CHAPITRE IL
L*INST&UGTION PUBLIQUE ET LA LIBERTE o'ElfSEieKEMElfT SOUS LES DEUX PBEMIÈRES RAGES.
Écoles ecclésiastiques. — Écoles monastiques. — Écoles épiscopales. — - École du palais. — Écoles impériales. — Écoles libres.
L'Église était donc seule capable de sauver l'enseignement à l'époque de l'invasion des barbares, de même qu'elle était seule capable de sauver la civilisation et la société. C'est ce qu'elle fit.
A l'exception de quelques institutions municipales , l'organisation romaine tout entière avait succombé sous la hache des conquérants. Dans le midi de la Gaule, quelques écoles avaient échappé, abritées par ce droit persistant de. la cité , par cette liberté de la municipalité, qui elle-même n'avait dû sa conservation qu'à la puissance épiscopale. En acceptant les pénibles fonctions de magistrat, l'évé* que était devenu, dans toute l'étendue de son titre, defensor cwitatis; et, dans ces murs qu'il protégeait contre la cruauté et l'avidité des hommes du Nord, il avait gardé fidèlement le dépôt du savoir et de la littérature. C'est ainsi qu'à Rome le pontife Agapet put établir et maintenir une école de théologie, et c'est ainsi que les petites classes d'instruction popu-
S3 HIf»TOIIUB PB L'iKSTMWnûir PUBLIQUE
laire survécurent aux terreurs et aux ravages de la conquête '.
A peine le calme fut-il revenu, que l'Église reprit son œuvre avec plus d'ardeur et de zèle. Il s'agissait non-seulement alors d'élever les chrétiens, et de les arracher aux séductions du paganisme; il iallait de plus élever ces multitudes grossières et ignorantes, qui ïxe connaissaient que le glaive et que la des^ traction. De tous ces barbares, il était nécessaire de faire des hommes et des chrétiens, pour en faire ensuite une nation et une société. Problème le plus difficile qui ait jamais été posé dans le monde , et que la puissance seule de Dieu pouvait résoudre.
L'Église «ocomplit cette mission par ses propres forces ; et si elle reçut quelque appui du pouvoir humain^ ce ne fut qu'après qu'elle Peut constitué lui-même. Il y a , en effet , deux époques distinctes dans la période que nous allons examiner. Pendant la première , pendant la durée de la race des Meervings ou Mérovingiens, l'Église agit seule s die est libre, et elle use de la liberté pour convertir, pour enseigner, pour fonder. Elle est seule j seule, il est vrai , avec ses admirables ressource», avec l'autorité de l'épiscopat, avec la ferveur et Fobéissance des moines , avec son indépendance achetée au prix de son sang, mais toujours respectée. Les rois et les princes ne font rien pour la seconder; ils sont ses premiers disciples et ses créatures , si l'on osait ^insi parler. Dans la seconde
« Nec ego negaveirim , prina^e ac rudiori;^ UteratvrsB scholas Romae semper superfuisse. Forte nec docjtores iefwçrç aliî. . Conring, AntiquiL académie, Dissertatiolir.
ET DE IiA UBEET^B d'eITSEIGNEMENT. 5g
époque, il en est autrement. L'Église a formé une nouvelle race de souverains ; elle a sacre le chef de celte race, elle sacrera eaipereur le fils de ce chef; les Karoliugs pu Carlovingiens sont ses élèves. Moitié par reconnaissance, moitié par politique, ils la protégeront, et essayeront presque d'en faire un soutien de leur autorité. Ils lui donneront des conseils, des encouragements. Ils agiront de concert avec elle , mais ils agiront aussi de leur propre mou* vament ; ils seront les promoteurs de la science, et ils tenteront de réorganiser une instructicHi publique.
JNéanmoins, dans l'une comme dans l'autre époque, un fait dominant s'est emparé de la société: l'Occident est devenu catholique, et tellement ca* tholique, que l'homme n'est citoyen qu'autant qu'il ^st baptisé. L'unité de foi religieuse a remplacé cette sorte de tolérance philosophique ou d'indifférence pratique que l'empire romain laissait subsister. Cela devait être ; l'Église s'élant trouvée la seule puis^ sance, et ayant conquis à sa foi les peuples bar* bar^, n'avait dû reconstitua la société qu'à son image. Une par essence comme la vérité, elle p'adt mettsôt dans son sein que des fidèles, que des frères 5 créé par elle et à sa ressemblance, l'État p'admit que des citoyens unis par la communauté de croyances. Mais ensuite cette souveraine garan-^ tie de l'unité étapt posée, la liberté restait entière; l'activité humaine jouissait de son développement al^splu, sous la surveillance du corps dépositaire de la doctrine et de l'unité, du corps épiscopal avec le pape à sa téte« C'est cequ'explîque parfaitement un il-
6o HISTOIRE DE L'iNSTRUCTIOTr PUBLIQUE
lustre écrivain; qui a défendu toutes les vérités avant de les exagérer jusqu'à en faire autant d'erreurs.
ff Après rétablissement du christianisme , dit M. l'abbé de Lamennais % l'éducation passa naturellement entre les mains de la religion, parce que la religion, dont l'objet est de protéger tous les genres de faiblesse, dut venir au secours de la faiblesse de l'esprit, qui est l'ignorance, et de la faiblesse du cœur, qui est les passions. L'éducation dès lors prit un caractère plus moral , plus noble, plus touchant. Mais il faut voir comment on la concevait , et suivant quels principes elle fut dirigée.
a La religion chrétienne, dès son origine, envisagea l'éducation sous un point de vue qu'on gagnerait beaucoup à se rappeler maintenant davantage. Si elle enseigna aux enfants les éléments des lettres, ce fut pour faire servir cette première instruction d'instrument à une instruction plus utile et plus élevée. Elle cultiva l'esprit pour, qu'il connût mieux la loi sublime qui devait régler tout ensemble et l'esprit, et le cœur, et les sens.
ce Cela eut deux effets admirables. Premièrement, l'importance d'une pareille instruction fit qu'on en mit beaucoup à la répandre. Pendant plus de douze siècles, il n'exista pas en Europe une seule école qu'on ne dût au zèle du clergé. Les papes, les conciles, les évéques, perpétuellement occupés d'en augmenter le nombre, plaçaient ce soin au rang de leurs premiers devoirs. On peut lire dans les canons les pressantes exhortations, les injonctions
^ Jki.dnii dû gouvernement dans réducathn , 1818.
