CHAPITRE XXV
de Ziethen reçurent l'ordre de fouiller le bois, et ne tardèrent pas à donner sur l'ennemi qui se formait ; il fut chargé, pris ou sabré.
Aussitôt que Daun apprit par Ried , que le roi traversait la forêt, et qu'il avait déjà dépassé la hauteur de Groswig , il jugea qu'il allait être attaqué à revers, fit faire une contre-marche par la droite, et porta sa ligne, la droite vers Zinna, ht gauche en potence sur les hauteurs de Siptitz. L'armée autrichienne était organisée conformément au tableau ci-joint. Lascy s'était formé entre Zinna et le faubourg de Torgau; la réserve resta sur les hauteurs de Groswig; les grenadiers sous Ferrari se reployèrent sur Zinna ; ceux du colonel Normann se postèrent devant l'aile gauche contre le bois; toute la réserve d'artillerie fut répartie sur le front de l'armée. Un long abatis, dont nous avons déjà parlé, couvrait la nouvelle position de l'aile gauche en potence; cet abatis commençait près de Groswig, longeait le cours du ruisseau de Rohrgraben, et s'étendait jusqu'en avant de Neiden ; les Autrichiens en avaient enlevé du bois sec pour l'usage de leur camp, de manière qu'il était praticable en plusieurs endroits.
La tête des 10 bataillons de grenadiers de la première colonne prussienne, déboucha de la foret vers une heure : le roi ordonna une halte pour faire serrer les bataillons, qui , obligés de marcher par le flanc , se trouvaient tout à fait rompus : les deuxième et troisième colonnes étaient encore en arrière, surtout la dernière que commandait le duc de Holstein. Le roi comptait néanmoins qu'elle arriverait en même temps qiie les autres, puisqu'elle était composée en majeure partie de cavalerie, et qu'il lui avait fait prendre un peu l'avance; par une
(1) Le comte de Rcttow dit que cette colonne, appuyant trop à droite, rencontra la deuxième, et que le général HnHen , pressé de soutenir le roi qui s'engageait, pria le duc de llnlstcin de s'arrêter
| fatalité inconcevable, elle ne se trouvait, à I une heure, qu'à la maison de Chasse , à la hauteur de Weidenhain, ayant encore beaucoup de chemin à faire (1).
Le corps de Ziethen arrivé à dix heures sur la route de Leipzig , se trouva à une heure au pont qui coupe la chaussée à droite de Graffendorf : un détachement autrichien canonna et fusilla vivement son avant-garde; Ziethen présumant de cette défense que le corps devait être soutenu , Je fit attaquer par plusieurs bataillons , et ordonna à une batterie de lui répondre. Ce détachement se retira alors sur la cavalerie que Lascy avait fait avancer au soutien.
Quand Frédéric entendit la canonnade et le feu de mousqueterie, il crut que Ziethen était pleinement engage, et s'écria : Mon Dieu, Ziethen attaque déjà, et tnon infanterie n'est pas encore arrivée! En effet, il n'avait encore sous la main que 10 bataillons de grenadiers, la brigade Rarain et un seul régiment de hussards. Il envoya aussitôt ses aides de camp pour hâter la marche ; et comptant sur la bravoure de ses grenadiers , il résolut de commencer l'attaque , dans l'espoir que les autres troupes ne tarderaient pas d'arriver. Les deux batteries , de 20 pièces de 12, qui suivaient l'avantgarde, passèrent le ruisseau de Stribach sur le pont de la route, et les troupes sur de petits ponts qu'elles jetèrent ou que les Autrichiens avaient établis eux-mêmes pour leurs communications.
Après avoir franchi ce ruisseau, les grenadiers se formèrent sur deux lignes, comme on le voit sur le plan ; la brigade Ramin se plaça en troisième, et fut successivement jointe par les autres de la première, à mesure qu'elles arrivaient la gauche en tête. Cette formation entraîna quelque dés-
jusqu'à ce que les bataillons eussent filé. Si ce fait est vrai, il semble alors que le duc aurait mieux fait de déboucher avec cette colonne , que de se détourner de deux lieues.
