CHAPITRE II
qui avait suivi le mouvement des autres, *il i nit pied à terre pour le conduire à la charge, prit un drapeau et marcha en avant : c'est dans cet instant que ce héros reçut la mort «les braves ; il eut la consolation de voir le régiment et le reste de la ligne suivre son généreux dévouement et marcher à l'ennemi avec enthousiasme.
Plusieurs généraux, à son exemple, conduisirent leurs brigades à pied, en les exhortant à imiter leur chef; et l'ennemi, qui tout à l'heure poursuivait les Prussiens, ne put résister à cette attaque, et fut mis en déroute. Un officier russe, au service de l'Autriche, dit qu'elle fut si complète, que l'armée ressemblait à un troupeau épouvanté, fuyant à la débandade; il était d'autant plus difficile de la reformer, qu'au même instant toute sa cavalerie éprouvait le même sort.
Le mouvement que l'armée autrichienne avait effectué en présence des Prussiens, afin de former le crochet, de gagner du terrain, et de ne pas être pris en flanc et à revers, entraîna nécessairement quelques inconvénients : les colonnes s'allongèrent beaucoup, parce que la marche fut trop rapide , et que les obstacles du terrain la rendirent pénible ; il en résulta que les bataillons, s'étant formés sur la droite, laissèrent un grand intervalle près de l'angle saillant ; d'ailleurs la ligne ayant pris sa direction d'alignement à la droite , qui était sur les hauteurs de Sterboholi, l'aile gauche du crochet dut nécessairement se rejeter un (>eu en avant, et l'espace entre le reste de l'armée, qui en formait alors l'aile gauche, appuyant sa droite à Hortlorses, se trouva par là agrandi. Il parait que les Autrichiens comptèrent un peu trop sur les obstacles du terrain, entre Kyge et Uortlorzes, ou sur le corps chargé de défendre cet espace, et qui se trouvait trop faible pour atteindre ce but, s'il n'était suffisamment soutenu.
Le roi s'étant aperçu de celte faute, se hàtn d'en profiter ; dès que l'armée eut prolongé son mouvement à gauche, assez loin
pour que les grenadiers de la droite fussent à la hauteur du chemin qui conduit de Sattalitz à Kyge, il ordonna l'attaque de ce corps. Le général Manslein y marcha aussitôt avec trois bataillons de grenadiers soutenus par la cavalerie, et les régiments lzenplitzetNanteurel. Les grenadiers avaient reçu Tordre de faire usage de la baïonnette; ils marchèrent à l'ennemi sous un feu terrible, et ne fournirent le leur qu'à bout portant.
Après quelques salves, l'ennemi retira ses pièces des retranchements, et les évacua. L'enlèvement de ce poste était très-imporportant ; parce que ses batteries incommodaient beaucoup les bataillons qui attaquaient au delà de Kyge et de Hoslawitz, en battant leur flanc , et que l'infanterie après l'avoir occupé se trouva en même temps sur le flanc gauche du crochet, et sur le flanc droit de l'aile gauche autrichienne, qui s'étendait jusqu'au mont Ziska : dès lors la victoire fut décidée.
Le roi, pendant ce temps-là, avait traversé Kyge à la tête de l'aile droite ; son but était de pénétrer dans l'intervalle dont nous avons parlé. Tous les obstacles de l'art et du terrain, joints à la résistance de l'ennemi, furent surmontés : les troupes firent des prodiges. Le régiment de Winterfeld attaqua une batterie, où il perdit près de 1 ,000 hommes, sur 1,-400 qui le composaient ; il avançait cependant au milieu d'une grêle de mitraille, comme s'il eût été à une revue. Les grenadiers de Wreden, qui soutenaient ce régiment, n'eurent pas un meilleur sort :
malgré cela, l'ennemi fut enfoncé, ses positions enlevées.