ET DE LA. LIBERTÉ d'ÊNSEIGHEMEKT. 6f
sévères qui attestent la sollicitude des pasteurs sur ce point. X^ conservation des lettres est manifestement un de leurs bienfaits.
« Secondement , l'objet de TÉglise n'étant point de flatter l'orgueil, mais de perfectionner l'hom* me moral y l'enseignement se rangea de lui-même parmi les œuvres de miséricorde, les institutions charitables qu'enfanta l'esprit religieux. Dès lors il s'étendait à tous les états, à tous les membres de la société sans «distinction; et la religion ouvrant avec plus de tendresse encore ses yeux de mère sur le pauvre , l'éducation devint essentiellement gratuite.
«c Mais on profitait sans contrainte de cet avantage offert à tous. Les lois n'établirent point de système prohibitif. Ni Charlemagne qui contribua si puissamment à la restauration des études, ni ses successeurs, ne songèrent à s'attribuer le privilège exclusif de l'enseignement. En Allemagne, en Angleterre, en Turquie, dans toute l'Europe, dans le monde entier, aucun gouvernement n'éleva jamais cette monstrueuse prétention, d .
L'enseignement se releva donc en France sous la double influence de la foi et de la liberté. C'est ce que nous allons prouver.
I. Première époque; les écoles épiscopales et. monastiques^ et renseignement libre y sous les Mfiervingiens.
Si l'épiscopat en Gaule avait apporté tant de soin à la création et au pypntien de ses éc»oles sous
62 HISlt>IRI DE l'iNSTRUCHTOIT PUILIQOE
la domination romaine, combien ne dut41 pas y accorder de sollicitude après l'invasion ? San^ doute il est probable que les évéques s'occupèrent surtout de l'instruction cléricale , et cela par deux raisons. D'abord le recrutement du sacerdoce ^tait la grande affaire de l'Église^ la force du présent et l'espoir de l'avenir» Ensuite tout ce qui ne cédait pas à la passion des armes, tout ce qui ne voulait pas courir la chance périlleuse dé se rallier aux barbares, tout ce qui avait encore quelque ardeur dans l'esprit, quelque amour de l'indépendance, quelque désir du bien , se jetait dans les saints enthou*^ siasmes de la vie religieuse. L'Église était le refuge universel des âmes souffrantes, des citeUrs brisés, des intelligences libres; la dignité sacerdotale, les ordres divers de la cléricature étaient une sauvegarde et une immunité. Depuis l'aristocratie gallo-romaine jusqu'aux serfs émancipés, jusqu'aux guerriers convertiB , les faibles, les vaincus, les affranchis de toute sorte, se rangeaient au pied du sanctuaire ; et l'Église, qui les accueillait, leur ouvrait largement ses trésors de vertu, de piété et de science. Pour né pas être envahie à son tour , il fallait qu'elle communiquât à ces transfuges l'autorité mc3rale et intellectuelle qu'elle possédait,, et qu'en les. consacrant par l'onction sainte, elle les fit rois p»ar le savoir, par la pensée et par l'éloquence.
« Les princes de l'Église, dit du BouUay , craignant que la foi catholique ne vînt à chanceler par f ànéantissemetit des études , établirent dans tous leurs diocèses des écoles pbur llnstruction des
ET DB ïiA LiMRinÊ D^EABElGl^EMElrt. 63
clercs % » et certes ih y réussiretit merveilleusement. Il suffit > pour s'en convaincre , de voir leà élèves qui sortirent de ces écoles épiscopales.
L'instructian ^ ainsi que lè dit son nom même y n'est qu'un moyen, un instrument; elle ne vaut qu'autant qu'elle s'adapte et à l'homme qui la possède , et au but qu'elle veut atteindre. L'homme; c'était le prêtre; le but, c'était la conversion des barbares et la constitution de la société. Or, jamais éloquence fut«elle plus puissante que celle de saint Remy, jamais science plus efficace que celle de saint Grégoire de Tours? On s'étonne parfois du peu d'ouvrages que nous ont laissés les successeurs des glorieux Pères de l'Église, et on en accuse le malheur des temps , ou le commencement de cette ère ténébreuse qu'on nomme le moyen âge. On se trompe : non ^ l'Église ne fut pas subitement frappée de stérilité , mais elle sut , comme elle Ta toujours fait avec une tnerveilleuse habileté, avec l'habileté de l'Esprit saint, elle sut modifier son genre d'instruction , et l'approprier à ses disciples. Le temps n'était plus dèi^ dissertations savantes , des discussions philosophiques, ni du be^u langage t û ne fallait pas de rhétorique en ÏFace des baAat^s. Les envahisseurs étaient de vrais enfants par l'intelligence^ des esprits sans culture, insensibles à l'art et à la fortne. II était néoesdttire de parler à leur âme ^ d'émouvoir leurs sentiments t)alfs, de convaincre l^r humble entendement; et l'Église y excella. Elle se fit petite avec les petits ^ elle
* Hist. unwersitat, Parisiensis, 1. 1,
64 HISTOIRE DE -l'instruction PUBLIQUE
conversa familièrement avec eux , elle s'adressa à leurs sens^ elle développa ses magnifiques vérités dans l'idiome le plus simple , avec une grande candeur de paroles, avec une délicieuse humilité d'enseignement.
£t qu'on ne s'imagine pas que pour être familiers, que pour se borner à des homélies et à des lettres, les prélats de la Gaule Franque manquassent et de talent et de mérite. Quelle rhétorique que celle d'un homme qui, après un sermon, entendait toute une armée de Francs battre ses boucliers, et s'écrier : «Nous voulons adorer le Dieu qu'annonce Remy ! » Quelle sainte et courageuse franchise que celle de cet évêque * qui se présente devant Chlodomir, qui sait que le roi barbare veut massacrer Sigismond, et qui lui dit : ce Si vous tuez Sigismond , vous périrez , vous et les vôtres, de la même manière! » L'éducation fait l'homme : or, quelle éducation que celle qui faisait detelshommes!
D'ailleurs ils ne négligeaient pas ce travail de l'esprit, cette science et cette érudition que l'Église a toujours bénies et encouragées. Sans doute les heures de la noble littérature sont passées. Saint Avitus ne veut plus faire de poésies , parce qu'il ne se trouve presque plus personne qui puisse goûter les vers ^ ; et saint Grégoire de Tours s'écrie, dans sa douleur: ce Malheur à nos jours, parce que l'amour des lettres y a péri ^! i> Pourtant toute lumière n'était pas éteinte. Pendant la
" Saint Avitus.
