CHAPITRE VII
Le (lue de Bévern , qui voulut atteinclre les Autrichiens sous la protection de Breslau , avait sa gauclie découverte , et pour l'appuyer , il fut obligé d'étendre sa ligne et de j;iisser un intervalle considérable entre cette aile et le reste de l'armée ; cette disposition forma une espèce d'ordre en potence semblable à celui des Autrichiens à Prague , il causa la même ouverture qui leur devint fatale , ainsi que la figure suivante le démontre :
Ces intervalles , toujours dangereux dans une ligne , le sont bien davantage dans une ligne angulaire; parce que si l'ennemi parvient à s'établir au point A , il est constant que les deux ailes ^C, AB de l'armée seront battues dans tout leur prolongement, et forcées à rétrograder. Outre cela , l'une ou l'autre de ces parties peut être prise en flanc et à revers par l'ennemi , ce qui airiva aux
Aiîti iclîiens à Prague , et aux Prussiens à Breslau. Le duc de Bévern n'avait d'autre moyen de
suppléer à cette disposition , que de fi;.'igner le flanc de renneini , soit à la faveur de la nuit , soit par un mouvement dérobé , et d'attaquer , avec ses forces réunies , le corps de Nadasty qui form.ait l'extrémité droite des Autrichiens. Il le pouvait d'autant mieux , que la place de Breslau l'eût protégé dans ce mouvement : il aurait ainsi accablé une partie faible , et culbuté la ligne d'un bout à l'autre , comme le roi le fit à Leuthen quelques jours plus tard.
Observations sur les lignes d'opérations du roij depuis la bataille de Kollin.
Cette période est , à mon avis , une des plus brillantes de l'histoire de Frédéric ; elle olFre même un contraste frappant avec les débuts de la campagne et celle de 1758 , que nous rapporterons. En examinant attentivement la conduite de ce prince , on est forcé de convenir qu'il ne montre point un caractère soutenu. L'adversité produisait chez lui une vigueur étonnante ; jamais il ne fut plus grand , et son génie ne se développa avec plus d'éclat que dans le moment où toutes ses facultés morales auraient du être anéanties par la perspective d'une ruine inévitable. Les
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succès qui enliardissent le commun des hommes, semblaient produire en lui un effet tout contraire ; et les revers le rendaient audacieux, entreprenant , infatigalDle (i).
Le roi entra en campagne avec près de loo mille hommes , avant que les alliés ne fussent en mesure , et n'ayant à combattre que Tarmée autrichienne , inférieure en nombre; cependant, après deux mois d'opérations et deux batailles fameuses , il est obligé de se retirer. Les Autrichiens reçoivent alors de nombreux renforts , cjui portent leur armée à loo mille hommes environ : la ligue formée contre le roi , déploie en même temps une masse formidable; loo mille Français, •70 mille Russes , 20 mille Suédois , 20 mille hommes des Cercles commencent leurs opérations , tandis qu'au contraire ses forces se trouvaient réduites à 100 mille hommes, en j comprenant l'armée cjiii défendait le royaume de Prusse audelà de la Wistule. Le général Lehwald est accablé par les Russes ; Winterfeld tué à Holzberg ; la Lusace envahie ; le roi mis au ban de l'Empire ;
(i) Cette vertu sublime , digne apanage des grands hommes , a été taxée quelquefois de témérité et de folie jîar le vulgaire , incapable d'apprécier, de sentir , et par conséquent de juger. Mais cette liberté d'esprit , indépendante des événemens , n'appartient qu'aux êtres supérieurs , dont le génie encbaîne les résultats , et dont les grands sentiiucus acquièrent plus d'essor parles dangers.