Dès que l'armée prussienne fut reformée, autant qu'on pouvait l'attendre dans une bataille et un terrain de cette nature, elle continua d'avancer et de culbuter l'ennemi; celui-ci se réunit de nouveau, sur plusieurs lignes, de manière qu'en le repoussant d'une montagne, on trouvait sur l'autre une nouvelle ligne qui protégeait la retraite des
-itt
TRAITE DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES
fuyards ; enfin , comme l'aile gauche de l'armée prussienne avait totalement battu la droite des Autrichiens et qu'elle se prolongeait à gauche, par Sabiétiz , sur la direc- I tion de la Moldau, le centre et la gauche des ennemis se trouvèrent coupes et forcés à se jeter dans Prague. Le roi avança tellement après la bataille, que sa droite n'était pas loin de la maison des Invalides, et la gauche dans les environs de TVischerad.
Le prince Maurice avait eu ordre de passer la Moldau près de Branick, et de tomber sur les derrières de l'ennemi ; mais il ne put exécuter ce passage, faute de pontons. Ce contre-temps sauva les Autrichiens d'une ruine totale ; ils essayèrent de sortir par la petite ville, pour se retirer par Schmichow et Kœnigsaal, et furent repoussés par le maréchal Keith ; une autre colonne, qui tenu de longer la Moldau du coté de Wicherad rencontra l'aile gauche du roi , qui la fit rentrer.
Ainsi finit la bataille de Prague, dans laquelle les deux partis firent des prodiges de valeur. Les dispositions du roi, pour attaquer l'ennemi sur ses communications, et le rejeter dans la ville, étaient savantes; cependant, par le fait même, elles l'empêchèrent de tirer tout le fruit qu'il aurait pu se promettre d'une victoire aussi complète, s'il l'eût remportée en rase campagne. Nous allons bientôt voir que cette savante combinaison tourna même au préjudice du roi, en donnant le temps à Daun de revenir au secours de l'armée battue.
Les Prussiens perdirent dans cette journée mémorable 3,400 tués, 8,800 blessés, et 1 ,500 prisonniers. Du coté des Autrichiens, le maréchal Brown fut blessé à mort; leur perte fut évaluée à 12,000 hommes hors de combat, 4,000 prisonniers, et 200 pièces de canon.
Aussitôt après la bataille, Frédéric prit ses mesures pour investir la place où le prince Charles s'était jeté avec l'aile gauche et le centre formant encore près de 40,000
combattants ; la droi** des Autrichiens parvint à se retirer sur Beneschau. Le maréchal Keith bloqua la petite ville, et fut renforcé : le reste de l'armée bloqua la grande ville sur la droite, deux ponts furent établis au-dessus et au-dessous de Prague, pour la communication des deux corps prussiens.
L'armée investie fit quelques tentatives pour sortir, mais elles furent mal combinées, et ne réussirent pas ; il ne se passa d'ailleurs rien de bien important durant ce fameux blocus, qui fut levé le 21 juin, par suite des événements que nous allons rapporter.
Bataille de Kollin.
Aussitôt que la direction de toutes le»
forces prussiennes fut marquée sur la Bohême, le corps de Daun se trouvant inutile en Moravie reçut ordre de laisser les garnisons suffisantes à Olmutx et à Bruno, et de se diriger en toute hâte sur Prague pour ^ joindre la grande armée. Ce général n'arriva que le 6 mai à Bohraischbrodt, où il apprit la nouvelle de la bataille : il resta encore quelques jours dans cette ville , et $e retira ensuite à Kollin , autant pour éviter un combat, que pour joindre l'aile droite qui s'était retirée à Beneschau.
Le roi, craignant que cette armée, forte de plus de 40,000 hommes , ne le troublai dans ses opérations devant Prague, et que, par ses manœuvres, elle ne donnât au prince Charles la facilité de sortir de cette place, jugea nécessaire de la forcer à la retraite, et détacha à cet effet le duc de Bévern avec 25,000 hommes.
Le maréchal se retira, afin de recevoir les renforts qui marchaient pour le joindre, et rétrograda successivement de Kollin sur Kuttenberg , Goltzjenkau et Haber. Cette jonction opérée. Daun quitta le camp de Jenckau, le 12, et arriva le même jour à Janovitty. Le lendemain, le général Nadastv fut attaqué à Pikau ; mais, comme il était soutenu par toute l'armée, les Prussien»