* Aviti. 6, carm, cité dans VHist, littéraire de la France^ t. III.
3 Greg. Turon. , Hist.
ET 1>E LA LIBERTÉ d'eNSEIGNEMEUT. 65
première race , les écoles ëpiscopales se soutinrent avec succès , parfois avec éclat. Saint Grégoire de Tpurs atteste qu'on y donnait des Jeçons de gram^ maire, de dialectique, de rhétorique, de géométrie^ d'asti'plqgie, d'arithmétique, et oiéme de poésie. «C'était, assure le saint historien, pour rendre lés ^uu^ genS' qu'on y élevait capables de se lîirrer ^ç^ite avec fruit à l'étude de la sci^ioe ecdésiàsttqcif^i » En effet, après ces éléments, on leur expliquait l'Écriture sainte , on leur lisait les Pères et les tuteurs de l'Église. L'instruction y était même plus variée encore, puisque quand Gonthram fit en SS5 son entrée à. Orléans^ « une troupe de jeunes g&a^j ^ui y swv^iept leurs études théologiques sous l'évéque, le harangua en qviatre langues différentes, en hébreu, en syriaque, en grec et en latin, et lui remit des poèmes composés à sa louange dans ces mêmes langues \ » Gonthram en fut si émerveillé, qu'il confia son fils Gundobald aux maîtres de l'école d'Orléans.
L'évéque présidait k cet eoseignement, soit qu'il le distribuât lui-même, soit qu'il en confiât la direo tion à un de ses clercs ou à un moine. C'est ainsi qu'à Arles saint Gésaire attirait autour de sa chaire, par la grâce de sa diction et par le charme de son savoir, une multitude d'auditeurs. Indépendam* ment des explications qu'il faisait, il se plaisait à résoudre les difficultés que lui proposaient ses disciples. Nulle école n'eut plus de réputation que
* Gregor. Turon. , Hist Ffoncor.^ lib. Y, c. 45. Cf. liv. X, c. 16. (Voir Theiner, Hist. des instit, d*éduc, ccclcs,, t. I,
66 HISTOIRE BË l'instruction PUBLIQUE
la sienne; et on le comprend^ quand oti sait que les écrivains les plus distingués dé cette époque y avaient étudié : c^étaient spéclaléttîent saint Cy^ prien, évéque de Toulon ; Firmin, évêque d'Uzès; Vivence, aussi évêque; la prêtre Messien^ le diacre Etienne, etc.
Et il ne faudrait pas croire que Ce fait ftkt le résultat du zèle et du talent d'Un seul homme $ partout, avec le même soin, siiion avec le même talent , les prélats entretenaient et diHgeaient leâ écoles de leurs cathédrales. Ainsi, à Paris, saint Germain avait de nombreux élèves, parmi lesquels nous citerons saint Brieuc , un des apôtres de la Bretagne, et Clodoald. «De toutes les partiel du royaume on envoyait à l'école dé ce saint évêque les jeunes gens que la piété de leurs parents destinait au sacerdoce , afin qu'ils y fussent instruits dans la science chrétienne et dans les mœurs ecclésiastiques \ » A Gap, on venait, du fond de l'Italie, pour écouter les leçons de l'évêque saint Arigius. Saint Remy à Reims , saint Le^in à Angers, saint Bertchramn au Mans, saint Syagiius à Autun , saint Dizier à Vienne , saint Sulpice à Bourges, saint Didier à Cahors, saint Modéald à Trêves , saint Ouen à Rouen , saint Cloud à Metz ^ saint Éloi à Noyon , saint Loup à Chàlons , saiM Âudbert à Arras , saint Landebert à Maêstrichc ^ p^pétuèrent les nobles et utiles traditions du ésaicerdoce et des lettres. Qu'on songe que cette énumération d'illustres personnages comprend près
' Bullaeus , ubi supra.
ET DE LA LIBERTÉ D'ENSEIGITEMEIfT. 6*7
de deux siècles, depuis saint Césaire jusqu'à saint Land6bert(de 5o4 à 700); que l'on remarque ensuitf que ces noms ont été arrachés à l'oubli des plus arides chroniques; que l'on se reporté enfin à l'état de éonfusion où était la Gaule Franque sous les deriiiers Meerwings , et l'on ne pourra se défendre d'un véritable étonnement et d'une profonde re» connaissance^ à la vue de cette persistance invin* ciblé qui fait survivre l'enseignement et les études à tous les dangers et à tous les bouleversements^ La perinanence des écoles cathédrales est donc le fait le plus curieux et le plus consolant , comma aussi le plus incontestable, de l'époque; et l'épisco-^ pat a bien réellement, par ses propres travaux, arra* ché la science à la barbarie et à la destruction.
Nous l'avons vu, l'évéque en effet était le premier maître : quelquefois cependant il déléguait un prêtre pour le remplacer* Par exemple, à Chartres , il existait en 53 1 une école célèbre dirigée par fe prêtre Chermire ; à Poitiers, Fortunat, alors simple prêtre, ehseigilait avec honneur; saint Léger fut instruit par un prêtre, du choix de l'évêque Didon, « a dii^ersis stucUis quitus sœculi patentes studerè soient^ adplene in omnibus disciplinœ lima essel politus. » k Bourges, saint Sulpice le Pieux, n'étant encore queclerc^ rassemblait autour de lui de nom« breux auditeurs, « eo quodud Ipsum doctrinœ gratta multitudines convolarent. » Il semblerait même que la coutume de faire donner les leçons par des prêtres dut prévaloir, et que l'évêque finit par s'abstenir de l'enseignement. Le pape saint Grégoire le Gran4 cottBeiUa hii*méme àdaint Dizier> évéquq de Vienne^
68 HISTOIRE DE l'iNSTRUCTION PUBLIQUE
de ne pas continuer à professer la grammaire, parce qu'il ne convenait pas qu'une bouche consa^ crée aux louanges de Dieu s'ouvrit pour célébrer celles de Jupiter \ De plus, lorsque le diocèse était vaste , l'évêque ne se contentait pas de son école cathédrale; il en établissait sur d'autres points, comme fît saint Remy à Mouson, ville située à l'extrémité de son territoire '. Les actes relatifs à cet établissement nous donnent de précieux détails sur sa composition et son oi^anisation. Il était remis à des prêtres et à des diacres , à la tête desquels l'évêque avait préposé un primicier , sous ce titre : Primicerius scholœ clarissimœ militiœque lectorum. C'est la même charge que nous retrouvons à Gap sous le nom de scolastique^ et qui était exercée à Metz par le gardien de l'église.