2gO TRAITÉ DES GRAIVDES OPÉRATIONS MILITAIRES.
tous ses états sur la Lippe , Je Weser et TEms envahis ; Magflebourg et la Marche menacés ; enihi sa capitale prise et rançonnée. Assailli ainsi de toutes parts, il semblait devoir succomber , à en juger par les proportions de forces et les résultats de l'ouverture de la campagne ; mais loin de là , il nous présente le spectacle étonnant d'un homme luttant , pour ainsi dire , contre la nature et tous les obstacles ; c'est le lion assailli par les cliasseurs , dont l'énergie augmente en raison de la force des attaques.
Par ses dispositions savantes , Frédéric engage les Autrichiens à suivre la ligne d'opérations sur sa gauche , à perdre dans les défilés et les montagnes un temps précieux, pendant lequel il vole en Saxe; il aifranchit ensuite sa ligne de droite, revient sur sa gauche parlaLusace , bat complètement l'armée du prince Charles et la rejette en Bohême (i).
Avec une masse d'environ 60 mille hommes , habilement mise en action , il jRt de bien plus grandes choses contre i5o mille hommes, fiers de leurs succès et de leur nombre , qu'avec 95 mille contre une armée inférieure , abattue par
(1) Frédéric ne força point les Autrichiens à aller courir en Silésie; ils y marchèrent parce qu'ils le voulurent bien , et ce n'est pas la moindre des fautes qu'ils eurent à se reprocher dans cette guerre.
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le seutiment de sa faiblesse , et par les victoires continuelles du roi dans les deux guerres précédentes.
On me demandera peut-être pourquoi , après avoir blâmé les lignes d'opérations sur un front trop étendu , j'ai pu admirer ces mouvemens qui exposaient les deux colonnes du roi à être battues en détail. La réponse ne sera pas difficile. Il ne présenta pas une ligne double à une simple ; une ligne étendue à une ligjie concentrée ; il forma deux corps qui pouvaient se soutenir: le plus considérable devait attirer l'attention du prince Cbarles sur la ligne de gauclie ; l'autre attendre que les armées combinées fussent assez avancées pour que le mouvement qu'il voulait diriger contre elles ne fût pas trop long, et ne donnât aux Autrichiens , le temps de faire des progrès alarmans. Sa division en deux corps avait pour but de sonder le système des ennemis , et de détourner leur attention de ce qu'il craignait le plus ; leur réuiiioji , et la concentration de leurs efforts sur une seule ligne. Si le prince Charles avait fait le moindre mouvement du côté de la Saxe , où cette réunion pouvait s'effectuer , le roi eût bientôt rappelé le prince de Prusse , et présenté la masse de ses forces aux Autrichiens et aux Français successivement ; mais comme il vit que le prince Charles donnait dans le piège
et manœuvrait contre la Silésie , il maintint ses Jeux divisions pour les réunir , clans le cas seulement où une des deux armées entreprendrait quelcpie opération décisive.
Frédéric n'en présentait pas moins une ligne attaquée sur ses deux extrémités , à une grande distance , dont les mouvemens pouvaient être beaucoup plus rapides sur l'un ou l'autre des points menacés , que ceux de ses adversaires. 11 offrait donc une masse à des parties isolées. Son mouvement n'était point trop étendu , mais il engageait l'ennemi à en faire un de cette nature; et si l'armée combinée n'eût pas tant différé l'invasion de la Saxe , il est certain qu'il aurait vu ses dispositions couronnées du plus brillant succès , et eût été de retour eu Silésie avant la prise de Scliweidnitz et la bataille de Breslau.
La conduite de Frédéric et les événemens que nous rapporterons ensuite, s'accordent à prouver les maximes suivantes :
1° Une ligne d'opérations double est bonne , lorsque V ennemi en a formé une pareille ; pour<^u que les parties de celle-ci soient extérieures , et à une plus grajule distance que les vôtres , et ne puissent se réunir qu'en les combattant ;
2° Une armée dont les lignes sont intérieures et plus rapprochées que celles de l'ennemi, peut, par un mouvement stratégique , les accabler successi-