aient toujours été cultivées, et que l'éducation de la jeunesse ait été constamment entourée des sollicitudes des hommes d'État et de k protection de l'autorité publique; c'est un honneur non moins éclatant pour elle, que de tout temps, ou au moins di^uiis les siècles les plus reculés jusqu'au commencement du nôtre, les droits de la paternité, les droits de la famille, les drcHts delà neligion, aient été scrupuleusement respectés, et que, sans diminuer le zèle du pouvoir pour l'enseignement et pour les lettres, cette vénération se soit conciliée parfaitement avec le développement l^itime de la liberté individuelle.
En effet, si parfois l'autorité suprême établisBadt
ET DE LA LlBmmé D'E]fSIIGirElfl3fT. 3
des écoles publiquesou des professeurs rétribués par le trésor national offraient à tous, au nom de rÉtat, des leçons gratuites; si souvent cette même autorité répandait ses faveurs sur les écoles particulières qui lui semblaient avoir le mieux mérité de la science et de la patrie; toujours cependant elle laissait une juâle et nécessaire liberté protéger 1^ établisse menU ouverts par les citoyens ou fiDndés par les villes; toi»* jours elle garantissait entre les écoles rivales cette noble émulation qui est la vie et la sauvegarde des études; et jamais surtout, jamais elle ne songeait à concentrer entre ses mains les diverses parties du savoir, et à s'en faire Tunique et l'absolue dispensa*trice ; jamais elle n'élevait la prétention de soumettre l'éducation à un monopole dont seule elle aurait gardé le piivilége.
Un rapide coup d'œil sur l'histoire de notK ai>cienne monarchie suffira, nous l'espérons ^ pour démontrer ces vérités.
L Écoles gauloises.
Que l'enseignement fût libre et qu'un système plus ou moins large d'instruction publique fût or^ ganisé dans la Gaule avant et pendant la domination romaine, ce sont deux faits dont ne peitnettent pas de douter les notions positives , quoique malheureusement incomplètes , que nous possédons sur l'état de l'éducation durant cette période.
On sait quelle obscurité règne sur tout ce qui tient à l'organisation sociale de la Gaule avan(t
4 HISTOIRE DE L'ilfSTBUCTlOlf PUBLIQUE
Tarrivée du peuple conquérant. Les origines cdti ques sont environnées de ténèbres que la science moderne n'a pas encore pu dissiper; et spécialement il semble que les détails relatifs à la religion et aux lettres soient condamnés à rester ensevelis dans la nuit des siècles. Néanmoins quelques points principaux sont acquis : ainsi nul n'ignore la puissance dont jouissait le sacerdoce druidique; nul n'ignore qu'à l'exemple des castes religieuses de l'Orient , il était en possession è toutes les connaissances intellectuelles, et qu'en particulier l'éducation de la jeunesse 9 au moins de h jeunesse aristocratique, lui était confiée.
Or, parmi les grands foyers d'instruction que If druidisme avait répandus sur la surface de Tempin des Celtes, il n'en était pas de plus célèbre que réeolç4e Bibractej capitale des MAuens. Non pa sans doute que cette ville fût la seule où existasseo de semblables établissements; mais ce fut celle, di moins, dont la renommée dura le plus longtemps On la cite d'abord pour son antiquité' , on la cite pour le nombre et pour le haut rang de ses disci pies. Il parait que dé toutes les provinces les fa* milles nobles avaient coutume d'y envoyer leurs enfants^ ; et cet usage était encore vivant lors de la tentative faite par Sacrovir pour rendre à la Gaule
' Omnium gallicanarum antiquissima, dit Bullœus (du Boulîay) , Historia universitatis Parisiensis , t. I.
* On trouve encore aujourd'hui un souvenir de l'établisse ment des druides dans le nom de Montdm ou Montdéru, qu poffte une colline près d*Autun.
ET DE LA LIBERTE D'ÊN&ErGlïEMEWT. ^ ô
son indépendance. La nationalité gauloise n'avait pas eu depuis Vercingétorix un champion plus dévoué et plus hardi : à sa voix les cités avaient chassé les garnisons romaines, et formé ime ligue redoutable. Mais Sacrovir craignait la mobilité de ses compatriotes, les séductions et les forces de ses ennemis; il s'empara de toute la jeune noblesse qui étudiait à Bibracte, et déclara qu'il la gardait comme otage de la fidélité des Gaulois à sa cause. La tête des enfants répondait de la constance des pères '.
Si Rome n'avait pas compris d'ailleurj toute l'importance de l'école de Bibracte, ce fait seul la lui eût révélée. Aussi ne. néglîgea-t-elle rien pour s'emparer de ce moyen certain d'influence. L'ancienne cité druidique fut comblée des faveurs impériales : tout fut mis en œuvre pour la rendre digne du nom nouveau que les Césars lui avaient imposé ; et Augustodiinurn vit s'élever dans ses mui*s des monui ments témoins de la magnificence et de la générosité du peuple roi. L'école sacerdotale fut remplacée par une école publique entretenue aux frais du fisc impérial; les plus habiles rhéteurs , les grammairiens les plus savants y offrirent des leçons gratuites; et, jusqu'aux troubles excités par la grande révolte des Bagaudes, l'affluence des auditeurs prouva que la célébrité d'Âutun n'était pas au-dessous de la gloire de Bibracte.
