CHAPITRE V
lors il m'a paru aisé de saisir tous les rapports de sa tactique avec ses ordres de bataille ; mais , en. même temps, j'ai vu combien on Tavait méconnue et défigurée dans toute TEurope, en croyant limiter , et recliercbant ses causes dans ïe maniement des armes, la célérité des feux ou des manœuvres compliquées.
De tous les auteurs militaires dogmatiques , Guibert a seul traité la tactique de Frédéric , car Mirabeau ne nous a donné que son ordonnance d'évolutions , qui n'a rien de commun avec les systèmes de bataille ; c'est l'école de peloton et de bataillon.
Guibert a prouvé , dans l'éloge du roi de Prusse, que sa tactique était ignorée en Europe ; mais , la connaît-il mieux lui-même , lorsqu'il consacre une plume , digne d'un plus grand sujet , à nous enseigner des déploiemens que ce grand capitaine ne fit jamais à la guerre , et qu'il nous dit gravement qu'il avait laissé beaucoup à désirer dans le détail des marches? Pour suppléer à ces lacunes, il emploie un volume entier à nous démontrer qu'une colonne de 8 bataillons, par exemple, doit déployer comme un bataillon de huit pelotons. Qu'on ne m'accuse pas d'être le détracteur de Guibert; loin de moi une telle pensée ! Eh! quel homme n'admirerait pas son génie ! Qui oserait lui contester un rang distingué parmi les
2lS TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIOISS MILITAIRES.
écrivains militaires? C'est justement parce qu'il fit preuve de talens inappréciables qu'il faut regretter qu'il ait vécu un demi-siècle trop tôt , et écrit dans un temps où la tactique de son héros était encore méconnue. Son imagination à la fois brillante et profonde , se serait proposée un objet plus digne d'elle que les détails sur lesquels il s'est appesanti. Dans le premier chapitre de son Traité des marches, il promet un système de guerre complet ; les chapitres suivans ne sont , au contraire , qu'une simple répétition des ordonnances : son second volume n'est qu une application de l'école de bataillon , au déploiement des colonnes; mais quel est l'officier supérieur, connaissant l'ordonnance , et sachant manier une troupe , qui ne puisse faire déployer une colonne ? Les bataillons sont à une colonne, ce que les pelotons sont à un bataillon. Les uns et les autres se ploient et se déploient d'après les mêmes principes. Néanmoins on ne saurait nier que ses manoeuvres ne soient bonnes dans un camp d'instruction , pour accoutumer les olîiciers à toutes les combinaisons , et à l'estimation des distances ; mais qu'elles soient praticables à la guerre, et préférables à celles de Frédéric , c'est une question que tous les militaires instruits pourront juger.
En jetant un coup-d'œil sur les ordres de marche de l'armée prussienne aux batailles de Kolliu,
(le Rosbaclî et de Leiithers , on verra fjirelle marchait en colonnes , par le flanc (1) , chaque ligue formant une colonne; qu elle passait à cet ordre en rompant a droite ou à gauche par pelotons , et ([u'elle i^eprenait l'ordre de bataille, au moyeu de la même conversion par peloton sans déploiement (2).
Guibert n'a fait l'application de cette manœuvre qu'au prolongement insignifiant de direction parallèle (4*^ et 6® manoeuvres , pi. 7 et 8 de sa grande Tactique ) , comme s'il eût été entraîné par son système de déploiement, ou qu'il n'eût pas saisi les facilités qu'elle présente , pour toutes les marches et pour tous les ordres de bataille ; cependant de cette manœuvre dérivent les avantages suivaus :
1° L^ armée peut faire tous ses mouvemens réu-
(t) Cen'est pas delà marche par le flanc et par files dont il est ici question, mais de lamarclie en colonnes par pelotons et par le flanc de l'armée, la droite ou la gauche en tête.
(2) Dans une instruction rédigée pour ses généraux, avant la guerre de sept ans, Frédéric recommandait cette méthode de m.'ucher j>ar lignes comme la meilleure; mais il n'en développait ni le mécanisme ni les avantages : cependant il expliquait parfaitement les marches par ailes. Cette instruction , rédigée après la guerre de 1742, ne fut imprimée qu'après celle de sept ans, en 1766. Elle prouve que, dans la première guerre, le roi lui-même n'avait pas encore saisi tous ses avantages, puisqu'il avoue qu'aux batailles de Soor et de Hohenfriedberg il n'en sut pas profiter.
nie ; elle ne risque point d'être accablée en détail ^ puisqu elle nejorme que deuoc colonnes j à la distance d'une première ligTie avec la seconde ;
2° U ennemi ne peut pénétrer entre ses colonnes, ni les couper ;
3° En prenant la direction quelle a;e^t donner à sa ligne de bataille , l'armée , en arrivant sur le ten^ainj pourr^a être formée dans quelques minutes, ou dan s le même espace de temps qu'il faut h des pelotons pour converser (i). Cette manœuvre simple est celle de l'article i , i\^ partie de l'école de bataillon. Il sera seulement nécessaire de protéger la marche des colonnes par une avant-garde , qui remplira le double but de les couvrir et de donner le chaiîge à l'ennemi y
4° Comme l'armée ne doit observer que deux ou trois cents pas de distance , entre ses colonnes , pour former deux lignes , ou la distance des pelotons entre eux , cette manœuvre sera juste et précise ;
5° L'armée ayant atteint la hauteur d'un des
flancs de l'ennemi , par un mouvement dérobé , en
sefonnant avec rapidité, ne lui donnera pas le
(i) Je ne prétends pas que tous les pelotons conversent strictement dans la même minute sur tout le prolongement de la ligne; mais, le signal étant donné, il y aura très-peu d'intervalle pour l'exécution dans les différentes brigade» , et la conversion ne durera «ortaincment pas dix minutes.