TRAITÉ DF.S GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES
ordre ; plusieurs régiments firent face par le troisième rang; d'autres se trouvaient par inversion en bataille : le plus grand mal de ce désordre , fut que les batteries de gros calibre, attachées aux brigades, ne purent suivre dans le bois.
Les grenadiers s'étnnt formés sous le feu de mitraille, à huit cents pas de l'ennemi, ils franchirent les abatis, et attaquèrent le centre de l'aile gauche autrichienne , avec une bravoure extraordinaire; mais ils furent reçus par une salve à mitraille de l'artillerie qui garnissait le front de toute la ligne. Ce feu fut si meurtrier, que la brigade de Stutterheim fut, en peu de temps , presque entièrement couchée sur le carreau. Son général fut blessé ; le colonel prince d'Anhalt et un grand nombre d'officiers furent tués, presque tous les autres blessés. Les batteries qui avaient voulu s'établir à gauche du bois , furent bientôt anéanties : hommes , pièces, chevaux, disparurent dans un clin d'œil.
La brigade Sybourg, qui avança ensuite, eut le même sort; le feu était si terrible, que le roi se retourna vers le général Sybourg, et lui dit : Avez-cous entendu une semblable canonnade? pour moi je n'en ai jamais vu de pareille. 11 se trouvait à la droite, entre les deux lignes, et fut ainsi spectateur de la destruction de ses grenadiers, l'élite de son armée. Il montra, dans cet instant critique, autant de courage que de sang-froid : lorsqu'on lui annonça la mort du prince d'Anhalt, il se retourna vers son frère , qui était aide de camp de service, et lui dit : Tout va mal aujourd'hui :
mes amis me quittent ; on vient de m' annoncer la mort de voire frère. Expression sublime , où est peinte tout entière l'âme d'un héros, et qui, prononcée au milieu de l'horreur d'un tel combat, démontre la grandeur de son caractère mieux que tous les éloges et les mémoires apologétiques.
Les carabiniers autrichiens , voyant le désordre où se trouvaient les grenadiers ,
les chargèrent vivement, en sabrèrent quelques-uns , et forcèrent le reste à chercher son salut dans le bois. Les régiments d'intanterie de Dourlach , Wied et Puebla, croyant la victoire certaine , quittèrent les hauteurs de Siptitt pour poursuivre les Prussiens.
Sur ces entrefaites , la brigade Ramin , soutenue d'une partie de la première ligne, s'était déployée ; elle attaqua les Autrichiens victorieux avec une grande vivacité, les culbuta , et s'avança auprès de la hauteur de Siptiti. S'il y avait eu là une forte division de cavalerie, la victoire eût été décidée ; mais le roi n'avait que 800 hussardi. Daun eut le temps d'accourir au secours de ses bataillons rompus. 11 se mit à la téte de deux régiments d'infanterie de la réserve avec 10 escadrons de cuirassiers, et attaqua les Prussiens, qui chargés et débordés à gauche, au même instant, par 2 autres régiments de cavalerie furent entamés, et sabrés en grande partie et rejetés dans le bois : c'est à celte attaque que le maréchal Daun reçut un coup de feu.
Toute la première ligne du roi était donc battue et dispersée; mais les Autrichiens n'étaient guère en meilleur état, surtout leur cavalerie. Cependant la seconde ne se laissant point ébranler par des revers aussi sanglants, s'était formée dans cet intervalle et vint leur disputer la victoire. Le régiment du prince Henri fit des prodiges ; mais, entouré par une cavalerie nombreuse, il fui presque entièrement détruit : chargeant ensuite les autres bataillons de la division , elle les chassa dans le bois.
