CHAP I TRE I I
échelons doit se former. 11 est d'ailleurs bien entendu qu il faut considérablement renforcer celui destiné à la première attaque.
Loin de perfectionner dans l'exécution , l'ordre que le roi avait donné, on le dénatura entièrement , et il paraît que ce fut la faute du prince Maurice ou du général Manstein; tous deux étaient doués d'une valeur brillante et tous deux susceptibles de se laisser entraîner par trop d'ardeur. 11 ne suffit pas , pour un officier général , de connaître les dispositions d'un général en chef; il ne suffit pas même d'être parfaitement en mesure de les exécuter, il faut encore embrasser d'un coup-d oeil lensemble du plan , saisir le vrai sens de l'opération projetée, prendre alors ses mesures , pour que chaque mouvement , chaque manoeuvre de la division qu'on commande, s'accordent parfaitement avec cette opération. 11 importe sur-tout de savoir rattacher aux mêmes vues , les circonstances imprévues qui se rencontrent si souvent à la guerre , et qui ont parfois une influence décisive sur ses résultats (1).
(i) Cette idée est, sans contredit, une belle leçon pour les militaires, animés d'une noble émulation, qui se vouent au service des états-majors. L'armée, dont tous les oliiciers généraux approfondiraient les maximes et les vues du chef, serait la prcmièie armée du monde. Le chef , qui aurait de pareils instrumens , pourrait tout entreprendre; il serait invincible.
Lorsque Je roi eut donné ses ordres , que les bataillons eurent franchi le dcfîJc dePianian, et rétaJjii leurs dislniices, FariiKie repari-L, aune heure après-mi'li, niarclirnt par pelotons sur trois colcnnes Je long de la givinde route. Le général JNadastv, en ayant été informé , se porta avec sa cavalerie sur Kutiierz, et la plaça sur plusieurs lignes, de marièic que le prolongement de son front formait un angle rentrant avec celui du reste de l'armée. Il comptait sans doute, par le choix de cette position, couvrir le flanc droit de l'armée , et agir en même temps sur celui de l'armée prussienne lorsqu'elle attaquerait Daun; cela aurait pu réussir si les Prussiens l'avaient complaisamment laissé là, et eussent attaqué le front de la ligne ennemie en ordre parallèle; mais le général Ziéthen , ayant fait mine de le charger , il se relira en arrière de Kutiierz, à droite du bois.
A deux heures , les têtes de colonnes arrivèrent à la hauteur de l'extrême droite des Autrichiens ; le général Ziéthen se forma à la gauche du général Hulsen ; celui-ci plaça les 3 bataillons de grenadiers en première ligne, les régimens de Munchow et Schultz en seconde; et les dragons de Normann en troisième. Tandis que l'avantgarde marchait à Fennemi , l'armée continuait sa route dans l'ordre arrêté; les Autrichiens fournirent, de la batterie de Ri'ézor, un feu d'artil-»
CHA PITRE II. , mg
Jerie très-nourri, mais sans effet, à cause du ti'op grand éloignement : les Prussiens n'y répondirent pas. Les sent bataillons de la brigade Hiilsen gravirent rapidement les iiaiiteurs , et tombèrent avec impétuosité sur l'infanterie postée à Rrézor , la culbutèrent, enlevèrentle village et la batterie ; l'ennemi se retira partie sur le bois, partie sur la réserve des Saxons. Le général Hulsen reformait ses troupes pour les mener à l'attaque du bois, lorsquil aperçut ime grande ligne d infanterie qui s étendait depuis ce bois jusqu'en anière du village. Pour ne pas être débordé sur sa droite, ce général prolongea sa ligue, fit entrer la seconde dans la première , et voyant; que Farmée restait en arrière , et qu'il n'était point appuyé , suspendit sa marcbe pour se boruer à maintenir son poste.
