‹ Histoire critique et militaire des guerres de Frédéric II, comparées au système moderneChapitre 47 sur 121 · CHAPITRE III. l · texte numérisé non relu

CHAPITRE III. l

le maréchal Brown et le duc cVAremberg , encore égaux en forces , auraient eu , entre lEger et Prague, différentes positions pour les empêcher de gagner la Moldau et de joindre le maréchal Schwérin.

Les Autrichiens se trouvant enfin rassemblés à Prague, pouvaient attaquer, avec des forces supérieures, ou le roi ou Schwérin, et comme ils étaient séparés par la Moldau, empêcher leur réunion. Lorsque le roi passa cette rivière, laissant le maréchal Keith sur la rive gauche, les Autrichieqs eurent également plus de temps qu'il ne leur en fallait pour détruire l'un ou Tautre de ces corps. De même, le grand éloignement des colonnes du duc de Bévern et de Schwérin permettait à l'ennemi de manoeuvrer pour empêcher leur jonction; et, comme prises séparément, elles étaient inférieures en forces , il aurait pu les attaquer avec succès. On voit par-là que le roi , en laissant ses divisions à de si grandes distances, les exposait à être battues en détail.

Passer une rivière comme la Moldau , à la vue d'une grande armée, rester en sa présence pendant dix-huit heures , avec une poignée de monde, est un trait d'audace qui auiait dû être fatal à Frédéric ; s'il ne le fut pas , il doit en rendre grâces à sa bonne fortune. Il n'y avait pas moins de témérité d'attaquer l'ennemi dans sa position.

l56 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES.

car il n'était pas probable qu'il le battît; et, dans le cas où cela serait arrivé, il nen devait pas résulter lui grand avantage , puisque les Autrichiens pouvaient toujours se retirer dans Prague , y passer la Moldau, se diriger sur-le-champ contre le corps du maréchal Keith , et l'accabler.

Lloyd ne s'attachant qu'aux combinaisons tactiques d'un champ de bataille , juge imprudent d'attaquer une armée campée sous une forteresse, parce qu'en cas de succès , il est impossible d'employer la cavalerie , qui seule peut achever de détruire une armée battue; et que l'infanterie ,, quelque avantage qu'elle remporte , ne peut la poursuivre avec assez de vitesse pour l'empêcher de se rallier et de faire sa retraite. Si le roi avait remporté une semblable victoire, à sept ou huit lieues d'une place , toute l'armée autrichienne eût. été détruite. Il pouvait d'ailleurs se dispenser d'attaquer , diriger sa marche vers Rollin et Ruttemberg , où étaient les magasins des Autrichiens, et les forcer à le suivre. Suivant toute apparence , il aurait rencontré et accaljlé l'armée de Daun , qui venait alors de IMoravie.

Quant à l'action même , il n'y avait pas de choix pour l'attaque : elle ne pouvait se faire que par la gauche; mais, voir et saisir le moment décisif que procura le maréchal Brown en rompant sa ligne, est un de ces coups de génie»

dont très-peu de généraux sont capables , et qui fait iDcaucoup d'iionneur au roi. Sa conduite, pendant la bataille, mérite également les plus grands éloges. Ce qui parait téméraire dans les manœuvres qui la précédèrent , doit s'attribuer sans doute à l'état de ses affaires, et à la connaissance qu'il avait des généraux ennemis ; Frédéric a été trop grand général pour commettre une faute ordinaire.

Le prince Charles ayant été forcé à se jeter avec environ 5o mille hommes dans Prague, place très-populeuse , le roi forma le projet de le bloquer, espérant l'obliger à se rendre par famine.

Une chose digne de remarque, et que la postérité regardera comme une fable , c'est que 5o mille hommes de bonnes ti'oupes, avec un train dartillerie considérable, aient été investis pendant six semaines, et réduits à l'extrémité par une armée égale en nombre. En effet, le corps de blocus n'était pas, à la lin de mai, plus fort que les Autrichiens , car les Prussiens avaient perdu beaucoup de monde par la bataille, les maladies et la désertion. Outre plusieurs gros détachemens , ils formaient encore une chaîne de postes de plusieurs lieues, divisée par la Moldau , en deux parties qui ne pouvaient communiquer qu'au moyen de deux ponts établis audessus et au-dessous de la ville j de manière qu'en

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sortant Je Prague, les Autrichiens n'auraient eu que la moitié de l'armée prussienne à combattre. Les militaires qui ont quelque idée des opérations de la guerre , ne comprendront jamais pourquoi ils ne le firent pas. Un de ces ponts fut entraîné par le courant, sans que le prince Charles profitât de cette occasion favorable.

L'auteur, qui connaît les environs de Prague, est surpris que les Prussiens , ainsi séparés par une grande rivière, n'aient pas été détruits. 11 ne trouve pas moins étonnant que le roi ait cru pouvoir réduire , à forces égales , une armée de 5o mille hommes , occupant une ville aussi étendue ; l'indolence de ses ennemis justifia seule cette entreprise , et sauva son armée d'une destruction inévitable (i).

Je ne rapporterai pas la réponse de Tempel-

(i) Lloyd fait à tort un reproche au roi. Puisque les Autricliiens voulaient bien s'enfermer dans la ville , ne fallait-il pas un corps pour les tenir en échec , plutôt que de leur laisser tenir la campagne ? On ne débouche pas facilement d'une place devant 5o,ooo hommes qui occupent un terrain très- favorable, sur-tout lorsqu'il faut déboucher sur un seul point. Malgré cette vérité incontestable, on peut reprocher avec raison, aux généraux autrichiens, de n'avoir pas fait les plus vigoureux efforts pour sortir de la place ; ils le devaient autant pour leur honneur que pour leur propre conservation. Dans une circonstance semblable, on doit tout tenter, car il est encore honorable de succomber.

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