CHAPITRE XXVI
reuse, et qu'il était dangereux de laisser aux ennemis le temps de concerter leur réunion et la mise en action de toutes leurs forces : sous un autre rapport, l'occasion semblait encore plus propice, car les troupes autrichiennes se trouvaient partagées sur une ligne double, et qu'elles ne l'étaient pas enl7S9.
Par suite du système sur lequel reposent toutes mes observations, je crois donc que Frédéric aurait dû donner à ses trois corps une direction rapide et concentrique sur Lobau ou Zittau, pour opérer ensuite, suivant les circonstances , contre celui des corps autrichiens qu'il eut été bientôt en mesure d'accabler et de couper de ses frontières. J'ai entendu Napoléon dire, à Varsovie, qu'il ne connaissait que trois choses à la guerre : faire dix lieues par jour,- combat' ire, et cantonner ensuite. Cette grande vérité, appliquée à la position du roi, montre l'inconcevable négligence de ce prince sous son véritable jour, et permet do calculer le fruit qu'aurait obtenu l'application du système moderne en pareille occurrence. En se rappelant, par exemple , que les mêmes troupes , dont l'attitude menaçante en Bavière et en Souabe contenait l'Autriche à la fin de septembre 1806, entrèrent victorieuses à Berlin un mois après, on pourra juger si Frédéric eut vingt fois le temps et les occasions de se débarrasser des Autrichiens, dans les six mois qui s'écoulèrent chaque année avant que leurs alliés parussent sur la scène. Je ne veux pas dire par là que le roi aurait dû faire la guerre d'invasion au loin; il se trouvait, depuis 1757, dans une position qui le lui défendait, ainsi que je l'ai observé dans le chapitre XIV ; mais c'était une raison de plus pour profiler de sa position centrale afin de se débarrasser du plus importun de ses ennemis , pendant qu'il avait les moyens de le faire avec toutes
(1) Alicnsberg , Eckmùlil et lUtislmiine nous uni fourni depuis de» preuves plus frappantes encore :
les chances de succès. Quels que soient les motifs allégués pour sa justification , on l'excusera difficilement de n'avoir pas livré bataille aux Autrichiens tandis que les Russes cantonnaient encore derrière la Vistule, et d'avoir accepté le combat à Torgau lorsqu'ils étaient sur le théâtre de la guerre, éloignés de quelques marches seulement :
il commit la même faute à Kunersdorf , quand Daun pouvait aisément se joindre à Soltikof.
Mais s'il n'est pas exempt de reproches dans ces combinaisons, que dira-t on de sa conduite dans l'affaire de Fouquet ? On se rappelle que, durant les mois d'avril et de mai, ce général cantonnait versLandshut et le prince Henri sur le Bober, entre Lowenberg et Sagan, au moment où Laudon renforcé se préparait à entrer en campagne.
Comment le roi laissa-t-il 30,000 hommes sur le Bober, afin d'observer une armée dispersée derrière la Vistule et à laquelle il fallait trois mois et demi avant d'arriver à Posen ? quatre jours suffisaient au prince pour se joindre a Fouquet et mettre Laudon hors de cause pour toute la campagne. Je renvoie encore une fois mes lecteurs aux affaires de Lonato et de Castiglione, à celles de Roveredo et de Bassano ; elles démontreront ce que peuvent l'initiative et la rapidité des mouvements , jointes à l'emploi successif d'une masse contre des corps isolés ; ces exemples valent les plus longs arguments; ils prouveront si mon reproche est fondé (1).
Cependant les Prussiens firent l'inverse de ce qu'ils devaient; Laudon manœuvrait depuis treite jours contre Fouquet, lorsque le prince Henri se mit en marche; on croira, peut-être, que c'était pour aller accabler le général autrichien et le punir de ses démonstrations offensives; pas du tout : c'était pour s'éloigner davantage de l'infortuné
il faut souhaiter qu'elles ne soient pin perdues pour Toit comme relies rpii les ont pré«é«lé*i.
TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES
Fouquet, afin d'observer, de Landsberg, une armée russe qui ne se rassembla à Poscn que cinq semaines après.
L'inaction de Frédéric aux environs de Dresde est aussi inconcevable que son entreprise sur cette ville. Comment espéra-t-il assiéger tranquillement une place qui avait 16,000 hommes de garnison, en présence d'une armée supérieure à la sienne? Pour cela, il fallait une grande bataille, et il eut été fort dangereux d'en livrer une sous le canon de Dresde. De plus , en la gagnant , on n'avançait pas les affaires , puisque la réunion de Laudon avec les Russes en Silésie, aurait bientôt fait payer cher la victoire. Une défaite, au contraire, entraînait la perte de la Silésie et de la Saxe, pour ne pas dire plus.
L'armée qu'il importait avant tout de détruire était celle de Laudon ; c'était contre elle que les Prussiens devaient agir de concert: qu'il fallait frapper un coup décisif:
car une fois ruinée, les Russes restaient sur la Wartha et les Autrichiens sur l'Elbe.
Mais, pour obtenir ce beau résultat, il fallait des marches rapides et combinées entre les trois corps d'armée du roi, afin que Daun ne pût manœuvrer pour empêcher leur jonction. Si le maréchal fût resté sur l'Elbe, l'opération se trouvait assurée; s'il avait suivi Frédéric, celui-ci, qui se dirigeait concentriquement vers ses autres masses , les eût réunies pour lui livrer bataille avec une telle supériorité que la vietoire ne pouvait être douteuse. Or les suites d'une victoire remportée sur une armée en marche, éloignée de sa base d'opérations, sont incalculables ; elles auraient dans celle-ci forcé Laudon à quitter la Silésie, et les Russes seraient certainement restés sur la Wartha.
Ce système présentait un autre avantage :
Daun, pour suivre la marche rapide et concentrique du roi, n'aurait pu séjourner, ni s'établir à loisir dans des camps inattaquables; ainsi il eût été facile de le contraindrez accepter bataille ou à tout abandonner.
Le roi voulut bien ensuite faire une opération à peu près semblable lorsqu'il se porta en Silésie ; mais quelle différence, il y avait alors 60,000 Russes dans cette province ! quoique exécutée dans un montent peu opportun, je dirais même dangereux, elle le tira cependant d'embarras ; trois mois plus tôt , elle aurait eu des résultats bien plus brillants, sans exposer aux mêmes dangers, car alors les Russes étaient à cent lieues de cette province.
Tempelhof a prétendu que l'intérêt du roi exigeait d'attirer Daun en Silésie ; mais ne confondons pas les époques : cette opération eût été fort bonne au commencement de la campagne, quand les Russes ne se trouvaient pas sur l'Oder ; après leur arrivée, elle eût été dangereuse. Sans doute, il convenait à Frédéric de se lier avec l'armée de son frère pour former une masse centrale ; mais il n'entra jamais dans ses convenances, que l'ennemi manœuvrât dans le même sens ; ce qui pouvait arriver de plus heureux au roi était que Daun restant en Saxe, lui laissât opérer celte concentration sans le serrer de trop près. Au reste, le général prussien qui prétend que le duc de Brunswick ne s'est pas opposé, en 1792, à la réunion de Kellermann et de Dumouriex, afin de les battre en même temps, parait avoir calqué son raisonnement erroné sur celui-ci.
Tempelhof a aussi admiré les premières manœuvres du roi; nous avons déjà observé qu'il n'en connaît pas le véritable but, puisqu'il les rapporte tantôt à une inarche en Silésie, tantôt au siège de Dresde. Dans le fait, il me parait que ces manœuvres ne marquaient que de l'irrésolution : on n'y trouve aucun indice caractéristique d'an plan vastement conçu; ce qui vient à l'appui de cette assertion, c'est qu'il n'y avait aucun prépnratif réellement ordonné pour le siège de Dresde , avant le commencement de juillet.
Après avoir reproché à Frédéric la ma-