Tandis que ceci se passait, le général Ziélben attaqua la cavalerie de Nadasty, la culbuta, partie surKollin, partie au-delà de Radowesnitz , et la traita si mal quelle ne reparut de la journée. En la poursuivant, le corps de Ziétben prêta le liane droit aux batteries et à la nombreuse infafiterie que les Autricbiens avaient dans le bois ; la cavalerie prussienne fut obligée de revenir sur ses pas; lesbussards au-delà du ruisseau, les dragons en avant de Kutlierz. Les dragons de Normann , qui soutenaient la brigade Hulsen , se formèrent à gaucbe , cliargèrent l'infanterie qui se
l3o TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES.
retirait , lui enlevèrent 7 drapeaux et culbutèrent les carabiniers saxons.
Pendant ces attaques de l'avant-garde , qui promettaient de bons résultats , le reste de l'armée négligeait les instructions du roi ; et en s'occupant de misérables accessoires , on perdit de vue le grand ensemble qui doit nécessairement exister dans une pareille opération. Le front des Autrichiens était couvert par plusieurs villages dont les champs se trouvaient garnis de blés très-hauts; les Croates , répandus dans ces blés , tiraillaient sur les flancs des colonnes prussiennes , mais sans faire d'autre mal que de blesser de temps eu temps quelques hommes. Un général en fut inquiété, et ordonna au deuxième bataillon de Bornstedt de faire front , pour chasser les Croates. S'il en avait instruit les bataillons qui suivaient, en leur faisant continuer la marche , ce n'eût été qu'un petit mal , mais il ne pensa qu'à l'expidsion de l'ennemi. Comme l'ordre du roi portait de se diriger sur la gauche, il était uatui^l que dès qu'un bataillon se fonnerait, ceux qui se trouvaient à droite en feraient autant, et c'est. ce qui arriva malheureusement. Toute la partie de l'armée qui venait après le deuxième bataillon de Bornstedt, fit front, et celui-ci ayant déjà pris une position oblique sur laquelle les autres dirigèrent leur alignement, la ligne se trouva ainsi engagée sous le feu de l'enuemi pour
CHAP ITRE H. 101
appuyer ce bataillon. Cette manœuvre ftit jugée d'autant plus nécessaire, que Ion éprouva, principalement à l'attaque tle Chotzeinitz , une résistance beaucoup plus forte qu'on ne s'y était attendu : en effet une infanterie et une artillerie très-nombreuses garnissaient ce village. Il résulta de cet incident que l'armée forma quatre attaques isolées sur tout le front de lennemi, où les bataillons ne rencontrèrent que des bauteurs presque inaccessibles (i). Jamais il ne se donna de plus grandes preuves de bravoure individuelle, que dans les efforts réitérés de l'infanterie prussienne sur ces positions : elle revint cinq à six fois à la charge , mais toujours sans succès. Cette lutte inégale dura jusqu'à la nuit.
Pendant que ceci se passait à la droite de l'armée, les bataillons en avant du deuxième de Bornstedt , avaient continué leur ïnarcbe pour soutenir le général Hulsen; il en résulta un intervalle considérable. Lorsque le général qui les conduisait s'aperçut que le reste de la colonne faisait halte, il crut devoir en faire autant, et commanda front en avant ^ marche!.... sans s'inquiéter de la nature des obstacles qui se trouvaient devant lui.
(i) Je ne sais où Tempelhof a trouvé des hauteurs inaccessibles sur ce champ de bataille. Je l'ai parcouru et n'y ai vu qu'un assemblage de 3 ou 4 grandsplateaux d'une pente presque imperceptible. La planche 6 en offre le tracé exact.
l32 TRAITÉ DES GRANDES OPKRATIO.XS MILITAIRES',
Tempelhof qui paraît faire consister tout le gain d'une bataille à la conservation d'une ligne contiguë, attribue la perte de celle de KoUin à ces attaques ainsi coupées; il prétend que les colonnes furent forcées d'escalader des montagnes ou des hauteurs à pic : le fait est que le champ sur lequel elle s'est livrée n'est à proprement parler qu'une grande plaine ; on n'y rencontre que des mouvemens de terrain insignifians, et rien n'emjiéche d'y manœuvrer aisément sur tout le front avec toutes les armes, il n'y aurait guères que (juelques clôtures de jardins et quelques faibles levées de terre autour des propriétés , qui ne peuvent pas même être comptées pour des obstacles.