Nous verrons plus loin avec quel soin Constance et Constantin rétablirent les études dans cette ville, lorsque la Gaule, pacifiée par leur habileté , reprit
' Bullaeus, loco citato.
6 HISTOIRE Dl L'iNSTRIKTriON PUBLIQUE
iou9 leur commandement une vie et une organisation nouvelles.
Mais Àutun n'était pas le seul centre d'activité intellectuelle en Gaule. Tandis que les races antiques occupaient les régions mitoyennes sans laisser encore accès à l'invasion , le littoral de la Méditerranée avaitdonnéasileà des exilés de l'Asie Mineure, et la colonie grecque de Massilie avait été fondée. Avec les traditions, la vivacité et l'admirable aptitude du génie hellénique, les Phocéens avaient apporté ce goût exquis et cet amour des lettres, caractères distinctifs des peuples de l'Ionie. Dans les écoles de la ville étrangère , sous ces ombrages qui rappelaient les jardins d'Acadème, on cultivait les arts et les sciences delà mère patrie, t>n se passionnait pour la philosophie, pour l'éloquence, pour la médecine, comme dans Athènes. Les Gau lois, légers, avides, enthousiastes, accouraient cd foule aux leçons de ces sophistes élégants , de ce^ brillants rhéteurs. Les particuliers et les villes se disputaient les savants sortis d'une pareille école Tantôt un riche citoyen s'assurait à prix d'or les leçons d'un* précepteur en renom; tantôt les ma gistrats d'une cité offraient à l'intérêt et à la vanité d'un maitre l'auditoire nombreux d'une jeunesse qui ne croyait pouvoir jamais i^sez récompenseriez talents. On allait plus loin, et la cité s'engageait ellemême à garantir des honneurs, des dignités, et à ré- «aunérer largement celui qui consentirait à se char ger d'ouvrir dans ses murs une école publique'.
' £x hac illustri et in omni génère disciplinarum florentis
ET I>E LA LIBERTÉ D'ElfSElGITEMENT. 7
Bientôt ce fut de l'autre côté des mers que les disciples affluèrent à Marseille. Sa réputation avait passé jusque dans la ville éternelle ; et les jeunes Romains 9 oubliant pour FAthènes des Gaules la prédilection que leur avait inspirée si longtemps Id terre natale de Périclès, venaient y achever le coiirs de leurs études. Tacite se plaisait à la nommer une école de science et de sagesse^ et il attr^uaît les hautes vertus d*Agricola beaucoup moins à la nature qu'aux enseignements des maîtres de Massilie'. «Comme les Marseillais avaient égalé les Lacédémoniens par leurs richesses, les Rhodiens par le nombre de leurs vaisseaux , disait Strabon ^, aussi égalaient-ils les Athéniens par la profession de toutes les sciences. » On ne s'étonnera donc pas de voir cette cité représentée comme « le séjour des Muses, la source des beaux-arts et la pépinière des savants^.»
Il est impossible que le voisinage de la colonie grecque n'ait pas exercé une influence considérable sur les contrées qui l'entouraient, surtout sous le rapport intellectuel. On a vu déjà avec quel empressement des cités et des particuliers recher-
sima schola, cseterae Galliae urbes tum publicos professores, tum privatos praeceptores et paedagogos accipere solebant olim , grandiqile stipendie et mercede conducebant, ut ait Strabô. Bu)laBUS, Hktoria uniçersitatb Parisiensis, t. I, de Academîa Hassiliensi. — Histoire littéraire de la France, pac les Bénédie* tÎDS, 1. 1.
' Vita AgricolaB, 4.
' Strabo, lib. 4? P- 1^3.
^ Histoire littéraire de la France , par les religieux bénédictins, t. I.
8 HtliTtllRE l>« l,'n!<»rHiiCriOH fl&Ul
cliaiclU le^ tnalliTâ «le l^larseille. Ko<ipiUil \mv [}oHtic|iie que pur irisilincH , eWe aoc nombre iiumetise de (taulois^ elle leur i tom|iles et se*» écoles; et ih retouiDâieti pays séduits ef chaîniez |Ktr les beautés di tura dont ils avaieril appri^îù adinii^er le Ils étaient devenus PhiUu'llènes^ aUi&i Ephore dans î^rabon ',
Successivement Coibilou, Atlen, Vie louse, Lynn, Kime^^ virent ne prnpager murs cet espiit d'entliousiasme pour Des sophistes et des rhéteurs, ap|)ctéjs | gistrats f ou s' introduisant sur la Un de 1 ujée^aidèreut au mouvement; et tjuaiulk arrivèrent, ils irouvèreat le terrain dé pour leur établissement,
VoUà tout ce rpje nous savons Wivt gauloises.
Maintenant quel était le régime extér établissements? Quelle était la loi qui leur existence? Nous n'avons pas la pr* résoudre complètement celte difficulté, \i nous manquent : cependant nous croyo affirmer que quant aux druides^ s'ils f de fait le dépôt des connaissances hura se réservaient autant qu*il était possil tioii religieuse et littéraire de la jeunesse^ était beaucoup plutôl le résultat de la qu'ils possédaient comme ministres du la conséquence d'un monopole légal <
' Strub,, liv. 4, p, l'iy.