CHAPITRE X. 5g
la situation où se trouvaient ses affaires : il en est d'une guerre pareille comme d'une forteresse; à force de sagesse et de bravoure, on peut en retarder la prise, mais, si elle n'est pas secourue, elle finit par capitider. 11 est vrai que le roi pouvait prolonger la défense de la Saxe et de la Silésie, et que les Autrichiens n'étaient pas encore en état d'entrer en campagne. Cependant on leur eût donné le temps de se renforcer , d'établir des magasins sur leur ligne d'opérations , de combiner leurs mouvemens avec les Russes et les troupes de l'Empire; en un mot, d'envahir les états prussiens. D'ailleurs, la Silésie avait supporté tout le poids de la cam.pagne précédente , et le roi aurait été forcé de faire la guerre à ses frais. Enfin , une bataille perdue dans ses états , pouvait avoir des suites plus funestes qu'une défaite sous les murs de Vienne ; puisqu'elle l'eut laissé sans moyens de se relever.
L'offensive , au contraire , présentait une foule d'avantages à Frédéric; pai' ce système , il éloignait le théâtre de la guerre de ses frontières, au moins pour un certain temps ; épargnait son pays, et vivait au>: dépens de l'ennemi. D'un autre coté, en prévenant les Autrichiens, par l'ouverture prématurée de la campagne , le roi avait l'espoir de faire de grands progrès avant qu'ils fussent en' état de l'arrêter. Enfin il était probable que le maréchal Dauu risquerait une bataille dont le
6o TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES.
gain eût permis à Frédéric de s'opposer avec plus de vigueur aux opérations des Russes , et de l'armée des Cercles , ou de poursuivre ses avantages sur l'Autriche. En cas de revers, il ne courait d^autre risque que celui d'être réduit à une guerre défensive.
De toutes les provinces appartenant à la maison d'Autriche , nulle n'offrait plus d'avantages pour les opérations du roi , que la Moravie. Cette fertile contrée et la Silésie autrichienne n'avaient point souffert de la guerre , et une armée ne pouvait y manquer de suhsistances ( i ) ; en supposant même que les provisions de la récolte précédente fussent consommées , il suflisait de se maintenir jusqu'à la prochaine , pour assurer entièrement ce service. La position de cette province était également la plus favorable, pour porter rapidement le théâtre de la guerre dans le cœur des états héréditaires de l'Autriche ; et si le roi avait eu le bonheur de gagner une grande bataille, il est probable que rien ne l'eût empêché de pousser jusqu'à Vienne. Outre cela l'invasion de la Moravie forçait les Autrichiens à venir occuper la ligne du Danube pour couvrir la capitale, et d'aban-
(i) Terapelhof , en voulant justifier le roi sur la ligne d'opérations choisie en 1756 et lySy , a émis une opinion tout-à-fait op— posée à celle-ci; il confirme, par cette delnière , le jugement que; j'ai porté sur ces deux campagnes.
CH AP ITRE X. 61
donner la Bohême aux Prussiens. Si , au contraire , le roi avait perdu une bataille sur cette ligne, il se serait retiré plus facilement sur la Silésie , qu'en la perdant en Bohême.
Enlin , à toutes ces considérations importantes se joignait la facilité d'envahir cette province entièrement négligée parles Autrichiens. Le général Deville se trouvait à Troppau avec 4^5 mille hommes seulement, tandis que la grande armée cantonnait dans le cercle de Konigsgratz, couvrant tous les passages qui conduisent de Silésie en Bohême. La roule dOlmutz est d'ailleurs beaucoup plus facile que les défilés de la ligne d'opérations du centre. Dans celle de droite, les montagnes commencent à décliner, et se perdent insensiblement, de manière qu'elles sont plus praticables ; elle n'offre pas non plus de fleuve difficile à passer.
La cour de Vienne ne parait pas avoir eu la moindre idée de ces avantages , car elle ne prit aucune mesure pour s'opposer à la conquête de la Moravie , et n'y établit pas même de magasins , ce qui devait encore apporter de grands obstacles aux opérations de Daun , forcé de tirer toutes ses subsistances delà Bohême, au travers d'une ligne hérissée de difficultés.
Tempellîof trouve encore un autre motif puissant pour déterminer le roi à une entreprise sur la Moravie; c'est que les succès du duc de Bruns-
wick, en attirant sur lui l'attention de rarmée des Cercles , auraient permis au prince Henri , resté enSaxe, de seconder les opérations contre les Russes pour les empêcher de faire des progrès alarraans. La guerre aurait pris ainsila direction la plus favorable aux intérêts de Frédéric.
Le plus grand obstacle à Texécution de ses projets était Olmutz , forteresse qui ne peut être investie que par un corps considérable à cause de l'étendue de ses ouvrages et de la bonté de sa position. Comme elle est située sur les routes qui conduisent de la Silésie en Moravie , le roi devait se résoudre à l'assiéger , s'il voulait conserver ses communications avec les frontières de ses états.
On fit pendant l'hiver , dans toutes les forteresses de Silésie , les préparatifs de cette entreprise sur laquelle il importait de donner le change aux Autrichiens. Il fallait aussi investir la place avant qu'ils pussent s'y opposer, ce qui n'était pas facile: l'armée de Daun se trouvait répartie dans ses cantonnemens , de manière à pouvoir couvrir Olmutz en occupant Littau avant le roi; cette dernière ville est éloignée de Konigsgratz d'environ 27 lieues; les Prussiens , au contraire, avaient une marche de 5o lieues à faire pour se pgrter de Landshut dans les plaines d'Olmutz. Il est vrai que les dispositions du maréchal annonçaient des vues exclusivement dirigées vers la défense de la Bohême, ayant ajouté toutes les ressources de