Mais les écoles épiscopales n'étaient pas la seule source d'instruction. Les ordres monastiques continuant leur admirable rôle , et l'étendant même
' Cette exhortation , pleine de sâigd^sde et de dignité, a servi de texte aux plus absurdes accusations contre le grand et illustre pontife. Il s est trouvé des esprits assez aveugles ou a^seas prévenus pour y voir la proscription de toute étude littéraire. On pense bien que les défenseurs dé l'université actuelle n'ont pas manqué de répéter cette calomnie. On lit dans un livre écrit soits rinspiration de M. Yillemain , grand maître de Funiversilé, les lignes suivantes : « Dans toutes les fâcoles épwo-' pales , on continuait d'enseigner les sciences professées autrefois dans les écoles civiles. Le pape saint Grégoire en fit le reproche auxévêques. Il défendit que les mêmes bouches, etc.; et bientôt toute étude profane , et même celle des livres sacrés , disparut. » Kilian , Tableau de V instruction seconehire, ^ ^l>iAcYkestkej\,.ljif,^%o.'^Hist. attende iaFrémeo^t^UL »
sdbn le besoin des temps , avaient ouvert de nou^ .¥eftux.a»les à l'étude. La vie du clottre, ce besoip <le ' toutes > les civiUsations, était plus impérieuse^ ment réclamée €{ûe jamais; le travail libre, la prière, la COQ témpktiony la charité , l'obéissance, tout ce qui' peuV élever l'àmeà Dieu, et tout ce qui peut iHsériter des hommes, devint l'existence quotidienne 4'unefqule d'intelligences ardentes et de cœurs géjiéi*etix/. Tandis que les anciens monastères, créés «vaut et pendant la conquête, se pei^étuàièfftt on se développaient, l'admirable règle de saint Bétiott «àfaMâfH d'innombrables (Communautés. Le kbeur d'^prit, la lecture, étaient déjà le grand aliment d^ religieux. Saint Gésaire voulait que chaque moine y donnât tout le temps qui s'écoule entre prime et tierce. Or, pour lire, il fallait apprendre; car on lisait les Pères grecs comme les Pères latins. Aussi, àCondat, tout jeune moine était instruit -dans la connaissance des deux langues ; « Vt prœter latinis vqtuMimbus etiam grœca facundia reddere-' -iurinstructus '. » Chaque monastère avait une bibliothèque; et pour l'augmenter, les frères copiaient assidûment, (c Heureux exercices, s'écrie Cassiodore*, 4S\i l'on trouve le secret de prêcher de la main , de parler des doigts, d'annoncer le salut aux hommes en gardant le silence ! Il est vrai de dire que Satan est percé d'autant de coups qu'un copiste trônscrît de paroles du Seigneur. » Indépendamment de ces travaux, chaque couvent possédait une école pour
ï Joli, Écol,^ 1. 1, c* ai j cité dans les^ Bénédictii^», Hbt, littéraire.
* Cassiodorî, Inst.j 1. II, c. 7.
yO HISTOIHE MXB i:*'mSTlUCTïON PIIBLIQVE
Ja jieuiieaae ; on trouTe^ dans la Règle du madiÊe^^ qu'up des moines les plus verses dans ks lettaw», ub uno littercUOy prendra soin tous les jours cfins*truire cette JQunesae pendant trois heures. Les abbés eux-mêmes se chaînaient souvent de ce aoîn. L'Écriture saiQte et la sâenoa ecclëèiastique faiiiaieAt le fond de renseigneoient) mais il est certain qu'on y ajoutait le cl^nt^ la muâiqile, m et, dîsept l^s avants bénédictins^ tout œ que Fim (ÇonfiprenAit alors çqhs le nom d'arts libéraux et 4'hunianités. y>
, avec les prescriptions de saint Benoît > qui deVioir^nt la loi universelle des monastères de la Gaule Praoque, les écoles se multiplièrent. Saint Maur^ son disciple, en étaUit une au couvent d'Orléans aussitôt qu'il y fut arrivé j et bientôt dans chaque communauté, nouvelle ou réformée, des chaires furent fondées , d'abord pour l'instruction ders moines, puis pour les jeupes gens de diverse condir ^ipp. Nous citerons seulement les principales* .. ; Peu d'abbaye$ eurei;it une renommée aussi étendue que çiellç de Imx^xx puLuxeuil, daqsledicK^ ,de Besançon; *on école fut unéj)épiûière de grands évéqûes et de pieux abbés, Sfaint Dona^ saint Otofer, saint Gall, saint Déicole, saint Valéri, saipt IJrsicân,etc.., y avaient été élevés; et si nous rapportons .leurs noms, c'est que tous, sQrtisde{^uxeuîl,aIlèrejit fonder des abbayçs et d^ écoles, à l'exemple 4é^ celles ou Us avaiwt reçu la sciepce et la piéto. On venait à Fontenelle du fond de la Frise pour 'étudier. A Jumiéges, à Saint-Taurin dTÉvreux , à Sithiu , à Tholey , dans le diocèse de Trêves, à Ver-
^y, au diocèse de Reims, à SaiptrVîpçent 4a Laon^ J^sk^tr^ étaiept cultivées fk^ee sQiq^ Saipt-Hédard de Soissons avait une académie publique pour les ftciefices divines et humaines : qufitorze évéques sortirent de l'abbaye de Saint-Germain d'Auxerre- L'aur fi\^ monastère d'Aigaune sputenf^it sa rçputatÎDn. Kqus n'en finirions p^ si notus voulions relever ^e^- Içmentles faits principaux qui se ratt^hep^ à top^ ces admirfibles établissements^ Nop^ en avons dît assez pour donner une idée de la prospérités^ l'instruction ou au moins de sa persévérance dans les monastères , et pour venger ces siècles reculés des reproches d'ignorance et de barbarie qui leuf sont trop souvent prodigués.
C'est donc maintenant un fait irrévocablement i(çquis à l'histoire, que, sous la première race, l'Ér glise fit d'incroyables efforts pour conserver les éléments de l'éducation et du savoir, et que le clergé régulier comme le clergé séculier rivalisèrent d'ardeur et de courage pour accomplir la régépérafiop intellectuelle de la société.