Enfin, vers trois heures et demie, la cavalerie du duc de Uolstein déboucha de la forêt. Sa destination était d'abord de soutenir les premières attaques; mais, dans l'état actuel des affaires, rien n'était plus pressé que de rétablir un peu le combat. Le dut marchait lentement vers Elsnig , sans s'inquiéter de ce qui se passait autour de lui ; heureusement que le roi envoya l'ordre
CHAP1TME XXT.
de charger (1). Les cuirassiers de Spaen , qui venaient de déboucher, se prolongèrent à droite et tombèrent sur les régiments de Wied etPuebla, qu'ils entamèrent et firent prisonniers presqu'en totalité. Dix escadrons de cuirassiers autrichiens accoururent au secours de l'infanterie, et les continrent un peu; mais Je régiment du margrave Frédéric , qui les suivait , donna si à propos , qu'il les enfonça, et se jeta à son tour sur les bataillons autrichiens. Les dragons de Bareith, qui formaient la queue de la colonne, ayant aussi vivement débouché, débordèrent le flanc droit de l'ennemi, culbutèrent successivement les régiments de l'Empereur, de Neuperg, Gcisruck et Bareith, dont ils prirent la plus grande partie. (L'armée impériale avait aussi un régiment de Bareith infanterie.)
La première ligne des Autrichiens fut alors délogée, et la cavalerie du roi maitresse du champ de bataille.
Sur ces entrefaites , le duc de Holstein , avec les 15 escadrons de la tête, avait suivi sa route entre le ravin de Zeischken et Wolsau, dans la vue de déborder la droite de l'ennemi , mais le ravin sépara les deux partis et on se borna à tirailler : Daun fit avancer du canon , et le duc se relira vers Neiden.
A quatre heures , les 8 bataillons de la réserve , qui se trouvaient à la colonne de cavalerie, avaient débouché avec une batterie de doute : les escadrons autrichiens se retirèrent alors et ne reparurent plus; cette infanterie s'établit sur le terrain de la première attaque , vers le petit mamelon en avant de Neiden ; la cavalerie se forma sur les deux ailes : on resta dans cette position jusfju'à la nuit. A cinq heures et demie, le régiment de Vieux-Schenkendorf , de cette réserve, reçut l'ordre de déloger quelques
(1) D'autres prétendent que ce fut le colonel Dallwigqui chargea de son propre mouvement avec les cuirassiers de Spaen qu'il commandait.
bataillons autrichiens, qui paraissaient sur le plateau de Siptitz : de concert avec les restes de quelques bataillons de la brigade Butxke , l'ennemi fut chassé de cette hauteur, qui était la clef du champ de bataille. Il parait qu'on est redevable du succès de cette attaque décisive principalement à l'arrivée des colonnes de Ziethen , dont nous allons reprendre les opérations.
Ce général avait d'abord formé son corps sur deux lignes , la droite au grand étang ; mais lorsqu'il entendit le feu des attaques du roi, il fit étendre la seconde à gauche de la première, sans doute pour attirer l'attention de l'ennemi en montrant plus de forces. Lascy voyant ce mouvement, appuya à droite vers Zinna ; Daun fit faire face en arrière à sa seconde ligne, qui se trouva ainsi opposée à Ziethen , et dirigea sur lui un feu très-vif de toutes les batteries, auquel les Prussiens répondirent, jusqu'à trois heures.
Lorsque Ziethen s'aperçut que le feu du roi diminuait et s'éloignait, il résolut de marcher par sa gauche au delà de Siptit»
pour communiquer avec lui. Les colonnes étant vis-à-vis de ce village, le général ordonna au régiment de Dierke, d'attaquer un petit retranchement qui couvrait le moulin à vent; il fut emporté, mais les Autrichiens s'étant établi derrière le village, ce succès fut sans résultat. La brigade Saldern tenta, plus à gauche, de passer le taillis et de s'emparer des hauteurs couvertes de vignes ; mais la résistance des Autrichiens et les obstacles du terrain rendirent tous ses efforts inutiles.
Ziethen prolongeait le mouvement à gauche, quand le colonel Mollendorf s'aperçut que l'ennemi n'avait point occupé la digue qui sépare les deux étangs, et que les hauteurs en face se trouvaient dégarnies. Il était cinq heures ; Daun avait en effet tiré des renforts de ce point , pour soutenir la droite que le roi menaçait de nouveau avec les restes de la brigade Butzke et le régi-