La droite des Prussiens ne fut pas plus heureuse que leur gauche , quelques bataillons gravirent les hauteurs , mais leurs efforts n'étant point soutenus , ils furent bientôt repoussés. Quatre régiment de cuirassiers s'avancèrent dans Tinter* valle , vis-à vis de Brzist pour tenter une charge sur l'infanterie , et Vun d'eux se précipita sur une batterie ; tout cela fiit infructueux.
Le général Hulsen , voyant arriver quelques bataillons , avait repris son mouvement , et attaqué le bois : il réussit à chasser l'infanterie et les^ Croates qui l'occupaient , mais l'ennemi fit avancer de nouvelles troupes, et repoussa la gauche de cette brigade ; le reste se maintint sur les hau-
CHAP ITRE II. l33
leurs avec le plus grand acharnement , malgré le feu meurtrier , qui dura deux heures. Les Autrichiens conservant aussi le terrain qu'ils avaient gagné sur la gauche , Hulsen y fit marcher 2 bataillons qui venaient d'arriver, gagna le flanc de l'ennemi , et allait rétablir les affaires , en s'emparant d'une seconde batterie , lorsqu'un incident malheureux vint détruire toutes les espérances.
Il paraît que Daun , inquiet des vives attaques dirigées contre son front , avait déjà ordonné la retraite sur Suchdol ; mais que le général saxon Nostitz, secondé par le commandant du régiment de prince Charles, ne crut pas devoir l'exécuter sans y être forcé , et reprit sa position visà-vis du point où s'était avancé la brigade du prince de Brunswick , à droite de Krézor. Cette brigade combattant avec vigueur contre la droite de l'infanterie autrichienne avait mis en désordre le régiment de Salm, lorsque la cavalerie saxonne, soutenue par mille chevaux autrichiens, chargea avec impétuosité sur quelques escadrons prussiens, les culbuta, tourna l'infanterie et se précipita sur les régimens de Bévern, de prince Henri et de Hulsen, engagés de front avec l'infanterie ennemie, et harassés parles difficultés qu'ils avaient surmontées jusques-là.
Dès que le colonel du régiment de Bévern'aper- ÇA\t la cavalerie sur ses derrières , il commanda : demi-tour à droite ^ feu de peloton sur la droite,
l34 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES.
commencez le feu ! ainsi que le prescrit l'orcloiinance. Le régiment crut être à la revue de Stargard , et lit plusieurs décharges dans la même position; les régimens de Hulsen et de prince Henri limitèrent : entourés d'une cavalerie nombreuse, épuisés de fatigues, ils ne purent l'empêcher de pénétrer , et furent forcés à mettre bas les armes après avoir vendu chèrement leur liberté.
Cette attaque décida la victoire sur le point principal ; car , quoique plusieurs bataillons se fussent reformés , et que le roi se fût mis luimême à la tête d'une charge de cavalerie , tout fut inutile : les Prussiens se virent forcés d'abandonner le champ de bataille , et de se retirer en désordre sur Nimbourg.
Ce fatal événement ne serait pas arrivé si l'aile droite au lieu d'être engagée se fût trouvée là pour repousser les Saxons.
L'armée prussienne perdit 18,700 tués, blessés ou prisonniers ; les Autrichiens comptèrent près de 6 mille hommes hors de combat.
Levée du siège de Prague; opérations jusqu'à la prise de Zittau ^ et à la marche du roi en Saxe.
La perte de la bataille de KolHn, mit le roi dans une situation très-cri ticpie. Les Français, commandés par le maréchal d'Estrées , après s être emparés de ses états de Westphalie , acca-