Que l'on ne s'iniagine pas d'ailleurs que l'Église pe songeât qu'à elle-même, et qu'ellese contentât de ibrmer des prêtres, des moines et des évéques pour le sanctuaire; que l'on ne suppose pas que les, écoles épiscopales et monastiques fussent exclusivemept destinées au recrutement de la milice sacerdotale. Non, l'Élise, mère tendre et généreuse, ouvrait ses trésors à tous ceux de ses enfants qui voulaient y puiser; et si ses préférences et ses sollicitudes particulières se portaient sur les âmes d'élite qui se dévouaient au service des autels, elle ne repoug-
7 a HISTOIRE DE L'urSTHUCTlOlT ^^UtoLIQliE
sait personne. Peuple , rois, grands et princeb^ elle accueillait tout le inonde , les (mbles et les infor^ tunes d'abord, les riches et les puissants ensuite. €'ëtait comme à la crèche, les bergers avant les mages !
Rien de plus aisé que de prouver l'admission des laïques dans les écoles ecclésiastiques. 11 suffirait, pour la démontrer, dç jeter un coup d'œil sur ces fonctions nombreuses et importantes que les Meerwings avaient empruntées à la splendeur des cours impériales, et qu'ils confiaient aux personnages éminents de leur royaume; fonctions qui exigeaient des connaissances variées et une certaine littérature. Pour être chancelier ou référendaire auprès de Chilpéric, de Childebert ou de Daghobert, qui protégeaient les lettres et se faisaiiént honneur de les cultiver; pour rédiger les ordonnances, pour rendre la justice ou pour remplir des ambassades , il fallait avoir reçu une instruction assez étendue; et où Taurait-on acquise, si ce n'est sur les bancs des cathédrales ou des monastères? Les faits d*ailleurs confirment le raisonnement. Pour les écoles épiscopales, nous avons vu le roi Gonthbald confier son filsGuridobaldaux maîtres du diocèse d'Orléans. Nous trouvons que Bertchram fut remis par ses parents aux soins de saint Ger ain, évêque de Paris, et qu'il fut élevé et instruit par lui, eruditus,T)e même, le comte Aper, voulant rendre son fils Landebert digne d'une charge de secrétaire ou notairedu roi, l'envoya àl'école deMaëstricht, que dirigeait l'évêque saint Théodard. La noblesse suivait l'exemple de ses chefs et de ses rois : Orléans, Poitiers étaient le rendez-vous de
ET DE tA llttRTé D'ENSÉteïfSlWlSrtr 7$
là jeunesse arktôcrâtique. Vétiïéé paraâtssdit itildi^ jpènsabte^et r^ti partait alors cotnn^ aujourd'hui de ùettè ^uiDâtioD qui convient à ùfi fils de bontiè ^aiè^atice : « divsrsis s^uîèis quibus sœculi patentes studere solent. » '
Ce poiut établi 9 nous ne faisons pas^ difficulté de i*e<50nnailre que les écoles cathédrales étaient aussi bien deâ séminaires pour le clergé que des collèges pour les laïques. Nous irons même plus loin : nous «ommeè cic^nvaincus que quelques-unes de ces écoles ^étaient sjiécialenient et exclusivement destinées aux jeunes lévite^. C'est ce qui ressort évidemment de rexémplé de Févêché de Trêves où, indépendamment de recelé cathédrale, il en avait été établi une à Yvois pbiir Vihétruction des clercs; c^e^i ce que nous retrouv<ÀiS aussi à Utrecht, où saint Willebrod donttait un soin spécial aux élèves qui se destinaient à porter l'Évangile chez les peuplades païennes de là- Germanie.
' La même distinction se représente dans les écoles ^taonàstîques : les unes étaient réservées aux moines, les autres s'ouvraient à toute la jeunesse. Sans doute, selon la remarque de du Boullay , les premières fuirent les plus anciennes ; sans doute , il est probable ■que, dans la pensée de leurs fondateurs, elles ne devaient être établies qu'en feveur des novices. Mais la nécessité les rendit publiques, et force fut de 'les ouvrir à tout venant. La seule chose que l'on ^ut ftiire fut de séparer les écoliers, de telle façon que la discipline monastique ne souffrît pas de la Téunion dtes élèves séculiers. A quelle époque et ^eoihment cette divisiofn s'opéra-t-eUè? Clest^clé què
j4 mi^TplBf M L'nfSTBUOTlI^N ?U»I«©Ê
jHmsqf^saqrion&pr^CÎreF; sfettleai^i^t il ^t défait que^ vers |a fii^ de Ift première n^iie, m txQmM d«| ^Qoles à^ externe^ placées en dehors des çhiKve^^ tenues par des. moln^ , fit dont l'accès é^ait libère à tous.
. L^ écoksf pacm^stiques furent dopO fréquentées parles laïques 4^ toyt rang, l^roi CUUpériqf^v^t^r vpyé spqfils, le inalheurfui^ MérçMg oii Blérpvéci, ftH p9^Yenf d'Annisoleou deSaint-^Cala^dan^ le MAÎna^ JjLi'a^^b^ye 4e Saint-Pumnole de Chartres recevait la jeunesse de distinction ^ avants^e qi]|'elle partageait avec le couveqt d'Içoire a^u diocèse 4^ Cl^rmoût , avec celui de Lonrey près de Bpurge^, dQHt V^h^ était qualifié par son p^mégyrist^ : J^ii(tifpr ^ dçç^r fiUomm nohilium. L'école 4^ Foptep^l^ çppipf^ parmi ses disciples un grap4 noml^re de pi^r^pnaages illustres à la cour des Meervings* Et, d£|os presque toutes les autres communautés ; Ifi jeunesse des classes inférieures trouvait cette simpleet fortp éducation qui vaut niieqxque le sfYQir, et q^ii orée riiomme de coqscienceet de foi, le bop c^féti^ et le citoyen fidèlç.
