‹ Histoire critique et législative de l'instruction publique et de la liberté de l'enseignement en France Par Henry de Riancey Depuis la révolution de 1789 jusqu'à nos joursChapitre 5 sur 82 · IV. Nouvelle discussion sur l’instruction publique · texte numérisé non relu

IV. Nouvelle discussion sur l’instruction publique

Ajournement.

tv

Les actes du Corps législatif et du Directoire, relativement à l’instruction publique et à la liberté de l'enseignement , se partagent en deux époques distinctes. Avant le 18 fructidor, un désir sincère de respecter les droits de tous, une réaction remarquable vers les principes de justice , de morale et de religion , guident et entraînent les représentants; on sent que la Convention est passée, que le calme et l’espérance renaissent. Tout à coup le 18 fructidor rejette la France en arrière, et ramène les passions et les doctrines révolutionnaires; les maximes de Danton et de Robespierre sont exhu-

54 HISTOIRE DE l’inSTRUCTIOW PülîLI^UE

mées, et la terreur recommencé. Puis, à l’ombre de cette anarchie qui n’a plus même l’excuse de la force, le despotisme grandit et prépare les chaînes qu’il va imposer à dat victorieux.

jr . r

I. Efjorts du Corps législatif pour rétablissement des écoles publiques.

Pendant la première année de leur existence , le Corps législatif et le Directoire rivalisèrent de soins pour assurer la fondation des écoles décrétées par la loi du 3 brumaire.

Nous ne parlerons pas de l’Institut national, ni de son serment de haine à la royauté, ni de sa brillante installation par le pouvoir exécutif.

Il nous suffira de considérer les Écoles spéciales, les Écoles centrales et les Écoles primaires.

Leur histoire est courte : les premières furent installées et reçurent un commencement d’exécution.

Les secondes, décrétées le y ventôse an III, n’étaient point epcore établies le 7 ventôse an IV. lYpis ipois après, deux furent ouvertes à Paris : Calquées sur le Çollége de France. débris miraculeusement sauvé par un décret du a5 messidor an IIJ, elles offraient des cours publics, pleins dç confusion d’abord, bientôt désertés; et Fabre put dire à la fin de l’an IV : « Vos écoles centrales n’existent

enpore presque nulle part. »

Les écoles primaires , d’après un rapport fait par Herman au conseil des Cinq-Cents, le 4 prairial IV, q’étaiept pas encore établies; et trois mois

la nation par la main d’un sol-

i • » Ut f 7 ï \

ET DE LA LIBERTÉ d’eNSEIGNEMENT. 55 après, Fabre de l’Aude répétait: « Vos écQles primaires n’existent que dans vos décrets. » Ainsi, dirons-nous avec l’auteur du Génie de la Révolution : a A la fin de l’an IYr on n’avait point encore ouvert des écoles où le peuple souverain pût apprendre à lire et à écrire. Vainement les maîtres 4’école ont été érigés en instituteurs ; vainement on avait déclaré qu’ils étaient fonctionnaires publics ; vainement Condorcet avait déclaré que leurs fonctions étaient respectables; vainpmenj: Lakanal avait fait pendreàleur cou des médailles portant: «L’instituteur est un second père ; » vainement cjnq représentants avaient été envoyés dans les départements pour assurer la prompte exécution de la loi du 27 brumaire. Décrétées i°le 12 décembre 1792; 20/ 3o mai 1793 ; 3° le 3o frimaire an II ; 4” le 27 brumaire an III; 5° le 3 brumaire an IV, les écples primaires n’existaieqt pas. »

En revanche, lé Corps législatif avait discuté sur les honneurs nationaux à décerner et sur l’apothéose de Descartes. Heureusement pour l’illustre philosophe, un incident détourna l’attention de l’Assemblée, et il évita le Panthéon.

lUercier saisit l’occasion de lancer une vigoureuse diatribe contre Voltaire: « Législateurs modernes, s’écria-t-il, philosophes prétendus esprits forts, vous avez enfanté tous les crimes en détruisant les idées religieuses, saps lesquelles aucun bien ne peut s’opérer. Vous avez renversé toutes les notions de la morale; vous avez ravalé l’homme au niveau de l’étre qui n’obéit qu’«à l’instinct. Oui, funeste philosophie! c’est toi qui as formé le calus dont le

cœur de nos égorgeurs était revêtu; tu leur as appris à méconnaître qu’ils avaient une âme et un esprit créateur : comment auraient-ils pu respecter l’humanité et respecter les devoirs imposés à l’homme en société? »

Hardi défendit Voltaire : « On vient de déchirer, , •

de dénigrer Voltaire , et cependant Voltaire, cela est incontestable, est un des fondateurs de notre république. . . . ( Murmures.)

