II. Ruine (les écoles particulières
Mais ce n’élaien I pas seulement les écoles du clergé qui importunaient l’empereur. La liberté est impérissable en France : on la bâillonne, mais on ne peut la tuer. Quand on la croit morte, elle se relève. On lui impose des chaînes, elle les secoue, et si elle ne peut les briser d’un élan, elle les soulève et elle agit malgré ses liens.
L’effet du décret de 1808 avait été sans doute de réduire sous l'autorité du grand maître les écoles libres, et d’en faire la propriété, la chose de l’Université. Mais peu à peu les maîtres de pension e’ les chef? d’institution s’étaient habitués à cette
ET DE LA. LIBERTÉ D’ENSEIGNEMENT. i6q
obéissance; de gré ou de force, ils avaient pris les grades et les brevets. L’intérêt des familles, qui voulaient impérieusement des écoles et un enseignement autres que les lycées et l’enseignement officiel, avait déterminé un grand nombre d’instituteurs; et en fait, plusieurs bonnes maisons, heureuses rivales des établissements de l’État , s’étaient maintenues ou formées sur la surface de l’empire. Cette concurrence, sans être aussi sérieuse que celle des écoles du clergé, nuisait singulièrement aux lycées et aux collèges.
L’Université ne le vit que trop; elle se sentit menacée dans son existence, à moins qu’elle ne voulût, dans la meilleure organisation, dans la moralité plus sûre de ses écoles, dans une éducation rendue plus chrétienne, consentir à donner aux famillesdes garanties qu’elles n’y trouvaient pas, et qu’elles étaient résolues à chercher ailleurs, fût-ce hors de France! Ce qu’il eût fallu faire donc, c’était de réformer l’Université. Mais le voulait-on? Point du tout. Napoléon ne regardait ses lycées que comme des écoles de soldats, et, tels qu’ils étaient, il les jugeait excellents pour leur but. M. de Fontanes avait opéré de salutaires changements; mais il ne fut pas libre, et le peu qo’il fit déplaisait encore au maître. « Je n’avais, disait l’empereur à un membre de son conseil , je n’avais institué l’Université que pour enlever l' éducation aux prêtres. Les prêtres ne considèrent ce monde que comme une diligence pour conduire à l’autre. Je veux qu’on remplisse LA DILIGENCE DE BONS SOLDATS POUR MES AR- MÉES, et (ajouta-t-il avec beaucoup d’humeur) Fon-
taries n’a pas voulu m’entendre 1 ! »SiM. de'Fontanes n’entendait pas, le reste du corps entendait merveilleusement et servait de même. C’est ce qui explique la répulsion contre l’Université; elle avait sa source dans l’horreur de la conscription dont les collèges étaient le noviciat , et du despotisme dont ils étaient les auxiliaires.
Mais l’empereur même l’eut- il voulu, comme M. de Fontanes, eût-il pu réformer sa création? Qu’oli jette les yeux sur les éléments dont se composait l’Université, qu’on se rappelle ce que nous avons dit sur l’organisation de ces maisons et sur leur personnel, et on verra qu’avec les meilleures intentions du monde, il n’était pas possible d’opérer immédiatement les conversions et les changements indispensables. Il n’y avait qu’un moyen de remédier au mal ; c’était d’accepter franchement la situation, et de favoriser la liberté, puisque la liberté seule donnait la chance de faire naître de bonnes écoles.
Or, parler de liberté sous l’Empire, c’était se faire suspecter de haute trahison. L’arbitraire étant à l’ordre du jour, on en usa largement. Napoléon fit. ce raisonnement : « Mes lvcées sont vides, et les écoles particulières sont pleines. Je peuplerai mes lycées avec les élèves des écoles particulières. Mon Université tremble devant la concurrence, toute faible qu’elle est. Je tuerai la concurrence, et j’augmenterai d’autant la force et le pouvoir de mon Université. Quand on ne pourra plus rien apprendre
1 Mémoires pôor servira l’histoire de l'instruction publupse en France depuis 17&9, t. III, p. i85.
ET DF. LA. LIBERTE d’f.NSEIGIVEMFWT. 1 7 1 que dans les établissements du monopole, il faut espérer que le règne du monopole sera assuré , et que « la diligence sera remplie des soldats dont j’ai besôiri pour mes armées! »
Le raisonnement fut parfaitement goûté par l’Université. Deux années durant, elle se plaignit et se tourmenta; elle accusa les séminaires et les institutions ; le conseil impérial élabora l’une après l’autre les lois de répression et de tyrannie dont l’empereur allaitl’armer, aiguisa l’un après l’autre les traits de son omnipotence, de sa juridiction, de sa péhalité, et quand tout fut prêt, de son palais de Saint-Cloud, l’empereur fulmina le décret du i£ novembre 1 8 1 1 .