L'Église a, de tout temps, accordé fkussi ui^^ ^ tention spéciale à Teducation des femmes. Ccmn^nt l'aurait-elle négljgée à l'époque ou les f<^n)mes li^i avaient rendu de si importants services , à r^^qp^ de sainte Geneviève, 4e saipte Bathilde, 4e saiqtp .Nanlhilfle? L'abbaye de Chelles, sous saipte ï^tr thilde, Recevait des élèves de la Grande-Br^tagn^et les rois de ce pays lui demandaient une colonie de jsçssag^ etpieusps institutrices. A Poitiers, lestra- 4itjoôs littéraires de sainte fiadegonde étaient soi-
BT JXB LA LIBERTé IBl^WmiGWWJfKtf jB
Tied scpupulauâemént. A Lson^ ^pt^ An«^il4^ ^professait allo^meoie : ea^ercms ^^ efia^ ifi magi^ ^^erÎQ éoctrinœ. Seulement ^ U est à croira que ces leçons étaient particulièremept réservées aui: vierges consacrées à Dieu ; et si les femmes qyi r^st^îf^^^t ifens le monde y étaient admises, c^ ^^ 4f^ygit ^ve qu'à tjtre d'exception. L'histoire dp mpin^ q^ i^ç^^s a paa conservé de témoignages qui potis gi^rig^^t à étendre cette conjecture.
Tel fut le résultat de la puissance d'gctiv^t^ (|^ployée par l'Église pendant les trajs siècles qup dnrd la royauté ineervingienne; or, con^me poi)s l'i^vons énoncé plus l^aut, l'Église agit seule et dans toute s^ liberté.
I^i^ agit seule ; car il ne faut pas compter comme Un app^i grandement efficace Is^ protection indirecte que quelques rois chevelus accordèrenj: aux lettres, protection qui prouva leur bonne volonté, sans avoir été d'un spcours réel. Ainsi, lors même que nous admettrions la fondation d'un séminaire pr^s la basilique des Saints- Apôtres, et d'une école ^çlésiastique à Saint-Vincent' par Glodowig; lors même que nous rendrions hommage à la littérature d^ Childebert r% àlapçésie de Chilpéric, malgré ses • fautes de quantité; lors même que nous saurions .gré a Dagbobert de ses généreuses inspirations.^ jl -tj'ep restera pas moins vrai que tout le zèle de ces jirinces aurait laissé périr pour jamais les lettres et 1^ sfû^nces , et que pas un d'eux n'aurait eu l'idée
< Depuis^ Saint-Germain des Iprés. Voir Béllëfbt^t ààm^ ^a
76 riï#i»ôniÉ^l« oo'nrst^ucTioir publique
oulapuissdhced'éttfbliruhe école. Onrencontrebien tiïie tentative ftiitè par Chlother pour donner à sa c<yur quelque d^ose qui ressemblât à du goàt et de f urbanité; on voit bien qu'il appela près de lut un abbé ou archichapelcdny ist des prêtres, dont il fit ses aumètliers «t qu'il attadia à sa personne; on sait bien que les chapelains furent quelquefois chaînés de réducatico; des jeunes princes; qu'il^se forma une sorte ai école pahiûn^^ où la noblesse de premier ordre ambitionnait de placer ses enfants^ et^où ces compagnons des rois recevaient des leçons de tous les arts et de toutes les sciences libérales. C'est là que furent élevés saint Vandr^isile, saint Didier, saint Philibert, saint Hubiert, saint Ouen. Mais cette école peu nombreuse , sans organisation fixe , n'était, à proprement parler, que l'éducation domestique de la famille régnante, étendue à quelques courtisans privilégiés ; et on n'y peut pas voir le moindre commencement d'instruction officielle. Le pouvoir royal n*y songeait pas.
Encore bien inoins aurait-il songé à poser quelque restriction à la liberté dont jouissait l'Église, ''et à la profusion avec laquelle elle répandait le trékor des connaissances dont elle avait le dépôt.
L'Église était libre ; libre dans la portée la plus large de ce mot, libre dans ses fondations, libre dans ses méthodes, libre dans le lieu , le nombre, la' direction de ses écoles. L'évêque dans sa cathédrale , l'abbé dans son monastère , disposaient , réglaient, admettaient selon leur bon plaisir, ou .;plutèt selon leurjbpn vouloir. Et lorsque les grands ou les puissants, pénétrés de gratitude ou pressée par
ET DE LA LIBERTÉ D'ÉlîSEÏGNEMEirr. ^
les remords^ Venaient offrir^ comme gage de recon* naissance ou comme témoignage de repentir, leurs trésors ou leurs terres , leurs maisons ou leurs serfs pour soutenir ces utiles fondations , le no^ b]e exercice de la charité était libre aussi , et des lois jalouses ne s'interposaient pas entre la main qui donnait et la main qui acceptait l'aumône. Au contraire, les rois eux-mêmes prenaient l'initiatiyé. Us ne paraissent dans les affaires intérieures des églises et des monastères que pour conférer des privilèges, accorder des exemptions, constituer des dotations; ils ne paraissent que comme des bienfaiteurs, et jamais comme des despotes.
C'est ainsi que, sous l'égide tutélaire de la foi, la liberté de l'enseignement et l'instruction publique vivaient dans le sein de l'Église catholique.
La Hberté régnait aussi ailleurs : elle régnait dans l'éducation domestique ; elle régnait dans les écoles privées qu'on aperçoit de temps en temps, et qui ont survécu à Torage. • /
Ainsi, sous le règne de Gonthbald, l'empire des fiurgondes subsistant encore, il y avait à Lyon un rhéteur fameux, qui se nommait Viventiole, et qui dormait des leçons publiques d'éloquence. Viventiole était un des derniers représentants de la dé^> licatésse et du goût des Gâllo^Romàins . Il expliquait^' les anciens poètes et les anciens orateurs; et les Bourguignons, race bienveillante et douce, qui faisaient tous leurs efforts pour imit^ les habitudes et les mœurs des vaincus, les Bourguignons se plaisaient à l'écouter et à entourer sa chaire- Vivenliole étfeât un puriste, quelquefois mé]^e>|iialàprd|)i0si. çft^iit
7* HISTOIRE DE l'oTSTRUCTION PUBLIQUE
un reproche à saint Avitus, évéque de Vienne, de ce que, prêchant à Lyon , le prélat a? ait accentué coœtae longue la pénultième de potUur; il se fon-» €lait sur ce que Virgile Tarait faite brève. Mais \» rhéteur avait trouvé son maître. Saint Avitus lui répondit, et lui montra parfaitement que Virgile n'en avait usé de la sorte que par une licence poé* tique, et qu'en droit commun la pénuUième était , longue.