Doulcet : Je réclame la priorité pour Rousseau.

Plusieurs voix : Et moi aussi!

Hardi : « Je soutiens que les écrits de Voltaire ont déraciné la superstition et le fanatisme dans beaucoup de contrées, et que sans eux la France entière se serait peut-être chouanisée. . . . » (Longs éclats de rire. )

Nous n’avons cité cet incident que comme un des indices les plus frappants de la réaction qui se faisait dans le Corps législatif contre l’esprit de la Convention. Des hommes animés de bonnes intentions étaient entrés dans les Conseils, et y avaient apporté avec la loyauté de leurs désirs le courage de dire la vérité. Ainsi, Roger Martin d’abord (29 frimaire an V) , Durnolard ensuite (12 prairial an V), font une motion sur l’instruction publique. «Il est trop vrai de dire que nous n’avons rien de bon en ce genre, et que les nouvelles institutions n’ont produit aucun résultat heureux. Je n’ignore pas qu’il existe beaucoup de lois, que des établissements sont élevés, des professeurs entretenus, mais je ne vois d’élèves nulle part. » Bois s j-d A agios insista en disant: «On ne peut disconvenir que l’instruction

ET DE LA LIBERTÉ d’ ENSEIGNEMENT. S'J

ne soit clans un délabrement absolu.» Gilbert Desmolières prouva que l’instruction publique était nulle et sa dépense effrayante : «sa forme est vicieuse; la partie morale est absolument négligée, et c’est celle qui touche les hommes qui ont des opinions religieuses Il n’v a point de véritable

morale sans opinions religieuses, et l’on cherche en vain dans tout ce qui concerne l’éducation, des

principes religieux Il y aurait de la démence

à vouloir former un peuple de philosophes, et je ne

connais rien de plus difficile à gouverner Il

était prudent de ne pas renoncer à l’ancien système pour y substituer des mesures fastueuses, insuffisantes, d’une dépense excessive, et c’est sous ce point de vue que je m’élève ici contre cet esprit de système qui veut s’emparer de toute une question, et qui échouera constamment vis-à-vis des droits de la paternité et des principes immortels qu’il importe de maintenir. . . Autrefois l’éducation ne coûtait presque rien ; les grands établissements se soutenaient par des pensionnats; mais les pères et mères veulent que leurs enfants reçoivent des principes de morale et de religion, et ils ont raison. Ils ne céderont point au despotisme des novateurs, et il m’est démontré que la répugnance est telle, qu’il y a des endroits où le nombre des professeurs excède celui des élèves. »

Ces heureuses tendances portèrent leurs fruits. On entendit Fressenel réclamer la liberté des cultes dans toute sa latitude; Pavie demander le rappel des ministres du culte catholique, «de ce culte que l’immense majorité du peuple français appelle avec

53 HISTOIRE DE l/lNSTRUCTION PUBLIQUE

moi le culte de pos pères ; de ce culte, notre unique bien , spul capable de nous faire oublier quatre années de malheurs et de carnage! »...

Et les Cinq-Cents adoptent le projet qui rouvre la France et rend les droits de citoyens aux prêtres qui rempliront les conditions prescrites par la Constitution.

Robert ( de Ig Côte-d’Or) attaque «l’idée de vendre les presbytères, idée enfantée au milieu du vertige révolutionnaire, et qui en porte tous les caractères ; »et l’Assemblée décide qu’il sera sursis à leur vente.

Enfin, le 17 fructidor, le décret de sursis à la vente des anciens collèges fut adopté d 'urgence : il était temps. Le lendemain, la Constitution était sacrifiée à la brutalité révolutionnaire.

Page 1