A Clermont, sous les Wisigoths, Mémor Fëli^ enseignait la rhétorique; c'est à lui que l'on doit l'introduction en Gaule des sept livres d'humânitéa de Martianus Oipellaj livres fort estimés du temps de saint Grégoire de Tours. Il paraîtrait que l'école de Mémor Félix se perpétua dans les siècles suivants; car on en cite une différente de l'école cathédrale, et où s'apprenaient la grammaire, la rhétorique et le code Théodosien. Saint Bonet, référendaire de Sighebert lU^ y avait étudié , et c'était à son talent qu'il avait dû sa charge.
Mais peu à peu tout s'efface^ tout tombe en dé* oadence ; les mauvais jours sont arrivés.
Certes^ la lutte a été belle. Il est peu de specta^* cl^ plus attachant que cette longue croisade con^ tre l'ignorance et la barbarie. L'Église a résisté tant qu'elle a pu; à la fin elle a subi dle^méœe les coups de l'invasion. Assaillie au midi par les Musulmatis, au nord par les Ostrasieii», elle fléchit^ Les cruels sectateurs du Koran avaient passé les Pyréiiées; iJ^ ravageaient la Septimarae, pUlaietit AtioSy IHion^ fiesançcm^ et ne s'arrêtaient qu'à Sens
mr BS tiA LIBBRTlâ d'eKS^GNEMEITT. 79
déliant Tëpée de Tarchevéqué Ebbon, et à Poitiers deyant le mart^m de Karl. Leur retraite fut une vengeance : Lérins saccagé , Luxeuil dont tous les inoines furent égorgés, Vienne et Guéret dévastées^ i*eslèt*eilt comme des motiuments de leur ftireur. D'un autre côté, le rude vainqueur d'Abd-al<^ Rhamman traitait la Gaule en pays conquis. Ce bâ<^ tard de Peppin donnait à ses Saxons et à ses païens les couvents et les évéchés de Neustiie et de Boutw gogne. Quand les cénobites refbsaient de se sou^mettre, il pillait les terres, et en créait des bénéficeé pout* ses guerriers. Les Germains entraient ainsi dans rÉglise, et avec eux ils apportaient le goût deé aitnes et de la chasse, la simonie, la débauché. Que pouvaient devenir les lettres et les études avec ces abbés qui portaient la framée, avec ces évêqueis qui s'armaient de lances ?
— Les études et les lettres pâlissent. FrédegheP s'écrie avec une ineffable douleur : «t Le monde se fait vieux, la pointe de la sagacité s'émousse; âu^ euh homme de ce temps ne peut ressembler aux oiMeuns des âges précédents, aucun n'osendt y prétendre '. »
i^oûr réparer tant de plaies, il £sdUdit le génie de Charlemagne.
IL Seconde époque : les écoles impériales , épisco" pales, monastiques f et renseignement libre sous les Karolingiens.
Charlemagne , Karl le Grand, comme disaient les Qstrasiens , était d'une famille qui devait tout
* Fredegar. apud Scripu remm francicar., CIL
3o HISTOIRE ©E l'iWSTRUCTIOIC.PUBIiIQUE
à l'Église. Par saint Arnold, évêque de Metz, par Peppin de Landen, il se rattachait aux illustrations delà Gaule chrétienne. Son père, Peppio le Bref, avait r^çu la couronne du pape Zacharie et de saint Boniface. Il fut reconnaissant envers les papes et envers les évéques. « Nous n'ignorons pas les sacrés canons, disait-il; et nous voulons qu'au nom de Dieu, la sainte ÉgUse jouisse de sies libertés et d^ ses privilèges ^ » En retour, l'Église donna à Karl une partie de son esprit : tout ce qui était civilisation, lettres, renaissance des études, instruction.
Et oit donc en effet le roi de Germanie aurait-il pu trouver des inspirations et des modèles, sinon dans le sanctuaire? Ce n'était ni le rude et farouche Karl le Martel, ni même le roi Peppin, qui eussent pu lui apprendre à aimer l'élude et à Éavoriser le travail intellectuel. Peppin n'avait de toute sa vie songé qu'à consolider son autorité; et si. Karl le Martel avait eu un jour la velléité d'imposer à un monastère l'obligation d'élever ses comtes, ses ducs et ses barons, il avait détruit plus de bibliothèques et ruiné plu$ de couvents à lui seul que les Sarrasins dans leiirs incursions. C'est néanmoins un fait singiilier que de voir le guerrier d'Ostrasie , le conquérant de la Gaule Franque s'éprendre par aventure de passion pour la science, et se donner le rôle de fondateur 3'école pour ses leudes. « Il institua l'abbaye d'Angia-la-Riche , dit Bruschius ', afin que. les princes,
, ' I*'^ cap. de Tan 8o3 , § a.
' Apud Conring , Jntiq^ Academ» Supplementum XXXII, p. a86. «tJt tantum Principes, Comités ac Barones illic edncaremur et erudu*en^uv.a fmtqa inCantia ad adolescentisB usè[ue
tT DE LA LIBERTÉ D*£NSEIGNEMENT. 8l
les comtes et les barons y fussent exclusivement élevés et instruits, depuis leur première enfance jusqu'à leur adolescence. Parvenus à cette époque et ayant reçu une éducation libérale, ils étaient entièrement libres de sortir de l'abbaye et de se marier^ de suivre la cour, ou de se livrer au métier des armes. On n'admettait dans cette maison ni les fils des simples nobles , ni les enfants des citoyens libres. C'était un collège et un gymnase réservé aux princes et à la plus haute aristocratie. » Et il parait que l'institution eut quelques succès, puisque saint Meinrady fut conduit, cum jam œtatem eam attigissety quà aptari posset liiterarum stucUis *, et que saint Wolffgang y entra également, « ne se contentant pas de l'éducation qui était donnée dans les écoles privées ou triviales *• »
Néanmoins, et quelque gré que nous sachions de cette fantaisie au vainqueur de Poitiers, nous ne pouvons la considérer comme le résultat d'un plan arrêté ; et nous croyons surtout que les bonnes intentions qui l'avaient dictée furent fendues parfaitement inutiles, par le caractère et les mœurs de cette aristocratie belliqueuse à laquelle elles s'ap-
tempora. Tum enim bese institutis ac libère educatis integruna ac liberum eral, prodire iterum et vel uxores ducere, vel aulas principum vel militiam sequi. Equitum vero ac civium liberi admittebantiir nulli. Erat igitur tantum principum ac siiblimi stirpe nalorum schola ac gymiiasium quoddam. »
• ' Sancti Meînradi vita apud Surium, mense Januario. Vid. Conringf loc. citât,
* Non, contenius scholis, trivialibus aat prioatis . eradirL FHa Sti. ff^olffgangg apud eumdeni Surium | ineose octob. — Nous reviendrons sur ces écoles triviales.
8^ HISTOIRÇ HÇ fi'ljrÇTftïJpfXOir PUBLfQpp
pUqiiaiept, Les )fl^dfS9 <Jf Karl vivaieut jbte^^^çpm) plu^ de pillage et de batailles qqe de lettrcts et (|e sf^voirj e( q^aDd méme^ c« qui p'est pas proqTe, le collège 4'Angia çùt survécu à son fondateuf*^ (^ sersiit évideqf^ment whercb^ trop lQi^ les geri^^es du npble amour de Charlem^gue pour la science, qqp de les demande^ ^ dfj pj^^eilles tradiUpPs.
I^ui-méroe d'ailleurs \^ çonfes^f : ju^u ^ l'âge de trçjqte ans, il éla^\\. ^esté étranger ^ toyte cqnnais? s^uce libérale. C'est f^ Pftvie seukn^eut qq'ayanÇ pris des leçons, d^ grapamaire dé l^^erre de Pise, il sentit paître oe gQÙt de ^ét^de et cet enthour siasm^ pour l£( littérature qui fput l'honneur dcf spfl rè^uç. A partir de Wtte époque, il fît des efr for^ Iflcrpy^bles pour cpml)attre l'ignorance, pt pour environner soq Xrà^e de Isi fiplendç^f ^ç^ Içttrç?^
Or, dans l'aetiyité pauve^e impriflpéç «u^ ^PTJtS? i) y fi> troi^ prdres de f^ils à rçq[^s^|•que^ : l'iiupuljjpp dopflée directemeut par l'epap^rfiVff y \^ Çficpuni ^qv^ lui prêta l'^Usf y ^t enfi^ ce qu'ppér^ \ç zplfi ^ç$ siçpplps particuliers; ou g^u^reiueut, l'çpxjYfe ioç^p^ris^l^^ l'œuvre dç l'Église, |'owvre 4ç§ jifltïivî^us; ou enfin, l'enseignement officiel, l'enseignement eoclesiastique , l'enseigneménl privé.
L'empereur fit tout ce que l'on pouvait attendre d'uu jtfomme de g^nie^ luttant cqptre les pbs^cl^ , domptant les difficultés , faisant jaillir la lumièr-e du milieu des téekèbres. Le foy«r n'étoîl pas oomplétement éteint , mais il menaçait d'être étouffé
ET PB LA i^iMVBTi p'EKs^iGimcraT. 83 sou$ h cendre. Karl le riiDima, et lui fit jeter un éclat admjrable,
H n'avait pas de maîtres ^ il en demanda à Fltfr- ^e, et à l>ngietterr^. Il n'avait pas d'îles , il en fopdn upe dans f^n palai». Lea Franks n'avaient pas d'$)ttriut pouv rétude y il leup donna l'exemple de la docilité ep étant le premier écolier de son empire. Ç^t vrain^ent un beau et touchant spefv tacle que celui de ce roi j de ce fils de la barbarie, 4éposapt le glaive et W diadème des Césars, pour éçQpter le^ leçons d'un pauvre diacre ; et; Karl ne Qousî parait p^s moins grand cfuand il épele sous te doigt d'Alcuin,i|uc) quand à Paderbom il fixed'im mqt 1m destinées de l'OccidenL
Le c^actère éminent de Karl , comme de tous les grands princes, était de distinguer les hommfs supérieurs, de les fippelef à liyii^, et de les faire servir à ses dessçip^« Ain^i 1^ première foi^ qu'il ^it Alcuin, il l'alt^^l^ à sm personne. G» Aie scm confident, sou concilier, son premî^ ministre intelUctuel *, Pep^is lors an l^e p^ut plu» séparer le maitre du si^et; l^urs idées ste> croisant, se eon^plèèent. Tanlèt I^rl itpagine et AJcniui exécute', tantôt le docteur p^nsfd ^t V^^p^fcwr agit. Tous deux se peiK;on> trèrienjt ds^fî ^ pensé? de doi^er la Gaule des bienr faits de l'ii;^ w^tâ^P^ et XÈcala pulcUiu^ fut ouverte.
Clans. <;ette éqol^, k^wm enseignait lui-même. a C'est sftwisft4isrcipfc*çv dit Égi«hart%que Chartes ei^ploya bf a^ucQup de temps et de hwvail pour ^pprepdrç la 4i^<^^u^ 1^ rhétorique, et surtout
X Guizot , Histoire de la civilisation ^ t. {I. 'Éginhart, FH, CaroH AT., c. a5.
84 HISTOIRE DE l'iNSTRUCTIOW PUBLIQUE
rastronomie. II s'occupait aussi de l'art du comput , et suivait avec une sagacité profonde et un vif intérêt le cours des astres. Il essayait d'écrire, et il faisait metti-e partout sous son oreiller des tablettes et des parchemins, pour s'exercer à tracer des lettres aussitôt qu'il avait un instant de loisir. Il était fort instruit dans l'art de lire et de psalmodier y bien qu'il ne lût jamais haut et qu'il chantât toujours à voix basse. »
On se ferait difficilement une idée de l'ardeur avec laquelle le grand empereur se livrait à tous ces travaux, et combien il avait à cœur de répandre l'instruction parmi son peuple. Lorsqu'il eut favorisé l'établissement d'une multitude d'écoles, il se désolait de ne pas voir les hommes qu'il avait formés s'élever jusqu'à la sublimité des Pères : « Oh ! s'écriait-il dans son affliction , si seulement je pouvais avoir douze clercs aussi savants, aussi éminents par leur piété et leur sagesse, que saint Jérôme et saint Augustin ! — Le créateur du ciel et de la terre s'est contenté de ceux-là, lui répondit Alcuin ; et vous voudriez en posséder douze ' ? >i Si Charles ne les obtint pas, ces douze docteurs, il n'eut pas toutefois à se reprocher d'avoir rien négligé pour y parvenir. Et si les élèves sortis de l'École du palais n'étaient pas des saint Jérôme et des saint Augustin, cependant ils étaient des gloires véritables pour leur siècle. . La première création du roi fut donc V École palatine, Schola palatina, dont la constitution est cu-
» Monachus Saucti Galli. Fita Car, Mag, iib. /, c. 9,